On ressent une émotion délicieuse lorsqu’on s’aperçoit soudain que l’on
est sur le point d’aimer.
Les hommes qui ont eu le plus de succès n’en sont pas exempts. Un
trouble qu’ils connaissent bien s’empare d’eux; ils ne font rien pour le
vaincre. Ils savourent la joie inaccoutumée d’être gênés en face de la
femme qu’ils aiment; ils gardent le silence ou ils parlent trop, et sont
conscients de cette nervosité qui n’est pas sans analogie avec celle que
l’on ressent au moment de partir pour un grand voyage. Ce trouble même
les renseigne sur leurs sentiments; ils l’attendent avec impatience, ils
saluent sa venue avec joie.
* * * * *
Une autre émotion précieuse est celle que l’on éprouve à rencontrer au
bal sa maîtresse le soir même du jour où elle s’est enfin donnée à vous.
Et lorsque vous êtes le premier amant, l’émotion est d’une qualité plus
rare.
Elle est là, dans un salon, sous la lumière adoucie des lustres. Des
indifférents s’empressent autour d’elle. Vous la regardez et vos regards
se heurtent à la robe.--Il est inouï de constater à ce moment combien
une robe cache un corps de femme! Une femme décolletée offre sa tête et
ses épaules; puis soudain, voici de l’étoffe impénétrable; il semble que
la chair s’arrête à la ligne que la robe trace sur la poitrine; la robe
paraît être née avec la femme, faire partie d’elle, avoir poussé jusque
là; on ne pourrait enlever la robe sans écorcher la femme!
Vous regardez donc votre maîtresse décolletée. Auriez-vous imaginé
qu’elle fût aussi peu changée d’elle-même? Elle est pareille à ce
qu’elle était hier et chaque jour. Elle parle de ceci, de cela, comme si
rien n’était survenu dans sa vie, comme si, il y a quelques heures, elle
n’avait pas pleuré et crié de bonheur dans vos bras... Vous en arrivez
presque à croire qu’il ne s’est, en effet, rien passé entre vous. Vous
cherchez sur ses épaules la trace de vos baisers. Les épaules n’en ont
pas gardé la marque. Vous descendez plus bas. Une onde de chaleur vous
court dans les veines. Ce qui est caché à tous sous cette robe
miraculeusement hermétique, elle vous l’a révélé aujourd’hui même. Vous
l’avez possédé, c’est votre bien. Elle l’a donné à vous seul, après
quelles luttes!... Et ces imbéciles qui ne soupçonnent rien!...
Elle ne vous a pas encore vu; mais elle vous a deviné, elle sait que
vous êtes là. Elle est plus belle ce soir que jamais. Ses yeux un peu
battus ont plus d’éclat; sa chair que vous avez couverte de baisers
fervents rayonne de bonheur. Vous êtes si ému que vous restez à l’écart,
craignant que l’on entende les battements de votre cœur.
Elle tourne enfin la tête. Son regard, une seconde, cherche le vôtre,
entre en vous. Vous formez les yeux de volupté, et, au milieu de la
fête, des lumières, des bijoux des femmes, des habits sombres des
hommes, vous revoyez soudain ses pieds nus sur vos tapis.