Port-Corbeau... Mais je pense bien qu'il n'y montera plus, car il est
à l'agonie... Ah! M. le marquis! tout de même, ce que c'est que de
nous!... Quand le vieux commandant venait s'asseoir là, sur son banc de
gazon, il était le chef d'une famille puissante... A présent, le pauvre
Protais le Hivain ne voudrait pas changer de place avec le maître de
Penhoël!...
—Le pauvre Protais le Hivain, dit M. de Pontalès, sera bientôt en
position de ne changer son sort contre celui de personne... Mais
parlons un peu du présent... Depuis que ces misérables enfants sont
venues dans mon propre château de Pontalès enlever, à dix pas de moi,
dans ma chambre, ces papiers que je n'aurais pas donnés pour cinquante
mille écus, je ne sais plus bien au juste quelles sont nos armes contre
Penhoël...
Maître le Hivain cligna de l'œil.
—Il nous en reste de bonnes!... répliqua-t-il; chaque fois que Penhoël
a vendu une pièce de terre appartenant à l'aîné, il lui a fallu faire
un faux de plus... C'est pour cela que j'ai morcelé les ventes et
multiplié les contrats.
—Vous êtes un homme d'or!...
—Je connais assez passablement mon état!... et, sans parler d'autre
chose, il m'a fallu, dans le principe, une certaine triture, que
j'oserai dire assez rare, pour constituer cet aventurier de Robert qui
arrivait un pied chaussé et l'autre nu, pour le constituer, dis-je,
en quelques semaines, créancier de Penhoël pour une somme assez
importante! Il est vrai que ce coquin de Robert avait attaqué l'affaire
avec un entrain admirable... Si vous l'aviez vu lorsqu'il arriva au
manoir, il y a trois ans, avec son domestique Blaise!... Pour ma part,
j'aurais fait serment qu'il était millionnaire!... Et puis, il avait
deux jolies cordes à son arc, cet homme-là: le roi de carreau et la
dame de cœur!...
Macrocéphale se mit à rire.
—Vous sentez bien, reprit-il, que je veux parler de la Lola. Ce
Robert est un gaillard après tout... Il a beaucoup faibli depuis
qu'il a quelque chose à perdre... mais le jour où il redeviendrait un
aventurier sans feu ni lieu, je ne voudrais pas me frotter à lui!...
Franchement, M. le marquis, Penhoël chassé, vous ne serez pas encore
maître du manoir.
—En temps et lieu j'aurai recours à vos excellents conseils, mon bon
ami, répliqua Pontalès. Je ne me donne pas, hélas! pour un diplomate
bien habile!... Sans vous, je serais certainement resté en chemin...
Mais revenons aux titres qui sont en votre possession... Vous les tenez
en lieu de sûreté, j'espère?
—Ma maison n'est pas si forte, ni si bien gardée peut-être que le beau
château de Pontalès... répondit Macrocéphale avec suffisance; néanmoins
on fait de son mieux!... Et je vous réponds des pièces corps pour
corps... Eh! eh! les petites rôdent autour de chez moi comme autour
de chez vous... Ce sont des diables incarnés que ces enfants-là!...
Avant de soupçonner leur savoir-faire, et alors que je n'étais pas
encore sur mes gardes, je les ai laissées plus d'une fois se moquer de
moi... Elles m'ont volé bien des obligations souscrites par Penhoël...
Et, sans leurs manœuvres, la chose n'aurait pas duré si longtemps...
Mais ma maison est armée en guerre, maintenant... Et je ne pense pas
qu'elles veuillent goûter une seconde fois du plat qu'on leur a servi
pas plus tard que hier soir.
—J'ai entendu parler d'un coup de fusil... commença Pontalès.
—Deux coups de fusil!... dont l'un a porté bien près du but... car on
a trouvé un cheval couché sur la lande avec une balle dans la tête.
—Ce sont des moyens bien violents, maître le Hivain! Et si l'on
m'avait consulté...
—M. le marquis, je crois avoir droit de prétendre à la réputation
d'homme prudent... Nos landes cachent assez de bandits pour qu'un
honnête propriétaire ait un peu le droit d'armer ses gens... La loi
est dure, mais positive... Quiconque s'avise de forcer une serrure
peut s'attendre à trouver, derrière la porte, le maître de la maison
prêt à défendre son bien... Si nous passons à la question d'utilité,
poursuivit-il en prenant le ton d'un avocat qui plaide, je n'aurai pas
de peine à établir, par des raisons impossibles à révoquer en doute,
qu'entre tous les obstacles qui nous barrent le chemin, ces deux
petits démons sont à la fois les plus gênants et les plus dangereux...
