mon chemin M. Robert de Blois...
—Robert de Blois!... répéta Madame, dont l'œil étincela d'un feu
sombre.
—C'est étonnant, n'est-ce pas? dit encore Blanche, dont la paupière
s'ouvrit à demi pour se fermer aussitôt.
Son souffle se fit entendre régulier et plus bruyant.
Elle dormait.
Mais elle en avait dit assez; Marthe de Penhoël n'avait plus rien à
apprendre.
Un instant elle demeura comme atterrée; puis, par un mouvement
instinctif et violent, sa main tremblante tâta et pressa les flancs de
l'Ange qui gémit dans son sommeil.
—Perdue!... dit-elle prononçant pour la première fois ce mot qui
était depuis si longtemps au fond de sa pensée; perdue comme moi!...
innocente comme moi!... Qu'ai-je fait, mon Dieu! pour être punie jusque
dans mon enfant?
Elle souleva l'Ange entre ses bras et l'étendit, toujours endormie, sur
le lit.
Puis elle se laissa choir dans un fauteuil et couvrit son visage de ses
deux mains.
Elle demeura longtemps ainsi. Ses yeux étaient secs et brûlants, des
sanglots déchiraient sa poitrine.
—Mon Dieu!... mon Dieu!... prononça-t-elle enfin d'une voix étouffée;
il y a bien longtemps que je souffre!... Vous m'avez pris mon bonheur
dès le jour de ma jeunesse, et je n'ai point murmuré!... J'ai vu
votre main s'appesantir sur la maison de Penhoël; j'ai vu l'étrangère
s'asseoir à ma place; j'ai senti la mortelle menace suspendue au-dessus
de ma tête, et je n'ai point murmuré encore!... Mais ma fille, mon
Dieu! ma fille!...
Ses larmes jaillirent au travers de ses doigts...
—Ma fille, répéta-t-elle avec égarement; contre ce dernier coup je
suis trop faible!... Ayez pitié de moi, mon Dieu, car je suis une
pauvre abandonnée... Pas une voix amie pour me consoler!... pas une
main pour me défendre!...
Il lui sembla, en ce moment, qu'un double soupir répondait à sa
plainte. Elle ouvrit les yeux.
Cyprienne et Diane, à genoux à ses côtés, couvraient ses deux mains de
baisers.
V
DIANE ET CYPRIENNE.
Au manoir de Penhoël, Cyprienne et Diane n'étaient pas traitées tout à
fait comme les filles de la maison. Elles étaient bien de la famille,
mais on laissait entre elles et leur cousine Blanche une distance si
grande, qu'elles ne pouvaient point se croire placées sur le même degré
de l'échelle sociale.
Blanche était l'héritière, la véritable mademoiselle de Penhoël. Bien
rarement désignait-on par ce titre les deux filles de l'oncle Jean,
que les paysans nommaient les petites demoiselles, et la _société_
simplement _les petites_.
L'oncle Jean lui-même avait contribué à trancher plus profondément la
ligne qui séparait ses filles de leur cousine. Dès leur enfance, il
les avait habituées à regarder le berceau de Blanche avec une sorte de
respect. Il n'avait point voulu qu'elles s'habillassent comme Blanche,
et jamais il ne leur avait permis de porter d'autre costume que celui
des paysannes du Morbihan.
Il y avait bien longtemps que l'oncle Jean vivait à la charge de ses
parents de la branche aînée. Autrefois, dans sa jeunesse, il avait
porté l'épée et il avait été, disait-on, un fier soldat; mais tandis
qu'il se battait à l'autre bout de la France, les gens trop zélés qui
représentaient la république dans le district de Redon vendaient à
l'encan son modeste héritage.
Quand il était revenu au pays, il avait trouvé un asile chez le vieux
commandant de Penhoël, père de Louis et de René. Depuis lors, il
n'avait plus quitté le manoir.
C'était un cœur bon et tendre, possédant d'instinct toutes les
délicatesses. Le souvenir reconnaissant du bienfait était en lui une
religion. Il donna la première place de ses affections aux deux fils de
son bienfaiteur.
Et s'il leur fit une part inégale, ce fut à son insu et malgré lui.
Louis avait une âme si grande et si noble! Son absence laissait un vide
si profond dans le cœur de tous ceux qui l'avaient connu!...
