port... et nous aurons encore le temps de danser une contredanse...
Diane écarta les branches du saule...
Comme elle ouvrait la bouche pour lancer quelque gaie repartie, trois
hommes, couchés dans l'herbe haute qui croissait au bord de l'eau, se
dressèrent tout à coup sur leurs pieds.
Les deux jeunes filles eurent à peine le temps de pousser un cri, tant
on mit de presse à leur nouer solidement des mouchoirs sur la bouche...
XIII
DEUX PIERRES.
M. le marquis de Pontalès était un homme prudent, qui n'avait aucun
goût pour les aventures. C'était uniquement par nécessité qu'il s'était
joint à l'expédition de cette nuit. M. de Blois et lui traitaient en
effet de puissance à puissance, et du moment que M. de Blois se mettait
à l'œuvre, Pontalès ne pouvait point reculer.
C'était la première fois qu'il se livrait ainsi. Jusqu'alors il
s'était toujours tenu derrière Robert, contribuant volontiers aux frais
de la guerre, mais ne combattant jamais en personne.
Cela lui allait mieux.
Et, en vérité, il aurait regardé sans doute comme un imposteur
quiconque lui aurait annoncé, le matin même, les événements de cette
soirée. Lui, le marquis de Pontalès, propriétaire de soixante mille
livres de rente, jouant au loup-garou dans les taillis et bravant la
cour d'assises comme un malheureux!...
Mais les circonstances entraînent, et l'homme le plus habile, engagé
dans certaines entreprises, doit jouer le tout pour le tout à un moment
donné.
Cela ne veut point dire que Pontalès, en passant la rivière de l'Oust
avec ses quatre compagnons, ne fît des réflexions assez chagrines. Il
eût vidé sa bourse, sans doute, de grand cœur, pour être transporté
tout à coup entre les murailles de son château. On peut penser même
que, malgré le désir ancien et passionné qu'il avait de détruire la
vieille influence des Penhoël et de se mettre à leur place, il n'aurait
point engagé la bataille s'il avait prévu, dès le principe, les dangers
de cette nuit.
Maintenant, il était trop avancé pour reculer. Le péril était en
arrière comme en avant, et les chances de salut se trouvaient tout
entières du côté du crime.
Une fois qu'on eut pris terre de l'autre côté de l'eau, Bibandier fut
choisi tout d'une voix pour diriger les opérations. Ce n'est point
déroger que de servir sous les ordres d'un glorieux général. Pontalès
était marquis, Robert se disait gentilhomme, et Bibandier n'était qu'un
simple échappé de bagne; mais l'histoire est pleine de ces exemples, où
l'on voit des princes céder le commandement à de vaillants officiers de
fortune.
Bibandier se montra tout de suite à la hauteur de son autorité
nouvelle. Son premier soin fut de se raviser au sujet du petit bateau
qui avait servi au passage des deux filles de l'oncle Jean.
—Nous allons avoir besoin de ce joujou, dit-il en saisissant la perche
du bac.
Et il se mit à courir le long de la rive jusqu'à ce qu'il eût atteint
le batelet, entraîné par le courant. Il s'accrocha au moyen de sa
perche et l'amarra, au-dessous de la route de Redon, à l'un de ces
mêmes saules qui avaient servi de refuge à Robert et à Blaise, la nuit
de leur arrivée à Penhoël.
Puis il revint vers sa troupe tranquillement et sans se presser.
—La petite barque allait tout droit vers le trou de la
_Femme-Blanche_, grommela-t-il; on n'aura besoin que de se laisser
mener...
—Ah çà! dit Robert, il faut prendre un parti... Elles doivent avoir de
l'avance, et nous aurons de la peine à les rattraper!...
—Les rattraper!... répéta le uhlan; il faudrait de meilleures jambes
que les nôtres... Si vous les aviez vues comme moi courir la nuit sur
la lande... Hope! Bijou!... hope! Mignon!... Ce sont de jolies petites
filles tout de même!...
—Mais qu'allons-nous faire?
Bibandier tira de sa poche sa pipe et son briquet.
—Voulez-vous vous allumer, M. Robert?... dit-il; nous avons joliment
le temps d'en fumer une.
—Il ne s'agit pas de plaisanter..., commença M. de Blois d'un ton
impérieux.
D'un seul coup sec et merveilleusement ajusté, l'ancien uhlan mit le
feu à son amadou; puis il atteignit sa pipe toute chargée et l'alluma
en faisant claquer savamment ses lèvres.