J'aimerais mieux avoir affaire à une demi-douzaine d'hommes... Ne vous
y trompez pas: elles savent tous nos secrets aussi bien que nous-mêmes,
et si le hasard leur donnait quelque jour un appui, je vous promets que
nous aurions, tous tant que nous sommes, bien du fil à retordre!
—Je ne dis pas... cependant...
—Écoutez!... Je suis l'ennemi déclaré des moyens violents dans les
cas ordinaires... mais dans la circonstance présente, M. le marquis,
soyez bien persuadé que c'est votre intérêt seul qui m'anime... Vous
avez dépensé trois ans de votre vie et des sommes énormes pour arriver
à un but parfaitement légal... Il se trouve que vos adversaires
vous attaquent et m'attaquent, moi, votre conseil, par des moyens
inqualifiables... Je ne sors pas de la légalité, mais je prends l'arme
la plus extrême que la loi puisse donner à un citoyen, et je m'en sers!
Pontalès gardait le silence.
—Quand je dis: «Je m'en sers,» reprit Macrocéphale, j'emploie une
figure, car je n'ai pas tiré le coup moi-même... Je ne connais point le
maniement du fusil... Mais Robert de Blois, je dois vous en prévenir,
veut aller beaucoup plus loin que cela!... Les petits démons le
tourmentent nuit et jour... Elles entrent dans sa chambre fermée par le
trou de la serrure!... Elles s'affublent en fantômes et vont prévenir
Penhoël de tout ce que nous méditons contre lui... Elles s'agitent,
elles défont tout ce que nous faisons... et Robert est décidé à prendre
l'offensive.
—S'il a un expédient convenable... dit Pontalès en cherchant ses mots,
un biais... vous m'entendez?... quelque chose d'adroit et de sûr...
Il s'interrompit pour prêter vivement l'oreille. On entendait un bruit
de pas sur la route, dans la direction de l'entrée du manoir.
Pontalès et l'homme de loi s'éloignèrent un peu de la route battue,
afin de se mettre à l'écart derrière les premières branches du taillis.
Les pas approchaient; on put bientôt distinguer dans l'ombre deux
personnes qui s'avançaient lentement.
—C'est lui, dit Pontalès.
—Avec une femme... répliqua l'homme de loi.
—Lola, sans doute?
Macrocéphale avança la tête en dehors des branches pour mieux voir.
—Non pas!... dit-il d'un accent étonné, c'est madame de Penhoël!...
* * * * *
Quand Robert et la femme qui l'accompagnait furent arrivés tout auprès
de la Tour-du-Cadet, quelques mots de leur entretien parvinrent
jusqu'aux oreilles de Pontalès et de maître le Hivain.
C'était bien Marthe de Penhoël. Malgré l'obscurité, on ne pouvait
plus s'y méprendre. Elle donnait le bras à Robert, qui la soutenait
cavalièrement et marchait d'un pas de parade.
Quand Marthe parlait, Pontalès et l'homme de loi n'entendaient qu'un
murmure; quand, au contraire, le jeune M. de Blois fournissait la
réplique, ils ne perdaient pas une parole. La voix de Robert était
haute, gaillarde, et dénotait beaucoup de bonne humeur.
—Belle dame, disait-il en ce moment, Penhoël n'a pas été plus heureux
ce soir que d'habitude... C'est étonnant! le sort ne se lasse pas de
persécuter ce pauvre ami!... Avant de mettre le feu à la pile de fagots
qu'on a brûlée dans l'aire, Penhoël avait perdu sa dernière pièce de
vingt francs... Vous devriez user de votre influence, belle dame, pour
le guérir de cette détestable passion!
—Il y a trois ans, répondit Marthe, on ne pouvait pas perdre plus d'un
louis d'or dans sa soirée au jeu que jouait le maître de Penhoël...
—Ah! ah! fit Robert, les choses ont donc bien changé!... Au jeu que
joue Penhoël, rien n'est plus aisé que de perdre maintenant dans sa
soirée une bonne métairie ou quelques arpents de futaie...
—Quel ton!... murmura Pontalès. Il y a dans ce Robert du maraud et du
grand seigneur!
—Mais comment diable Madame consent-elle à se promener avec lui, en ce
lieu et à cette heure?... répliqua maître le Hivain.
Marthe avait répondu quelques mots d'une voix faible et brisée.
