—Ce que tu as vu est étrange, dit-il enfin, ce que j'ai vu e

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LES

BELLES-DE-NUIT.

IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.

LES

BELLES-DE-NUIT

OU

LES ANGES DE LA FAMILLE

PAR

Paul Féval.

TOME II

BRUXELLES.

MELINE, CANS ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS.

LIVOURNE. LEIPZIG.

MÊME MAISON. J. P. MELINE.

1850

DEUXIÈME PARTIE.

LE MANOIR.

(SUITE.)

III

MYSTÈRES.

La partie grave et discrète de l'assemblée, qui se respectait trop pour

prendre part à la danse, commençait à trouver le bal monotone et long.

Les commérages languissaient, parce qu'on avait déjà médit de tout le

monde. L'évanouissement de Blanche fit à l'ennui naissant une diversion

tout agréable et vint raviver l'entretien.

Ce cercle respectable se composait de trois vicomtes, qui avaient été

des hommes à succès dans leur jeunesse au temps des états de Bretagne,

d'une demi-douzaine de bourgeois qu'on avait laissés se décrasser et

mettre un _de_ au-devant de leurs noms, parce qu'ils avaient mille écus

de rente, et d'un nombre à peu près égal de dames antiques, portant,

avec une solennité impossible à décrire, le ridicule orgueilleux de

leur toilette et la laideur choisie de leurs visages.

On remarquait surtout trois petites personnes, toutes trois également

jaunes, sèches, roides et vêtues de robes de soie violette d'une

ancienneté incontestable. Bien qu'elles fussent encore célibataires,

aux environs de la cinquantaine, ce qui déprécie, elles donnaient le

ton à la _société_, parce que leur talent de médire était hors ligne,

et que chacun de leurs coups de langue emportait net le morceau. Leurs

rivales elles-mêmes, madame la chevalière de Kerbichel, épouse de

l'adjoint au maire de Glénac, et madame Claire Lebinihic, jeune veuve

à peine âgée de quarante-cinq ans, autour de laquelle soupiraient les

trois vicomtes, étaient forcées de reconnaître la supériorité des

demoiselles Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang.

Il faut dire qu'elles avaient tout pour elles. L'aînée, mademoiselle

Amarante, chantait, en s'accompagnant de la guitare, l'ariette légère;

la seconde, mademoiselle Églantine, la tremblante romance; la

troisième, mademoiselle Héloïse, attaquait, toujours avec la guitare,

le grand morceau de caractère.

A cause de cela, le jeune M. de Pontalès, à qui tout était permis parce

qu'il était l'héritier de son père, les avait surnommées en masse les

trois Grâces, et en détail _l'Ariette_, _la Romance_, et _la Cavatine_.

Elles avaient un petit frère, M. Numa Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang,

qui se tenait un peu à l'ombre de leur gloire, mais qui, néanmoins,

passait pour un fort agréable joueur de reversi.

Quand Madame, aidée de l'oncle Jean, eut emmené Blanche, l'imposante

réunion se rassit. Ses membres se regardèrent durant quelques secondes

en silence.

—Voilà déjà deux fois que la pauvre petite demoiselle se trouve mal

aujourd'hui!... dit le père Chauvette, qui seul, parmi tout ce monde

aigre et roide, représentait l'élément charitable.

—Je ne voudrais rien dire d'inconvenant, murmura madame Claire

Lebinihic, mais c'est tout à fait comme cela que j'étais la première

année de mon mariage.

Les trois Grâces baissèrent les yeux. Les trois vicomtes eurent un

sourire très-égrillard.

—Avez-vous remarqué, reprit l'adjoint, chevalier de Kerbichel,

hobereau taillé en Hercule et qui portait de jolies petites boucles

d'oreilles, avez-vous remarqué comme le fils Pontalès a fait des yeux

au Robert de Blois quand mademoiselle est tombée?

—C'est un joli garçon!... répliqua la Romance.

—Un franc mauvais sujet! appuyèrent l'Ariette et la Cavatine en

donnant à ce mot une acception toute flatteuse.

—Ce que je voudrais bien savoir, reprit la Romance, c'est le sentiment

de M. de Penhoël sur les assiduités du fils Pontalès auprès de madame

Lola...

Le cercle entier sourit.

