—Ma sœur, nous allons risquer notre vie... si l'une de nous deux

meurt, l'autre continuera la tâche commencée... si nous mourons toutes

deux, nous prierons Dieu là-haut pour Penhoël!...

Diane s'élança la première dans le sentier conduisant au bord de l'eau

et s'y laissa glisser sans bruit; mais au moment où Cyprienne allait

descendre à son tour, le pan de sa robe s'accrocha aux piquants d'une

touffe de ronces.

L'étoffe se déchira. Les deux jeunes filles précipitèrent leur fuite.

Robert, Pontalès et leurs deux compagnons se séparaient, lorsque le

bruit léger produit par la robe déchirée vint jusqu'à leurs oreilles.

—Avez-vous entendu?... dit Macrocéphale.

Personne ne répondit.

Pontalès, Robert et Blaise s'étaient élancés déjà de l'autre côté du

rempart de verdure.

L'enceinte fut fouillée en un clin d'œil; elle était vide.

—Il y avait quelqu'un là, pourtant! dit Pontalès d'une voix altérée.

Blaise battait son briquet de fumeur et Macrocéphale ouvrait la petite

lanterne qui éclairait sa marche dans les bas chemins, quand il

regagnait son logis après la nuit tombée.

La lanterne s'alluma. Nos quatre compagnons virent d'abord leurs

propres visages pâlis et bouleversés par la peur.

Puis chacun d'eux fit l'examen des moindres recoins de l'enceinte.

—Il n'y a rien, dit Macrocéphale, qui venait de regarder dans la

guérite; et ce lieu est sans issue.

—Ce sera quelque lièvre, commença Blaise.

Mais la voix de Pontalès l'interrompit.

—Voici une issue! dit-il; un véritable sentier qui descend à la

rivière!...

Il ajouta en se penchant vivement pour ramasser quelque chose:

—Qu'est-ce que cela?

Les trois autres se rapprochèrent. Pontalès tenait à la main un lambeau

de la robe de Cyprienne, qui était resté attaché aux épines du buisson

de ronces.

Tout le monde reconnut l'étoffe. Il y eut un silence consterné.

—J'avais tort!... dit enfin Pontalès d'une voix basse et brève, et

vous avez raison, M. de Blois... Elles en savent trop long désormais...

Il faut qu'elles meurent, n'importe où ni comment... qu'elles meurent

cette nuit même!

—Il y a dix à parier contre un, dit Robert, qu'elles sont à la maison

de maître le Hivain...

—En avant! s'écria Blaise; sans sortir des bornes respectables

de la légalité, nous allons leur faire faire connaissance avec le

Bibandier!...

XII

PETITS DÉMONS.

Robert et Pontalès se dirigèrent ensemble vers la rivière, non point

par le petit sentier à pic où venaient de s'engager les jeunes filles,

mais par la route qui longeait les anciennes fortifications.

Pendant ce temps-là, maître le Hivain remontait en toute hâte au

manoir, pour avoir la clef du bac, et Blaise retournait à l'aire, afin

de trouver Bibandier.

Bibandier allait bien encore quelquefois se promener solitairement

sur la lande ou dans les sentiers de la Forêt-Neuve, quand les nuits

étaient sans lune, mais il n'y mettait plus le même cœur qu'autrefois.

Il avait laissé dans les taillis de Bains son armée de manches à balai

habillés en brigands; son chien était mort de faim depuis longtemps; et

s'il continuait lui-même à mener son métier de rôdeur, c'était vocation

irrésistible, car jamais le hasard ne l'avait payé de ses peines.

Que faire en un pays où les poches ne contiennent que des gros sous, et

où les bâtons sont des massues?

Bibandier avait dû espérer un instant un sort meilleur en voyant deux

de ses camarades intimes occuper une bonne position dans le pays; mais

Robert et Blaise l'avaient systématiquement tenu à distance, et le

pauvre diable n'avait jamais pu réclamer trop haut, parce que le bagne

de Brest est un bercail incessamment ouvert, où les brebis égarées

comme lui rentrent au premier mot.

Il se taisait. Peut-être n'en pensait-il pas moins. Cependant, c'était

un coquin assez débonnaire, et la rancune qu'il gardait à ses anciens

camarades n'atteignait pas des proportions bien tragiques.

D'ailleurs, on n'était pas sans lui faire entrevoir de temps à autre un

meilleur avenir. Bien qu'il ne connût pas en détail ce qui se passait

à Penhoël, il pouvait voir, comme tout le monde, qu'une lutte était

engagée. On pouvait avoir besoin de lui, et alors il faudrait bien lui

donner sa part de l'aubaine...

