Que Marthe préférât son enfant à elles, on ne pouvait s'en étonner,

mais elle aimait l'oncle Jean; pourquoi ce front sévère et glacé chaque

fois que les filles du bon vieillard s'approchaient d'elle?

Ce ne pouvait être un pur caprice. Les bonnes langues de la _société_

disaient bien que Madame était jalouse et qu'elle enrageait, suivant

l'expression des trois Grâces Baboin, de voir les _petites mendiantes_

surpasser en beauté l'héritière de Penhoël. Mais le moyen de soupçonner

un sentiment si bas dans l'âme haute et digne de Marthe!...

Il y avait de quoi, pourtant, être jalouse. L'Ange de Penhoël méritait

bien son nom. Impossible de rêver une figure plus virginale et plus

céleste. Mais, dans la régularité même de ce visage exquis, un peu de

monotonie s'engendrait. L'ensemble de ses traits mignons révélait une

langueur paresseuse qui se retrouvait dans la démarche, dans la pose,

partout. Le piquant, d'ailleurs, pouvait manquer à sa physionomie trop

douce, dont les lignes se fondaient, effacées, sous les masses de cette

chevelure blonde, pâle et presque divine auréole qui donnait au front

de l'enfant une sérénité uniforme et inaltérable.

Chez les filles de l'oncle Jean, au contraire, tout était mouvement,

vie, force, jeunesse. Leurs tailles sveltes et souples avaient une

élasticité pleine de vigueur. C'étaient les vierges robustes et

hardies, qui pouvaient s'asseoir d'un bond sur la croupe nue des

chevaux du pays et courir, franchissant haies et palissades, sans

autre frein que la sauvage crinière de leurs montures. C'étaient aussi

les vierges timides, vives à sourire et promptes à rougir, moqueuses

parfois, aimantes toujours, fougueuses à chercher le plaisir et

ardentes à poursuivre le mystère inconnu de la vie.

Romanesques et gaies à la fois, sensibles à l'excès et fermes pourtant

à l'occasion comme des hommes courageux; de bonnes filles avec cela,

simples, franches, le cœur sur la main, et dignes pourtant quand il

le fallait: de vraies Penhoël, ma foi! sachant redresser leurs têtes

fières et mettre je ne sais quel dédain victorieux dans leurs jolis

sourires...

Et si vous les eussiez vues, que d'élégance véritable et choisie sous

leurs petits costumes de paysannes! Malgré leurs jupes courtes et leurs

souliers à boucles, malgré les petits bonnets ronds, sans rubans ni

dentelles, qui avaient peine à retenir la richesse prodigue de leurs

chevelures, il était bien impossible de se méprendre. C'étaient des

demoiselles! Où avaient-elles pris cette grâce noble et aisée, ce

charme indicible qui se respire comme un parfum et qu'on ne peut point

définir, ces _manières_, pour emprunter encore une fois le langage des

trois demoiselles Baboin? On ne savait.

Il fallait fermer les yeux ou avouer qu'elles étaient adorables, et que

jamais jeunes filles n'avaient possédé plus de franches séductions,

plus d'entraînements chastes, plus de brillant, plus de piquant, plus

de naïfs pouvoirs d'ensorceler les cœurs.

Et cependant, il n'y avait point foule de soupirants autour d'elles.

Roger aimait Cyprienne; Étienne aimait Diane: c'était tout. Les autres

jeunes gens de la contrée étaient de braves gaillards qui voulaient

épouser _quelques sous_, pour vivre et vieillir, en honnêtes crustacés,

dans les gros souliers de leurs aïeux. Nulle part, en ce monde, fût-ce

dans la Chaussée-d'Antin ou dans le quartier de la Banque, fût-ce même

dans ces ruelles du vieux Paris où moisit l'usure crochue, on ne compte

si bien qu'aux champs.

Le spectacle de la belle nature élève l'âme et détourne des mariages

d'amour. Chloé avait des rentes; Estelle était une héritière. Sans

cela, Némorin ni Daphnis ne leur eussent point fait la cour. C'est la

civilisation qui a trouvé le roman. Les sauvages ne marchandent-ils

pas, quand il s'agit d'épouser, comme s'il était question de se donner

une jument ou douze chèvres?

Or Cyprienne et Diane ne possédaient pas un pouce de terre au soleil.

Elles n'étaient point le fait des jeunes messieurs de Glénac, de Bains

ou de Carentoir, qui pouvaient décemment demander mieux...

