«Mettez ceci dans votre mémoire, car je ne vous en reparlerai plus...

Quoi qu'il arrive, que je sois vivant ou mort, que ce soit aujourd'hui

même ou dans dix ans, vous êtes mes héritières, et les cent pièces de

six livres sont votre bien...»

Cyprienne et Diane avaient des larmes dans les yeux.

—Pauvre bon père Benoît!... dirent-elles en même temps.

Le vieillard souriait d'un sourire amer et triste.

—Ne me remerciez pas, reprit-il, à moins que vous ne veuillez suivre

mon conseil.

—Quel conseil?...

—Aujourd'hui, à l'heure même où je vous parle... dites-moi adieu pour

l'éternité, et sans prendre le temps de remonter au manoir, allez

chercher l'argent qui est sous l'aune... Quand vous l'aurez, vous

passerez l'eau et vous vous enfuirez, mes filles, aussi loin que la

terre pourra porter vos pas.

Diane et Cyprienne secouèrent la tête.

—Et notre père?... murmurèrent-elles en même temps. Et Madame... et

l'Ange?...

—Que peut faire un pauvre vieillard contre la volonté de Dieu?...

pensa tout haut Benoît Haligan.

Puis il garda quelques instants le silence, les bras croisés sur sa

poitrine et les yeux au ciel.

Diane et Cyprienne se tenaient par la main. Leurs charmants visages,

qu'éclairait faiblement la lumière tremblante de la résine, exprimaient

une résignation mélancolique.

Toutes deux avaient une foi égale aux paroles prophétiques du passeur;

toutes deux croyaient à cette annonce d'une mort violente et prochaine.

Elles donnaient leurs âmes à Dieu, et ne voulaient point fuir.

Le sacrifice était consommé au fond de leur cœur, sans faste et avec

un calme pieux. Elles regardaient en face le martyre.

Au bout de quelques secondes, Benoît reprit comme en se parlant à

lui-même:

—Mon Dieu! pourquoi montrez-vous l'avenir à ceux qui sont trop faibles

pour prévenir le malheur ou le combattre?... Depuis que cet homme mit

le pied sur mon bac, par un soir d'orage... depuis qu'un éclair me

montra pour la première fois sa figure, une voix s'est élevée au fond

de ma conscience... Il y a trois ans que mes rêves me le montrent, la

nuit, le jour, dans la veille et dans le sommeil... et je vois toujours

la même chose... Malheur!... rien que malheur!...

Un peu de sang remonta à sa joue pâlie; ses yeux brillèrent davantage.

—Oh! si j'avais encore les bras d'un homme!... s'écria-t-il, mais je

ne suis plus qu'un cadavre!... Il est arrivé par un déris, le soir

où le moulin des Houssaies fut emporté par l'inondation... Il est

arrivé avec les désastres et avec la tempête... C'est un déris qui

l'emportera, un déris et une tempête!... Mais avant ce jour-là, il

prendra la vie de plus d'un et de plus d'une au manoir de Penhoël!...

De toutes les douces filles du manoir, il fera des belles-de-nuit...

et cette heure-là est bien proche, Diane!... bien proche, Cyprienne!

Je regardais ce soir le beau soleil d'automne descendre derrière la

colline... et je me disais: Les filles de Jean de Penhoël sont jeunes,

belles, aimées... Demain, le soleil reviendra éclairer ma cabane... Où

seront, à cette heure, les filles de Jean de Penhoël?

Cyprienne et Diane frissonnèrent.

—Quoi?... sitôt que cela!... prononça Diane à voix basse.

—Le marais est profond, murmura le passeur, et bien que les eaux

soient basses, il y a de quoi noyer deux pauvres enfants au tournant de

la _Femme-Blanche_!...

Cyprienne mit sa tête sur le sein de Diane, qui la pressa en silence

contre son cœur.