Avant d'être soldat, l'oncle Jean avait été un pauvre jeune
gentilhomme, à peine plus riche que l'unique fermier de son père. Il ne
savait pas grand'chose, et la seule éducation qu'il avait pu donner à
ses filles se réduisait à ce double principe, règle fondamentale de sa
propre vie: _Adorez Dieu; aimez Penhoël!_
Cyprienne et Diane aimaient Penhoël comme elles adoraient Dieu.
C'était un dévouement passionné, inaltérable, sans bornes, qui avait
ses racines aux premiers jours de leur enfance et qui, à mesure que
s'écoulaient les années, grandissait, loin de faiblir.
Tout ce qui portait le nom de Penhoël leur était cher et sacré. Elles
respectaient le maître, tout en connaissant mieux que personne les
misères de sa nature et les fautes de sa vie; elles avaient pour
Blanche une tendresse protectrice et comme maternelle. Quant à Madame,
elles allaient bien au delà des prescriptions de leur père; elles
l'adoraient à l'égal de Dieu.
Madame semblait bien loin de répondre par une tendresse égale à l'amour
expansif et à la fois respectueux que lui portaient Cyprienne et Diane.
Elle était bonne et douce pour elles comme pour tout le monde: voilà
tout. Et même un observateur clairvoyant aurait pu distinguer chez
elle, vis-à-vis des deux jeunes filles, une nuance de froideur qui
n'était point dans sa nature.
Cela était d'autant plus étrange que Marthe traitait l'oncle Jean comme
un père, et prenait à tâche de le dédommager des brusqueries souvent
brutales du maître de Penhoël.
Mais Marthe avait pour sa fille un amour exclusif sans doute. En ce
cœur plein il ne restait plus de place pour un sentiment secondaire.
Diane et Cyprienne ne se plaignaient point. C'étaient toujours le
même empressement et la même ardeur. On eût dit parfois, tant elles
gardaient de courage à aimer Madame, malgré sa froideur inflexible, on
eût dit qu'elles pensaient que cette froideur était feinte.
Elles avaient à peine connu leur mère, qui était morte peu de temps
après leur naissance. Enfants, elles avaient été libres et même un peu
abandonnées; jeunes filles, elles étaient libres encore. Personne, au
manoir, ne s'avisait de contrôler leurs actions. L'oncle Jean avait
en elles une pleine confiance. Le maître de Penhoël n'exigeait rien
d'elles sinon parfois, le soir, à des intervalles de plus en plus
rares, quelques-unes de ces anciennes chansons bretonnes qu'elles
disaient en s'accompagnant de leurs harpes. Madame semblait affecter
de ne leur demander jamais compte de leur conduite.
Elles allaient et venaient, toujours seules, ou en compagnie d'Étienne
et de Roger, qui passaient leurs jours à les poursuivre et qui ne les
trouvaient pas toujours, car l'existence de Diane et de Cyprienne avait
son côté mystérieux.
Elles n'avaient point de compagne de leur âge. Rien ne les appelait ici
plutôt que là; rien ne les retenait au manoir, si ce n'est le désir de
faire compagnie à Blanche, qui les aimait tendrement pour tout l'amour
qu'elles lui témoignaient.
Elles étaient les idoles des bonnes gens du pays, entre Redon et
Carentoir. On aimait Blanche, mais il y avait trop de respect dans
la tendresse qu'on lui portait. On ne la voyait pas assez souvent ni
d'assez près, tandis qu'il ne se passait guère de journée sans que
les gens des villages voisins eussent occasion de saluer Diane et
Cyprienne. Et Dieu sait qu'ils les saluaient de bon cœur, les chères
filles, malgré leur costume de paysanne.
On les rencontrait le jour; et quelques-uns disaient que, la nuit
aussi, quand la lumière de la lune glissait, pâle, sur la lande
solitaire...
Mais c'étaient là des contes de veillées, où le fantastique et
l'impossible entraient à forte dose.
Ce qui était bien certain, c'est qu'elles étaient bonnes comme leur
père, le meilleur des hommes, et comme leur défunte mère, dont tout le
monde se souvenait; c'est qu'elles étaient plus jolies que les anges
qu'on voyait sourire dans les tableaux de la paroisse; c'est qu'enfin
elles ressemblaient, au dire des vieillards, à ce fils aîné de Penhoël,
beau et vaillant comme les héros des traditions antiques.
