du chevalier adjoint et de la chevalière adjointe de Kerbichel; il
avait l'admiration des trois vicomtes, épris de madame veuve Claire
Lebinihic; les trois Grâces Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang auraient
volontiers employé le reste de leur jeunesse à chanter ses louanges à
l'univers avec accompagnement de guitare.
Ce qui, du reste, aurait milité sérieusement en sa faveur auprès
de tout homme non prévenu, c'était l'empressement mis par lui à
terminer cette longue haine qui avait séparé jadis le manoir et le
château. Pontalès s'était prêté vraiment de bien bonne grâce à cette
réconciliation; l'entremise du jeune M. Robert de Blois s'était bornée
à une simple démarche après laquelle M. le marquis, quoique le plus
âgé, le plus riche et le plus haut titré, avait fait immédiatement les
premiers pas.
Depuis le rapprochement, Penhoël, au su de tout le monde, avait profité
plus d'une fois de sa bonne volonté. Cet excellent marquis montrait une
obligeance inépuisable. Pour n'en donner qu'un exemple et fournir d'un
seul coup la preuve de sa bienveillante délicatesse, nous dirons qu'il
avait été jusqu'à renoncer au titre de maire de Glénac pour donner à la
vanité de Penhoël cette satisfaction enviée.
Il y avait bien une heure que la partie engagée durait. Les enjeux
étaient lourds, et l'on jouait argent sur table. Penhoël perdait.
Entouré comme il l'était, d'un côté par Macrocéphale qui avait tout
juste la probité d'un homme de loi campagnard, de l'autre par une femme
ayant droit au titre d'aventurière, son malheur constant aurait pu
n'être point naturel. Lola était admirablement placée pour faire des
signes, et la longue figure de maître Protais le Hivain pouvait dire
bien des choses.
Mais le jeune M. Robert de Blois n'en était pas à user de ces fraudes
élémentaires. C'était un gentilhomme! S'il trompait, il y mettait du
moins une grâce charmante et une habileté de premier ordre.
Penhoël ne pouvait soupçonner ces mains loyales, toujours à découvert,
et qui battaient les cartes avec une nonchalante aisance.
D'ailleurs, Dieu sait que le jeune M. de Blois ne se montrait guère
empressé de jouer. Ce n'était jamais lui qui entamait la partie, et il
fallait chaque jour que Penhoël priât, mais priât sérieusement, pour
que le jeune M. de Blois voulût bien consentir à lui gagner ses doubles
louis.
Ce gain constant le fatiguait au lieu de lui être agréable, tant il
avait de généreux désintéressement. Chaque fois qu'il était contraint
par le sort à empocher l'argent du maître, il ne pouvait retenir les
marques de sa mauvaise humeur.
Penhoël, lui, s'obstinait avec l'entêtement sombre du joueur dépouillé.
Depuis trois ans il avait perdu des sommes énormes. Il voulait les
regagner. Sur ce tapis avaient passé tour à tour les fermes, les
moulins, les forêts qui composaient l'héritage de son père. Il
prétendait rompre la veine funeste et reconquérir tout cela.
Chaque jour son espoir se brisait contre l'arrêt inflexible du sort,
mais rien ne tue l'espoir tenace du joueur.
Penhoël revenait le lendemain s'asseoir à la même place que la veille.
Sa main avide et tremblante interrogeait avidement l'oracle toujours
contraire. Il perdait. Durant quelques heures, il restait là le feu
dans la poitrine et la sueur au front, jusqu'à ce que Robert, ému de
compassion, le tendre et bon jeune homme, lui refusât une dernière
revanche!
Robert venait de gagner une partie et Penhoël cherchait au fond de
sa poche, tout à l'heure pleine, les quelques pièces d'or qui lui
restaient.
—Je donnerais vingt louis pour vous voir gagner cette partie, dit le
jeune M. Robert, un bonheur comme le mien ne se conçoit pas et finit
par être fatigant!...