En attendant, Blaise lui jetait çà et là une pièce blanche pour

l'empêcher de s'impatienter trop fort, et M. de Blois lui avait fait

obtenir, par son crédit, une petite position officielle.

Bibandier était fossoyeur de la paroisse de Glénac, aux appointements

fixes de douze francs par an, plus le casuel.

Mais, malgré les fièvres du marais et deux médecins qui s'étaient

établis depuis peu à la Gacilly, la mort ne donnait guère au bourg de

Glénac. Le pauvre Bibandier était maigre à faire compassion.

Blaise le trouva, comme il l'avait annoncé, sous le tonneau de cidre

qu'on avait mis en perce dans un coin de l'aire. Bibandier était couché

paresseusement dans la poussière; sa tête reposait sur une de ses

mains, et l'autre tenait une écuelle demi-pleine. Sa figure longue, et

dont les teintes ternes tiraient sur le gris, s'empourprait légèrement;

son œil cave veloutait son regard; il y avait dans sa physionomie un

repos content et parfait.

Il restait là depuis le matin, buvant tout seul et voyant la vie

couleur de rose. C'était son jour de fête. Il ne buvait ainsi, à sa

soif, qu'une fois tous les ans.

Au premier mot que Blaise lui glissa tout bas dans l'oreille, il quitta

sa pose nonchalante et se dressa d'un bond sur ses pieds. On eût pu

le voir alors dans toute la longueur de sa taille, avec ses membres

étiques et osseux ballottant dans un vêtement de futaine trop large, et

qui n'avait plus que la corde.

—Oh! oh!... dit-il avec gaieté; il s'agit des chers petits anges!...

ça me paraît très-faisable!

Il y avait tant de joyeuse humeur dans son accent, et l'expression de

son visage restait si débonnaire, que Blaise ne put s'empêcher de lui

dire:

—Me comprends-tu bien?

—Parfaitement!... répliqua Bibandier sans rien perdre de sa

tranquillité sereine; quand quelque chose démange, on se gratte, mon

fils... c'est tout simple... L'Américain en est-il?

—C'est lui qui monte le coup.

—Bonne affaire! moi je n'ai pas encore travaillé dans ce genre-là...

mais chacun gagne sa vie comme il peut... pas vrai?

On eût dit que Blaise s'était attendu à plus de résistance, car il

regardait Bibandier d'un œil surpris et même un peu inquiet.

Celui-ci parut comprendre ce que Blaise avait dans l'esprit. Il emplit

l'écuelle et la lui présenta d'un geste cordial.

—On peut se déboutonner ici, dit-il en montrant du doigt le groupe des

paysans qui se pressaient autour du père Géraud à la porte de la ferme;

voilà deux heures qu'ils oublient le tonneau pour écouter les sornettes

du vieux gargotier de Redon!... Bois un coup, l'Endormeur!... Je savais

bien que Robert et toi, vous en viendriez là quelque jour, et je vous

attendais.

Son regard, qui prit une nuance de mélancolie, tomba sur la futaine

usée de sa veste.

—J'avais grand besoin de me refaire!... reprit-il, grand besoin!...

L'Américain et toi, vous n'avez pas été gentils avec un vieux

camarade... Mais on ne peut pas payer celui qui ne fait rien...

pas vrai?... Je dis donc que je suis content d'avoir l'occasion de

travailler pour vous...

—Voilà un brave garçon!... s'écria Blaise; sois tranquille... Tu seras

payé comme il faut!

—Quant à ça, répliqua Bibandier, je ferai mon prix moi-même en temps

et lieu... Tu dis que c'est pressé, mon fils? Eh bien, partons!

Blaise ne bougea pas; son regard exprimait toujours la même défiance.

Le fait est qu'il était difficile d'accorder les paroles de Bibandier

avec l'expression de douceur patiente qui était sur son pauvre visage,

maigre, pâle et défait. Il semblait à Blaise que son vieux camarade

souriait aussi par trop débonnairement en parlant de meurtre.

—Ah çà! reprit-il d'un ton d'hésitation, es-tu bien sûr de ne pas

faiblir?... Elles sont si jeunes... si jolies!...

—Ça ne me fait rien... répondit l'ancien uhlan; chacun pour soi!... Je

ne dis pas que je me servirais volontiers du couteau avec de pauvres

chérubins comme ça!... J'espère bien qu'on me laissera la liberté de

m'y prendre à ma guise?