En revanche, Cyprienne et Diane n'avaient point su trouver grâce
auprès de la _société_. Le chevalier et la chevalière de Kerbichel,
les trois vicomtes, madame veuve Claire Lebinihic, les demoiselles
Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang, leur jeune frère Numa et autres notables
les tenaient au plus bas de leurs dédains. La Romance, l'Ariette et
la Cavatine déclaraient, à qui voulait les entendre, que ces petites
mendiantes, n'ayant ni sou ni maille, étaient la honte du pays.
Elles dansaient comme des effrontées avec leurs jupes de cinq sous et
leurs bonnets ronds! Elles montaient à cheval et galopaient comme des
garçons! Elles raclaient de la harpe, enfin, à la grâce de Dieu, et
criaillaient de vieilles, vieilles chansons d'avant le déluge!
Haine d'artistes...
Les deux sœurs en avaient soulevé de plus graves qui se taisaient et
qui attendaient. L'homme de loi le Hivain, surnommé Macrocéphale, les
abhorrait pour cause; M. Robert de Blois et son domestique Blaise les
détestaient cordialement; il n'y avait pas jusqu'au puissant marquis de
Pontalès qui n'eût contre elles une aversion bien décidée.
De tout cela elles ne s'inquiétaient point trop en apparence. Elles
continuaient leur vie solitaire, et qu'on aurait pu croire occupée
à quelque œuvre mystérieuse, si la frivolité de leur âge et leur
inaltérable gaieté n'avaient repoussé bien loin ce soupçon.
On les voyait, en effet, toujours joyeuses, comme si leur conscience
eût souri sur la sereine beauté de leurs jeunes visages.
Étienne seul et Roger avaient pu voir parfois, en des occasions bien
rares, leurs fronts soucieux...
Elles avaient alors à peu près dix-huit ans. Toutes deux étaient de ces
natures qu'il faut expliquer, parce qu'on ne les devine point. Malgré
leur extrême jeunesse, elles portaient un masque attaché solidement. Ce
masque, c'était leur gaieté même.
Au temps où nous les avons vues, dans le salon de Penhoël, poursuivre
avec Roger de Launoy leur causette enfantine, leur gaieté vive et
franche n'avait rien d'emprunté. La famille était heureuse alors.
Madame avait bien quelque peine cachée; le maître montrait bien parfois
des inquiétudes et des soupçons inexplicables, mais, en somme, le
seul mal que connussent les hôtes du manoir était l'ennui monotone et
austère.
Maintenant tout avait bien changé! A ce calme plat de la vie
campagnarde, où l'existence est une longue apathie et où l'on arrive
à la vieillesse avant d'avoir vécu, avait succédé comme une sourde
tempête.
Au dehors, il n'en paraissait trop rien. C'est à peine si quelques
symptômes vagues laissaient deviner aux bonnes gens d'alentour la
mortelle fièvre qui minait la race de Penhoël.
Au dedans même, tous ne comprenaient pas également la gravité du mal.
Mais Cyprienne et Diane avaient surpris, par hasard d'abord, puis par
l'effet de leur volonté, des secrets terribles.
Elles voyaient, engagée auprès d'elles, une lutte ténébreuse dont le
résultat devait être la ruine et le déshonneur de Penhoël...
D'un côté se réunissaient, ligués par l'intérêt, Robert de Blois,
maître le Hivain, le vieux marquis de Pontalès et d'autres alliés
subalternes, tous gens actifs et âpres à la curée, tous habiles,
audacieux et forts des avantages déjà remportés.
De l'autre, le maître de Penhoël et Madame. Le maître n'avait jamais
été un esprit bien robuste; mais ces trois années pesaient sur lui
comme un demi-siècle. Il n'était plus que l'ombre de lui-même. Le peu
d'énergie qu'il avait autrefois s'était usée par le découragement
et aussi par des habitudes d'ivresse, où il s'était jeté lâchement,
comme en un refuge contre l'amertume de ses pensées. Marthe de Penhoël
était, au contraire, un cœur haut et vaillant. Au premier moment,
elle s'était placée de front entre le maître et ses ennemis; mais,
à un instant donné, un coup mystérieux avait soudainement brisé sa
résistance. On eût dit que son courage était tombé devant quelque
talisman irrésistible. Elle ne se défendait plus.
De sorte que les coups des ennemis ligués contre Penhoël tombaient sur
un adversaire sans armes. La ruine avançait, avançait...