Penhoël tendit son verre, que Lola s'empressa de remplir.
—On dit qu'on ne peut pas être heureux à la fois au jeu et en
amour..., murmura le fils de Pontalès en fixant sur le maître un regard
où il y avait de la moquerie.
Le marquis lui fit un signe de sévère reproche.
—Moi, j'ai beau parier pour M. de Blois, dit-il avec la bonhomie
douce qui distinguait ses manières, tous mes vœux sont pour mon ami
Penhoël... C'est une veine comme on n'en a jamais vu!... Dérangez un
peu votre chaise, vicomte; on dit que ces choses-là changent le sort.
Penhoël fit glisser sa chaise sur le parquet avec cette docilité
superstitieuse et stupide du joueur vaincu dont la tête se perd.
Ses sourcils étaient froncés violemment; sa respiration s'embarrassait
dans sa poitrine. Il ne prononçait pas une parole.
Le vieux marquis, non content d'avoir donné à son hôte un généreux
conseil, changea les deux bougies de place, et dérangea un peu la table.
Grâce à ces manœuvres classiques, il était bien difficile, on en
conviendra, que la veine ne fût pas coupée comme avec un rasoir.
Penhoël perdit encore.
Le vieux marquis joignit les mains avec découragement.
—C'est folie de lutter quand le diable s'en mêle!... murmura-t-il.
Penhoël cependant fouillait dans sa poche, où il n'y avait plus rien.
—Trente louis sur parole!... dit-il d'une voix creuse et sonore.
C'était le premier mot qu'il eût prononcé depuis une heure.
Les deux Pontalès et M. de Blois échangèrent un rapide regard.
—Écoutez, Penhoël, répliqua Robert, vous savez bien que je ne voudrais
pas vous refuser... je jouerais contre vous des millions sur parole...
mais, dans ce moment, ce serait vous voler votre argent... Nous
resterions là jusqu'à demain que vous perdriez toujours!
—Trente louis! répéta Penhoël dont la main tremblante serrait
machinalement son verre plein d'eau-de-vie.
Robert mêla les cartes avec une répugnance visible.
Au moment où Penhoël coupait, un domestique entr'ouvrit la porte de la
chambre.
—On attend M. le maire, dit-il, pour allumer le feu de joie.
—Qu'on attende!... voulut répondre Penhoël.
Mais Robert et les deux Pontalès s'étaient levés déjà.
Quand le maître vit son adversaire lui échapper ainsi, son front
s'empourpra, et sa lèvre blême trembla de colère.
Sa langue épaissie balbutia des reproches inintelligibles.
Robert et Pontalès le prirent chacun par un bras, tandis que Lola
s'éclipsait avec le jeune vicomte Alain.
Maître le Hivain remettait ses lunettes de fer au fourreau.
—Allons, allons, Penhoël!... disait cependant le marquis de cet accent
paternel qu'on prend avec les enfants révoltés, ne voulez-vous pas
faire crier toute la paroisse?... Prenez une demi-heure pour remplir
votre devoir... et, après cela, parbleu! nous vous donnerons votre
revanche...
—Puisque vous êtes un enragé!... ajouta Robert qui l'entraîna au
dehors.
Avant de sortir, il avait fait signe à maître le Hivain de ne pas
s'éloigner.
Les paysans attendaient dans l'aire. Le feu de joie fut allumé à l'aide
d'une torche bleue fleurdelisée, et il y eut le nombre convenable de
salves d'acclamations parmi les pétards.
Pendant que la flamme montait, tortueuse et bleuâtre, le long des
fagots amoncelés, Penhoël, qui avait jeté sa torche, errait dans la
foule et cherchait en vain ses partenaires. De tous côtés les paysans
le saluaient respectueusement, et il ne les voyait point.
Quand le brave père Géraud du _Mouton couronné_ vint à son tour lui
tirer sa révérence, le maître lui demanda d'un air absorbé:
—N'as-tu point vu M. Robert de Blois?