Pontalès avait piteuse mine derrière les bords de son grand chapeau.
La froide impertinence de ce drôle, comme il l'appelait au fond de son
cœur, ne lui présageait rien de bon. Maître le Hivain songeait à sa
maison dévastée.
Blaise s'approcha de Robert, qui frappait du pied avec impatience.
—Si vous ne le laissez pas marcher à sa guise, dit-il tout bas, nous
n'en ferons rien cette nuit.
—Qu'il s'explique au moins!
—Quant à ça, dit Bibandier en s'appuyant sur l'herbe, on va te faire
un programme, Américain!
Robert tressaillit. Il y avait bien trois ans qu'on ne lui avait
donné ce nom, et depuis le même espace de temps, le pauvre Bibandier
affectait en toute circonstance, vis-à-vis de lui, le plus profond
respect.
L'ancien uhlan reprit, tandis que Blaise riait sous cape de la
déconvenue de son maître:
—Il n'y a donc de sage ici que l'Endormeur et moi!...
Blaise cessa de rire.
—Monsieur l'homme de loi, poursuivit Bibandier, qui se croit si bien
caché derrière son chapeau de paille, pourrait vous dire que, dans un
procès, le client ne donne pas de conseil à son avocat!...
La figure de Macrocéphale s'allongea notablement. Le marquis tremblait
d'avoir été reconnu à son tour.
Mais Bibandier, soit qu'il ignorât véritablement le nom de son
quatrième compagnon, soit qu'il eût fantaisie d'épargner Pontalès,
reprit presque aussitôt:
—Quant à l'autre, je ne puis pas parler, n'ayant pas l'avantage de
le connaître... Ah çà! ne te fais pas de mal, Américain; voilà le
programme des opérations, comme disait Bonaparte: attendre et faire le
mort!
—Et pendant ce temps, dit Macrocéphale, on va piller mon domicile!...
—Exactement, père la Chicane!
—Et les pièces seront enlevées!... ajouta Robert.
—Ça me paraît vraisemblable, mon fils.
—Écoute, dit Robert qui voulut essayer de l'autorité; on t'a promis
de te payer grassement, mais cela ne te donne pas droit d'insolence...
Fais ta besogne, ou va-t'en!
—Où ça?... demanda Bibandier tout doucement; à Redon?... Dire à M. le
procureur du roi ce qui se passe ici?... Américain, tu ne m'en crois
pas capable!... Que diable! on est plat comme une galette aujourd'hui
pour devenir insolent demain comme un bureaucrate. Tu sais bien que
c'est la vie!... Voyons, ajouta-t-il en changeant de ton, sommes-nous
donc des enfants, M. Robert? Mettons que j'aie eu tort, et veuillez
recevoir mes très-humbles excuses... Entre gentilshommes, ma foi! on
ne peut faire davantage.
Il se leva et tendit, avec une grâce très-noble, sa main, que Robert
n'osa pas repousser.
—Ainsi, poursuivit-il, voici une affaire arrangée!... l'honneur est
satisfait!... Maintenant, parlons de choses sérieuses... Si nous étions
dans un pays civilisé, où l'on ne fait qu'une route pour aller d'un
endroit à un autre, je vous dirais: Marchons et poursuivons nos petits
anges, l'épée dans les reins... Mais d'ici au bourg de Bains, il y a
une diable de lande, où plus de cent routes se mêlent et se croisent...
nous aurons beau nous séparer et prendre chacun notre sentier: il y a
dix à parier contre un que les petites passeront entre nos doigts comme
des anguilles!
—C'est vrai, dit Blaise.
Et, de fait, le raisonnement était si rigoureusement juste, que
personne n'y put trouver d'objection.
—Vous auriez pu vous expliquer tout de suite!... grommela seulement
Robert.
—Je pourrais relever cette parole, répliqua Bibandier avec gravité,
mais je sacrifie une susceptibilité légitime à l'intérêt de tous...
Il est donc bien entendu que donner la chasse aux petites serait une
ânerie... Reste à savoir comment nous les pincerons... Je crois avoir
résolu le problème d'avance en vous disant: Attendons.
—Mais si elles passent la rivière ailleurs?... objecta Macrocéphale.