Dans tout ce que nous venons de dire, nous avons toujours parlé

d'elles collectivement; cependant, il y avait entre elles de grandes

différences. Elles se ressemblaient bien cœur pour cœur; mais leur

visage et leur esprit n'étaient point pareils.

Diane était plus grande que sa sœur, plus sérieuse et peut-être plus

belle. Ses beaux cheveux, d'un châtain foncé, se bouclaient autour d'un

front fier et pensif, qui prenait un rayonnement de grâce irrésistible

au moindre sourire. Ses grands yeux bruns, que la gaieté faisait si

doux, rêvaient souvent et perdaient dans le vide leur regard voilé. Il

y avait dans ses traits, parmi les indices d'une simplicité presque

enfantine, une intelligence vive et forte, et surtout une volonté

virile.

Cyprienne réfléchissait moins, et riait davantage. Elle avait de

ces yeux, d'un bleu obscur, qui petillent et réjouissent la vue. Sa

physionomie exprimait la gaieté jointe à une pétulance fougueuse.

Quand on les voyait séparées, l'œil saisissait entre elles une

ressemblance très-frappante; quand elles se trouvaient l'une près

de l'autre, cette ressemblance disparaissait, et l'on s'étonnait de

chercher en vain ce qu'on avait cru voir. C'est qu'elles étaient, en

quelque sorte, et nous l'avons dit déjà, séparées par un type commun

duquel se rapprochait, par des côtés divers, l'un et l'autre de leurs

jolis visages. Et l'on ne pouvait les comparer à ce type qui n'existait

plus...

Agenouillées, comme elles l'étaient en ce moment, aux deux côtés du

fauteuil de Madame, l'esprit aurait cherché naturellement dans les

beaux traits de Marthe de Penhoël ce lien mystérieux dont nous parlons;

mais Marthe ne ressemblait à aucune des deux sœurs: elle n'était

Penhoël que par alliance.

Diane et Cyprienne tenaient toujours ses mains pressées contre leur

poitrine. Madame gardait le silence; ses yeux restaient baissés; sa

froide contrainte ne l'abandonnait point.

—Nous serions si heureuses de nous dévouer pour vous! reprit Diane.

—Mourir!... vous dévouer!... murmura Marthe de Penhoël; ce sont des

idées étranges que vous avez là, mes filles!...

Elle ajouta en essayant de donner à sa voix un accent de plaisanterie:

—On dirait que vous vous croyez dans quelqu'un de ces vieux châteaux

où les félons chevaliers de vos romans enchaînent et torturent de

pauvres victimes...

—Nous vous voyons si souvent pleurer!... interrompit Diane.

Madame retira sa main.

—Vous êtes curieuses, mes filles, dit-elle avec sécheresse, et je

trouve que vous voyez trop de choses!

Cyprienne rougit, blessée. Le front de Diane devint pâle.

—Il faut nous pardonner, dit-elle d'un ton soumis; quand vous

êtes triste, il nous semble que votre souffrance est à nous... Ah!

que n'êtes-vous heureuse, madame! nous vous laisserions tout votre

bonheur!...

L'émotion commença à percer sous la froideur de Marthe; son regard

glissa, malgré elle, entre ses paupières demi-closes, et partagea entre

les deux jeunes filles une œillade furtive.

Diane et Cyprienne n'osaient point relever les yeux. Le joli front de

Cyprienne se teignait encore de ce rouge vif qui monte du cœur froissé

au visage. La figure de Diane n'exprimait que respect et douceur.

Mais quelle que fût la différence de leurs impressions présentes, le

dévouement égal et profond qui était au fond de leur âme se lisait à

travers la rancune enfantine de Cyprienne comme sur la belle patience

de Diane.

Cyprienne n'avait point parlé encore; Diane, qui devinait sur sa lèvre

mutine un mot de reproche prêt à s'élancer, l'arrêta du geste et reprit:

—Si nous nous trompons, madame, et Dieu le veuille, je vous en prie,

ne soyez pas fâchée contre nous!...

Tandis qu'elles avaient les yeux baissés, Marthe de Penhoël se pencha

au-dessus d'elles et les baisa toutes deux. Elles tressaillirent;

Cyprienne ne put retenir un petit cri de joie.

—Pauvres enfants!... dit Marthe, je ne suis pas fâchée contre vous...

mais, croyez-moi, jouissez en paix des plaisirs de votre âge...