Puis il se détourna sans attendre la réponse du vieil aubergiste qui
secoua la tête en murmurant:
—Cet homme l'a ensorcelé!... Et c'est moi qui lui ai montré le chemin
du manoir!...
A défaut de Robert et des Pontalès, qui se faisaient maintenant
invisibles, Penhoël rencontrait partout sur ses pas maître Protais le
Hivain. Celui-ci se tenait à distance respectueuse, mais il ne perdait
jamais de vue René de Penhoël et semblait attendre l'occasion de
l'aborder.
—Où sont-ils?... où sont-ils?... lui cria enfin René à bout de
patience.
Macrocéphale s'approcha aussitôt.
—Je pense que M. le vicomte veut parler de ces messieurs..., dit-il.
Sans doute qu'ils auront attendu M. le vicomte dans sa chambre...
—C'est vrai!... dit René, allons-y!
L'homme de loi lui présenta son bras, sur lequel René appuya sa marche
lourde et pénible. En passant devant le salon de verdure, il s'arrêta,
et un murmure sourd gronda dans sa gorge. L'orchestre jouait une
hongroise que Lola dansait la tête sur l'épaule d'Alain de Pontalès.
—Elle aimerait mieux être avec vous que là, M. le vicomte!... murmura
Macrocéphale; partout où vous n'êtes pas, la pauvre jeune dame a l'air
de s'ennuyer!
—Parlez-vous vrai?... demanda Penhoël.
—Regardez plutôt!
Ceci était audacieux, car Lola semblait être aux anges. Mais René eut
un vague sourire, et reprit, content, le chemin de sa chambre.
Dans sa chambre, il ne trouva ni Pontalès ni Robert de Blois.
—Ils vont venir..., dit Macrocéphale en installant René dans son
fauteuil avec les soins empressés d'un valet de chambre. S'il m'était
permis de parler ainsi, je dirais: «Ils ne viendront que trop tôt!...»
Bon Jésus! ces hommes-là vous ont-ils gagné de l'argent, Penhoël!
—Donnez-moi mon verre, M. le Hivain, dit Penhoël au lieu de répondre,
il faudra bien que la veine change un jour ou l'autre!...
—Si j'étais fée ou sorcier, s'écria Macrocéphale dont le laid visage
grimaçait le dévouement, il y aurait longtemps que la veine aurait
changé!... Voyez-vous, Penhoël, je ne sais pas faire de grandes
phrases, moi, mais je n'aime que vous parmi les gentilshommes du
pays... Et, aussi vrai que Dieu est Dieu, je me ferais hacher en mille
morceaux pour votre service!
—Ils ne viendront donc pas! murmura Penhoël.
L'homme de loi s'assit sur le coin d'une chaise, tout auprès de lui.
—Avant qu'ils viennent, reprit-il, nous pourrions bien causer un peu
d'affaires.
Une expression d'effroi et de répugnance invincible se peignit sur le
visage de René.
—Non... non! répliqua-t-il, pas aujourd'hui!
—C'est que nous sommes bien bas!...
—Qu'y faire?... murmura René avec fatigue. Allez-vous me rappeler
encore ce qui a été fait? Je sais bien qu'un jour venant je n'aurai pas
d'autre ressource qu'un coup de pistolet à travers le crâne...
—Un jour venant, répéta l'homme de loi d'un ton qui voulait dire: «Ce
jour-là est plus proche que vous ne pensez.»
Puis il ajouta doucereusement:
—Ce qui est fait est fait, Penhoël, et je ne vous parlerai point des
signatures fausses... Ne craignez rien; personne ne nous écoute!... Je
voulais vous demander seulement s'il vous reste beaucoup d'argent sur
le prix de la forêt de Quintaine.
La tête de Penhoël se pencha sur sa poitrine.
