—Eh bien!... dit Bibandier d'une voix étouffée, vous ne me demandez

pas mon histoire?

Il y avait quelque chose d'étrange et de solennel dans l'émotion

suprême de ce bandit sans cœur, qui avait conservé si longtemps, en

face du crime, sa froide et cynique gaieté.

En ce moment, tout son corps tremblait, il semblait prêt à défaillir.

—Que vous est-il donc arrivé?... demanda enfin Robert.

Bibandier s'appuya chancelant contre le treillage du berceau.

—Elles sont mortes!... dit-il. Elles étaient bien belles toutes

deux!... Maintenant elles sont mortes!...

—Et personne ne vous a vu?... demanda Macrocéphale.

—Mortes!... répéta le uhlan qui mit sa tête entre ses mains; tandis

que je chantais en les conduisant vers le trou, elles me regardaient

toutes deux avec leurs yeux angéliques... Je les vois encore... se

reprit-il en frissonnant... leurs pauvres jolis corps couchés sur la

planche...

Il s'arrêta; sa voix s'embarrassait dans sa gorge.

Les quatre complices l'écoutaient immobiles; une sueur froide leur

baignait le front.

—Quelqu'un n'a-t-il pas demandé, reprit-il sans relever la tête, si

personne ne m'avait vu?...

—Moi... balbutia le Hivain.

—Un homme m'a vu... répondit Bibandier, et il vous a vus aussi, tous

tant que vous êtes!...

—Qui est cet homme?... demandèrent les quatre complices d'une seule

voix.

Bibandier garda le silence.

Puis il reprit, comme en se parlant à lui-même:

—J'avais promis! il fallait en finir... quand j'ai soulevé la première

dans mes bras, l'autre s'est agitée au fond du bateau et j'ai vu ses

grands yeux se remplir de larmes... Elles ne pouvaient point parler,

mais leurs regards se cherchaient... J'ai eu pitié!... j'ai rapproché

leurs deux visages et leurs bouches ont pu s'unir encore une fois.

Puis je leur ai mis au cou les deux pierres que M. le Hivain m'avait

données...

* * * * *

Le surlendemain au matin, le bourg de Glénac vit une solennité.

C'était une fête d'un genre bien différent. La petite église avait son

portail tendu de noir, et les paysans, que nous avons vus rassemblés

sur l'aire, autour du feu de joie de la Saint-Louis, s'échelonnaient,

tristes et silencieux, dans le cimetière.

On venait de dire la messe des morts sur deux cercueils, entourés de

voiles blancs et ornés de ces fraîches fleurs qu'on jette, dernière

parure, sur la tombe des jeunes filles.

Nous eussions retrouvé là tous les invités du manoir; mais la famille

n'était représentée que par un seul de ses membres, le vieil oncle

Jean, bien que le nom de Penhoël eût été prononcé deux fois dans

l'oraison mortuaire.

Les cercueils fleuris contenaient les corps de Diane et de Cyprienne.

René, Madame et l'Ange avaient manqué à la messe funèbre. Ce qui avait

causé plus de surprise encore, ç'avait été de ne voir ni Roger de

Launoy, ni le jeune peintre Étienne aux côtés de l'oncle en sabots.

Étienne et Roger, en ce moment, étaient bien loin de Glénac. Ils

ignoraient tous les deux les événements de la nuit de la Saint-Louis.

Voici ce qui leur était arrivé:

Vers le point du jour, quelques heures après la fin du bal, ils

avaient descendu l'escalier du manoir, afin de prendre la route de

Redon. Roger faisait la conduite à son ami.

En passant sous la fenêtre des deux jeunes filles, Étienne s'arrêta, et

Roger appela Cyprienne et Diane par leurs noms à plusieurs reprises.

Point de réponse.

—Elles dorment... dit Étienne qui jeta sur son épaule son petit paquet

de voyage et partit enfin à grands pas.

La route fut silencieuse entre les deux jeunes gens. A Redon, au moment

de monter en voiture, Étienne dit à Roger en lui serrant une dernière

fois la main:

—Écoute... ce Robert te déteste presque autant que moi... et Penhoël

n'est plus le maître... Si tu étais forcé de quitter le manoir, quelque

jour, souviens-toi que je suis ton frère et que ma demeure, si petite

et si pauvre qu'elle soit, sera toujours assez grande pour nous abriter

tous deux.

La voiture partit pour Rennes, et Roger resta seul.

