Glénac, qui était distante d'un grand quart de lieue.
Le temps était lourd et accablant comme la veille; seulement une
brise tiède soufflait par rafales et déchirait çà et là le voile de
nuages qui couvrait le ciel. La lune se montrait par intervalles,
faisant sortir des ténèbres les marais et les montagnes. Cela durait
une minute, et tout disparaissait, envahi de nouveau par la nuit
victorieuse.
Le long de la route solitaire, Marthe de Penhoël chancela plus d'une
fois, car elle était bien faible. Plus d'une fois elle s'arrêta saisie
d'une sorte d'épouvante, parce qu'un rayon de lune glissant tout à coup
à travers les arbres lui montrait, couchées sur l'herbe, deux enfants
immobiles et endormies dans leurs robes blanches...
D'autres fois, quand son regard se tournait vers le marais qui
s'étendait sur sa gauche à perte de vue, il lui semblait qu'une voix
triste murmurait à son oreille les mélancoliques paroles du chant
breton.
C'était l'heure où les vierges mortes viennent pleurer la vie sous les
saules. Marthe apercevait comme des ombres vagues qui se mouvaient au
bord de l'eau. Pauvres belles-de-nuit!... Marthe était une fille de la
Bretagne. Ses yeux se mouillaient de larmes, et ses bras s'étendaient
vers les saules.
Elle poursuivait sa route. Autour de son intelligence frappée il
y avait comme une brume. Ses pensées flottaient, confuses. Elle se
surprenait à sourire au milieu de ses larmes, et ne trouvait plus la
fin de la prière commencée...
Elle avait tant souffert!
Le cimetière de Glénac fait le tour de la petite église, dont les
murailles indigentes et décrépites s'élèvent à mi-coteau, dominant
tout le passage que nous avons décrit plus d'une fois. L'unique rue
du bourg descend tortueusement vers le marais et baigne ses dernières
maisons dans les grandes eaux, lorsque vient le _déris_. Le tournant
de Trémeulé est situé sur la paroisse de Glénac, et la _Femme-Blanche_
a mis bien des fois en branle les cloches de la flèche pointue et
bleue, pour sonner le glas des noyés. Derrière l'église il y a deux
grands ifs, si touffus qu'on ne voit point le ciel à travers leurs
branches. Ils dépassent en hauteur la croix de pierre qui marque, sur
la toiture, la place de l'autel. Les vieillards disent que les pères de
leurs grands-pères ont vu ces arbres hauts et touffus déjà: ils ont des
siècles d'âge...
Entre les deux ifs, une balustrade en bois séparait du commun des
tombes un espace carré: c'était la sépulture de Penhoël depuis qu'on
n'enterrait plus sous les dalles de l'église.
Marthe entra dans l'enceinte où la lumière de la lune lui montra les
deux tombes toutes fraîches et que nulle pierre ne recouvrait encore.
Marthe se mit à genoux entre les deux tombes, et demeura longtemps
immobile. L'air sentait l'orage: le vent commençait à se lever,
fouettant l'atmosphère pesante; le gras feuillage des ifs s'agitait
par intervalles, et la girouette de l'église, tournant à ce souffle
incertain qui précède la tempête, jetait dans la nuit sa plainte rauque.
Marthe n'entendait rien; seulement, quand le vent portait et que le
bruit sourd du tournant de Trémeulé montait jusqu'à elle, son corps
semblait éprouver un choc soudain.
Elle savait que les cadavres des deux jeunes filles avaient été
retrouvés sous la _Femme-Blanche_.
Les minutes s'écoulaient. Marthe restait toujours muette et sans
mouvement. Au bout d'un quart d'heure environ, elle rejeta en arrière
ses longs cheveux qui lui couvraient le visage, car elle était sortie
tête nue. Sans l'ombre épaisse projetée par les deux ifs, on eût pu
voir en ce moment sur ses traits un sourire tranquille et doux.
Sa douleur s'endormait en un rêve...
—Diane!... dit-elle tout bas.
Et comme le silence répondait seul à cet appel, Marthe se tourna vers
l'autre tombe.
—Cyprienne!... dit-elle encore.
Toujours le silence.
Marthe mit ses deux mains sur son cœur; un éclair se faisait dans la
nuit de son intelligence.
—C'est donc bien vrai!... murmura-t-elle. Je ne verrai plus
leur sourire!... Elles sont là toutes deux dans la terre!...
M'entendent-elles?... Savent-elles comme je les trompais... et tout ce
qu'il y avait pour elles d'amour au fond de mon cœur?...
Elle joignit ses mains sur ses genoux; ses yeux ne pouvaient point
pleurer, mais dans sa voix brisée il y avait des larmes.