—Après cela, poursuivit Benoît Haligan, l'esprit du mal sera maître

au manoir... Pauvre Marthe!... comme je la vois pleurer en appelant sa

fille!...

—Blanche aussi!... dit Diane qui n'avait point pleuré sur elle-même et

qui eut une larme pour le sort de l'Ange.

—Et Penhoël!... s'écria le passeur en agitant les mèches mêlées de sa

chevelure, et Penhoël... Oh! qui donc va-t-il tuer?...

Les yeux du vieillard devinrent sanglants, et sa voix s'embarrassa dans

sa gorge.

—Penhoël!... reprit-il en cherchant un fantôme dans le vide, pitié!...

c'est votre frère!...

Ses bras retombèrent sur la couverture.

—Je l'avais dit... poursuivit-il avec épuisement, son corps et son

âme!...

Il s'affaissa lourdement et ne parla plus.

Cyprienne et Diane restaient frappées de terreur.

Durant quelques minutes un silence lugubre régna dans la loge; puis une

étincelle sembla se rallumer dans l'œil éteint du vieillard.

—Écoutez... dit-il d'une voix brève et basse. Écoutez!...

Son geste commandait le silence, comme s'il eût cherché à saisir un

son faible et lointain.

—Écoutez!... répéta-t-il pour la troisième fois, n'entendez-vous pas

qu'on parle de vous là-haut, sous la Tour-du-Cadet?

Les deux sœurs le regardèrent étonnées. La distance qui séparait la

loge de la tour était telle qu'il eût fallu crier bien fort pour se

faire entendre de l'une à l'autre.

—Ils sont là!... poursuivit cependant Benoît, les assassins lâches et

avides!... Fuyez!... fuyez, mes filles!... Il en est temps encore!

Et comme Cyprienne et Diane restaient immobiles, Benoît poursuivit

lentement:

—Ils sont là, vous dis-je!... Si vous ne voulez pas fuir, allez du

moins apprendre le sort qu'ils vous réservent!...

Il y avait dans l'accent du passeur une conviction si profonde que

Cyprienne et Diane ne songèrent plus à la distance qui les séparait de

la tour.

Elles s'élancèrent au dehors comme s'il leur eût suffi de sortir pour

entendre ces voix qui prononçaient leur arrêt.

Au dehors, le silence régnait. L'atmosphère pesante laissait immobile

le feuillage du taillis. Les deux sœurs commencèrent à gravir le

sentier à pic qui conduisait à la Tour-du-Cadet.

Elles ne se rendaient nul compte de leur action, et leur esprit

restait tout entier aux funèbres pensées que Benoît Haligan venait

d'évoquer en elles.

Mais, comme elles approchaient du haut de la montée, Diane s'arrêta

tout à coup et serra fortement le bras de Cyprienne.

Benoît Haligan ne les avait point trompées. Elles entendaient plusieurs

voix sous la Tour-du-Cadet, et il leur sembla saisir de loin leurs

noms, répétés à diverses reprises.

XI

CONCILIABULE.

Cyprienne et Diane étaient à une vingtaine de pas du banc de gazon,

où elles s'étaient assises naguère, avant de descendre chez Benoît

Haligan. Elles franchirent sans bruit et avec précaution la faible

distance qui les séparait de la Tour-du-Cadet, car elles ne savaient

encore si les voix se faisaient entendre en deçà ou au delà de

l'enceinte de verdure.

L'enceinte était vide comme elles l'avaient laissée, mais les

interlocuteurs invisibles n'étaient maintenant séparés d'elles que par

les basses branches des châtaigniers.

Les deux jeunes filles écartèrent doucement les rameaux, et mirent

leurs têtes entre le feuillage. Elles ne virent rien d'abord, mais le

son des voix les guidait, et à force d'interroger l'obscurité, elles

aperçurent trois ombres qui s'agitaient à quelques pas d'elles.

Elles reconnurent M. le marquis de Pontalès, Robert de Blois, et

Blaise, le domestique de ce dernier.