Les dernières paroles de son ami soulevaient en lui de vagues craintes,

mais il était bien loin de penser, cependant, qu'il dût être réduit

jamais à profiter de l'hospitalité offerte.

Comme il entrait à l'auberge du père Géraud pour déjeuner, celui-ci

lui remit une lettre arrivant par exprès du manoir.

La lettre était écrite par M. Robert de Blois, et René de Penhoël avait

mis au bas sa signature.

Cela s'était fait le matin même. Robert semblait avoir profité de la

courte absence du jeune homme pour lui porter ce coup plus à son aise.

C'étaient quelques phrases sèches et sentant la raillerie où l'on

disait à Roger, en substance, qu'il arrivait à l'âge d'homme, que les

voyages forment la jeunesse, et que c'était pitié de le voir croupir,

loin du monde, dans le petit bourg de Glénac.

Roger lisait cela le rouge au front. La forme de ce congé le rendait

plus cruel encore.

Se voir éconduit froidement et avec moqueries, lui, le fils adoptif,

dont l'enfance avait été entourée de tendresse, lui, qu'on avait aimé

pendant vingt ans!

Hélas! les pressentiments d'Étienne se réalisaient bien vite...

Roger n'hésita pas; il avait le cœur fier, et le nom de Penhoël était

au bas de la lettre. Il fallait partir; mais Cyprienne...

Avant de quitter le pays pour toujours, sa première idée fut de

retourner au manoir, afin de dire adieu à la pauvre fille dont il

emportait l'amour. Ce fut la crainte de se trouver face à face avec le

maître de Penhoël qui l'arrêta. Il s'enferma dans une des chambres du

_Mouton couronné_, et se mit à écrire.

Le papier où courait sa plume fut mouillé plus d'une fois de ses

larmes, et pourtant, parmi ses phrases désolées, il y avait de

l'espoir, car il était jeune et plein de courage.

Il parlait pour lui et pour Étienne, dont il ne pouvait plus faire les

adieux de vive voix; il disait aux deux sœurs:

/#

«Nous vous aimons, nous travaillerons, nous reviendrons...»

#/

Le père Géraud fut chargé de porter la lettre que les deux pauvres

jeunes filles ne devaient pas lire, hélas! et Roger monta à cheval pour

courir après la voiture de Rennes.

Au lieu de remettre son message, le bon aubergiste s'agenouilla dans

l'église de Glénac et pria pour les deux pauvres filles mortes...

En l'absence du maître de Penhoël et de Madame, c'étaient M. le marquis

de Pontalès et Robert de Blois qui représentaient la famille en qualité

d'amis, car le pauvre oncle Jean, écrasé sous sa douleur trop lourde,

était incapable de s'occuper de rien.

En cette circonstance, il fallait bien le reconnaître, le marquis,

Robert et même M. le Hivain avaient témoigné à la famille une

affection empressée. Il n'y avait pas jusqu'au fossoyeur de la

paroisse, le pauvre Bibandier, qui n'eût fait preuve d'un dévouement

très-méritoire.

Les deux jeunes filles s'étaient noyées dans le marais, on ne savait

trop comment. Les circonstances de leur fin restaient entourées d'un

vague mystère. On disait seulement qu'ayant voulu traverser l'Oust sur

un frêle batelet, elles avaient été emportées par le courant jusqu'à la

_Femme-Blanche_.

Le fossoyeur Bibandier avait retrouvé sur le rivage, le lendemain

matin, des débris de la barque, et c'était lui qui avait donné l'éveil.

Après une journée entière de recherches infructueuses, Pontalès, maître

le Hivain, Robert de Blois et son domestique Blaise étaient restés

seuls sur le lieu présumé de la catastrophe avec le fossoyeur Bibandier.

Ce dernier, disait-on, avait plongé une grande partie de la nuit aux

environs du tournant et avait fini par repêcher les deux corps. Du

moins avait-on trouvé, le lendemain matin, deux cercueils déjà cloués à

la porte de l'église.

Les actes de décès avaient dû se faire en famille, M. de Penhoël étant

maire.

Quant au curé, c'était un petit cousin du marquis de Pontalès.

D'ailleurs, personne ne songeait à douter; le malheur n'était que

trop évident! Chacun pleurait et priait autour de ces pauvres petits

cercueils que la terre allait sitôt recouvrir.

S'il y avait des doutes parmi la foule sombre et consternée, ce n'était

pas sur la mort elle-même, mais bien sur les circonstances qui avaient

accompagné la mort.