—Bonne idée!... Ailleurs, cela veut dire au moulin des Houssaies, car
il n'y a pas d'autre passage... Eh bien! l'Américain et ce monsieur que
je n'ai pas l'honneur de connaître peuvent prendre leurs jambes à leur
cou et aller garder le pont des Houssaies.
—C'est cela!... s'écria Pontalès ravi d'avoir un prétexte pour
s'éloigner du lieu probable de l'action; M. de Blois, je suis à vos
ordres.
—Et si elles viennent là-bas... demanda Robert, nous leur barrerons le
passage?
—Du tout!... répliqua Bibandier; vous vous rangerez bien poliment,
parce que vous aurez eu le temps d'enlever cinq ou six planches du
pont... et que la rivière est large et profonde au moulin des Houssaies.
Pontalès avait froid jusqu'à la moelle des os, malgré l'étouffante
chaleur de la soirée.
Robert le prit par le bras, et ils remontèrent le cours de l'eau à
grands pas.
—Cinq ou six planches au moins!... plutôt six que cinq!... leur
cria de loin le bon fossoyeur, car Bijou et Mignon sautent comme des
chèvres!...
Pontalès et Robert se perdaient déjà dans la nuit.
—Nous autres, dit Bibandier en conduisant ses deux camarades vers
les saules, en faction, s'il vous plaît!... Faites comme moi, M.
Blaise; préparez votre mouchoir... Vous, père la Chicane, vous êtes
spécialement chargé des cordes... et maintenant, du silence!
Ils étaient couchés tous les trois dans l'herbe.
En combinant la partie de son plan relative au pont des Houssaies,
Bibandier avait compté sans l'étonnante vitesse des deux petits
chevaux. Pontalès et Robert en étaient encore à déclouer la première
planche, lorsqu'ils entendirent sur la lande le galop de Bijou et de
Mignon. Ils se relevèrent, irrésolus, et vinrent à la tête du pont,
sans savoir ce qu'ils allaient faire.
Leur vue seule arrêta les deux jeunes filles, qui dirigèrent leur
course vers le bac.
Pontalès et Robert quittèrent alors leur poste pour les suivre de loin.
Quand ils arrivèrent à Port-Corbeau, ils trouvèrent la besogne bien
avancée. Cyprienne et Diane, un bâillon sur la bouche et garrottées
solidement toutes les deux, étaient au fond du petit bateau.
Bibandier tenait en main la perche.
—Ah! ah!... dit-il en éprouvant les cordes qui liaient les jambes et
les bras des deux jeunes filles, voilà qui est proprement fait, et vous
savez établir un nœud, père la Chicane!
—Avaient-elles les pièces?... demanda vivement Robert.
—Certainement... certainement!... répliqua Bibandier; ah! avec des
petits anges comme ça, on ferait sa fortune à Paris... Ça passe par le
trou d'une serrure.
—Donne-moi les pièces!... dit encore Robert.
Bibandier le repoussa tranquillement.
—On ne compte pas les manger, tes pièces, mon bonhomme!...
murmura-t-il; mais il faut que les choses se fassent avec régularité...
Je rendrai mes comptes quand tout sera fini... D'ici là, patience!
—Je veux que tu me donnes ces papiers, répéta Robert d'un ton
impérieux.
—Le roi dit: «Nous voulons...» grommela l'ancien uhlan; moi, je veux
que tu me laisses tranquille!... Et si tu ne me laisses pas tranquille,
ajouta-t-il en redressant sa taille longue et maigre, je te plante là,
mon fils... tu achèveras la besogne à ta fantaisie!...
—N'insistez pas!... murmura Pontalès à l'oreille de Robert; cet homme
veut quelques louis de plus; on les lui donnera.
—Maintenant, messieurs, dit Bibandier, faites-moi le plaisir de me
souhaiter bon voyage... Je vais partir.
—Pas seul!... s'écria Robert, qui concevait de vagues soupçons; il
faut que Blaise au moins vous accompagne!
Blaise fit la grimace dans son coin, mais il n'eut pas même la peine de
refuser.
—Le petit bateau ne porterait pas quatre personnes..., objecta
Bibandier sans rien perdre du calme singulier, mêlé d'une nuance de
moquerie, qu'il gardait depuis le commencement de l'aventure; je veux
bien noyer mon prochain, mais le suicide répugne à mes principes.
Il entra dans la barque et mit un soin scrupuleux à écarter les deux
jeunes filles, de droite et de gauche, pour pouvoir manœuvrer sans
leur faire de mal.