—Madame Lola!... madame Lola!... répéta la chevalière de Kerbichel,

ces créatures ont des noms à elles.

—Quant à cela, madame, repartit la Romance qui se crut attaquée dans

son doux nom d'Églantine, tout le monde n'est pas forcé de s'appeler

Suzon ou Fanchette, comme les filles du commun!...

Madame de Kerbichel s'appelait Fanchon. Le cercle rit encore, excepté

le chevalier-adjoint, qui secoua le tabac de son jabot d'un air

mortifié.

—Tout cela n'empêche pas, reprit l'Ariette, qu'il se passe de drôles

de choses dans cette maison!... Les maîtres font les honneurs, Dieu

sait comme!... Voici madame partie; où est monsieur?

—En conférence avec le marquis de Pontalès, répondit le frère Numa.

—En bonne conscience, voulut dire le père Chauvette, on peut bien

avoir des affaires...

Mais personne n'avait la simplicité d'accorder la moindre attention au

pauvre maître d'école.

—Toujours avec le marquis! poursuivit l'Ariette.

—Et avec l'homme de loi! ajouta la Cavatine.

—Ah! dit la Romance d'un ton capable, des gens bien informés

prétendent que Penhoël file un mauvais coton, pour parler comme les

gens du peuple... Il emprunte sans cesse de l'argent au marquis, et

l'homme de loi le Hivain sait des choses qui étonneraient bien du monde!

—C'est que la Lola aime trop les dentelles! dit l'un des vicomtes.

—Et les cachemires, ajouta un second vicomte.

—Et les diamants, ajouta le troisième vicomte.

—Et tout cela coûte de l'argent! fit observer madame Claire Lebinihic:

rien que mon châle de noces, qui n'était pas de l'Inde pourtant, valait

cent cinquante écus...

—Et puis tant de charges! reprit la chevalière de Kerbichel; c'est la

maison du bon Dieu que ce manoir!... On y mange et on y boit toute la

journée... Je vous demande un peu si ce n'est pas de la folie que de

nourrir à rien faire ce grand garçon de Roger de Launoy?

—Et ce barbouilleur qui est venu de Paris pour mettre du rouge et du

bleu sur les murailles? dit la Romance.

—Permettez, chère sœur, interrompit le frère Numa qui était méchant,

lui aussi, quand il pouvait; ces deux messieurs ne sont pas si

complétement inutiles que vous voulez bien le dire.

—A quoi servent-ils, s'il vous plaît?

—A quoi?... Je n'en sais rien... mais si vous me demandiez à qui...

—Ah! ah! s'écrièrent à la fois Églantine, Héloïse et Amarante,

enchantées de l'esprit de leur frère; voilà qui est adorable!

Et comme une partie du cercle ne comprenait point, la Romance ajouta en

baissant pudiquement ses paupières jaunes et dépouillées:

—Mon frère veut dire qu'ils servent aux deux petites filles de l'oncle

Jean...

Tonnerre d'applaudissements des vicomtes; gros rires de l'assemblée en

chœur. Le mot valait bien cela.

—Ah! mademoiselle!... mademoiselle!... commença le bon maître d'école

avec reproche.

Mais sa voix fut couverte par celle du chevalier-adjoint de Kerbichel,

qui avait l'intelligence lente et qui riait toujours après coup.

Numa Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang, alléché par le succès qu'il venait

d'obtenir, désira un nouveau triomphe.

—Pourriez-vous me dire, mesdames, demanda-t-il d'un air innocent, si

c'est à madame de Penhoël ou à sa fille que M. Robert de Blois _fait

attention_?

—A la fille, répondit la chevalière de Kerbichel.

—A la mère, ripostèrent les vicomtes.

—En vérité, ceci est une question, dit gravement la Romance. Je ne

sais pas si vous avez vu comme moi que M. Robert de Blois échangeait

certains signes avec Madame pendant la contredanse?...

—J'ai vu cela, dit Kerbichel.

—Moi aussi!

—Moi aussi!

—Et avez-vous remarqué la manière dont Madame a repoussé M. de Blois

quand celui-ci a voulu relever Blanche évanouie?

Tout le monde répondit affirmativement.

La Romance poursuivit en baissant la voix et en prenant cet air timide

qui annonçait toujours quelque méchanceté noire:

—Quand on repousse ainsi un homme, c'est qu'on le connaît beaucoup...

beaucoup!... beaucoup!!...