Cyprienne et Diane savaient conduire un bateau sur le marais aussi bien

que pas un pêcheur de macles. Elles étaient habiles nageuses: comment

ne pas concevoir des soupçons?

Plus d'un regard défiant se fixait à la dérobée sur Pontalès et sur

Robert.

Il eût suffi d'un mot peut-être pour changer la douleur commune en

colère, et alors, malheur aux assassins! Mais ce mot, personne ne le

prononçait. Il n'y avait point de preuves, et certes, le crime ne

pouvait point se lire sur les figures tranquilles du marquis et de M.

de Blois.

L'impression d'horreur, produite par la scène nocturne du Port-Corbeau,

avait eu déjà le temps de s'effacer. En somme, ce meurtre était

nécessaire, et s'ils frissonnaient encore en songeant aux détails

repoussants de leur crime, en revanche, ils s'applaudissaient. La joie

compensait bien le remords.

Ils étaient là, remplaçant la famille; les paysans pouvaient voir sur

leurs physionomies, composées habilement, une tristesse recueillie et

calme.

Les soupçons tombaient; d'ailleurs, parmi les paysans, ceux qui ne

récitaient point la prière funèbre étaient occupés tout entiers à

parler de la catastrophe et des pauvres enfants qu'on avaient vues,

l'avant-veille encore, si jeunes et si belles, ouvrir le bal de la

Saint-Louis.

Hommes et femmes chuchotaient à la porte de l'église et, comme c'est

l'habitude des bonnes gens de Bretagne, chacun cherchait dans ses

souvenirs un présage à cette mort funeste.

—Le vieux Benoît l'avait bien dit!... murmurait-on, personne ne

voulait le croire, quand il répétait que les filles de Penhoël seraient

trois belles-de-nuit avant le jour de sa mort... En voici deux déjà!...

—Et la petite demoiselle Blanche est bien malade!...

—Elles _reviendront_, les chères filles!... reprenait une ménagère en

égrenant son chapelet.

Une voix effrayée s'éleva au milieu du groupe et dit:

—Elles sont déjà revenues!

Chacun tressaillit et se rapprocha.

C'était le petit Francin qui avait parlé. Il était tremblant et tout

pâle.

—Oui... oui... poursuivit-il en baissant les yeux, c'est moi qui ai

dit le premier _De profundis_ pour le salut de leurs âmes... car je les

ai vues cette nuit... et j'ai bien reconnu qu'elles étaient mortes.

Le père Géraud avait fendu la presse et tenait l'enfant par le bras.

—Tu les as vues?... balbutia-t-il.

Le petit paysan frémissait de tous ses membres.

—C'était ce matin, une heure avant le jour... dit-il, j'allais

au marais chercher nos chevaux... j'ai vu quelque chose de blanc

qui se remuait au pied de l'aune où l'on amarre le grand bac de

Port-Corbeau... J'avais peur, mais j'ai pensé tout de suite aux

demoiselles... Oh! je les ai bien reconnues!... Elles portaient les

mêmes robes que le soir du bal!... Elles étaient là toutes deux

agenouillées au pied de l'arbre, et il me semblait qu'elles creusaient

la terre... J'ai fait du bruit en me sauvant, et quand je me suis

retourné pour voir encore, elles avaient disparu...

On entamait la dernière hymne sous la porte de l'église. Les paysans se

turent et mêlèrent leurs voix émues à celles des prêtres.

La _société_, qui avait occupé durant le service la place d'honneur,

au-devant de l'autel, sortait à ce moment; la _société_ causait ici

comme dans le salon de verdure.

—Pauvres chères filles!... gémissait l'aînée des trois Grâces Baboin;

qui aurait pensé jamais cela?...

Elle essuya une larme entièrement fictive.

—Ce que c'est que de nous!... soupira la Romance.

Madame veuve Claire Lebinihic regardait du coin de l'œil les trois

vicomtes pour constater l'effet produit par sa toilette de deuil.

—Mesdames, dit gravement le chevalier adjoint de Kerbichel, c'est la

loi commune.

Le petit frère Numa fit observer ceci:

Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre,

Est sujet à ses lois;

Le chevalier adjoint interrompit:

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre

N'en défend pas nos rois!

—Ah! murmura la Cavatine, les hommes n'ont pas de cœur!... Au lieu de

pleurer comme nous autres femmes, ils citent des passages de Bossuet ou

de Voltaire...