—Les deux petits chérubins seront là comme dans leur lit! dit-il en
donnant au fond de l'eau son premier coup de perche.
Personne, parmi les quatre complices du crime, ne pouvait se défendre
d'un serrement de cœur. Tous les yeux se fixaient, par une sorte de
fascination, sur les deux pauvres enfants couchées dans le bateau.
La gaieté du uhlan assombrissait encore le caractère atroce de cette
scène.
Diane et Cyprienne étaient étendues sur le dos, les bras liés en croix.
La lune, qui perçait maintenant çà et là les nuages déchirés, montrait
la grâce exquise de leurs tailles et leurs pâles figures, où se lisait
la résignation du martyre.
Bibandier seul restait parfaitement à son aise en face de ce navrant
spectacle.
—Messieurs, dit-il, tandis que le bateau s'ébranlait, je vais vous
donner un dernier bon conseil... La fête se continue là-haut... Allez
faire, croyez-moi, un petit tour de bal... Il est toujours agréable, le
cas échéant, de pouvoir établir un _alibi_.
Ce terme de palais et de bagne sonna comme une menace aux oreilles
des trois complices, qui se dirigèrent en silence vers le bac; mais
Bibandier les rappela tout à coup.
—Encore un service, s'il vous plaît! dit-il; j'oubliais d'embarquer
deux pierres, pour empêcher les petites de remonter sur l'eau...
Une sueur froide perça sous les cheveux de Pontalès.
Ce fut Macrocéphale qui apporta les deux pierres; il pensa se trouver
mal en regagnant le bac.
Bibandier quitta enfin la rive et se laissa dériver au fil de l'eau, en
chantant une de ces chansons lentes et tristes qui mesurent le travail
des forçats à la fatigue.
La lune s'était levée tout à fait et mettait des nuances argentées à la
colonne de vapeur suspendue au-dessus du tournant de Trémeulé.
La _Femme-Blanche_ semblait grandir et osciller lentement au-dessus du
gouffre.
Durant quelques minutes, les quatre compagnons virent la petite barque
glisser sur l'eau calme du marais.
Puis elle disparut dans les longs plis de vapeur qui formaient le
vêtement de la _Femme-Blanche_.
XIV
PAUVRES FILLES!
Robert de Blois, le marquis de Pontalès et leurs deux compagnons
remontaient au manoir de Penhoël. Ils marchaient en silence. De temps
en temps l'un d'eux se retournait, comme malgré lui, pour jeter un
furtif regard vers le marais où la _Femme-Blanche_ se dressait aux
rayons de la lune.
Il leur semblait ouïr de loin le clapotement sinistre et sourd du
tournant de Trémeulé.
Dans le taillis qui couvrait tout le versant de la colline, une route
était percée pour conduire à la loge de Benoît Haligan. Les quatre
complices traversèrent cette route à cinquante pas au-dessus de la
pauvre cabane du vieillard. Ils entendirent Benoît Haligan qui chantait
de sa voix creuse et tremblante la prière de l'agonie.
Ils pressèrent leur marche en frémissant.
Comme ils arrivaient à la porte du manoir, Robert s'arrêta et releva
brusquement la tête.
—C'était nécessaire!... dit-il à voix basse; et d'ailleurs, ce qui est
fait est fait!... Prenons le dessus, messieurs, et ne rentrons pas au
manoir avec des figures d'enterrement!
—C'est juste, dit Blaise.
Et Macrocéphale ajouta:
—On ne peut rien contre les faits accomplis... Je chargerai la vieille
Yvonne, ma servante, de prier pour elles tous les soirs... Et je suis
bien sûr que M. le marquis de Pontalès sacrifiera volontiers une
vingtaine d'écus pour faire dire des messes...
Pontalès essuya la sueur de son front.
—Je donnerai vingt louis à l'église de Glénac!... balbutia-t-il,
cinquante louis à l'église de Redon!... cent louis à l'église de
Rennes!...
—Ma foi! dit l'homme de loi naïvement, si elles ne sont pas contentes
avec cela!...
Robert et Blaise ne purent s'empêcher de rire. L'impression lugubre
était en partie secouée, et comme, en définitive, aucun des quatre
complices ne se repentait véritablement, ils n'eurent pas grand'peine à
rappeler sur leurs visages le calme souriant qui convenait à ce jour de
fête.
Ils se séparèrent, afin de rentrer dans le bal par différents côtés.