C'était Blaise qui avait prononcé à plusieurs reprises le nom des deux

sœurs.

_L'Endormeur_ n'était plus tout à fait le joyeux coquin que nous avons

vu à l'auberge de Redon. Il avait attendu trois ans à l'office, tandis

que son camarade Robert, dit _l'Américain_, se prélassait superbement

au salon. Cette longue attente lui avait fait le caractère hargneux et

l'humeur acariâtre. Il avait pris en outre les vices de l'antichambre,

car on n'est pas valet en vain, même pour la montre. Blaise s'était

fait insolent, méchant, important, menteur, et il était resté voleur.

Point n'est besoin de dire qu'il détestait son prétendu maître. Il

détestait en outre Pontalès, à cause de sa fortune; il détestait

l'oncle Jean, que ses gros sabots et sa pauvreté n'empêchaient

point de s'asseoir à la table des gentilshommes; il détestait

Penhoël, Madame, la _société_ tout entière, depuis les trois Grâces

Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang, jusqu'au plus mince des trois vicomtes;

il détestait les domestiques, qui avaient l'impudente prétention de ne

lui devoir qu'un médiocre respect, les paysans qui ne le saluaient pas

assez bas, et maître le Hivain qui l'accablait pourtant de politesse et

de sourires.

Malgré cette misanthropie universelle, il vivait bien, et ne se

laissait point trop aller à la tristesse. C'était un gros garçon,

assez rond toujours, et ses aversions envieuses ne se haussaient point

jusqu'à la haine, excepté une pourtant. M. Blaise, comme il fallait

l'appeler, avait cru remarquer trop souvent les jolis yeux de Diane et

de Cyprienne fixés sur lui avec moquerie. Ces petites filles avaient

eu le front de railler plus d'une fois sa fière importance! Il les

haïssait par préférence à tous et du fond de son cœur.

Malgré sa mauvaise humeur et les dispositions hostiles où il

s'entretenait à l'égard de son prétendu maître, Blaise faisait sa

besogne en conscience. Sa besogne, bien entendu, n'était point celle

d'un valet ordinaire; il avait mission d'observer, d'écouter aux portes

et d'espionner, ce dont il s'acquittait à merveille.

En somme, c'était dans son intérêt qu'il travaillait, car une fois la

bataille gagnée, M. Blaise comptait bien se reposer sur ses lauriers.

Il y avait déjà quelques minutes qu'il avait rejoint Robert de Blois et

M. le marquis de Pontalès.

Le fruit de ses observations de la journée était sans doute plus

important que d'habitude, car Blaise avait pris une physionomie grave

et ce ton imposant qu'on emploie pour annoncer les grandes nouvelles.

—Eh bien, ami Blaise... avait dit d'abord Robert en l'abordant,

savons-nous quelque chose de bon?

Blaise hocha la tête avec lenteur.

—Nous savons quelque chose... répondit-il, nous savons même beaucoup

de choses... mais nous ne savons rien de bon!

—Qu'y a-t-il donc?

—Il y a que vous allez un train de tortue, M. Robert, et que, pendant

ce temps-là, votre partie pourrait bien se gâter.

—Expliquez-vous!...

—Ma foi! j'ai entendu aujourd'hui tant d'histoires que je ne sais par

où commencer... Avez-vous pensé quelquefois que ce serait une furieuse

danse, si les gars de Glénac et de Bains prenaient un beau jour leurs

bâtons,—car ils n'auraient pas même besoin de leurs fusils,—pour

venir défendre Penhoël malgré lui, et le délivrer de notre compagnie?

—Quelle idée!

—Comme vous dites, c'est une idée!... Je ne me vante pas de l'avoir

eue tout seul...

—Il vous resterait toujours le château de Pontalès, mon cher M. de

Blois, dit le marquis; vous ne doutez pas, je l'espère, du plaisir que

j'aurais à vous offrir l'hospitalité.