—C'est juste... dit avec goguenardise la partie masculine de

l'assemblée.

—Comme mademoiselle Églantine sait ces choses-là! murmura la

chevalière de Kerbichel, qui avait une vengeance à exercer.

—En outre, reprit la Romance, comment expliquer ce mouvement si

brusque, sinon par un petit grain de jalousie?...

—C'est vrai!... opina derechef l'assemblée convaincue; c'est pourtant

vrai!...

Le pauvre maître d'école n'essaya pas même de protester, tant il se

sentait faible contre le sentiment général.

—Ainsi va le monde! reprit encore la Romance; M. de Penhoël achète

des cachemires à la Lola... il fait peindre son manoir du haut en bas

pour la Lola... il plante des salons de verdure, il tend de soie les

vieilles chambres que ses pères habitaient bien toutes nues!... Pendant

ce temps-là madame s'ennuie... Elle est bien conservée au moins!...

—Elle est encore très-jolie femme!

—Que faire quand on est délaissée?... Elle remarque un beau

cavalier... Mon Dieu, je n'affirme rien!... Ce n'est pas moi, Dieu

merci, qui voudrais faire des cancans sur une famille riche et

respectable... mais je dis que si cela était... Enfin, soyons de bon

compte, tout est possible! Il ne faudrait pas être trop sévère à

l'égard de la pauvre dame...

—Ma foi non, répliquèrent les vicomtes, Penhoël ne l'aurait pas

volé!...

Le bal se poursuivait, mais languissant et triste désormais. Diane et

Cyprienne, qui tout à l'heure égayaient si franchement la fête, ne

pouvaient plus cacher leur tristesse. Elles essayaient encore pourtant,

et semblaient s'exciter mutuellement à sourire.

A chaque instant leurs yeux inquiets se tournaient vers l'entrée du

salon de verdure.

On eût dit qu'elles restaient là maintenant à contre-cœur, et qu'une

mystérieuse tâche les appelait loin du bal.

L'annonce de l'accident arrivé à Blanche de Penhoël avait franchi

l'enceinte du jardin et produit plus d'effet encore, peut-être, sur

l'aire que dans le salon de verdure. La danse rustique avait fini;

tandis que le feu de joie éteignait ses dernières lueurs, jeunes gars

et jeunes filles s'étaient rassemblés en cercle autour des vieillards,

assis à la porte de la ferme.

Il n'y avait plus, sur le milieu de l'aire, que M. Blaise, qui se

promenait les mains dans ses poches et affectait de ne point vouloir

mêler son importante personne à toute cette populace.

On parlait bas dans le groupe des paysans, justement à cause de M.

Blaise, qui passait pour avoir l'oreille fine.

Le père Géraud tenait le centre du groupe et interrogeait un petit

garçon qui venait de sortir du jardin, où il avait servi des

rafraîchissements aux hôtes de Penhoël.

—Conte-nous ce que tu as vu, petit Francin, disait le bon aubergiste

du _Mouton couronné_.

—Tout le monde regardait la Lola, répondit l'enfant. Quelle belle

fille tout de même! Je ne sais pas ce qu'elle a autour de son cou qui

brille comme des charbons allumés... mais les dames et les messieurs

disaient qu'il y avait là de quoi racheter la Forêt-Neuve!... Tout d'un

coup la petite demoiselle a crié... j'ai regardé comme les autres, et

je l'ai vue couchée par terre... Il n'y avait auprès d'elle que M.

de Blois... Quand il a voulu la relever, oh! si vous aviez vu Madame

arriver sur lui!... j'ai cru qu'elle allait l'étrangler...

—Elle n'a rien dit? demanda le père Géraud.

—Non fait!... mais on voyait bien qu'elle avait son idée... C'est M.

de Blois, bien sûr, qui a fait du chagrin à l'Ange!...

Un menaçant murmure courut parmi les paysans.

Le père Géraud passa le revers de sa main sur son front.

—Oui... oui... pensa-t-il tout haut, cet homme-là est le malheur de

Penhoël!... Et c'est moi qui lui ai enseigné le chemin du manoir!...