La danse s'était ranimée au salon de verdure. Jeunes gens et jeunes
filles prenaient leur revanche. On se dédommageait de la longue heure
d'ennui qu'on avait éprouvée à entendre les gémissements des trois
Grâces Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang. Au moment de finir, le bal
retrouve presque toujours ainsi une gaieté plus vive. A la ville,
l'orchestre redouble de verve et d'entrain; à la campagne, les danseurs
cabriolent, battent des mains et crient; à la Courtille, vers cette
heure consacrée, où l'allégresse atteint son plus chaud paroxysme, on
brise les verres, on se poche les yeux et on marche sur la tête...
Les musiciens de Glénac jouaient comme des possédés. Ils avaient
entonné cette gigue interminable, connue sous le nom de _bal breton_,
et qui peut dérouler jusqu'à cent cinquante figures diverses, suivant
la renommée. Danseurs et danseuses, enlevés par les cahots de cette
musique nationale, bondissaient avec enthousiasme. On se mêlait, on
se choquait, on tombait sur le gazon avec de grands éclats de rire.
C'était charmant!
Et les invités de Penhoël ne pouvaient plus se plaindre d'être
abandonnés par leurs hôtes. Le maître, il est vrai, ne s'était pas
montré de la soirée, mais Madame avait reparu, apportant de bonnes
nouvelles de l'Ange.
Elle présidait à la fête maintenant, assise auprès de Jean de Penhoël.
Sa figure était bien pâle, mais l'effort qu'elle faisait gardait à ses
traits réguliers et nobles une apparence de sérénité.
Il n'y avait de triste que la partie respectable de l'assemblée. Ces
dames et ces messieurs avaient regagné leur coin, et présentaient
un aspect de plus en plus maussade. Là, toutes les figures étaient
refrognées, tous les yeux se chargeaient de sommeil.
Le chevalier adjoint et la chevalière adjointe de Kerbichel,
madame veuve Claire Lebinihic et les trois vicomtes restaient sous
l'impression produite par les talents des trois Grâces Baboin. De
périodiques bâillements faisaient le tour du cercle. Les trois Grâces
Baboin, de leur côté, regardaient avec haine la danse victorieuse et ne
pouvaient cacher leur détestable humeur. L'Ariette avait eu, en effet,
peu de succès; la Romance était tombée à plat, et la Cavatine, plus
malheureuse encore, en achevant la série de glapissements déplorables
qu'elle appelait son _grand air_, avait pu constater que le salon de
verdure s'était changé en solitude. Seul, le petit frère Numa l'avait
écoutée jusqu'au bout, comme c'était son rigoureux devoir.
Dans ces dispositions, la galerie était un peu moins loquace que
naguère, mais aussi son venin était plus épais et plus âcre: chaque
coup de langue était une morsure.
On allait des grands aux petits; tout le monde avait son paquet; on
assassinait ceux qu'on n'avait pas daigné piquer au commencement de la
soirée.
Personne n'a été sans remarquer que la province, si prude et si
peu charitable, ne choisit pas toujours ses expressions parmi les
plus châtiées, lorsqu'il s'agit de calomnier ou de médire. Quand la
conversation arrive à un certain degré, quand les dents grincent, quand
les langues s'aiguisent, la province est comme le latin qui, _dans
les mots, brave l'honnêteté_, et il n'est point rare d'entendre des
locutions très-téméraires tomber alors des bouches les plus vénérables.
En ce moment, la société faisait de la calomnie légère. Elle allait de
l'un à l'autre, donnant à Lola, par exemple, qui s'affichait avec le
jeune Pontalès, des épithètes extrêmement caractéristiques, déchirant
un peu sur Penhoël absent, et risquant sur Madame des hypothèses devant
lesquelles une valetaille insolente eût assurément reculé. Ensuite on
passait à l'Ange, pour retomber sur quelqu'un des couples occupés à
danser le bal breton. Puis on se demandait quelle vie menaient ces deux
petites dévergondées, Cyprienne et Diane, qui étaient absentes depuis
plus de deux heures!
Et c'était, ma foi, très-significatif. On avait vu disparaître presque
en même temps qu'elles ces deux grands fainéants de Robert et d'Étienne.
Les trois Grâces Baboin échangeaient, à ce sujet, avec la chevalière
adjointe de Kerbichel, des observations d'une philosophie si avancée,
que le chevalier adjoint et les trois vicomtes avaient envie de rougir.