Il était même étrange que le combat pût durer encore, et la chute de
la maison de Penhoël eût été consommée depuis longtemps si une main
mystérieuse, inconnue également aux vainqueurs et aux vaincus, n'était
venue retarder plus d'une fois le dénoûment fatal du drame.
Cyprienne et Diane s'évertuaient dans l'ombre. Elles étaient jeunes,
isolées; elles ignoraient la vie; mais, sous leur beauté gracieuse, il
y avait un courage viril.
Elles travaillaient, infatigables et alertes, à une tâche qui eût
épouvanté des hommes forts.
Elles devinaient la haine qui s'envenimait autour d'elles; les conseils
ne leur avaient point manqué; car une voix prophétique, en qui elles
avaient confiance, leur avait souvent dit que la mort était au bout de
ce combat désespéré.
La mort pour elles, si jeunes, si charmantes! Pour elles, qui
commençaient à aimer!...
Elles allaient foulant aux pieds toutes craintes.
Parfois,—quelle jeune fille n'a ses heures où le rêve chéri vient
caresser l'âme et l'amollir?—parfois Diane entrevoyait l'avenir bien
heureux avec Étienne, Cyprienne avec Roger; la faiblesse de la femme
prenait le dessus durant un instant; une larme glissait entre les cils
baissés de leurs beaux yeux. Mais cela durait peu; elles s'embrassaient
silencieusement, et ce baiser voulait dire: «Pauvre sœur, tu es comme
moi, tu l'aimes, et tu n'auras pas le temps d'être à lui.»
Vous les eussiez vues alors, muettes et pensives, les bras entrelacés,
la tête inclinée...
Quand elles se redressaient, il y avait sur leurs fronts d'enfants une
intrépidité calme et sereine. Elles s'étaient comprises; il fallait
combattre et combattre seules, car elles aimaient déjà trop pour mêler
Roger ou Étienne à ces sourdes batailles où il s'agissait de mort.
Et, eussent-elles aimé cent fois davantage, l'idée ne leur serait point
venue d'abandonner la tâche commencée.
D'ailleurs, il y avait des moments où elles espéraient la victoire.
Et que de joie alors! Avoir sauvé le maître qui avait été bon pour
leur enfance et qui donnait sa maison à leur vieux père sans asile!
Avoir sauvé Madame qui se mourait à souffrir d'une angoisse inconnue,
Madame, leur profond et tendre amour! Avoir sauvé Blanche enfin, la
pauvre enfant, le doux ange de Penhoël, sur qui planait aussi la menace
commune!
Quand ces espoirs venaient, elles ne voyaient plus le monceau
d'obstacles qu'il fallait soulever, et leur cœur, ivre, bondissait
d'allégresse par avance.
C'était cela qui les soutenait. Le courage, si grand qu'on pût le
supposer, n'aurait point suffi; il fallait les illusions et l'espérance.
Et ici leur ignorance complète de la vie, et la simplicité qui leur
montrait au loin une route ouverte au travers de l'impossible, étaient
puissamment aidées par la nature romanesque de leur esprit.
Tout, depuis leur enfance, avait accru cette prédisposition qu'elles
avaient à compter avec le merveilleux.
Elles étaient de ce pays où les traditions sont de beaux contes de
fées, et où les imaginations tristes et poétiques tâchent sans cesse
à soulever le voile qui recouvre les choses surnaturelles. Leurs
premières nuits avaient été bercées par ces étranges récits qui
épouvantent et charment les chaumières bretonnes. Nul enseignement
raisonné n'avait arraché ces germes qui, au contraire, avaient grandi
dans la libre solitude où s'était passée leur enfance. Elles avaient
appris à lire dans les vieux livres de la bibliothèque du manoir, qui
se composait presque entièrement d'anciens poëmes et de romans oubliés
dans la poudre. Benoît Haligan les avait tenues bien souvent sur ses
genoux, toutes petites qu'elles étaient, et leur avait récité, avec
sa voix profonde et son mélancolique sourire, les étranges légendes
qui emplissaient sa mémoire. Enfin, il n'y avait pas jusqu'au souvenir
vivace, laissé dans le pays par leur oncle, l'aîné de Penhoël, qui
n'eût affecté bizarrement leurs jeunes esprits.