—Oh! la veine!... la veine!... murmura-t-il en crispant ses doigts
autour des bras de son fauteuil, je viens de perdre mon dernier louis!
—Et pourtant vous voulez jouer encore?
—Je veux gagner!
—Mais si vous perdez?
—Je veux gagner! vous dis-je, s'écria le maître en se redressant
tout à coup. Blanche de Penhoël est-elle faite pour mendier son pain,
monsieur?... Je veux regagner mes forêts, mes étangs, mes métairies!...
et avec cela tous les biens que Pontalès a volés à mon père!...
—Je donnerais mon bras droit pour que cela pût arriver, Penhoël!...
Mais si vous n'avez plus d'argent...
—Il faut vendre!... Aussi bien Lola veut faire venir de Rennes une
nouvelle parure...
—Vendre!... répéta l'homme de loi, qui se fit une mine plus allongée
encore que de coutume: pour vendre, il faut avoir.
René tressaillit et le regarda en face.
—Qu'est-ce à dire? s'écria-t-il; n'ai-je donc plus rien?
—Si fait..., répliqua Macrocéphale, M. le vicomte possède encore son
manoir de Penhoël, quitte de toute hypothèque.
—Et avec cela?...
—Rien..., repartit tout bas Macrocéphale.
Penhoël demeura un instant immobile et muet. On eût dit un homme
foudroyé. Puis il se couvrit le visage de ses deux mains.
—Le manoir de Penhoël, reprenait cependant l'homme de loi, est une
magnifique propriété; nous en trouverions assurément un bon prix... et
je suis sûr que M. le marquis de Pontalès...
—Jamais! interrompit René avec angoisse. C'est ici qu'est mort mon
père... Jamais!
—Ce n'est pas moi qui donnerais à M. le vicomte le conseil de vendre
le manoir, poursuivit Macrocéphale en prêtant à sa voix une expression
plus humble et plus insinuante; mais, ayant l'honneur d'être le conseil
de M. le vicomte, je me permettrai de lui faire observer que le manoir
est pour lui une lourde charge... Avec une habitation si belle, il
faudrait des rentes...
—Et je n'en ai plus! murmura Penhoël.
—Pas beaucoup, s'il faut parler franchement... D'un autre côté, comme
vous le disiez tout à l'heure, la veine peut changer... et avec des
fonds...
Penhoël laissa retomber ses deux mains sur ses genoux. La douleur
profonde qu'il ressentait réveillait son apathie. La torture avait
trouvé un coin vif au fond de son cœur engourdi.
Ces trois ans écoulés passaient comme une vision rapide au-devant de
ses yeux.
—J'étais heureux..., pensait-il tout haut, j'étais riche... le nom de
mon père restait pur... Oh! Haligan disait-il vrai?... Cet homme est-il
venu pour me prendre le salut de mon âme et la vie de mon corps?...
—Une observation qu'il est important de faire, poursuivait l'homme de
loi, c'est que toutes les ventes, consenties par vous jusqu'à ce jour,
sont conditionnelles et frappées d'une clause de réméré... Dans le
cas où vous feriez une nouvelle affaire avec le marquis... ou avec un
autre... on pourrait obtenir des conditions pareilles.
—Le terme du réméré est-il le même pour tout ce que j'ai aliéné?
demanda Penhoël.
—Le même... Il finit au 1er novembre de la présente année.
—Et nous sommes à la fin d'août! repartit Penhoël.
—En deux mois et onze jours, on peut faire bien des choses, M. le
vicomte!... Dans le cas où il vous plairait de mettre en vente le
manoir, je pourrais tâter Pontalès ce soir même.
René de Penhoël ne répondit point tout de suite. Quand il prit enfin
la parole, ce fut tête haute et d'une voix ferme. Il semblait qu'une
étincelle de son ancienne énergie se fût réveillée en lui.
