Il est des hommes que l’amour déprime. Sont-ils amoureux, ils ne peuvent
proférer un mot, sont incapables d’exprimer leur passion autrement que
par des larmes. Ils ne font une cour habile aux femmes qu’autant qu’ils
ne les aiment pas. Sitôt que le sentiment entre en jeu, ils sont
anéantis. C’est en somme pour eux (et par un homme de ce tempérament)
qu’a été écrit _L’Amour_ de Stendhal. «Un excès d’émotion paralyse une
âme tendre», dit-il à peu près.
Mais les grands passionnés ne sont pas des rêveurs. Ce sont des hommes
dont l’amour décuple l’énergie. Lorsqu’ils aiment, le monde leur
appartient, rien ne résiste à leur élan. Taciturnes à l’ordinaire, ils
deviennent éloquents. Des forces insoupçonnées jaillissent d’eux.
Les rêveurs prétendent que seuls ils savent aimer et que l’amour
n’existe que dans les larmes. Mais les femmes ne sont pas de leur avis.
Je connais un homme qui est jeune, beau, séduisant. Il a eu beaucoup de
succès. Des femmes se sont éprises de lui; il a joué avec elles fort
agréablement. Nul doute qu’en certains milieux, il ne passe pour un don
Juan. Il prend avec les femmes le ton qui convient; il leur fait une
cour vive et légère, les juge avec une suffisante précision. Il les a;
mais il ne les aime pas.
Dès qu’il est amoureux, et cela lui est arrivé plus d’une fois, sa
finesse, son assurance, son esprit disparaissent. Il est anéanti, perd
tout empire sur lui-même, ne dit que des platitudes, intervient mal à
propos, sent sa maladresse, devient de plus en plus nerveux, finit par
se rendre impossible et par se faire renvoyer. Cet homme malheureux n’a
pas réussi à toucher les deux seules femmes qu’il a aimées
passionnément.
A l’opposé, je vois un homme qui n’a jamais fait la cour à une femme,
même pour s’amuser, s’il n’avait pas pour elle au moins une nuance de
sentiment. Mais il a réussi auprès de toutes celles dont il a été
amoureux. Une femme qui l’a aimé me disait (chaque fois qu’une femme
vous dit une chose intéressante et vraie, elle use du discours indirect
et attribue à une amie l’expérience qu’elle vous raconte. Pour la
simplicité du récit--et aussi pour sa vérité--je rétablis le discours
direct):
«Personne ne peut savoir, qui ne l’a éprouvé, ce qu’était X... lorsqu’il
était épris d’une femme. Une force irrésistible émanait de lui. On se
défendait aussi longtemps qu’il vous était possible. Mais du jour où il
vous avait attaquée, on se sentait perdue...»