Qu'auriez-vous fait, vous autres? ajouta-t-il avec brusquerie en

s'adressant aux vieux métayers qui l'entouraient. Il arriva chez moi...

il me parla de l'aîné... voyez-vous, on ne devine pas ces choses-là,

bien sûr qu'il a connu notre M. Louis quelque part!... Quand il me dit

qu'il était l'ami de Penhoël, moi je lui aurais donné le dernier écu de

ma bourse!...

Il mit sa tête grise entre ses deux mains, et poussa un gros soupir.

—Allons, allons, père Géraud, dit le fermier du Port-Corbeau, les

temps sont mauvais pour nos maîtres, mais ça pourra revenir... Et quant

à ce qui est de vous, tout le monde sait bien que vous êtes un bon

cœur!... Penhoël est riche, après tout!...

—Riche?... interrompit l'aubergiste de Redon; si vous saviez!...

Les métayers se rapprochèrent curieusement.

Mais le vieux Géraud n'en voulait point dire davantage.

—C'est moi qui lui ai montré le chemin du manoir! répéta-t-il, comme

si cette idée l'eût poursuivi sans cesse; c'est moi!... Écoutez!...

avant de monter jusqu'à la ferme, je suis entré tantôt chez Benoît

Haligan, qui est bien près de mourir... car tous ceux qui aiment

Penhoël s'en vont les uns après les autres!... le pauvre Benoît a le

_grolet_[1] sur sa paillasse. Ce n'est pas d'hier qu'il a dit pour la

première fois que l'Ange et les deux filles de Jean de Penhoël feraient

trois pauvres _belles-de-nuit_, avant le déris de l'hiver qui vient...

Il m'a dit encore, poursuivit le père Géraud en baissant la voix

davantage, que notre M. Louis reviendrait quelque jour... mais qu'il

reviendrait trop tard!

[1] Le râle de la mort.

Le père Géraud se tut, et il se fit un silence autour de lui.

Chacun avait le cœur serré. Cette fête, commencée dans la joie,

s'achevait morne et lugubre.

La plupart des paysans rassemblés dans l'aire n'avaient pas donné

grande attention jusqu'alors aux vagues menaces qui pesaient sur la

maison de Penhoël; mais, ce jour-là, personne ne doutait: on sentait en

quelque sorte le malheur planer au-dessus du manoir.

Les jeunes gars oubliaient de parler d'amour à leurs promises, et le

tonneau de cidre, encore plein aux trois quarts, ne couronnait plus de

mousse petillante la grande écuelle qui, dans ces sortes d'occasions,

faisait si joyeusement d'ordinaire le tour de l'assemblée.

Un seul fidèle restait auprès du tonneau, un pauvre diable maigre comme

un clou, qui buvait avec acharnement, couché tout de son long dans la

poussière.

Personne ne daignait lui parler, pas même l'Endormeur, bien que le

pauvre diable fût sa vieille connaissance, l'ex-uhlan Bibandier.

Bibandier fumait sa pipe en philosophe et semblait se soucier assez peu

du mépris général. Il fumait et buvait comme s'il se fût engagé à vider

tout seul le grand tonneau de cidre.

Dans le groupe rassemblé à la porte de la ferme, ce fut le petit

Francin qui rompit le silence.

—M. Blaise!... dit-il tout à coup.

Le domestique de Robert de Blois s'avançait en effet à pas comptés vers

le groupe des paysans.

—Eh bien, mes enfants!... cria-t-il de loin, ne boit-on plus à la

santé du roi et de M. le maire?

Personne ne répondit. Le père Géraud s'était redressé.

—Petit Francin, murmura-t-il rapidement, retourne au jardin... Tu

viendras nous dire s'il y a du nouveau...

Puis il ajouta en se tournant vers les vieux métayers assis à ses côtés:

—Vous autres, j'aurai à vous parler après la veillée... Il ne sera pas

dit que personne n'a fait un pas ou donné un écu pour sauver Penhoël!...

Blaise entrait dans le cercle tenant à la main la grande écuelle pleine.

Le petit Francin remontait en courant vers le jardin du manoir.

La partie grave de l'assemblée était en ce moment maîtresse du terrain.

