LES FEMMES

Il n’y a que des individus. Pourtant ne nous interdisons pas le plaisir

de généraliser et de classifier.

Voici trois classifications qu’on peut proposer pour les femmes. La

première, la plus grossière, séparerait les femmes d’après le nombre des

hommes qu’elles ont eus dans leur vie.

Nous aurions d’abord la femme d’un seul homme.

Il est des femmes de cette catégorie qui ont connu deux amours, les

grands combats, la joie d’être aimées et la torture de ne l’être plus.

Elles ont lutté et souffert, mais ne se sont données qu’une fois.

D’aucunes ont sacrifié à Dieu l’homme qu’elles auraient adoré. Il y a

dans leurs rangs les femmes auxquelles le devoir fait entendre une voix

plus impérieuse que celle de la passion. Il y a celles, si rares, qui

n’ont aimé qu’un homme et dont la vie a été remplie, chose admirable,

par un seul sentiment.

Mais cette classe renferme aussi le lot innombrable des femmes-troupeau,

les éternelles esclaves, celles qui acceptent tout sans réagir, avec

résignation. De tempérament et de sensibilité médiocres, la passivité

est leur lot. Ce sont elles qui transmettent à la race les qualités de

soumission, de respect, de prudence, qui sont utiles, mais devant

lesquelles il est difficile de s’enthousiasmer. Ces qualités sont

d’ordre social. Une collectivité de gens parcimonieux fait un pays

riche. Mais un homme avare montre une grande bassesse de caractère.

Qu’on ne me demande pas de m’incliner devant une femme qui n’a jamais

aimé. Je me refuse à prendre la frigidité pour une vertu.

* * * * *

La seconde classe est composée des femmes qui ont eu deux hommes dans

leur vie, et pas plus.

Le premier est le mari qui a été choisi le plus souvent par amour. Mais

qu’est-ce qu’un amour de jeune fille, si intense soit-il, et au devant

de quelles déceptions ne court-il pas? Deux ou trois années se passent;

l’amour disparaît dans les cahots de l’existence conjugale. Voici une

femme qui, toute jeune, a devant elle une longue vie plate, morne,

privée de la seule chose qui ait de la valeur à ses yeux. Elle se

désespère. Pourtant elle sent en elle une force qui ne se laisse pas

abattre, qui ne veut pas mourir. Mais quoi! elle n’est pas faite pour

les aventures; elle se résigne... Au moment où elle a cessé d’espérer,

elle rencontre enfin un homme. Son cœur qu’elle croyait mort tressaille;

de nouveau la vie tumultueuse coule à grands flots dans ses veines. Elle

aime, elle aime cette fois-ci d’un amour averti; elle n’est plus

l’enfant innocente de jadis; elle se met à l’épreuve, longtemps: elle se

donne enfin, parce qu’elle est sûre que c’est pour toujours... Elle joue

sa dernière chance de bonheur.

Et si elle perd?... Tant pis, tout est fini. Elle ne s’accorde plus le

droit de se tromper; elle sait qu’il y a des expériences qu’on ne

recommence pas indéfiniment sans y laisser des choses auxquelles elle

accorde une valeur inestimable.

Viennent maintenant les femmes qui ont eu plus de deux hommes. A partir

du second amant, il est difficile, et peut-être inutile, de vouloir

établir un compte. Le passage de un à deux ne va pas sans luttes; celui

de deux à trois est infranchissable pour certaines femmes. Mais après

trois, pourquoi pas quatre? Celles qui se sont affranchies, qui mènent

une vie libre, ont acquis le droit d’agir à leur guise et de suivre

leurs passions.

* * * * *

Mais je vois une autre classification que je préfère.

On pourrait diviser les femmes en deux classes seulement:

celles qui ont du courage,

celles qui en manquent.

Il n’est peut-être pas de femme qui ne se soit trouvée à une heure de sa

vie dans la nécessité de prendre un parti courageux ou de renoncer à

l’amour. L’amour--et c’est sa grandeur--ne va pas sans dangers. Si on

veut le suivre, il faut quitter la route aisée, bien tracée, où l’on

chemine avec les autres, sous la protection des gendarmes, pour se jeter

hardiment sous bois, à l’aventure, arrive ce qui arrive. Le pays que

l’on parcourt alors est plein de périls; il faut se cacher, faire

attention à mille choses auxquelles on ne pense point sur la grande

route. On risque de tomber dans des fondrières et de se casser le cou.

Oui, l’amour n’est pas la petite chose facile et innocente que certains

imaginent; le souvenir des mille tragédies qu’il a causées revient à

l’esprit au moment où l’on hésite. Se mettra-t-on en lutte avec la

société? Est-on prêt à sacrifier les biens auxquels on est attaché, sa

réputation, et plus encore, les liens de famille, ses enfants,

peut-être? Ces avantages matériels et moraux, vous en dressez la liste.

Le total donne à réfléchir. En face, il y a l’amour, tout nu.

Oserez-vous prendre parti, risquer tant, sacrifier en pensée--cela

suffit--des choses si précieuses et vous jeter où? Dans l’inconnu.

Ici beaucoup de femmes reculent. Elles ont peur. Elles sont lâches.

Elles renoncent à l’amour.

Mais les autres ne balancent pas. Elles ont de la vertu, au sens antique

du mot, au temps où il signifiait «courage». Il y a souvent de la

grandeur d’âme, des qualités héroïques chez celles qui, ayant vu devant

elles le carrefour redoutable, ont choisi l’amour et en ont accepté les

dangers.

* * * * *

Voici enfin une troisième classification (on pourrait en proposer à

l’infini).

D’une part, les femmes qui débutent par un sentiment. Elles ne se

donnent qu’à l’homme qu’elles aiment. Le sentiment est leur seul guide,

la loi suprême. Où il est absent, il n’y a que débauche. Où il brille,

il purifie tout. C’est un signe presque divin. «Je l’aime» disent-elles,

et tout le reste s’en suit. Leur cœur a parlé, elles obéissent

joyeusement. Chez certaines le cœur ne parle qu’une fois ou deux; chez

d’autres il ne cesse de s’émouvoir et l’on voit des femmes aimer

successivement, et à chaque fois d’une exclusive passion, plusieurs

douzaines d’hommes.

D’autre part, voici les femmes qui n’ont pas besoin d’aimer pour goûter

les plaisirs de l’amour. Elles les prennent au hasard des rencontres.

Elles regardent un homme; il leur plaît; elles sont émues; leurs yeux

brillent; leurs lèvres deviennent humides; elles se donnent à lui

(Exemple: la femme que l’on a dans sa voiture, en la raccompagnant du

théâtre où on l’a rencontrée, le soir même, pour la première fois). S’il

y a maldonne, elles recommencent ailleurs, jusqu’à ce qu’elles trouvent

qui les satisfasse. Elles ne sont, du reste, pas incapables d’aimer.

Chez les premières, le choc premier est sentimental. Pour les secondes

l’émotion est purement physique; elles pratiquent l’amour comme l’ont

fait, à une époque de leur vie, tous les hommes.

Il y a enfin les femmes qui trafiquent de leur corps et s’en servent

pour améliorer leur situation financière ou mondaine.

Mais cela, c’est encore une autre histoire, et nous ne l’entamerons pas.

Notes sur l'Amour · 第 39 / 81 题