Robert reprit:
—Ne m'accusez pas, belle dame!... Je lui ai dit vingt fois qu'il avait
là deux vices pitoyables... On peut aimer à jouer et à boire... mais il
joue comme une dupe et boit comme un charretier!
Tout en parlant, Robert jetait ses regards à droite et à gauche; il
cherchait évidemment quelque auditeur invisible.
—Je ne veux point vous cacher, belle dame, poursuivit-il, que je vous
ai entraînée jusqu'ici pour parler un peu d'affaires d'intérêt... Mais,
auparavant, permettez-moi de vous demander si l'indisposition de la
chère demoiselle Blanche n'a pas eu de suites fâcheuses?
Robert put sentir le bras de Madame tressaillir sous le sien.
—Qu'avait-elle donc?... demanda-t-il encore.
Marthe cessa de marcher, ses jambes chancelaient.
—Ce qu'elle avait?... prononça-t-elle d'une voix pénible et sourde, ne
le savez-vous pas?...
Robert hésita un instant; puis il répondit d'un ton délibéré, mais
peut-être au hasard:
—Ma foi! belle dame, je crois bien que je m'en doute.
Marthe arracha brusquement son bras qui s'appuyait naguère à celui de
M. de Blois.
—Ah!... fit-elle d'un ton si étrange que Robert se pencha pour
examiner son visage.
Mais la nuit était trop noire pour qu'il fût possible de rien
distinguer sur une physionomie.
Marthe ne disait plus rien, elle restait immobile, les bras tombants et
la tête courbée. On entendait sa respiration courte et pénible.
Robert sentait vaguement qu'il y avait là encore un mystère. Il avait
envie d'interroger, mais, pour une confidence d'une certaine espèce,
les oreilles qu'il supposait ouvertes sous le feuillage pouvaient bien
être de trop...
—Chère dame, s'écria-t-il, je suppose, d'après votre geste, que vous
êtes très en colère... Il n'y a vraiment pas de quoi... Un de ces
jours, je veux avoir avec vous un entretien au sujet de mademoiselle
votre fille...
—Tout de suite! interrompit Madame avec vivacité, au nom du ciel,
monsieur!...
—Belle dame, vous me voyez désolé de vous refuser... Ce n'est
véritablement pas le moment... Et, si vous le permettez, je vais vous
parler du motif de notre entrevue...
—Ah çà!... grommelait Macrocéphale derrière les branches du taillis,
est-ce qu'il faudrait ajouter foi, par hasard, à ce que disent les
Baboin et les Kerbichel?... Est-ce qu'il y aurait sérieusement quelque
chose entre Madame et ce Robert?...
—Pour pécher, répliqua Pontalès, il n'y a rien de tel que les
saintes... Mais vous, qui avez l'oreille plus jeune que moi, maître le
Hivain, entendez-vous ce qu'ils disent?
—J'entends Robert... Et Dieu me pardonne s'ils ne parlent pas de tout,
excepté de la vente du manoir!
Comme s'il avait pu entendre ce reproche, le jeune M. de Blois abordait
justement à cet instant le chapitre de la vente, et la réponse de
Madame étant probablement un refus, il reprenait, sans abandonner son
accent de politesse aisée et légèrement railleuse:
—Belle dame! je ne m'attendais pas à cela! j'avais absolument compté
sur vous... Je ne sais pas si vous avez remarqué un fait assez bizarre:
depuis trois ans que vous me devez toute sorte de gratitude, je ne vous
ai pas demandé le moindre service!
—N'est-ce pas assez, murmura Marthe, de m'avoir fermé la bouche alors
que je voyais un abîme au devant des pas de mon mari?...
—Ceci, c'est du silence... un bon office purement négatif!... Pour
tout ce qui exigeait un effort quelconque, je me suis toujours
adressé à cette pauvre Lola... Voyons! pour une fois que je mets votre
obligeance à contribution, allez-vous me repousser?
Pontalès et le Hivain entendirent ce murmure faible qui annonçait la
réponse de Madame.
C'était encore un refus, sans doute, car Robert laissa échapper
une exclamation d'impatience. Néanmoins il ne se fâcha pas encore.
Il reprit le bras de Madame, et continua son plaidoyer en revenant
lentement sur ses pas, le long de la route déjà parcourue.
Dans ce mouvement, ils s'éloignaient tous deux du marquis et de l'homme
de loi, qui ne pouvaient même plus saisir le sens des paroles de Robert.