Parfois, les années insouciantes et bonnes sont bien courtes pour nous

autres femmes!... Qui sait si demain vous ne commencerez pas à penser

et à souffrir?... Jusque-là, pauvres enfants, n'essayez pas de deviner

une peine que vous ne pourriez point soulager... L'heure viendra pour

vous comme pour toutes, mes filles, ajouta-t-elle plus tristement;

pourquoi la devancer?... Avez-vous donc tant de hâte de souffrir?...

—Nous vous aimons, madame..., répondit Diane.

Marthe retira celle de ses mains que tenait la jeune fille pour la

porter lentement à son front, comme on fait quand la migraine aiguë et

lourde accable le cerveau.

—Nous vous aimons, répéta Diane, et, à cause de cela, l'heure est

venue déjà pour nous de penser et de souffrir.

Ses paupières ne se baissaient plus, et ses grands yeux humides se

relevaient sur Marthe de Penhoël.

Cyprienne laissait dire Diane, parce qu'il lui semblait que c'était son

propre cœur qui parlait. Elle se sentait trop étourdie pour risquer

une parole devant cette pauvre femme que l'excès de son malheur rendait

ombrageuse et défiante, mais elle enviait tout bas le rôle de sa sœur,

et se payait de son silence, la petite jalouse, en tenant ses lèvres

collées sur la main de Madame.

Celle-ci n'avait pas voulu soutenir le regard de Diane, qui était une

muette question.

—Vous me croyez donc bien malheureuse?... murmura-t-elle en baissant

les yeux à son tour.

Et comme Diane tardait à répondre, cette fois Cyprienne répéta tout bas:

—Oh oui! bien malheureuse!...

Madame lui retira sa main.

—Qui vous a dit cela? demanda-t-elle en retrouvant son accent de

sécheresse.

La pauvre Cyprienne rougit, et demeura muette.

—Vous m'épiez!... reprit Madame; j'ai cru déjà m'en apercevoir plus

d'une fois... Je vous défends de m'épier!

Une larme roula sur la joue de Cyprienne.

Diane regardait toujours Madame avec ses grands yeux tristes et doux.

—Si vous m'aimez, poursuivit Marthe qui changea encore de ton, je vous

en prie, mes filles, ne cherchez pas à savoir!...

—Oh! madame! madame!... interrompit Cyprienne baignée de pleurs, vous

voulez donc nous ôter jusqu'à la possibilité de vous défendre?...

Marthe se redressa plus inquiète.

—Et Blanche! continua Cyprienne qui ne voyait plus les signes de sa

sœur; notre pauvre ange! Hélas!... a-t-on besoin d'épier, madame,

quand tout ici menace et parle de malheur?

Marthe jeta un coup d'œil furtif vers le lit où Blanche sommeillait

paisiblement.

—Savez-vous donc quelque chose? prononça-t-elle d'un ton si bas que

les deux jeunes filles eurent peine à l'entendre, quelque chose sur

Blanche de Penhoël?...

—Oui..., répondit Cyprienne.

—Non!... répliqua Diane d'un accent qui avait quelque chose

d'impérieux.

Cyprienne arrêta au passage les paroles qui allaient s'échapper de sa

lèvre. Les deux sœurs s'aimaient trop pour qu'il n'y eût pas entre

elles égalité parfaite; néanmoins, à cause de cette tendresse même,

Cyprienne reconnaissait volontiers la prudence supérieure de Diane, et

ne refusait jamais de se laisser guider par elle.

Lorsque Cyprienne se laissait emporter par la fougue étourdie de sa

nature, un mot de Diane suffisait toujours pour la retenir.

L'attention de Madame était cependant excitée vivement. Elle attendait,

les yeux fixés sur Cyprienne. Comme celle-ci gardait le silence, Marthe

tourna vers Diane son regard où il y avait une défiance mêlée de

reproche.

—Votre sœur allait m'avouer la vérité..., dit-elle; vous êtes experte

aux belles protestations, Diane... mais il ne faut pas toujours vous

croire.

Cyprienne, qui était toujours à genoux, se dressa sur ses pieds, le

rouge au front. Ses jolis sourcils se froncèrent.

—Oh!... dit-elle en contenant sa voix, si une autre que vous, madame,

accusait ma sœur de mensonge...

Marthe de Penhoël eut comme un sourire à voir l'élan de cette ardente

affection.

—J'ai tort..., murmura-t-elle, et vous avez raison de vous aimer, mes

filles.

Elle tendit ses mains aux deux sœurs. Cyprienne s'était déjà remise à

genoux.

La délicate intelligence de Diane lui disait qu'il fallait néanmoins

une explication à ce _oui_ et à ce _non_, tombés en même temps de ses

lèvres et de celles de sa sœur.