La porte de l'église s'ouvrit à deux battants, et le convoi sortit,

escorté par les jeunes filles du bourg. Devant les cercueils, les

danseuses du bal de la Saint-Louis marchaient vêtues encore de leurs

robes blanches.

L'oncle Jean, soutenu par le père Chauvette, suivait le cortége, ainsi

que Pontalès, Robert, maître le Hivain et Blaise.

—Prêtez-moi votre flacon, ma chère demoiselle, dit la chevalière

adjointe à Églantine Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang, j'ai bien peur de

me trouver mal!...

—Ma chère dame, répliqua la Romance, il faut se faire une raison,

voyez-vous!... Dieu sait que mes sœurs et moi nous aimions les pauvres

petites plus que personne, mais à présent tout est fini et le désespoir

n'y fait rien!

—D'ailleurs... reprit la Cavatine passant des sanglots au commérage

par une habile tangente, faut-il beaucoup regretter la vie pour elles?

Toute la partie féminine de la _société_ poussa en cœur un gros soupir.

—Hélas! reprit la Romance, elles n'étaient pas heureuses!... C'est

au point que je ne me suis pas révoltée, comme j'aurais dû le faire

peut-être, quand on m'a parlé de suicide...

La Romance prononça ces derniers mots discrètement et juste assez haut

pour que tout le monde pût les entendre.

—Oh!... mademoiselle!... se récrièrent les vicomtes.

Madame veuve Claire Lebinihic et la chevalière adjointe ouvraient les

yeux et les oreilles, flairant une médisance de haut goût.

La Romance baissa la voix davantage et leva ses regards au ciel.

—Je ne connais pas ces choses-là!... murmura-t-elle, mais on dit que

quand les jeunes filles ont été trompées...

—Ça arrive tous les jours!... interrompit madame Claire Lebinihic.

—Et voyez!... reprit la Romance encouragée, voyez si Roger et ce

vagabond d'Étienne ont osé paraître à l'enterrement!...

On chercha des yeux les deux jeunes gens.

—C'est vrai!... dit un des vicomtes, je n'avais pas songé à cela.

Et dans l'esprit de chacun la mémoire des deux filles de l'oncle Jean

fut ternie.

Le convoi atteignait la partie du cimetière où se trouvaient les

sépultures des Penhoël. Les trois Grâces Baboin gardèrent le silence,

contentes désormais d'avoir jeté quelques fleurs sur ces pauvres

tombes...

L'aspect du cimetière était triste et morne, les chants faisaient

trêve. Les paysans, muets et le rosaire à la main, se rangeaient autour

des deux fosses ouvertes.

Bibandier était à son poste de fossoyeur.

Au moment où il étendait la main pour mettre le premier cercueil en

terre, un bras se posa au-devant de lui et le fit reculer.

En même temps une clameur sourde, mêlée de surprise et d'épouvante,

courut dans le cercle des bonnes gens.

Entre le fossoyeur et les deux bières, une sorte de fantôme, que sa

maigreur faisait paraître d'une taille démesurée, venait de se dresser,

sortant on ne sait d'où.

Il était là si hâve et si décharné, que tous, en ce premier moment,

crurent que la terre s'était ouverte pour lui livrer passage.

Puis un nom domina les murmures de la foule.

—Benoît Haligan! disait-on, Benoît le sorcier!

Le voir en ce lieu était aussi étrange assurément que de voir un vrai

spectre percer la terre.

Comment avait-il quitté le grabat où sa longue agonie le clouait depuis

des mois entiers? Quelle force mystérieuse l'avait aidé à monter la

colline?...

Chacun, dans le cimetière, regardait avec stupéfaction.

Benoît se tenait droit et roide auprès des fosses. Son œil cave se

fixa d'abord sur Bibandier, qui tourna la tête; puis sur Pontalès,

Robert de Blois, maître le Hivain et Blaise, qui ne purent s'empêcher

de baisser les yeux.

Après quelques secondes de silence, le vieux passeur courba lentement

sa haute taille et soupesa les deux bières l'une après l'autre.

Tandis qu'il se redressait, on vit autour de sa lèvre flétrie une sorte

de sourire...

—Que Dieu prenne en pitié ceux qui vivent et ceux qui sont morts!...

dit-il en croisant ses bras sur sa poitrine.

Il salua Jean de Penhoël en l'appelant par son nom, et sortit du

cimetière. La foule lui fit un large passage.