—C'est un fin matois tout de même!... dit Macrocéphale. Il aura su
prendre la pauvre femme dans quelque piége diabolique!...
—Oui... oui, pensa tout haut Pontalès, c'est un homme habile à la
façon des intrigants de comédie... Il a comme cela une douzaine de fils
qu'il fait mouvoir assez artistement... C'est un fanfaron d'astuce...
un bachelier ès tours de passe-passe!... Les hommes de bon sens comme
vous et moi, maître le Hivain, laissent aller les choses, attendent
l'occasion, et dament le pion souvent à ces brillants joueurs de
gobelets!...
—Belle dame, disait Robert en revenant une seconde fois sur ses pas,
c'est un projet arrêté... vous aurez beau vous débattre... il faut que
cela soit fait ce soir!
La voix de Marthe était suppliante.
—C'est la dernière ressource de ma pauvre enfant! murmurait-elle.
Monsieur!... monsieur, ayez pitié de nous!...
—Je le voudrais, mais c'est impossible... Une dernière fois,
consentez-vous?
—Vous savez bien que je ne le puis pas!
Robert s'arrêta; il touchait presque à l'arbre qui servait d'abri à
Pontalès et à l'homme de loi.
Ceux-ci le virent mettre la main à sa poche et en retirer un objet de
petite dimension, dont l'obscurité les empêcha de connaître la nature.
C'était un portefeuille. Robert l'approcha des yeux de Marthe, qui se
couvrit le visage de ses mains.
—Il est pénible d'en venir à ces extrémités, madame, poursuivit Robert
en baissant la voix, mais c'est vous seule qui m'y forcez, à tout
prendre!... Pourtant, vous savez bien ce que je puis contre vous!...
Il frappa sur le maroquin du portefeuille. Marthe demeurait immobile.
—Voyons! reprit Robert, ne me contraignez pas à faire un coup
d'éclat!... Vous savez si j'ai été discret durant ces trois années...
Ne soyez pas plus cruelle que moi envers vous-même... Si vous continuez
à me refuser, malgré ma répugnance qui est grande, je me déciderai
à faire usage de cette arme... Si vous consentez, comme je l'espère
encore, vous pouvez compter, autant que par le passé, sur ma discrétion
à toute épreuve!
Madame hésita encore durant un instant. La nuit cachait l'angoisse
mortelle qui était sur son visage.
—Je ne puis pas vous résister, monsieur... dit-elle enfin d'une voix à
peine intelligible, ce que vous ordonnerez, je le ferai!
—A la bonne heure! s'écria gaiement Robert qui remit le portefeuille
dans sa poche; avec une femme d'esprit on a toujours de la ressource...
Puis il ajouta en parlant comme un acteur à la cantonade:
—Holà... n'y a-t-il personne ici?
Maître le Hivain sortit de sa cachette.
A sa vue, Marthe se recula effrayée.
—J'ai l'honneur de vous présenter mon très-humble respect, madame,
dit Macrocéphale de son ton le plus doucereux, je n'ai rien entendu;
et quand même j'aurais entendu, ajouta-t-il en se penchant à l'oreille
de Marthe, humiliée et tremblante, ne savez-vous pas que vous avez en
moi un serviteur fidèle qui se ferait hacher en mille pièces pour votre
service?...
—Maître le Hivain, dit Robert, vous allez avoir la bonté de suivre
madame de Penhoël au manoir... vous entrerez avec elle dans la chambre
de son mari qui, sur sa demande, vous remettra un pouvoir écrit de
vendre le manoir et ses dépendances.
Il baisa la main de Madame d'une façon toute galante et ajouta:
—Faites vite, s'il est possible, maître le Hivain... Je vous attends!
X
PRÉDICTIONS.
Diane et Cyprienne étaient déjà depuis quelques instants dans la loge
du passeur du Port-Corbeau. A leur entrée, Benoît avait cessé de
chanter; il s'était soulevé sur le coude, afin de saluer avec respect
les filles de Penhoël.
Depuis lors, il restait immobile sur son grabat, les yeux fixes et
tournés vers les solives enfumées qui composaient la charpente de sa
loge.
A le voir ainsi, hâve et décharné, la joue creuse, la bouche
entr'ouverte, on aurait cru déjà qu'il n'était plus de ce monde,
d'autant mieux qu'il avait placé lui-même sur sa poitrine le crucifix
de bois noir qui garde contre les influences du malin esprit la couche
froide des trépassés.