Une chose bizarre, c'est que ces deux grands garçons d'Étienne et de
Roger étaient revenus sans les petites! La Romance expliquait cela en
disant que ces demoiselles avaient dû friper un peu leurs toilettes,
pendant deux heures de promenade...
—Et déranger leurs coiffures..., ajoutait l'Ariette.
L'aigre Cavatine enchérissait.
Et la charitable assemblée se laissait arracher quelques hargneux
applaudissements.
Étienne et Roger étaient rentrés ensemble dans le bal à peu près
en même temps que Robert de Blois, M. le marquis de Pontalès et
Macrocéphale.
Tandis que ces derniers affectaient de se saluer en passant, comme
gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps déjà, Étienne et Roger
parcouraient d'un regard triste les groupes animés des danseurs.
Leur recherche s'était inutilement prolongée, et en revenant au salon
de verdure, ils avaient l'espoir d'y retrouver Cyprienne et Diane.
—Elles ne sont pas là!... dit Roger avec un gros soupir. Deux heures
d'absence au milieu d'un bal!...
La physionomie d'Étienne était mélancolique et pensive.
—Nous ne les reverrons pas ce soir... murmura-t-il, et il faut que je
sois à Redon demain avant le jour... Je ne pourrai pas lui faire mes
adieux... Veux-tu te charger auprès d'elle de mon dernier message?
—Avant de partir, répliqua Roger, tu peux encore la voir...
Le jeune peintre secoua la tête.
—Ce serait un moment cruel... dit-il, les heures de repos sont pour
elles courtes et rares... Pourquoi les troubler?... Et puis, au moment
de la séparation, je serais faible peut-être... Quand tu la verras,
Roger, tu lui diras que je l'aimais... que je n'aimerai jamais une
autre femme en ma vie... et qu'au prix de tout mon bonheur, je la
voudrais voir heureuse...
Sa voix tremblait. Il y avait dans son accent une sensibilité profonde
qui faisait contraste avec ses habitudes d'insouciance et la gaieté
leste de sa philosophie parisienne.
Roger lui serra la main.
—Je lui dirai que tu es le plus loyal garçon qui soit au monde!...
répondit-il. Je lui dirai que tu as la fortune peut-être au bout de
tes pinceaux... et que, si Dieu bénit ton travail, tu reviendras en
Bretagne afin de la prendre pour femme.
Les yeux d'Étienne étaient humides.
—Merci! murmura-t-il.
—Nous sommes jeunes!... reprit Roger avec un sourire ému, et Dieu est
bon... peut-être que nous serons heureux tous ensemble quelque jour!...
Pendant qu'ils causaient ainsi, Pontalès, Robert et l'homme de loi
parcouraient le bal, et soutenaient leur rôle de gaieté forcée. Blaise
servait des rafraîchissements, afin de faire acte de présence.
Au moment où Roger prononçait ces dernières paroles, pleines d'espoir
souriant et de foi dans l'avenir, la figure de Bibandier sortit de
l'ombre, à quelques pas derrière lui.
Le maigre visage du uhlan était couvert de pâleur; ses yeux roulaient,
hagards, et ses cheveux mêlés se hérissaient sur son crâne.
Les deux jeunes gens ne le voyaient point; par contre, les complices
qui guettaient son arrivée l'aperçurent tous à la fois.
Le sourire contraint de Robert et de Pontalès se glaça sur leurs
lèvres. Macrocéphale aurait voulu fuir, et Blaise faillit laisser
tomber le plateau qu'il tenait à la main.
Il leur semblait à tous que le bal entier devait voir à nu leur
détresse et deviner ce que signifiait l'apparition de ce visage livide
du uhlan, qui se montrait à demi derrière l'une des portes du salon de
verdure.
Cette apparition ne dura, d'ailleurs, qu'un instant. Lorsque les
quatre complices s'enhardirent à jeter vers la porte un second regard,
Bibandier avait déjà disparu.
Il prit une des allées du jardin au hasard et se dirigea vers un
berceau désert.
Sur son passage, sans savoir ce qu'il faisait, il éteignait les
lampions, comme si la lumière eût blessé sa vue.
L'obscurité se fit ainsi autour du berceau où Bibandier s'arrêta.
Il n'attendit pas longtemps. Une minute s'était à peine écoulée que les
quatre complices arrivèrent l'un après l'autre.
Personne n'osait interroger.