En redescendant la colline, ses jambes amaigries chancelaient sous le

poids de son corps, mais il ne s'arrêtait point. Il ne cessa de marcher

qu'en atteignant le rivage de l'Oust, au pied de l'aune où le grand bac

était amarré.

Une fois là, il se mit sur ses genoux et approcha sa tête du sol qui

semblait avoir été remué fraîchement.

Ses mains ridées se joignirent, et il se laissa choir, épuisé, sur

l'herbe en murmurant:

—Que Dieu et la Vierge les protégent!...

* * * * *

Au cimetière, la fête funèbre était finie, et Bibandier, achevant son

office de fossoyeur, recouvrait de terre les tombes de Diane et de

Cyprienne...

XV

DEUX TOMBES.

On entendait jusque dans la chambre de l'Ange le son métallique et

vibrant de la grande pendule du salon, qui sonnait lentement neuf

heures.

C'était le soir de la messe funèbre, dite à la paroisse de Glénac, pour

Diane et Cyprienne de Penhoël.

La veille, à ce même moment, la grande pendule du salon aurait bien

pu sonner pendant un quart d'heure sans que personne y prît garde, au

milieu des joyeux bruits de la fête. Mais c'était du plaisir que les

hôtes de Penhoël étaient venus chercher au manoir; ils avaient fui

devant ce deuil qui s'était glissé tout à coup parmi la joie promise.

Que faire en une maison mortuaire? Les hôtes de Penhoël étaient tous

partis jusqu'au dernier. A présent, au lieu des gaies rumeurs du bal,

on avait le silence morne; au lieu de cette foule remuante et rieuse

qui animait les verts bosquets du jardin, la solitude; au lieu des

illuminations prodiguées, les ténèbres épaisses et muettes.

On eût dit une maison abandonnée. Sur toute la façade du manoir on ne

voyait que deux lueurs faibles et perçant à peine la soie des tentures;

une de ces lumières brûlait chez René de Penhoël, l'autre éclairait la

chambre de l'Ange.

Madame était assise au chevet de sa fille, dont les yeux alourdis par

les larmes venaient de se fermer depuis quelques minutes. Blanche

dormait d'un sommeil inquiet et plein de tressaillements. La douleur

qui l'avait navrée durant tout le jour revenait sans doute en ses

rêves, car la pauvre enfant se plaignait et gémissait dans son sommeil.

Blanche avait bien pleuré; Cyprienne et Diane n'étaient plus là, ses

deux cousines qu'elle aimait tant! La veille encore, elle enviait leur

sourire, et maintenant on les avait mises en terre. La pauvre Blanche

avait subi, durant toute la journée, cette douleur pleine d'étonnement

et d'effroi qui prend les enfants au premier aspect de la mort.

A son âge et quand on n'a pas vu encore s'en aller pour jamais une

personne chère, on ne croit pas tout de suite à l'éternelle séparation.

L'esprit repousse longtemps l'idée de la mort, et de vagues espoirs

s'obstinent au fond du cœur.

Blanche avait pensé plus d'une fois dans la journée que tout cela était

un songe funeste. Dès que ses paupières se fermaient, fatiguées de

larmes, elle croyait voir les douces figures de ses cousines sourire à

son chevet.

Est-ce qu'on meurt ainsi toute jeune et toute belle? Est-ce que la

tombe peut s'ouvrir au seuil de la salle de bal?

Les yeux de l'Ange étaient rouges et humides encore. Le sommeil l'avait

surprise, sans doute, au milieu d'une prière, car ses mains restaient

jointes sous sa couverture. Elle était beaucoup plus changée que le

soir de la Saint-Louis. La maladie ne pouvait point lui enlever son

exquise beauté, mais son visage portait les traces de la souffrance

physique et de l'affaiblissement.

Il n'en fallait pas tant d'ordinaire pour que l'œil de Madame,

attentif et inquiet, ne quittât pas un seul instant les traits de sa

fille chérie. Mais aujourd'hui, Marthe de Penhoël tenait ses regards

cloués au sol et semblait oublier la présence de l'Ange.

Elle n'entendait pas la plainte qui s'exhalait de la bouche de sa

fille; elle ne voyait point la pauvre enfant s'agiter sur son lit, et

pâlir parfois tout à coup aux élancements d'une douleur plus aiguë.

La figure de Marthe semblait être de pierre. Depuis la tombée du jour,

elle était assise à la même place. Elle n'avait pas fait un mouvement.

Ses yeux, fixés à terre, n'avaient point de pensée. Le sang avait

abandonné complétement sa joue livide et comme morte.