Une chandelle de résine, mince et fumeuse, était fichée dans la
muraille à son chevet, un peu en arrière du lit; ses traits amaigris
s'éclairaient à revers, et les saillies osseuses de son visage jetaient
des ombres profondes.
Cyprienne était toute pâle et tremblait à le regarder.
La lumière de la résine n'éclairait guère que le grabat et un billot
de bois sur lequel reposait un pot d'eau bénite avec son goupillon. Le
reste de la chambre se perdait dans une demi-obscurité d'où sortaient
çà et là, quand la résine crépitante jetait une flamme plus vive, les
misérables objets qui composaient le mobilier du passeur.
Au dehors l'air était lourd; dans la loge on respirait à peine:
l'atmosphère se chargeait de ces miasmes tièdes et froids qui semblent
exhaler l'agonie.
Diane se tenait debout auprès du lit de Benoît Haligan.
Cyprienne s'était assise un peu à l'écart, et mêlait un breuvage dans
une petite écuelle de faïence.
—Eh bien! Benoît... disait Diane, vous ne voulez pas nous répondre, ce
soir?... Nous vous avons entendu chanter tout à l'heure, pourquoi vous
taisez-vous maintenant?
Le vieillard ne répliqua point. Sa respiration, d'ordinaire bruyante et
pénible, était si faible en ce moment, qu'on ne l'entendait plus.
—Ma sœur... ma sœur, murmurait Cyprienne effrayée, allons chercher
le vicaire... Nous sommes peut-être dans la chambre d'un mort!...
Aucun mouvement du vieux passeur ne protesta contre cette crainte. Il
restait toujours étendu, la bouche et les yeux ouverts, les bras en
croix sur sa poitrine, pareil à ces statues couchées qu'on voit sur les
anciennes tombes.
—Benoît... mon pauvre Benoît! reprit Diane, vous savez bien que
nous vous aimons... pourquoi nous effrayer ainsi? Nous sommes venues
bien tard ce soir, mais il n'y a pas de notre faute... Benoît,
répondez-nous, je vous en prie!
Même silence. Cyprienne avait du froid dans les veines, et ses jambes
chancelaient sous le poids léger de son corps.
Diane s'approcha davantage du chevet de Benoît et reprit encore:
—Vous aviez soif, peut-être, et vous n'avez pas pu vous lever pour
boire; pauvre homme!... Vous nous avez appelées... L'heure où nous
venons d'ordinaire s'est passée, et vous avez cru que nous vous avions
oublié!...
Toujours le même silence. Seulement, la flamme de la résine se prit à
trembler, et les déplacements de l'ombre et de la lumière mirent une
espèce de vie factice sur le visage morne du vieillard.
Cyprienne, à bout de courage, eut la pensée de s'enfuir. Diane, au
contraire, fit un pas de plus vers le chevet du passeur, et saisit son
bras, afin de lui tâter le pouls.
Au contact des doigts de la jeune fille, Benoît eut un tressaillement
faible. Un soupir s'exhala de ses lèvres décolorées, et ses paupières
battirent comme si le charme qui le tenait enchaîné se fût rompu tout à
coup.
—Le feu de joie a bien brûlé, dit-il en fermant ses yeux avec fatigue,
j'ai vu sa lueur rouge à travers la porte de ma loge... C'est un joyeux
jour, jeunes filles!... On danse sur l'aire et l'on danse dans le
jardin de Penhoël!... Le pauvre Benoît reste seul... Il met trop de
temps à mourir!
Diane prit l'écuelle des mains de Cyprienne et la lui présenta. Benoît
secoua la tête en signe de refus.
—J'ai vu le temps, continua-t-il, où Penhoël venait dire adieu à ses
serviteurs mourants... Alors, tout ce qui était bon et noble, Penhoël
n'oubliait jamais de le faire... Mais il y a une autre agonie que celle
du corps, et je n'en veux pas au fils de mon maître...
—Buvez, répéta Diane, cela vous soulagera.
—Il n'y a qu'une chose au monde qui puisse me soulager, répliqua le
vieillard dont les traits flétris eurent presque un sourire; c'est
d'entendre votre voix douce auprès de mon oreille, Diane de Penhoël...
Il y avait un homme que j'aimais plus qu'un père n'aime son fils
unique et adoré... A mesure que j'avance vers mon dernier jour, les
yeux de mon esprit voient mieux et plus loin... Il n'est pas mort...
il reviendra peut-être quand il ne sera plus temps! Mes filles, vous
avez ses grands yeux de feu et vous avez son bon cœur... Quand je vais
être là-haut à la porte du paradis, avant de parler pour moi-même, je
prierai pour lui et pour vous...