Les trois demoiselles Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang et les autres

membres de la société avaient quitté leurs postes pour envahir le

gazon, occupé naguère par les danseurs. L'orchestre chômait. Quelques

gens avisés voyaient venir avec effroi le moment où Églantine, Héloïse

et Amarante allaient demander leur redoutable guitare, sous prétexte

de ranimer la fête. L'espoir secret que nourrissaient ces aimables

personnes de faire entendre, savoir: Amarante son ariette, Églantine sa

romance, et la jeune Héloïse son grand morceau d'opéra, leur donnait

des airs un peu moins revêches et les empêchait surtout d'invectiver

trop aigrement les Penhoël, qui abandonnaient ainsi leurs hôtes au beau

milieu de la soirée.

Il n'y avait plus, en effet, dans le salon de verdure, aucun

représentant de la famille. Le maître du manoir était toujours dans son

appartement; Madame n'avait point reparu, non plus que l'oncle Jean.

Enfin Cyprienne et Diane, qui avaient présidé si longtemps à la danse,

s'étaient éclipsées tout à coup et avec une sorte de mystère, puisque

leurs cavaliers eux-mêmes les avaient cherchées en vain parmi la foule.

Étienne et Roger avaient déserté à leur tour le salon de verdure, pour

explorer sans doute les allées du jardin.

C'étaient maintenant Robert de Blois et Lola qui, en qualité

d'habitants ordinaires du manoir, faisaient les honneurs.

Le jardin était illuminé, comme nous l'avons dit, d'un bout à l'autre,

et l'on n'y eût pas trouvé un endroit pouvant servir de cachette.

Étienne et Roger avaient quitté le bal sans se prévenir mutuellement.

Ils se rencontrèrent face à face au détour d'une allée.

Étienne était tout pensif. Les cheveux de Roger étaient baignés de

sueur.

Il s'arrêta, essoufflé, devant le peintre.

—Tu ne les as pas rencontrées? lui demanda-t-il vivement.

—Non, répliqua Étienne.

—Je vais chercher encore, dit Roger qui voulut reprendre sa course.

Le jeune peintre l'arrêta.

—Tu ne les trouveras pas... dit-il; tandis que tu cherchais à gauche,

moi je cherchais à droite... A nous deux nous avons parcouru tout le

jardin... Elles n'y sont pas.

—Alors où sont elles?

—Je ne sais.

L'agitation de Roger de Launoy semblait croître à chaque instant.

Étienne, au contraire, restait calme, bien que sa voix si gaie

d'ordinaire eût un vague accent de tristesse.

—Où sont elles?... répéta Roger; mon Dieu, tout cela est bien étrange!

—Étrange!... interrompit Étienne en souriant; pourquoi?... Nous

doivent-elles compte de leurs actions?

—Tu n'aimes pas, toi!... murmura Roger.

Le peintre garda le silence; mais sa main serra plus fortement le bras

de son ami.

—Moi, j'aime, reprit Roger, comme un pauvre fou!... Quand je suis

auprès d'elle, je ne sais plus qu'admirer et croire... Son sourire est

si pur, et on voit si bien son cœur sur son visage... J'ai honte de

mes soupçons.

—Tu as donc des soupçons?... demanda tout bas Étienne.

Roger baissa les yeux et ne répondit pas tout de suite.

—Que sais-je?... s'écria-t-il enfin en appuyant sa main contre son

front mouillé de sueur. Je ne suis pas fou, et je ne rêvais pas... j'ai

vu...

Il hésita.

—Qu'as tu vu?... demanda Étienne.

Et comme Roger se taisait encore, il ajouta d'un accent triste et lent:

—Tu peux parler... j'ai vu, moi aussi, bien des choses!

Roger le regarda avec une sorte d'effroi. On eût dit qu'il avait gardé

un vague espoir de s'être trompé, et qu'il redoutait par-dessus tout la

certitude.

—Je ne parle pas de Cyprienne, répondit le peintre; mais Diane a un

secret... Il y a longtemps que je le sais.

—Et ce secret?...

—J'ai confiance, parce que j'aime... Jamais je n'ai cherché à le

surprendre.

—Oh!... s'écria Roger, parce que j'aime, moi, je me défie!... C'est

tout mon bonheur et tout mon espoir!... Si je pensais que Cyprienne en

aimât un autre!