—Comme le visage de notre ange est beau dans son sommeil! dit-elle en

couvrant sa jeune cousine d'un regard ami et tendrement protecteur.

Nous n'avons pas le droit de dire que nous l'aimons autant que vous,

madame, puisque vous êtes sa mère... Mais Cyprienne qui se tait

maintenant, timide, sait parler mieux que moi, quand nous sommes seules

toutes deux... Combien de fois a-t-elle souhaité que Dieu fît deux

parts de notre avenir!... et que, pour notre chère Blanche, il pût

garder toutes les joies et tout le bonheur!... Vous demandiez tout

à l'heure si nous savions quelque chose sur elle... Ma sœur vous a

répondu oui... C'est que notre oreille entend de bien loin dès que l'on

prononce le nom de Blanche!... Oh! croyez-nous, madame, ce n'est point

curiosité vaine... quand on parle de l'Ange ou de sa mère, c'est notre

cœur qui écoute... Nous ne savons rien, sinon ce qui se dit chez les

pauvres métayers des alentours et dans le salon même de Penhoël...

—Et que dit-on? demanda Madame.

—On dit que l'Ange est une belle jeune fille, douce et bonne comme le

nom qui lui fut donné... mais on parle de mystérieux malheurs suspendus

au-dessus de sa tête... On répète tout bas que les mauvais jours sont

venus pour la race de Penhoël... On raille au salon, dans les fermes on

s'attriste, car les bonnes gens se souviennent de tous les bienfaits

répandus sur le pays par la main de Penhoël, depuis nos grands aïeux

qui possédaient toute la contrée, jusqu'à notre oncle Louis, que Dieu

protége dans son exil!

—L'avenir n'appartient à personne..., murmura Madame; mais, dans le

présent, ne dit-on pas que la fille de René de Penhoël est heureuse et

riche?

Diane secoua la tête lentement et garda le silence.

—Répondez!... reprit Madame; je vous en prie... et je le veux!

—Ce sont de vagues bruits, répliqua enfin Diane. On dit que l'avenir

assombrit déjà le présent; on dit que Blanche est en effet aujourd'hui

heureuse et riche... du moins on est bien sûr qu'elle l'était hier...

mais on se demande si elle le sera demain...

Marthe était pâle. Sa voix trembla lorsqu'elle demanda encore:

—Et sur quoi se fondent tous ces bruits, ma fille?

—Au salon, personne ne le dit, repartit Diane; dans les fermes, on

répète que le jour où les étrangers sont entrés au manoir fut un jour

de malédiction et de malheur!...

—Ce qui se passe ici est-il donc déjà la fable du pays? murmura

Marthe, tandis que la honte mettait un fugitif incarnat à sa joue.

—Nous sommes vos nièces, madame, répondit la jeune fille; chacun nous

parle avec respect à cause de vous... On se borne à nous dire que cet

homme et cette femme sont la cause de tout le mal... C'est elle qui

entraîne le maître à sa ruine... C'est lui qui a ramené au manoir

l'ennemi mortel de nos pères... Pontalès, dont le fils parle déjà comme

s'il était possesseur des biens de Penhoël.

Diane s'arrêta. Madame sembla hésiter et faire sur elle-même un effort

pénible.

—Et le nom de cet homme, dit-elle en baissant les yeux, n'est-il

jamais prononcé, que vous sachiez, en même temps que mon nom?...

—Au salon, peut-être... Chez les anciens vassaux de Penhoël, qui donc

oserait joindre le nom d'un homme détesté comme un démon au nom de la

femme que tous vénèrent à l'égal d'une sainte?

Une autre question se pressait sur les lèvres de Madame. Diane la

devina, et répondit à voix basse:

—Je n'ai jamais rien entendu moi-même à ce sujet... mais Cyprienne...

Madame se tourna vivement vers cette dernière.

—Ce sont des menteurs!... s'écria la jeune fille; des menteurs et des

méchants!... Je n'ai pas bien compris leurs paroles, mais voici ce

qu'ils disaient:

«—Le maître de Penhoël ne peut rien refuser à M. Robert, et M. Robert

veut que l'Ange de Penhoël soit sa femme...»

«Jusque-là, je comprenais bien, mais ils disaient encore:

«—Madame est dans le même cas que le maître, elle ne peut pas dire

non... Pourtant, comme elle est fière et que les femmes bravent tout

quelquefois quand il s'agit de leur enfant, M. Robert s'est arrangé

pour que Marthe de Penhoël ne pût faire autre chose que de mettre dans

sa main la main de mademoiselle Blanche.»