—Pauvres enfants! reprit-elle; pauvres enfants chéris!... Belles
âmes qui viviez de dévouement et de tendresse! Elles se croyaient
dédaignées... Autour d'elles, il n'y avait que froideur... et jamais
une plainte!... Il y a deux jours encore, quand je les trouvai
agenouillées à mes côtés comme deux anges consolateurs, elles me
parlèrent de mourir pour moi... Et moi je n'eus que des paroles
de raillerie!... Oh! pitié!... pardon!... je vous aimais! je vous
aimais!...
Des pleurs brûlants inondaient maintenant sa joue, et des sanglots
soulevaient sa poitrine haletante.
—Je vous aimais!... poursuivit-elle en faisant signe de presser contre
son cœur une personne chère; Dieu le savait... Dieu voyait mes larmes
et connaissait mon martyre!... Oh! vous ne souffriez pas seules,
pauvres enfants!... Et maintenant que vous êtes des saintes dans le
ciel, priez pour moi qui reste après vous à souffrir!...
Elle n'avait plus de voix. Le silence régna dans le cimetière.
Quand Marthe reprit la parole, son accent était doux et tout plein de
caresses.
—Dieu est bon..., dit-elle; je sens bien que je ne serai pas
longtemps sans vous revoir... Que de baisers quand nous serons toutes
ensemble!... Je ne me cacherai plus... Je vous montrerai mon âme...
Nous aimer!... nous aimer!... ce sera notre joie dans le paradis!
Elle tressaillit et releva tout à coup sa taille affaissée.
—Blanche!... dit-elle, comme si une voix eût murmuré ce nom à son
oreille; c'est vrai... je l'avais oubliée...
Puis elle ajouta avec amertume:
—Toujours elle entre vous et moi... Toujours!... Et vous l'aimiez,
pauvres martyres, cette enfant heureuse qui vous prenait ma
tendresse... Blanche!... oui, je suis sa mère... il faut que je veille
sur elle... et je n'ai pas le temps de rester avec vous!...
Avant de se relever, elle toucha de ses lèvres la terre humide qui
recouvrait les deux tombes.
—Au revoir!... murmura-t-elle, je reviendrai demain.
Elle sortit du cimetière. Tandis qu'elle reprenait la route parcourue,
le vent, qui gagnait à chaque instant en violence, la frappait au
visage. Au bout de quelques minutes, l'espèce de voile qui était sur
son esprit se déchira. Durant l'heure qui venait de s'écouler, elle
avait agi et parlé comme en un rêve. Maintenant elle se retrouvait tout
à coup en face de la réalité; la pensée de sa fille envahissait de
nouveau son cœur.
Elle n'avait pas tout perdu, puisque Blanche lui restait, Blanche son
cher trésor!...
Si on lui eût rappelé l'amertume récente de ses paroles, alors qu'elle
s'agenouillait entre les deux tombes, Marthe n'y aurait point voulu
croire.
Reprocher à l'enfant adorée l'amour qu'on lui prodiguait, n'était-ce
pas un blasphème?
Marthe pressait le pas.
Elle se disait que l'Ange se serait peut-être réveillée durant son
absence, et qu'elle aurait appelé en vain.
Elle se voyait d'avance rentrant dans la chambre un moment désertée
et s'élançant vers le petit lit pour couvrir de baisers le front de
l'Ange.... de l'Ange qui souriait contente et guérie....
Oh! il y avait encore du bonheur dans sa misère!
Ces pauvres cœurs frappés prennent tout à l'extrême. Ils n'ont plus de
règle parce que leur force est brisée. On les voit passer du désespoir
à l'allégresse, et tout sentiment chez eux semble exalté par une sorte
de fièvre.
L'âme de Marthe s'inondait de joie. Blanche était tout pour elle en ce
moment. Toutes ses facultés d'aimer se rattachaient à Blanche.
Le même paysage triste était toujours autour d'elle: la colline, tantôt
ensevelie dans la nuit, tantôt effleurée par la lueur pâle qui tombait
de la lune; le marais immense et plat, au milieu duquel se dressait
la fantastique figure de la _Femme-Blanche_, qui aurait dû lui parler
encore des deux jeunes filles mortes...
Mais elle ne voyait plus avec les mêmes yeux. Il lui semblait que la
nuit souriait au-devant de ses pas. Elle était forte; sa marche ne
chancelait plus. Elle se hâtait, consolée, parce qu'elle voyait briller
au loin, sur la façade sombre du manoir, la lumière qu'elle avait
laissée dans la chambre de sa fille...
* * * * *
Vers cette même heure, un cavalier suivait la route de la Gacilly à une
demi-lieue de Redon.