—Je vous défends de me reparler jamais de cela!... dit-il. Je ne sais
pas ce que Dieu décidera de mon sort, mais la maison où ma fille unique
est née ne sera jamais vendue par mon fait.
—Bien parlé!... s'écria Macrocéphale avec un brusque attendrissement;
ah! vous êtes un vrai gentilhomme, Penhoël, et nous verrons, j'en suis
bien sûr, la fin de tout ceci!
—Laissez-moi!... dit le maître.
Macrocéphale se leva aussitôt pour obéir. Mais avant de quitter la
chambre, il eut le temps de dire encore:
—Si vous saviez comme cela me fend le cœur, chaque fois qu'un des
domaines de Penhoël passe comme cela en des mains étrangères... Je n'ai
rien à dire contre Pontalès, Dieu merci, ni contre personne... mais je
suis, avant tout, le serviteur et l'ami de Penhoël... Et si j'avais des
trésors, je saurais bien à quoi les employer!...
Il fit un salut respectueux, et prit congé du maître, qui était retombé
dans son immobilité stupéfiée.
Au bas du perron, donnant sur le jardin, il rencontra Robert de Blois,
qui l'attendait sans doute, et qui passa vivement son bras sous le sien.
—Eh bien! roi des habiles, demanda Robert, qu'avons-nous fait?
Maître le Hivain hocha la tête.
—Heu! heu! fit-il, on ne vend pas comme cela sa dernière chemise sans
gronder quelque peu!
—Il accepte, en attendant?
—Il refuse.
—Diable!... grommela Robert, ça nous retarde encore!... Avez-vous bien
fait tout ce que vous avez pu?
Macrocéphale prit un accent pénétré.
—M. de Blois, dit-il, on n'est pas maître de ces choses-là... Je ne
vous connais que depuis trois ans, mais je vous aime comme si vous
étiez mon propre fils!...
—Je suis bien reconnaissant..., répliqua Robert.
L'homme de loi l'interrompit.
—Je voudrais que vous me missiez à l'épreuve!... dit-il. Aussi vrai
que Dieu est Dieu, je me ferais hacher en mille pièces pour votre
service! Je n'ai rien à dire contre Penhoël ou contre Pontalès... mais
il n'y a pas à balancer: votre intérêt avant tout... voilà ma règle.
—En temps et lieu, maître le Hivain, dit Robert, vous verrez que vous
n'avez pas eu affaire à un ingrat... Pour commencer, dès demain je
consulterai votre expérience sur quelques petites contestations qui
pourraient bien nous diviser, Penhoël et moi, dans l'avenir.
—A vos ordres, mon cher M. Robert.
—Mais pour revenir à l'affaire qui nous occupe, vous ne voyez pas la
possibilité...?
—Par moi, non, répondit Macrocéphale.
—Alors il faut employer les grands moyens, n'est-ce pas?
—C'est mon avis... et s'il m'était permis de vous donner un conseil...
—Cela vous est permis, pardieu! M. le Hivain.
Depuis quelques minutes, tout en suivant la conversation, Robert
réfléchissait. En ce moment il semblait sourire à une excellente idée.
—Le conseil que je me permettrais de vous donner, poursuivit l'homme
de loi, serait celui-ci... La charmante madame Lola possède sur Penhoël
un pouvoir sans bornes...
—M. le Hivain, interrompit Robert, vous êtes un observateur
extrêmement spirituel... Lola nous a déjà servis, la chère fille,
presque autant que le jeu et l'eau-de-vie!... Mais aujourd'hui j'ai
mieux que cela encore!
—Mieux que cela?... répéta Macrocéphale d'un air galamment incrédule.
Robert ôta son bras de dessous le sien.
—On est bien mal ici pour parler d'affaires, reprit-il; veuillez
chercher M. le marquis de Pontalès, et allez m'attendre avec lui
quelque part où l'on puisse causer sans témoins.
—Du côté de la Tour-du-Cadet, si vous voulez?...