—C'est donc bien lui!... murmura Madame sans savoir qu'elle parlait.

Ses yeux étaient fixes, et ses mains froides tremblaient dans les mains

des deux jeunes filles.

Elle se leva brusquement et s'approcha du lit de Blanche.

Un instant elle contempla le visage tranquille et pur de l'enfant, qui

semblait sourire.

—Venez!... dit-elle d'une voix brève et sourde.

Cyprienne et Diane s'avancèrent obéissantes.

—A genoux!... reprit Marthe.

Les deux sœurs s'agenouillèrent.

Marthe dit encore:

—Priez!...

Puis elle ajouta avec exaltation:

—Priez du fond du cœur et comme vous n'avez jamais prié en votre

vie!... Vous dites que vous m'aimez... vous dites que vous voudriez

donner pour moi votre sang et votre bonheur!... Eh bien! priez Dieu

qu'il prenne votre bonheur et votre sang pourvu que ma fille soit

heureuse!

Diane et Cyprienne joignirent leurs mains et répétèrent du fond du

cœur la prière que leur dictait Madame.

Celle-ci appuyait son front baigné de sueur contre la couverture de son

lit, et murmurait dans ses sanglots déchirants:

—Tout pour elle, mon Dieu!... Tout pour elle!... Ayez pitié de mon

enfant!...

Quand elle se releva, ses yeux étaient secs, et un rouge vif colorait

son visage. Diane et Cyprienne l'examinaient à la dérobée avec

inquiétude. Il leur semblait voir dans ses yeux une sorte d'égarement.

Elle contemplait toujours Blanche, mais froidement, comme si elle n'eût

point su ce qu'elle faisait.

—Votre vie, dit-elle enfin d'une voix changée, votre sang et votre

bonheur!... Tout pour elle!... Pourquoi cela?...

—Parce qu'elle est votre fille..., murmura Cyprienne.

—Ma fille!... répéta Marthe qui semblait ne plus comprendre.

—Parce qu'elle est adorée, ajouta Diane tristement, et qu'on ne nous

aime pas!...

Marthe jeta sur elles tour à tour un regard si étrange et si brûlant,

que les deux jeunes filles tressaillirent jusqu'au fond de l'âme.

—On ne vous aime pas?... prononça Marthe d'un accent plaintif et doux:

c'est vrai!... pauvres enfants, on ne vous aime pas!...

Un sourire indéfinissable vint se jouer autour de sa lèvre. Elle les

attira vers elle d'abord tout doucement; puis, d'un geste plein de

véhémente passion, elle les pressa toutes deux contre sa poitrine

haletante.

—Oh!... oh!... fit-elle en couvrant de baisers leurs fronts unis.

Puis, sa voix éclatant malgré elle:

—On ne vous aime pas!... s'écria-t-elle avec folie, on ne vous aime

pas, vous!... Oh! mon Dieu! m'avez-vous faite assez malheureuse!...

Diane et Cyprienne demeuraient muettes d'étonnement. Elles ouvraient

de grands yeux pour regarder Madame, dont la joue se couvrait d'une

rougeur ardente et dont l'œil était de feu.

Dans leur surprise, il y avait de la frayeur et aussi de vagues espoirs.

Elles sentaient battre avec violence le sein de Madame, dont les bras

tremblaient.

—Écoutez-moi!... reprit Marthe, le moment est venu... Il faut tout

vous dire!... Sait-on qui est la plus aimée des trois filles de

Penhoël? Écoutez!... écoutez!... Les yeux de la pauvre femme ont

pleuré; son cœur a saigné! Quand vous dormez, voyez-vous parfois votre

mère en songe?...

Diane cherchait à comprendre. Cyprienne écoutait comme on suit un rêve.

Avant qu'elles pussent répondre, Madame reprit encore d'une voix plus

sourde et en perdant son regard plus troublé dans le vide:

—Pauvre femme!... pauvre mère!... Écoutez!...

Elle s'interrompit; sa bouche resta entr'ouverte. Les deux jeunes

filles, qui attendaient, la sentirent chanceler. Son visage se couvrit

tout à coup d'une pâleur livide.

Les jeunes filles n'eurent que le temps de la soutenir. Elle

s'affaissa, faible et privée de mouvement, entre leurs bras.

Diane et Cyprienne la déposèrent sur un siége. Elle n'avait point perdu

le souffle, mais on eût dit une morte, tant son corps immobile était

glacé.