Robert salua. Blaise reprit:

—Pontalès est un bien beau château!... et si l'on y mettait le feu,

les murs resteraient debout, car ils sont en bonne pierre de taille...

—Le feu? balbutia le marquis: qui vous fait parler ainsi?

—C'est encore une idée... une idée qui n'est pas de moi...

—Est-ce qu'il y aurait quelque complot?... demanda Pontalès d'une voix

altérée.

—Oui, M. le marquis... répliqua Blaise avec ce sang-froid de comédien

qui ouvre toutes grandes les oreilles du parterre, il y a un complot...

et si vous ne vous dépêchez pas, je parierais contre vous pour les bons

gars de Glénac et de Bains!

Pontalès essaya de sourire.

—Vous voulez nous effrayer, mon cher M. Blaise.... murmura-t-il.

—Voyons! dit Robert. Il ne s'agit pas de parler en énigmes!

—Je vais tâcher de me faire comprendre... Je vous ai dit bien souvent:

«Prenez garde aux filles de l'oncle en sabots!... Elles vous joueront

quelque méchant tour.» Vous répondiez: «Ce sont des enfants!...» Eh

bien! ces enfants-là ont soulevé contre vous une véritable armée...

Si vous aviez entendu, comme moi, ce qui se disait tout à l'heure sur

l'aire, pendant le feu de joie!... Vous avez mis Penhoël bien bas, mais

son nom a encore un prestige, car jeunes gens et vieillards parlent de

mourir pour lui comme d'une chose toute simple!... Ils savent vaguement

ce qui se passe... Ils prononcent votre nom, M. le marquis, le vôtre,

M. Robert, et celui de Lola, qu'ils voudraient mettre en pièces... Pour

en connaître si long, il faut qu'on les ait endoctrinés... Et qui a pu

se charger de ce soin, sinon ces maudites enfants?...

—C'est vrai... dit Robert.

Pontalès gardait le silence.

—J'ai fait de mon mieux pour vous en débarrasser, reprit Blaise,

mais on ne m'aide pas... Pour en revenir aux lourdauds de Glénac et

de Bains, c'est, ma foi, une affaire sérieuse!... Vous les connaissez

aussi bien que moi, M. de Pontalès... Si une fois l'idée de nous faire

un mauvais parti se fourre dans leurs grosses têtes chevelues, du

diable si la justice et les gendarmes pourront nous protéger!

—Bah!... fit Robert, il y a longtemps qu'ils grondent...

—Ce soir, ils faisaient mieux que gronder... Ils ont un chef

maintenant... notre ancienne connaissance, M. Robert... le vieux

Géraud du Mouton couronné... Et ce chef-là m'a l'air de n'être que le

lieutenant d'un personnage invisible...

—Qui serait?... demanda Robert.

—Peut-être ces deux petits diables, les filles de l'oncle en sabots,

répliqua Blaise.

C'était en ce moment que Cyprienne et Diane se glissaient à pas de loup

derrière les châtaigniers.

Blaise poursuivait:

—Le père Géraud parle d'elles avec un respect étrange... Il a l'air

d'attacher à leur aide une sorte de vertu surnaturelle... Mais

peut-être y a-t-il encore un autre chef...

—Qui donc?... demandèrent en même temps Robert et Pontalès.

Les deux jeunes filles étaient tout oreilles; aucune parole ne leur

échappait désormais.

—Ils parlent à mots couverts, répondit Blaise dont la voix baissa

involontairement, on voit qu'ils font allusion à une nouvelle toute

récente et incertaine encore... Mais j'ai deviné leur espérance et j'ai

peur que l'absent ne soit de retour.

Pontalès et Robert tressaillirent comme si leur corps eût éprouvé un

choc matériel.

Derrière le feuillage, Cyprienne et Diane cherchaient à modérer les

battements de leurs cœurs. C'étaient elles qui avaient répandu dans

le pays, au hasard et comme suprême ressource, la fausse nouvelle du

retour de Louis de Penhoël. Et pourtant, cette nouvelle, répétée par

des bouches ennemies, faisait naître en elles une vague espérance.

