DÉDOUBLEMENT

Il est des gens qui, au plus fort de la passion, conservent la faculté

de se voir agir. Un spectateur conscient assiste impassible aux folies

de l’être amoureux.

Le beau B. de R... me dit: «J’ai souffert souvent de ce dédoublement de

moi-même, et, chose curieuse, moins lorsque je m’amusais avec les femmes

que lorsque je les aimais. J’ai connu une fois la grande passion, celle

qui vous chavire tout entier, qui vous fait perdre le sommeil et

l’appétit. Je ne pouvais approcher que difficilement de la femme que

j’aimais. Il y avait, entre nous, des obstacles presque insurmontables.

Je fus amoureux d’elle pendant trois mois avant de la voir seule. Enfin,

le hasard de la vie de Paris fit que je dus la ramener un jour en

voiture chez elle. A peine la voiture commençait-elle à rouler que je

parlais; je le fis, en phrases coupées, heurtées, avec une passion

enfiévrée par une attente si longue. Ce fut une vraie déclaration avec

les mouvements d’éloquence et les admirables folies que l’amour dicte.

Eh bien, tant que dura cette déclaration, et elle fut longue, je

m’étonnai du son inaccoutumé de ma voix. Elle était changée, étrange; je

nasillais affreusement, et je m’en apercevais; je me disais à moi-même

au même temps où je m’exprimais avec tant de chaleur: «Tu es absurde,

voilà que tu parles avec l’organe ridicule, insupportable d’un bas

acteur comique, crois-tu toucher le cœur de cette femme avec ton accent

de pitre?» Et j’essayais de me corriger; je prononçais deux ou trois

mots froidement avec ma voix ordinaire, puis la passion l’emportait, et

je recommençais à nasiller...

«Et c’est ainsi qu’à l’heure la plus émouvante de ma vie, un témoin

caché en moi me jugeait et se moquait de ma voix changée.»

Notes sur l'Amour · 第 32 / 81 题