—Carte blanche!... pourvu que ce soit fait.

—Ça sera fait, mon bonhomme... et proprement!

—Viens donc, dit Blaise, qui se mit en marche.

Bibandier but une dernière écuelle de cidre, et n'eut besoin pour le

rejoindre que d'allonger un peu le pas de ses grandes jambes.

Chemin faisant, Blaise lui expliqua plus en détail ce qu'on attendait

de lui; Bibandier, tout en écoutant, fredonnait avec sa voix de

basse-taille un air à roulades. Plus d'une fois, avant d'arriver au

Port-Corbeau, Blaise s'arrêta court pour lui dire:

—Du diable si je te comprends, mon vieux! Moi qui n'ai pas le cœur

tendre, je ne pourrais pas chanter à l'heure qu'il est!

—C'est que tu manges tous les jours, toi!... répliquait Bibandier

doucement et le sourire aux lèvres; si tu avais été trois ans à mon

régime, tu m'en dirais des nouvelles!

Et cela était dit si bonnement! C'était de la quintessence de

férocité...

En approchant du passage, Bibandier coupa la parole à Blaise, qui

continuait ses instructions.

—Voilà qui est entendu!... dit-il; l'affaire des petites est réglée,

et tu seras content de moi... Quant aux dépenses de l'entreprise...

c'est deux mouchoirs et quelques bouts de corde... Mais l'Américain

n'est pas seul!... Qui diable avons-nous là?

Devant le bac, dont l'amarre était déjà détachée, trois hommes se

tenaient en effet debout.

M. de Blois seul avait le visage découvert; les deux autres cachaient

soigneusement leurs figures sous les larges bords de leurs chapeaux de

paysans.

Bibandier, qui était toujours d'excellente composition, fit semblant

de ne pas les reconnaître.

Il salua respectueusement Robert, et entra le premier dans le bac.

—Je connais un peu les habitudes des chers petits anges, murmura-t-il;

je les rencontre souvent au clair de lune, quand je me promène, la

nuit, pour ma santé... Elles auront passé l'eau dans leur batelet, qui

doit être amarré là-bas sous les saules.

Robert s'était rapproché de Blaise.

—Eh bien?... demanda-t-il tout bas.

—Un cœur de pierre!... répliqua le gros garçon. Dur comme une lame de

poignard!... Je ne le croyais pas si fort que cela!

—Tant mieux!... dit Robert.

Bibandier s'était emparé de la perche du passeur. Au lieu de se diriger

vers la route de Redon, qui lui faisait face, il remonta un peu le

courant, pour gagner un rideau de saules qui baignaient leurs basses

branches dans la rivière.

A l'aide de sa perche, il écarta le grêle feuillage et finit par

rencontrer, après deux ou trois tentatives inutiles, un objet qui sonna

contre le bois de sa gaffe.

—Qu'est-ce que je disais? s'écria-t-il joyeusement; perchez un peu,

s'il vous plaît, M. Blaise, pendant que je vais voir là-dessous.

Il abandonna la gaffe en effet, et gagna le bout du chaland qui passait

sous les saules. On entendit un léger bruit, puis on vit un petit

bateau qui s'en allait à la dérive le long du bord, du côté du marais.

Bibandier, qui reparut au même instant, regarda fuir la barque et dit

avec un gros rire bonasse:

—Quand les petits chérubins voudront repasser l'eau... c'est elles qui

seront bien attrapées!

Chacun pensa sur le chaland que Bibandier valait son pesant d'or...

* * * * *

Il y avait dix minutes environ que Diane et Cyprienne avaient traversé

l'Oust, au moyen du batelet trouvé par Bibandier sous les saules.

En quittant leur cachette, au pied de la Tour-du-Cadet, elles se

doutaient bien que le bruit de la robe déchirée avait trahi leur

présence et qu'on allait les poursuivre: mais elles avaient de

l'avance, parce que Pontalès et ses compagnons ne pouvaient parvenir

à l'autre rive qu'à l'aide du bac, dont la clef était au manoir.

En outre, le sentier qu'elles suivaient les conduisait en quelque

sorte d'un saut jusqu'au bord de l'eau, tandis que la route commune

nécessitait un long détour.

Ce n'était pas la première fois que les deux filles de l'oncle Jean

couraient un danger prochain et terrible; mais en ces moments leurs

forces semblaient grandir avec le péril. Cyprienne semblait lutter

avec un enthousiasme fougueux qu'exaltait la pensée du martyre; Diane

demeurait plus calme et se dévouait de sang-froid.