On parlait de sa disparition mystérieuse, et l'on en parlait sans
cesse. Pour Diane et Cyprienne, c'était là encore un roman, mais un
roman réel qui les touchait de près, et leur servait de pont, en
quelque sorte, pour arriver à croire tout ce que disaient les vieux
livres de la bibliothèque.
A mesure que les années étaient venues, leur foi s'était néanmoins
modifiée. L'élément intelligent et juste qui était en elles avait fait
peu à peu la part de l'impossible et de l'absurde, mais l'amour du
merveilleux avait surnagé.
Et par un singulier travail de leur pensée, cette tendance, désormais
indestructible en elles, s'était détournée des vieilles fables pour
arranger miraculeusement le présent inconnu.
Il était un lieu au monde qui leur apparaissait de loin, environné
d'un radieux prestige. Elles y rêvaient la nuit et le jour. Elles le
voyaient à travers ce prisme féerique qui montrait jadis aux crédules
matelots de l'Espagne les prodiges de l'Eldorado. Ce lieu, c'était
Paris.
On ne saurait dire précisément d'où leur étaient venues les idées
qu'elles se faisaient de Paris. Elles les avaient prises çà et là,
récoltant d'un côté un renseignement, de l'autre un mensonge. Elles
avaient écouté d'abord les bonnes gens des environs, pour qui la
grande ville était un pays plus lointain et plus invraisemblable que
l'Amérique, au temps de Christophe Colomb. Elles avaient interrogé
la bibliothèque, dont les bouquins, un peu plus avancés, leur
fournissaient des détails tels quels. En outre, parmi les hobereaux
du voisinage, il en était jusqu'à deux ou trois qui se vantaient avec
orgueil d'avoir passé quinze jours, en leur vie, dans la capitale du
monde civilisé.
Or les hobereaux qui ont fait le grand voyage ont une manière à eux
d'exagérer leurs impressions et d'enluminer la vérité.
Cyprienne et Diane en auraient pu apprendre bien plus long auprès de
Robert de Blois et des deux Pontalès, mais une répulsion énergique les
éloignait de ces derniers, et Robert, qu'elles étaient forcées de voir
tous les jours, prenait plaisir à entasser fables sur fables.
Il en était un peu de même d'Étienne Moreau, le jeune peintre. Certes,
ce n'était point chez lui mauvais vouloir ou amour du mensonge, mais,
dès qu'il s'agissait de Paris, le regard des deux sœurs brillait et
s'animait; Étienne les voyait écouter avec une attention si passionnée,
qu'à son insu sa verve s'échauffait. Les couleurs du tableau
changeaient sous sa parole jeune et vive. Il aimait Paris, lui aussi,
et son souvenir avait des yeux de vingt ans. Malgré lui, la réalité
disparaissait sous un brillant manteau de poésie.
Tant de notions diverses se mêlaient et s'amoncelaient dans la mémoire
de Diane et de Cyprienne. Elles n'en oubliaient aucune, et les
gardaient jalousement au dedans d'elles-mêmes comme un trésor cher.
Elles n'avaient nul moyen de distinguer le vrai du faux. Aussi loin que
pussent se porter leurs regards, nul point de comparaison n'existait
autour d'elles.
La plus grande ville qu'il leur eût été donné de voir était Redon, cité
de deux mille âmes.
Il fallait que leur imagination bondît par-dessus toutes choses
connues, pour arriver à l'idée de Paris, et c'est justement dans ces
conditions particulières que l'imagination enivrée s'exalte et peut
élargir à l'infini l'horizon des rêves.
Paris était pour elles l'enfer et le paradis; tous les miracles y
devenaient possibles.
C'était le grand trésor du monde, où chacun venait puiser, à proportion
de sa force, de son génie ou de sa beauté.
Ce qu'on demandait en échange à la beauté, au génie ou à la force,
elles n'en savaient rien, elles n'avaient jamais songé à s'en
instruire. Leurs yeux s'éblouissaient à contempler ce magique royaume
de la gloire et de la richesse.
Bien souvent elles songeaient au bonheur de ceux qui pouvaient
lutter et vaincre dans cette arène splendide. Là, on devenait riche,
puissant; on pouvait approcher du roi, dont elles entendaient parler
avec une religieuse emphase, et dont le pouvoir leur semblait égal à
celui d'un dieu.
On y arrivait pauvre; on en ressortait chargé d'or...