L'émotion qu'elles ressentaient au nom de l'aîné de Penhoël leur

faisait presque oublier qu'elles-mêmes avaient inventé le mensonge de

son retour.

—S'il allait revenir!... Voilà déjà deux fois que j'entends parler de

cela!... murmura Pontalès.

—D'après ce qu'on dit de l'homme, ajouta Robert, il ne s'agirait plus

de plaisanter... Ce serait une autre histoire que les petites filles

ou que le vieux gargotier de Redon, ameutant contre nous cinq ou six

douzaines de balourds!... Vous l'avez connu, vous, M. le marquis?

—Je l'ai connu, répliqua Pontalès. C'était alors un enfant... S'il

n'a pas changé, que Dieu nous garde de le rencontrer jamais face à

face!...

—Bah!... s'écria Blaise, est-il donc assez fort pour nous faire peur

avec son ombre?... Vous voilà tout déconcertés d'avance!... C'est

peut-être un faux bruit... Si l'homme en question était de retour, et

qu'il fût aussi terrible que vous le dites, nous aurait-il laissés

poursuivre paisiblement notre besogne?... Allons, messieurs, j'ai mes

petits intérêts dans l'affaire... Ma voix compte au chapitre, bien que

je sois votre humble valet... Vous avez trop tardé; il faut réparer

d'un seul coup le temps perdu!

—Nous avons devancé votre conseil, ami Blaise, répondit Robert. Dans

quelques minutes, M. de Pontalès sera propriétaire du manoir de Penhoël.

—Vous avez la signature?

—Nous l'attendons.

Blaise se frotta les mains.

—Bien joué, cette fois! s'écria-t-il, le meilleur levier ne peut pas

grand chose sans point d'appui... Une fois que Penhoël n'aura plus chez

nous un pouce de terre, les paysans réfléchiront... Pour un gentilhomme

à moitié ruiné, on se dévoue encore... Mais pour un mendiant...

—D'ailleurs, Penhoël ne pourra rester au pays... ajouta Pontalès.

—Avec les faux, dit Robert, nous l'enverrons au bout du monde!

—Et une fois le maître parti, poursuivit Pontalès, tout ira sur des

roulettes... Nous n'aurons plus à craindre les filles de l'oncle Jean,

d'abord, et c'est un point à considérer. Ensuite, ce père Géraud, qui

fait le méchant, s'est ruiné lui-même, à force de prêter de l'argent à

Penhoël... En achetant quelques créances, on aura bon marché de lui...

Que Penhoël signe ce soir, et je réponds du reste!

Diane et Cyprienne écoutaient. Mille pensées se croisaient, confuses,

dans leur esprit. En face de cette ruine prochaine et inévitable, elles

avaient la volonté de lutter encore, mais elles sentaient leurs mains

trop faibles et sans armes.

Que faire? L'idée leur venait de courir au manoir et de se placer

au-devant du maître. Mais il n'était plus temps déjà sans doute...

Elles restaient là, indécises et comme anéanties par le découragement.

—Il y a pourtant une personne au manoir, disait en ce moment Robert,

qui ne partira pas... et à ce propos, M. de Pontalès, je désire avoir

deux mots d'explication avec vous... Votre fils est fort assidu auprès

de Blanche.

Blaise haussa les épaules en aparté.

—Cela me déplaît, continua Robert d'un ton sec et presque impérieux.

Pontalès lui tendit la main.

—Mon excellent ami, dit-il avec cordialité, je voudrais avoir à vous

donner des preuves d'affection plus grandes... Soyez certain que mon

fils sera réprimandé sévèrement... Il saura, une fois pour toutes,

qu'entre lui et vous, mon cher M. de Blois, je n'hésiterais pas un seul

instant... Ceci posé, m'est-il permis de vous demander ce que vous

comptez faire de mademoiselle de Penhoël?