Ce cavalier avait la même pensée que Madame, et son cœur joyeux
battait bien fort au souvenir de Blanche qu'il allait revoir.
C'était Vincent de Penhoël arrivant de Brest, à l'aide des pièces d'or
que Berry Montalt, le nabab de Mascate, lui avait données.
Vincent avait payé le capitaine anglais et s'était dirigé vers
l'Ille-et-Vilaine, sans passe-port, au risque de tomber entre les mains
de la justice. Il était si pressé de revoir Penhoël!
Il poussait son cheval, et ne s'inquiétait guère plus que Madame de
l'orage menaçant, qui courbait déjà les branches flexibles des taillis.
Comme il arrivait à la hauteur du bourg de Bains, dans ce même chemin
creux où nous avons vu l'armée du uhlan Bibandier arrêter jadis
Robert et Blaise, il entendit au-devant de lui le pas d'un cheval, et
l'instant d'après un cavalier passa au grand galop à son côté.
Vincent crut apercevoir confusément que le cheval portait un double
fardeau, un homme et une femme.
Cela ne le regardait point assurément, et pourtant son cœur se serra.
Sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il appela le cavalier et le
somma de s'arrêter.
Mais celui-ci avait déjà disparu à un coude de la route. Vincent n'eut
point de réponse.
Un irrésistible instinct lui fit tourner la tête de son cheval; il fit
même quelques pas en arrière, et la pensée que l'inconnu était beaucoup
mieux monté que lui put seule l'arrêter.
Il continua sa route vers Penhoël la tête basse et frappé par un
pressentiment triste qu'il ne pouvait point secouer...
* * * * *
Madame venait de rentrer au manoir de Penhoël. Les corridors étaient
toujours déserts. Elle trouva la porte de l'Ange fermée à double tour
comme elle l'avait laissée.
Elle fit tourner vivement la clef dans la serrure et s'élança vers le
lit les bras tendus, le sourire aux lèvres.
Le lit était vide.
Madame ne perdit point son sourire.
—Petite méchante, murmura-t-elle, qui a voulu me punir de l'avoir
laissée seule un instant!...
Elle chercha en se jouant derrière les rideaux et sous les portières.
—Blanche!... appela-t-elle sans élever la voix, où es-tu?
Blanche ne répondait pas.
Madame ouvrit les portes des cabinets et en fouilla les moindre recoins.
—Blanche!... répétait-elle d'une voix altérée déjà; ne cherche pas à
m'effrayer plus longtemps, ma fille... Si tu savais, je n'ai que trop
de raisons de craindre!... Blanche!... Blanche!... je t'en prie!...
Elle tremblait; mais elle souriait encore.
Tout à coup elle poussa un grand cri et se laissa choir sur ses deux
genoux.
Elle venait de voir la fenêtre ouverte et la tête d'une échelle dont
les derniers barreaux dépassaient le balcon...
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
* * * * *
TABLE DES MATIÈRES
DU DEUXIÈME VOLUME.
Deuxième partie.
Le manoir.
(Suite.)
III Mystères. 1
IV Mère et fille. 27
V Diane et Cyprienne. 47
VI Un coin du voile. 67
VII Sous la Tour-du-Cadet. 87
VIII Maître le Hivain. 107
IX Rendez-vous. 129
X Prédictions. 149
XI Conciliabule. 163
XII Petits démons. 183
XIII Deux pierres. 205
XIV Pauvres filles! 219
XV Deux tombes. 245
Corrections.
Pages 3, 7, 14, 52: «Babouin» remplacé par «Baboin»
(Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang).
Page 6: «un» remplacé par «une» (une partie du cercle).
Page 19: «désappoinié» par «désappointé» (Roger était presque
désappointé).
Page 51: «Carentoire» par «Carentoir» (entre Redon et Carentoir).
Page 58: «Halligan» par «Haligan» (Benoît Haligan les avait
tenues).
Page 62: «tournois» par «tournoi» (dans ce grand tournoi).
Page 123: «close» par «clause» (frappées d'une clause de réméré).
Page 129: «atttendre» par «attendre» (pour attendre Robert de
Blois).
Page 131: «Carantoir» par «Carentoir» (entre Redon et Carentoir).
Page 133: «une» par «un» (un espace de quelques pieds carrés).
Page 167: «décendre» par «défendre» (défendre Penhoël malgré lui).
Page 171: «queston» par «question» (l'homme en question).
Page 196: «quant» par «quand» (quand il fallait traverser un
taillis).
Page 237: «a» par «as» (Tu les as vues).
End of Project Gutenberg's Les belles-de-nuit, Tome II, by Paul Féval