—Soit!... La place est excellente, et vous ne m'y attendrez pas
longtemps... Avant une demi-heure, vous pourrez juger ce que vaut mon
moyen.
Robert avait une figure triomphante.
Ils se séparèrent.
L'homme de loi descendit l'allée qui menait au salon de verdure pour
chercher le marquis de Pontalès, et Robert de Blois monta lestement le
perron du manoir.
Au lieu d'entrer dans la chambre du maître de Penhoël, dont la porte
se présentait la première dans le corridor, il se dirigea vers
l'appartement de Madame.
IX
RENDEZ-VOUS.
Le marquis de Pontalès et maître Protais le Hivain arrivaient sous la
Tour-du-Cadet pour attendre Robert de Blois, qui leur avait assigné ce
rendez-vous.
La soirée était déjà fort avancée, et le salon de verdure, déserté tour
à tour par tous ceux qui pouvaient diriger la fête, restait décidément
en proie aux trois Grâces Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang, qui se
passaient de main en main la redoutable guitare, et faisaient boire,
jusqu'à la lie, aux convives découragés, le calice de leur antique
répertoire.
Pontalès et l'homme de loi causaient en suivant le sentier qui menait à
la tour.
—Il avait l'air sûr de son affaire?... demandait le vieux marquis.
Macrocéphale haussa ses épaules pointues et fit une grimace de dédain.
—Ça ne doute de rien, vous savez! répliqua-t-il. Parce que ça sait
faire sauter la coupe et pêcher le roi en brouillant les cartes,
ça se croit un homme bien habile!... Ah! M. le marquis, sans le
dévouement profond que je vous porte, je ne resterais pas une minute
de plus dans toutes ces affaires-là... Ce Robert, voyez-vous, est un
aventurier de bas étage, et je n'aime que les gens comme il faut...
Vous, par exemple, M. le marquis, et le jeune M. Alain... voilà des
gentilshommes!... Ah! je vous parle franchement, je ne m'inquiète guère
plus de ce Robert que de Penhoël lui-même!... Mais quant à ce qui vous
regarde, je me ferais hacher en mille pièces pour votre service!
Le vieux marquis l'écoutait avec son sourire bonhomme, et prenait de
tout cela juste ce qu'il fallait.
—Je sais que vous êtes un ami sûr, M. le Hivain, dit-il, vous êtes
en outre un homme de beaucoup de sens, et je crois que vous avez des
idées très-justes sur M. Robert de Blois... Mais nous avons encore
besoin de lui jusqu'à la fin de cette affaire... Quand il en sera
temps (il mit sa main sur l'épaule de Macrocéphale), soyez sûr que je
saurai faire la part de mes vrais amis... Il y a dans le pays bien des
gens qui ne vous valent pas et qu'on regarde comme des gros bonnets,
maître le Hivain... Viennent les événements que nous préparons, je vous
promets, moi, que vous aurez plus d'un jaloux entre Redon et Carentoir!
Ces paroles étaient douces comme miel aux longues oreilles de
Macrocéphale; il écoutait et faisait d'avance le gros dos en songeant à
son importance prochaine.
—Mais il faut d'abord que Penhoël disparaisse..., reprit le marquis en
baissant la voix; je vous parle franc, comme vous voyez... Il ne s'agit
pas de lui enlever la moitié de sa fortune... les deux tiers, les trois
quarts... les quatre-vingt-dix-neuf centièmes!... Il faut qu'il soit
forcé de fuir et qu'on n'entende plus jamais parler de lui: sans cela,
rien de fait!
Macrocéphale se frotta les mains.
—A la bonne heure!... s'écria-t-il, j'aime à voir comprendre les
affaires de cette façon-là!... ça s'appelle au moins trancher dans le
vif!... Eh bien! M. le marquis, nous marchons, que diable!... Il me
semble que nous sommes bien près de notre but!