—Je l'aime... répliqua Robert, je l'épouserai peut-être...

Blaise éclata de rire.

—Un bon parti!... s'écria-t-il, mais il me semble que j'entends venir

la signature...

Un bruit de pas se faisait en effet sur la route, et l'instant d'après

on vit arriver maître Protais le Hivain.

—Enfin!... s'écrièrent nos trois compagnons.

Et Pontalès ajouta:

—L'acte est-il bien en règle?

Macrocéphale ôta son chapeau et tira de sa poche un mouchoir à carreaux

de taille considérable, afin de tamponner la sueur qui mouillait son

front pointu. Évidemment, il avait fourni la course à toutes jambes.

—Parlez donc!... dit Robert impatient, s'est-il bien débattu?

Un soupir s'échappa de la poitrine de l'homme de loi. Personne ne prit

encore d'inquiétude, tant on se croyait sûr du résultat, d'après la

promesse de Madame.

Macrocéphale regarda tour à tour ses trois interlocuteurs.

—Parler!... grommela-t-il en faisant aller ses yeux de Blaise à

Pontalès, sais-je s'il faut parler comme cela devant tout le monde?...

—Eh bien?... fit Robert.

—M. le marquis... commença Macrocéphale.

—Maître le Hivain, interrompit sèchement Pontalès, du moment que M.

Robert de Blois vous dit de parler, cela suffit... M. de Blois et moi

nous ne faisons qu'un!... voilà vingt fois que je vous le répète!...

—A la bonne heure, M. le marquis... C'est juste!... voilà vingt fois

que vous me le dites!... je vais parler.

L'homme de loi cessa d'essuyer son front et poussa un second soupir.

—Diable d'homme!... diable d'homme!... dit-il d'un ton lamentable,

il a encore un poignet, savez-vous, à vous casser la tête comme une

noisette!... Vous demandez s'il s'est débattu!... il m'a même battu! et

très-grièvement!...

—Et l'acte? demanda le trio.

—Il m'a donné un coup de poing dans la poitrine... un très-fort coup

de poing!... Il m'a pris par les épaules avec brutalité... il m'a lancé

dans l'escalier, au risque de commettre un meurtre sur ma personne!...

—Pauvre M. le Hivain!... Mais l'acte?... l'acte?...

—L'acte?... répéta Macrocéphale en dépliant de nouveau son vaste

mouchoir, j'aurais voulu vous y voir! Je vous dis qu'il est enragé ce

soir, et qu'il n'y a rien à faire!...

Les trois compagnons se regardèrent. Aucun d'eux n'avait compté sur ce

résultat.

Cyprienne et Diane se serraient la main en silence et remerciaient Dieu

de tout leur cœur.

Ce fut Pontalès qui se remit le premier.

—Ainsi, dit-il, Penhoël a refusé de signer?...

—Formellement!

—Et Madame?... demanda Robert avec menace. M'aurait-elle trompé?

—Madame a fait ce qu'elle a pu... mais il est fier comme Artaban,

ce soir, et ne veut rien entendre!... Je ne l'avais jamais vu comme

cela!... On dirait qu'il ne comprend plus du tout sa situation, ou que

le diable lui a donné les moyens d'y faire face!...

—Le retour de l'aîné... murmura Pontalès; peut-être en sait-il plus

long que nous à cet égard?

Robert frappa du pied.

—Ah! il ne veut pas signer!... prononça-t-il d'une voix étouffée par

la colère. Tant pis pour lui!...

—Dès le premier mot que j'ai voulu risquer, reprit Macrocéphale, il

m'a fermé la bouche... «Dieu lui-même, a-t-il dit deux ou trois fois,

s'oppose à ce que Penhoël vende la terre de son nom!»