Elles avaient entendu l'entretien des ennemis de Penhoël. Elles

savaient que leur sexe et leur jeunesse ne les défendraient point

contre la colère de ces hommes. Elles n'espéraient point de quartier.

Mais loin de s'arrêter devant la menace entendue, elles y puisaient un

nouveau courage. Dans leur vaillance virile, un sentiment d'orgueil

enfantin s'élevait. On les craignait! On prenait, pour les combattre,

les mêmes armes qu'on eût employées contre des hommes! Elles étaient

fières.

N'avaient-elles pas entendu tomber de ces bouches ennemies l'aveu de

leur puissance? Sans elles, pauvres jeunes filles, Penhoël aurait

succombé depuis longtemps!...

Leur cœur battait de joie et non point de frayeur, car la lutte

n'avait pas été stérile. Grâce à l'effort de leurs bras d'enfants,

René, Madame et l'Ange restaient en équilibre au bord du précipice.

La ruine qui menaçait toujours n'était pas encore accomplie; et,

d'après ce qu'elles venaient d'entendre, il ne restait à Pontalès et à

Robert qu'une seule arme contre la résistance tardive de Penhoël.

Mais c'était une arme cruelle, qui suspendait sur la tête de René

l'infamie en même temps que le malheur. Des faux! il y avait des

faux!... C'était sans doute le résultat de quelque obsession perfide;

mais les pièces existaient, et ce n'était plus seulement la misère qui

menaçait Penhoël!

Il y avait longtemps déjà que Cyprienne et Diane avaient surpris le

secret de ces fausses signatures, arrachées à l'ivresse quotidienne

de René. Elles en avaient reconquis et détruit une partie, en

s'introduisant, la nuit, au château de Pontalès. L'autre portion,

déposée chez l'homme de loi, avait défié jusqu'alors toutes leurs

tentatives.

Mais elles savaient maintenant l'endroit précis où se trouvaient les

papiers. Avec l'aide de Dieu, si on leur donnait le temps d'agir, elles

pouvaient encore sauver Penhoël.

Diane détacha d'une main ferme l'amarre du bateau, caché parmi les

glaïeuls, sous la loge de Benoît Haligan, et Cyprienne saisit la perche.

L'Oust n'était pas débordée, mais elle coulait à pleines rives et

laissait couvertes les parties basses du marais. Tout en perchant, les

deux jeunes filles entendaient, parmi le silence de la nuit, le bruit

sourd et continu, produit par le tournant de Trémeulé. Dans l'ombre,

les vapeurs qui se suspendent au-dessus du gouffre rayonnaient une

lueur faible et pâle. Elles voyaient au loin le gigantesque fantôme de

la Femme-Blanche qui se balançait et planait sur les eaux tranquilles

du marais.

Derrière elles, au-dessus des taillis de châtaigniers, les jardins de

Penhoël gardaient leur illumination brillante; la fête n'était pas

finie; quelques accords, jetés par l'orchestre campagnard, arrivaient,

par bouffées, jusqu'à leurs oreilles.

Quand elles touchèrent le bord opposé, nul mouvement ne se faisait

remarquer encore du côté du bac, qui allait s'ébranler bientôt pour les

poursuivre.

Elles sautèrent lestement sur la rive, et au lieu de prendre la route

de Redon, qui les eût conduites à la maison de maître le Hivain, elles

se dirigèrent, en courant, vers le marais.

Dans l'immense prairie, où se déroulaient de toutes parts d'étroits

filets d'eau, on apercevait un mouvement confus au milieu des ténèbres:

c'étaient les troupeaux de Glénac et de Saint-Vincent qui erraient en

liberté sur le pâturage commun.

Tout en courant sur l'herbe courte et unie comme un tapis, Cyprienne et

Diane appelaient doucement:

—Mignon!... Bijou!...

Leurs voix se perdaient dans la nuit. Quelques moutons effrayés

prenaient la fuite sur leur passage, et les oies, éveillées,

allongeaient le cou pour jeter leurs cris plaintifs et discordants.

Les deux jeunes filles appelaient toujours...

Au bout de deux ou trois minutes, un piétinement sourd se fit entendre

au loin sur le gazon. L'instant d'après Bijou et Mignon, deux jolis

petits chevaux demi-sauvages, arrêtaient leur galop et restaient

immobiles, la fumée aux naseaux et les jarrets tendus.