Durant quelques minutes, les deux filles de l'oncle Jean s'empressèrent

autour d'elle. Au bout de ce temps, la poitrine de Madame se souleva

en un long soupir; ses yeux tombèrent sur Diane et Cyprienne qui

interrogeaient avec effroi son visage.

—Vous voilà!... dit-elle, pourquoi n'êtes-vous pas à danser?...

Sa voix était calme et froide.

Les deux jeunes filles ne savaient que répondre.

—Le bal est-il donc fini déjà?... reprit Marthe.

Il y avait entre sa froideur présente et la fièvre qui l'emportait

naguère un contraste étrange. Évidemment, elle ne se souvenait plus...

Diane fit effort pour oser. Elle prit la main de Madame et la baisa

respectueusement.

—Il y a longtemps que nous sommes ici..., murmura-t-elle; nous

parlions de vous, madame, et du danger qui menace votre fille...

Marthe sourit d'un air incrédule.

—Nous parlions de cela!... répéta-t-elle; un danger pour Blanche!...

Qui donc serait assez cruel pour s'attaquer à une pauvre enfant?

Elle se tourna vers le lit de l'Ange, dont le sommeil paisible n'avait

point été troublé.

—Des dangers!... répéta-t-elle en touchant du doigt la joue de Diane

avec un sourire protecteur et distrait, les jeunes filles se font comme

cela des idées!... Allez rire et danser, mes enfants... Il n'y a de

malheurs et de mystères que dans vos petites têtes folles!... Voici

notre Blanche guérie... Allez dire là-bas aux musiciens de jouer leur

air le plus joyeux... Puisque Penhoël donne bal, il faut que ses hôtes

s'amusent!

VII

SOUS LA TOUR-DU-CADET.

Cyprienne et Diane venaient de quitter la chambre de l'Ange. Elles

marchaient côte à côte, sans se parler, le long des corridors

du manoir. Il ne faisait pas un souffle d'air au dehors, et les

illuminations du jardin restaient intactes. Des fenêtres de la galerie,

on pouvait voir les longues lignes de lumière qui marquaient les allées

et le cercle plus brillant du salon de verdure.

On entendait, dans cette dernière direction, comme un bruit sourd de

casseroles fêlées, dominé par des cris déchirants et insensés. C'était

mademoiselle Héloïse Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang, la Cavatine, qui

chantait son grand morceau d'opéra avec accompagnement de guitare.

En écoutant ces prodigieuses clameurs, un étranger n'aurait pas manqué

de concevoir des idées sinistres et de penser à quelque attentat commis

dans le voisinage; mais les deux filles de l'oncle Jean ne pouvaient

point s'y méprendre; elles connaissaient trop la voix de la plus jeune

et de la plus timide des Grâces Baboin.

Au lieu d'obéir à l'injonction de Madame, en rentrant dans le jardin

pour gagner le bal, elles descendirent l'escalier menant à la cour.

Les domestiques étaient tous dans l'aire; la cuisine et l'office se

trouvaient déserts. Diane et Cyprienne sortirent du château, sans être

aperçues, par la porte de la cour.

Cette issue donnait sur le seul chemin praticable aux voitures, et

pouvant conduire du Port-Corbeau à Penhoël. Il descendait la montée en

zigzag, pour éluder la pente, et coupait en dix endroits différents le

taillis de châtaigniers.

Diane et Cyprienne suivirent le chemin qui longeait d'abord, pendant

une centaine de pas, cette robuste et gothique muraille, aboutissant

d'un côté à la Tour-du-Cadet, et, de l'autre, servant de terrasse aux

jardins de Penhoël.

Elles marchaient lentement, perdues qu'elles étaient dans leurs

réflexions. Aucune d'elles n'avait rompu encore le silence.

Elles songeaient à ce qui venait de se passer dans la chambre de

l'Ange. Bien des fois déjà, elles avaient surpris la douleur de

Marthe de Penhoël; mais qu'il y avait loin de ce qu'elles avaient vu

jusqu'alors à ce qu'elles venaient d'entendre et de voir! Qu'il y avait

loin des larmes de Madame, silencieuses et résignées, à ce transport

subit, à ces paroles fiévreuses, à ce délire!

Et ces paroles entendues, que signifiaient-elles?...

Qu'y avait-il au fond de ce mystérieux désespoir, dont l'objet apparent

n'était plus ni le danger de Blanche, ni la ruine prochaine de

Penhoël?...

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 2 · 第 3 / 11 段