—Encore ces diables incarnés! s'écria Blaise; je savais bien que

j'oubliais de vous dire quelque chose!... Ce n'est pas que Dieu qui

s'oppose à la vente du manoir... Ce sont tout bonnement les petites

filles!... Elles profitent du moment où Penhoël, à moitié ivre, chaque

soir, tombe comme une masse entre ses draps, pour venir jouer à son

chevet le rôle d'apparitions...

—Toujours elles!... gronda Robert qui cherchait sur qui décharger sa

rage sourde.

—C'est donc cela!... reprit Macrocéphale. Voilà bien des fois que

Penhoël me parle de visions et d'ordres venus d'en haut...

Cyprienne et Diane se tenaient serrées l'une contre l'autre; elles

avaient des larmes de joie dans les yeux. Chacune des paroles qu'elles

entendaient retentissait au fond de leur cœur et voulait dire:

«Enfants, vous avez sauvé Penhoël!...»

Tandis qu'elles triomphaient, les pauvres enfants, laissant aller leurs

âmes à l'espoir, un mot vint les frapper comme un coup de massue.

C'était Robert qui parlait.

—A tout prix, disait-il d'une voix brève et résolue, il faut que ces

petites filles meurent!

—S'il s'agit d'un assassinat, murmura Pontalès, je me retire.

—M. le marquis, on se passera de vous!

—Si l'on dépasse les bornes de la légalité, dit à son tour

Macrocéphale, je m'abstiens.

—Monsieur l'homme de loi, on se privera de vos services!... Mais il ne

sera pas dit que deux misérables enfants nous auront impunément barré

la route! Où est Bibandier?

Cette question s'adressait à Blaise.

—Auprès de la tonne de cidre, répondit le domestique; il boit à la

santé du roi.

—Peut-on toujours compter sur lui?

—Je le laisse jeûner depuis trois ans, répliqua Blaise, pour le tenir

en haleine... Il est maigre et affamé comme un bon chien de chasse.

Robert se retourna vers Pontalès.

—M. le marquis, dit-il, chacun de nous, cette nuit, doit avoir

sa part de besogne... Il faut que tout soit fait demain matin, car

il y a comme un menaçant mystère autour de nous, et peut-être nous

repentirions-nous toute notre vie d'avoir perdu quelques heures dans

les circonstances où nous sommes... Je me charge des petites filles.

—Où les trouverez-vous? demanda Pontalès.

—Bibandier est un limier de premier ordre, répondit Blaise.

—Quant à vous, M. le marquis, reprit Robert, vous vous chargerez de

Penhoël... Maître le Hivain, les faux sont-ils toujours chez vous?

—Toujours, répliqua Macrocéphale; seulement, depuis que les petits

démons rôdent, la nuit, autour de chez moi, j'ai ôté le portefeuille

du tiroir où je l'avais serré, pour l'enfouir sous les carreaux de mon

cabinet de travail... Dérangez mon fauteuil et enlevez une toile, vous

avez la chose!

Cyprienne et Diane, qui retenaient leur souffle pour écouter mieux,

échangèrent un signe de muette intelligence.

—Rien n'est perdu, alors, reprit Robert, et je vous réponds, moi, que

nous aurons cette nuit la signature de Penhoël!... Maître le Hivain va

nous rapporter les pièces... Quand Penhoël verra qu'on lui met sous la

gorge comme un pistolet prêt à faire feu les faux commis par lui, nous

verrons bien s'il résistera!

—En route, M. le Hivain! dit Pontalès, nous jouons notre dernière

partie!

Diane et Cyprienne avaient quitté leur poste d'observation. Elles

tombèrent dans les bras l'une de l'autre.

—Ma sœur, dit Diane tout bas, il faut que nous soyons avant eux à la

maison de M. le Hivain... nous savons maintenant où sont les papiers

qui menacent Penhoël!

—Allons bien vite!... murmura Cyprienne.

Elles échangèrent un dernier baiser; puis Diane dit encore d'un ton de

résignation simple et douce:

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 2 · 第 7 / 11 段