Et leurs mains frémissaient d'envie à la pensée de cet or conquis,
non pas pour elles, les pauvres enfants, mais pour Penhoël, que
n'oubliaient jamais leurs âmes dévouées...
Hélas! il y avait si loin de Glénac jusqu'à Paris! Et puis, il aurait
fallu abandonner leur tâche, déserter le poste qu'elles s'étaient
assigné, quitter leur vieux père, et Madame, et l'Ange, qu'elles
devaient défendre et protéger.
C'était impossible!
Pourtant elles y songeaient sans cesse, car, à leur âge, l'impossible
n'arrête jamais le désir; elles nourrissaient avec amour de folles
idées qui leur semblaient être le comble de la sagesse; sur des bases
naïvement insensées, elles bâtissaient de beaux plans raisonnables.
Et, comme elles avaient entendu dire que l'art était un sûr moyen de
vaincre dans ce grand tournoi, si confus et si brillant à leur pensée,
elles quittaient leurs couches bien souvent dès l'aube pour se glisser
dans le salon de Penhoël, et chercher avec ardeur sur leurs petites
harpes des accords nouveaux...
Pauvres filles! Les provinces sont pleines d'aspirations pareilles,
avec moins de candeur ignorante et quelques notions de plus sur les
mystères de la vie parisienne.
Et les cent routes qui débouchent dans la ville immense amènent chaque
jour bien des vierges, entraînées par l'ardent et vague espoir. Elles
sont belles, jeunes; l'avenir est vaste; la vie sourit au-devant
d'elles. Combien vont rester mortes sur le champ de bataille! combien
vont retourner sur leurs pas, brisées, avec la honte sur le front et
dans le cœur!
Au village, les mères ont raison quand elles disent tremblantes et
pâles:
«Paris est un monstre qui dévore les jeunes filles.»
Mais les mères parlent en vain, depuis que le monde est monde...
* * * * *
Cyprienne et Diane étaient entrées sans bruit dans la chambre de
l'Ange; elles venaient s'informer et savoir si l'accident du bal
n'avait pas eu de suites.
Elles ne virent rien d'abord en dépassant le seuil, parce que la
chambre était éclairée seulement par les reflets de l'illumination du
dehors; mais, tandis qu'elles s'avançaient sur la pointe des pieds,
elles avaient entendu la respiration pénible et oppressée de Madame.
Elles s'étaient arrêtées auprès du fauteuil où Marthe de Penhoël
s'était laissée choir, après avoir déposé Blanche endormie sur son lit.
Marthe se croyait seule et ne retenait point les paroles désolées qui
tombaient de sa bouche parmi ses sanglots.
Cyprienne et Diane avaient leurs yeux pleins de larmes. Elles
écoutaient, navrées, n'osant ni se retirer, ni arracher Madame à sa
rêverie douloureuse.
Elles s'étaient mises à genoux, et ce fut seulement lorsque Madame se
découvrit le visage qu'elles annoncèrent leur présence en mettant leurs
lèvres sur ses mains pâles et froides.
Le premier mouvement de Marthe de Penhoël fut tout entier à l'effroi.
Elle tressaillit, et poussa un cri étouffé.
—Y a-t-il longtemps que vous êtes ici?... murmura-t-elle; ai-je
parlé?...
Les deux filles de l'oncle Jean serraient ses mains contre leur cœur.
—Dieu nous garde de surprendre vos secrets, madame! répondit Diane
d'une voix douce et triste; nous avons entendu seulement que vous
disiez: «Je suis seule... je n'ai personne pour me défendre et pour
m'aimer!...» Mon Dieu, mon Dieu! vous ne pensez jamais que nous sommes
là! nous, qui vous aimons tant!... nous, qui voudrions donner notre vie
pour vous!...
VI
UN COIN DU VOILE.
Diane et Cyprienne fixaient sur Madame leurs yeux humides. Leur âme
tout entière était dans ce regard.
Il y avait, au contraire, sur le visage de Marthe de Penhoël, de
l'hésitation et de la contrainte. Et quiconque aurait assisté à cette
scène, sans connaître le fond du cœur de Marthe, se fût demandé
assurément pourquoi tant de froideur obstinée chez cette femme si
généreuse et si bonne, vis-à-vis de deux pauvres enfants qui semblaient
implorer chaque jour, à genoux, un peu de sa tendresse.