Sa voix s'animait peu à peu, et sa tête renversée parmi les longues
mèches de ses cheveux gris semblait prête à quitter l'oreiller.
—Non!... non!... reprit-il répondant aux paroles qu'il avait entendues
naguère, alors qu'il restait immobile et comme mort; non, je ne suis
pas fâché contre vous, mes filles... Je savais que vous viendriez
encore aujourd'hui... mais demain...
Il s'arrêta.
—Nous vous promettons de venir... voulut dire Diane.
Le passeur se souleva lentement et avec effort; il parvint à se mettre
sur son séant.
—Approchez ici toutes deux, poursuivit-il d'une voix plus lente et
toute pleine d'émotion; que je vous voie encore une fois, ma belle
Diane... et vous, ma jolie Cyprienne... douces fleurs du manoir!... Oh!
oui, si l'aîné de Penhoël était revenu, le vieux sang aurait eu encore
de beaux jours!... Mais il tarde... il tarde!... Je crois que Dieu ne
veut pas!...
Il rejeta en arrière ses grands cheveux gris. Ses yeux commençaient à
briller au milieu de sa face pâle, sillonnée de rides profondes.
Les deux sœurs l'écoutaient avec une attention émue.
—Je vois bien des choses! poursuivit encore le vieillard. Pourquoi
faut-il que ma volonté soit stérile? Enfants, si vous ne venez plus,
demain je serai seul... car tout le monde a délaissé mon lit de
souffrance... Dieu m'aura pris ma dernière joie sur la terre!
—Mais nous viendrons, interrompit Diane.
Et Cyprienne ajouta en essayant de sourire:
—Ne faut-il pas bien que je vienne préparer votre tisane, bon père
Benoît? moi, qui suis votre médecin!
—Pour ce qui est de moi, répondit le passeur, je n'ai besoin de rien,
mes filles... abandonné ou non, mes heures sont comptées... La faim,
la soif et la maladie ne pourront pas me tuer, puisque Dieu a marqué
la manière dont je dois mourir... Je sais le nombre des jours qui me
restent à vivre... C'est bien long!... Cyprienne de Penhoël, vous qui
vouliez aller chercher tout à l'heure le prêtre pour dire sur moi la
prière des trépassés, vous vous en irez avant moi, ma fille.
Cyprienne, tremblante, baissait la tête. Elle était habituée à croire
les paroles du vieillard comme autant d'oracles.
—Ne dites pas cela!... murmura Diane, vous savez bien que nous avons
besoin de tout notre courage!...
Mais Benoît Haligan semblait céder à un pouvoir irrésistible. Ce
n'était plus le même homme. Sa taille s'était redressée; son visage
s'inspirait; une flamme étrange brûlait au fond de ses yeux caves.
—Et vous aussi, Diane de Penhoël!... continua-t-il. Toutes deux...
toutes deux ensemble!... Ne m'interrompez plus, car ce moment de force
que Dieu me rend sera court, et quand je vais me taire, ce sera pour
longtemps!... Je suis seul... je n'ai ni fils ni fille... Je n'aime
personne en ce monde, si ce n'est vous et l'absent... depuis soixante
et dix ans que dure ma vie, je suis un pauvre homme... Et pourtant j'ai
amassé un petit trésor qui est enfoui au pied du grand aune qui baigne
ses branches dans la rivière et auquel j'attachais mon bac, au temps où
je pouvais encore passer l'eau... Écoutez bien ceci, car nulle créature
humaine n'est infaillible, et peut-être mes prophéties sont-elles les
rêves d'un vieil homme qui se meurt... Dieu le veuille, enfants, Dieu
le veuille!...
«Sous l'aune, il y a cent pièces de six livres, enfermées dans un pot
de grès... Je les ai mises là une à une, et il m'a fallu bien des
années de fatigue!...
«Alors que Penhoël était heureux et riche, je comptais donner mon
argent aux prêtres, après ma mort, afin qu'il fût dit des messes pour
le repos de mon âme, et aussi pour les bleus que j'ai tués sur la lande
pendant la guerre.
«Depuis que Penhoël est pauvre, ne m'interrompez pas, je sais ce que je
dis! ses serviteurs n'ont plus le droit de penser à eux-mêmes.
«Je me disais: Mon argent sera pour Madame, pour l'absent, qui
reviendra peut-être et qui n'aura plus de patrimoine, ou pour les
filles de Jean de Penhoël...