Plusieurs fois avant de s'endormir, accablée, Blanche lui avait adressé

la parole. Point de réponse.

Et c'était étrange! Madame accueillait si avidement d'ordinaire chaque

mot tombant des lèvres de sa fille!...

Elle n'entendait pas. Quand une torture trop poignante déchire l'âme,

on devient insensible et sourd.

Mais quelle était cette torture? Du vivant des filles de l'oncle Jean,

Marthe de Penhoël était bien froide envers elles. La mort des deux

pauvres enfants l'avait-elle donc changée au point de mettre à la place

de sa froideur des regrets navrants et passionnés?

Ou sa douleur avait-elle une autre cause?

Marthe était seule, et nulle oreille amie ne s'ouvrait pour recevoir sa

confidence. Sa pensée restait un secret entre elle et Dieu.

Quand le son de la pendule du salon arriva jusqu'à son oreille, à

travers les murailles épaisses, sa tête, qui se renversait au dossier

de son fauteuil, se pencha en avant, comme pour écouter.

Elle compta jusqu'à neuf: puis ses mains se croisèrent froides et

blanches sur sa robe de deuil.

—Neuf heures!... murmura-t-elle d'une voix brève et altérée; la

dernière fois qu'elles chantèrent, l'heure sonna pendant le second

couplet... Je m'en souviens, c'était neuf heures!

Elle s'arrêta comme si son esprit eût écouté en songe une lointaine

mélodie.

Puis deux larmes brillèrent dans ses yeux, jusqu'alors secs et brûlants.

Elle se prit à dire lentement, et comme si elle n'avait point eu la

conscience de ses propres paroles, les derniers vers du chant des

_Belles-de-Nuit_:

Cette brise, c'est ton haleine,

Pauvre âme en peine;

Et l'eau qui perle sur les fleurs,

Ce sont tes pleurs...

Un long soupir souleva sa poitrine.

—Toutes deux!... murmura-t-elle; s'il revient... que lui dirai-je?...

En ce moment, Blanche rendit une plainte plus distincte; Madame releva

les yeux sur elle. Mais son regard, au lieu de cet amour exclusif et

jaloux qui l'animait naguère lorsqu'elle contemplait l'Ange, exprima

une sorte de colère concentrée.

—Mademoiselle de Penhoël!... prononça-t-elle avec un sourire amer;

l'héritière!... Toutes les joies vous étaient dues!... Tous les

respects... et tout l'amour!... Pour elles, rien!... Étaient-elles

moins belles ou moins bonnes?... Mon Dieu! mon Dieu! toutes mes

caresses étaient pour l'une, et les autres souffraient, dédaignées...

les autres qui se dévouaient et qui mouraient pour moi!...

Ses sourcils étaient froncés; son regard se fixait toujours, dur et

froid, sur Blanche endormie.

—Mademoiselle de Penhoël!... répéta-t-elle avec une amertume

croissante; la fille de la maison!... Les autres s'asseyaient au bas

bout de la table... et n'était-ce pas par charité qu'elles mangeaient

le pain du manoir?...

Elle se leva d'un mouvement brusque, et continua en s'adressant à

l'Ange, comme si la pauvre enfant eût pu l'entendre:

—Vous leur aviez tout pris, vous!... leur place dans le monde... leur

héritage... jusqu'au sourire de leur mère!...

Une larme vint mouiller les cils baissés de Blanche qui rêvait. La tête

de Madame se pencha sur sa poitrine.

—Jusqu'au dernier jour!... reprit-elle; oh!... il m'a fallu rester

auprès de votre lit, tandis que des étrangers jetaient la terre bénite

sur leur tombe!... Abandonnées!... abandonnées depuis le berceau

jusqu'à la mort!...

Elle se couvrit le visage de ses mains et garda le silence durant

quelques minutes; puis, se redressant tout à coup, elle dit avec un

élan de passion:

—Après la mort, du moins, on peut les aimer, je pense!... Dormez

heureuse, Blanche de Penhoël... Pour la première fois, je vais vous

abandonner, ma fille, afin de prier pour elles!...

Marthe oublia de mettre un baiser sur le front de sa fille. Elle

traversa la chambre à pas lents et s'engagea dans les corridors du

manoir, après avoir fermé la porte à double tour.

Elle ne rencontra ni valets ni maître sur son chemin. La maison

semblait déserte.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 2 · 第 10 / 11 段