Diane et Cyprienne s'élancèrent à cru sur leurs dos. En quelques

secondes, elles eurent regagné le temps perdu à courir sur le marais.

Bijou et Mignon étaient deux vrais bretons, noirs tous deux, robustes

d'encolure, trapus de formes et pouvant soutenir durant des heures

leur galop rude et vif.

Ils allaient côte à côte, d'une ardeur égale. La voix des jeunes filles

les excitait sans cesse, et leur course perçant droit devant soi, à

travers champs, landes et haies, ressemblait à un tourbillon.

Diane et Cyprienne, excellentes cavalières, ne s'inquiétaient point

des obstacles de la route; quand il y avait un fossé large à franchir

d'un bond, elles plongeaient leurs petites mains blanches dans la dure

crinière des bretons; quand il fallait traverser un taillis, elles se

couchaient presque sur leurs chevaux et passaient rapides, comme des

flèches, au travers du fourré.

Sur la lande rase elles se redressaient.

—Hope! Mignon! hope! Bijou!

Elles caressaient doucement le cou déjà baigné de sueur de leurs

montures.

Les deux chevaux, lancés à fond de train, dévoraient l'espace...

Si quelque paysan les eût rencontrées, glissant comme deux traits dans

la nuit, il se fût signé sans doute avec terreur, en recommandant son

âme à Dieu. Et, après la terreur passée, il se serait vanté jusqu'au

jour de sa mort d'avoir vu, par une nuit d'automne, les fées se rendant

au sabbat!

Vraiment, c'était une course étrange. Les chevaux noirs disparaissaient

dans les ténèbres; on n'eût pu voir que deux jeunes filles, à la taille

svelte et comme aérienne, entraînées par une force mystérieuse. Elles

semblaient glisser, assises sur un nuage rapide. C'étaient bien des

fées légères et gracieuses. L'œil ne pouvait les suivre. L'aile du

vent les emportait et laissait flotter derrière elles les boucles

molles de leurs longs cheveux.

—Hope! Bijou!... hope! Mignon!...

Il y a une grande lieue de pays entre Port-Corbeau et le bourg de

Bains. Quelques minutes avaient suffi à ce trajet. Cyprienne et Diane

descendirent de cheval, laissant Bijou et Mignon sur la lisière de la

lande.

Maître Protais le Hivain occupait une maison isolée qui s'élevait à

cent pas en avant de l'unique rue du bourg.

Pour acquérir cette propriété, il lui avait fallu susciter bien

des discordes dans les campagnes voisines, ruiner bien des pauvres

cultivateurs et jeter plus d'un orphelin sur la paille. Mais c'étaient

là sa vocation et son plaisir. Maître le Hivain était, en fait de

chicane, un véritable artiste. On peut dire que la vue seule de sa

figure jaune et démesurément longue donnait aux paysans la fantaisie de

plaider.

Cyprienne et Diane avaient déjà rôdé bien souvent autour de sa

maison, mais la vigilance rusée de l'homme de loi avait trompé

jusqu'alors toutes leurs tentatives. Aujourd'hui, elles avaient deux

chances nouvelles pour arriver à leur but: d'abord elles savaient

où trouver les papiers, ensuite le domestique de maître le Hivain

qui, d'ordinaire, faisait bonne garde, était en ce moment à fêter la

Saint-Louis de l'autre côté de l'eau, dans l'aire du fermier de Penhoël.

En donnant cette vacance à son domestique, maître le Hivain avait

compté sur l'effet du coup de fusil tiré la veille au bord de la lande,

et aussi sur le bal qui devait assurément retenir au manoir les deux

filles de l'oncle Jean.

Il n'y avait pour défendre sa maison, ce soir-là, qu'une servante

septuagénaire, assistée par un chien de garde accablé de vieillesse.

La bonne femme et le chien dormaient sans doute d'un profond sommeil,

sur la foi des gros verrous qui fermaient toutes les ouvertures, car

les deux sœurs purent escalader les murailles du jardin sans éveiller

le moindre mouvement dans la maison.

Du côté du jardin, les fenêtres n'avaient point de contrevents. En un

clin d'œil, à l'aide d'une échelle que leurs jolies mains eurent bien

de la peine à dresser contre le mur de la maison, Cyprienne et Diane

furent dans le cabinet de travail de l'homme de loi.

Elles battirent son propre briquet, et allumèrent sa propre lampe.