Ils arrivaient au bout de la route et touchaient à ces grands
châtaigniers derrière lesquels Diane et Cyprienne abritaient naguère
leur causerie. Pontalès s'arrêta.
—Plus bas!... fit-il en jetant un regard inquiet autour de lui. C'est
ici que Robert doit venir?
—Ici même.
—Est-on bien à l'abri des oreilles indiscrètes?...
—A moins de choisir le beau milieu de la lande de Renac ou le
centre des marais, je ne connais pas de meilleur endroit pour causer
tranquillement d'affaires... La muraille est haute; d'un autre côté
le taillis s'éloigne tout exprès pour nous enlever la chance d'être
écoutés... Derrière nous, la route est découverte.
—Mais devant nous?... fit Pontalès en montrant du doigt le massif de
châtaigniers.
Macrocéphale se prit à sourire.
—C'est différent! répliqua-t-il avec l'intention évidente de faire une
bonne plaisanterie; derrière ces arbres-là, il pourrait bien se trouver
quelque revenant aux écoutes.
—Que voulez-vous dire?
—Je demande pardon à M. le marquis de parler avec cette légèreté en
sa présence... Le fait est qu'il y a là un espace de quelques pieds
carrés où le plus vaillant gars des bourgs voisins n'oserait pas
pénétrer après la nuit tombée, parce que le vieux commandant de Penhoël
_y revient_...
—C'est égal... dit Pontalès: excès de prudence ne nuit jamais... et je
voudrais voir...
—Ça peut se faire.
Macrocéphale, toujours complaisant, écarta de la main les branches de
châtaigniers qui bouchaient l'entrée du massif et se fraya un passage.
—Veuillez vous donner la peine d'entrer, M. le marquis, dit-il,
puisque vous n'avez pas peur des revenants.
Il disparut derrière l'enceinte de verdure, et Pontalès le suivit.
La nuit était noire. Sous les châtaigniers, le feuillage touffu rendait
l'obscurité encore plus profonde. Sans cette circonstance, l'homme de
loi et Pontalès auraient pu voir qu'ils étaient très-pâles tous les
deux et qu'ils avaient l'air assez peu rassurés.
Malgré l'ombre épaisse, on distinguait vaguement la guérite et le banc,
couvert d'herbe longue.
—Comme on se cacherait ici!... murmura le marquis d'une voix
légèrement émue.
—Oh! oh! repartit Macrocéphale en tâchant de prendre un accent
fanfaron, il me semble que votre voix tremble! Soyez tranquille!... le
vieux Penhoël est bien mort... et du diable si les vivants ont l'idée
de venir visiter son boudoir!...
Une feuille sèche vint à bruire sous le pied du marquis. Maître Protais
le Hivain s'interrompit pour pousser un petit cri de frayeur.
—Avez-vous entendu?... demanda-t-il en retenant son souffle.
Pontalès avait reconnu que l'esplanade et la guérite étaient également
désertes.
—Ma foi! reprit l'homme de loi honteux de son alerte, j'ai cru... il
m'a semblé... Au fait, mon métier n'est pas d'être brave!... Maintenant
que nous avons bien dûment inspecté les lieux, M. le marquis, je vote
pour que nous retournions sur la voie publique.
—Et n'est-il pas possible, demanda Pontalès, d'arriver ici par un
autre passage que la route?
—Regardez plutôt! répondit Macrocéphale, une muraille de trente pieds
et des rampes à pic!... Je propose de lever la séance.
Il écarta de nouveau les branches et poussa un long soupir de bien-être
quand il revit le ciel au-dessus de sa tête. C'était un esprit fort.
Pontalès visita une dernière fois tous les recoins de l'enceinte de
verdure, et repassa sur la route à son tour.
Le Hivain avait retrouvé sa vaillance.
—A part les revenants, dit-il, il y a pourtant un homme qui aime à se
cacher dans ce trou noir comme le fond de mon écritoire.
—Qui ça?