Il eût fallu les voir en ce moment, animées par la course qu'elles

venaient de fournir et par la joie vive du premier succès! Leurs

joues se coloraient d'un incarnat charmant: leurs yeux petillaient

d'impatience et de désir; un sourire espiègle se jouait déjà autour de

leurs lèvres fraîches, tant elles se croyaient sûres du triomphe!

Leur gaieté d'enfant était revenue. Le moment avait beau être solennel,

puisqu'il s'agissait en définitive du sort de toute une famille aimée;

il y avait dans la nature même de leur acte quelque chose d'étrange et

de gaillard qui éloignait toute idée tragique.

Elles riaient en descellant les carreaux du cabinet.

Leur recherche ne fut pas longue. Sous le fauteuil même où Macrocéphale

ruminait chaque soir ses consultations diaboliques, il y avait un trou

creusé au couteau, qui renfermait un petit carnet crasseux.

La vue de ce carnet fit battre bien fort le cœur de Diane et de

Cyprienne. Elles ne songeaient plus à rire. C'était là le salut de

Penhoël.

Elles restèrent un instant à genoux, levant au ciel leurs yeux humides,

afin de remercier Dieu.

Elles songeaient à Madame et à la pauvre Blanche...

Mais le temps pressait. Diane serra le portefeuille dans son sein, et

toutes deux redescendirent l'échelle.

La vieille femme et le vieux chien dormaient toujours comme des

bienheureux. C'était une réussite complète.

—Hope! Bijou!... hope! Mignon!...

Comme elles avaient toutes deux le cœur léger en reprenant la route

parcourue! Comme elles caressaient gaiement le cou de leurs petits

chevaux! Comme elles étaient heureuses!

—Tiens... dit Diane tandis que Mignon franchissait un large fossé,

c'est là qu'on a tiré sur moi hier... Le corps du pauvre Cabry est

encore au fond du trou!...

La course ne se ralentit point, mais elles se penchèrent toutes deux;

leurs bras s'enlacèrent et leurs joues s'unirent dans l'ombre.

—C'est la dernière fois que tu seras exposée à un danger pareil, ma

petite sœur, s'écria Cyprienne; ils sont vaincus!...

—Et qui sait? ajouta Diane; peut-être y a-t-il dans ce portefeuille de

quoi rendre à Penhoël la fortune qu'on lui a volée?...

Elles étaient à moitié chemin déjà. Diane arrêta tout à coup le galop

de son cheval.

—J'y pense!... reprit-elle. Ils doivent nous attendre sur cette

route!...

—Je voudrais bien savoir lequel d'entre eux, répliqua Cyprienne que la

victoire rendait fanfaronne, est capable de barrer la route à Bijou?

—S'ils ont des armes?

—Nous leur passerons sur le corps!

—Et s'ils nous guettaient au passage du Port-Corbeau?...

Cyprienne arrêta son cheval à son tour.

—Ce n'est pas pour moi que j'ai peur... reprit Diane; mais maintenant

nous avons à garder un trésor.

—Eh bien! remontons jusqu'aux Houssaies... Nous passerons sur le pont

du moulin.

L'avis était bon. Les deux sœurs changèrent aussitôt de direction et

se mirent à galoper vers les Houssaies.

Mais il se trouva que d'autres avaient eu la même idée qu'elles, car

en arrivant au bord de l'eau, elles virent que la tête du pont était

occupée par deux hommes, en qui elles crurent reconnaître Robert de

Blois et M. le marquis de Pontalès.

—Prenons du champ, dit Cyprienne que rien n'effrayait, et passons.

—Essayons plutôt de passer à Port-Corbeau, répliqua Diane; il sera

toujours temps de revenir ou de mettre nos chevaux à la nage...

La course recommença le long de la rivière.

Quand elles arrivèrent au passage du bac, il y avait à peine trois

quarts d'heure qu'elles avaient enfourché pour la première fois leurs

vaillants petits chevaux.

Il n'était pas tout à fait minuit, et le jardin de Penhoël montrait

toujours, au haut de la colline, ses illuminations intactes. La fête en

avait encore au moins pour une bonne heure.

Rien de suspect n'apparaissait, cette fois, sur la rive. Les deux

sœurs rendirent la liberté à Bijou et à Mignon, qui regagnèrent en

caracolant leur lit de gazon. Elles pensaient que bien leur en avait

pris de ne point tenter le passage au pont des Houssaies, car ici aucun

obstacle ne leur barrait la route.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 2 · 第 8 / 11 段