Il s'arrêta, et reprit avec amertume:

—Mon Dieu! cette idée-là me vient souvent... Et comment ne me

viendrait-elle pas?... Tu dis que tu as vu bien des choses!... Mais il

y a voir et voir... Ce que j'ai vu, moi, est tellement étrange, que

j'hésite à le confier même à mon meilleur ami. Et pourtant, poursuivit

Roger après avoir attendu une question qui n'était point venue, cela me

pèse trop sur le cœur!... Te souviens-tu, Étienne, de cette soirée que

nous passâmes à parler d'elles au bord du marais, de l'autre côté de

Glénac?... L'heure nous surprit... Quand nous rentrâmes au manoir, le

souper était fini depuis longtemps, et tout le monde dormait... Nous le

croyions du moins... Nous prîmes chacun sans bruit le chemin de notre

chambre.

«La lampe du grand corridor était éteinte... Il me semblait entendre

devant moi un bruit de pas légers et timides... Je m'avançai les bras

tendus, touchant des deux côtés les murs du corridor...

«Le bruit avait cessé à mon approche... Je croyais m'être trompé,

lorsque je sentis sous mes doigts deux coiffes de toile qui glissèrent

au premier contact, et que je ne pus retrouver dans l'ombre. Les pas

se faisaient entendre de nouveau, légers et rapides, dans la partie du

corridor que je venais de parcourir. On fuyait... mais au moment où

ma main s'était refermée, une des coiffes de toile avait laissé son

attache entre mes doigts... Et je riais, tout en ouvrant la porte de ma

chambre, parce que je me disais: «J'ai là de quoi savoir laquelle des

servantes de Penhoël va courir la nuit le guilledou!»

«J'allumai ma chandelle, et je reconnus le petit ruban de soie bleu que

j'avais vu dans la journée à la coiffe de Cyprienne...»

Roger de Launoy se tut, attendant évidemment une parole d'étonnement;

mais le peintre ne parla point.

Il demeurait pensif et la tête inclinée.

—Eh bien?... dit Roger.

—Est-ce tout ce que tu as vu? demanda froidement Étienne.

Roger était presque désappointé du peu d'effet produit par son histoire.

—N'est-ce pas assez?... s'écria-t-il.

—Ce n'est rien.

—Tu as vu quelque chose de plus extraordinaire?

—Tu en jugeras, répondit le peintre.

—Alors il faut parler.

—Tout à l'heure... continue.

—Écoute donc encore, reprit Roger. Quelques jours après, je revenais

de Redon à pied... C'était à la hauteur du bourg de Bains, au milieu

de la lande... il faisait clair de lune... J'entendais au loin sur

la bruyère le galop de deux chevaux... Je ne prenais point garde, et

je poursuivais ma route... Au moment où les deux chevaux passaient

près de moi lancés à pleine course, je levai la tête... Les deux

chevaux étaient montés par des femmes... Je criai: «Diane! Cyprienne!»

Nulle voix ne me répondit. Je voulus courir; mais les deux femmes se

perdaient déjà dans l'ombre, et le pas de leurs chevaux s'étouffait au

loin sur la lande.

—Il était tard? demanda Étienne.

—Onze heures du soir.

—Et ce jour-là, les Pontalès n'étaient-ils pas à Redon?...

Roger se frappa le front.

—Tu m'y fais songer! s'écria-t-il, les Pontalès étaient à Redon!

—Mais était-ce bien elles?... dit le peintre.

—Tu vas voir!... Il n'y avait pas possibilité de les rejoindre...

Après avoir fait quelques pas en courant comme un fou, je repris le

chemin de Penhoël. En arrivant au bac, je demandai au vieux Benoît si

quelqu'un avait passé l'eau dans la soirée.

«Il me répondit:

«—Personne.

«Cela me fit grand bien... Je crus avoir rêvé... Pourtant, une fois

arrivé au manoir, il me restait des doutes... Au lieu de gagner mon lit

tout de suite, je me dirigeai, sans trop avoir la conscience de ce que

je faisais, vers la chambre de Diane et de Cyprienne...

«Je collai mon oreille à la serrure. On n'entendait aucun bruit.

«Elles dorment peut-être, me disais-je... Ma pauvre Cyprienne!... Je

suis un misérable fou!...

«Et cependant, ma main s'appuyait malgré moi sur le bouton de la porte.

La porte s'ouvrit. Je reculai d'abord, effrayé de mon action...

«Puis mon regard se glissa dans la chambre. Les rayons de la lune

tombaient d'aplomb sur les deux petits lits blancs, qui étaient vides.»

—Est-ce tout?... demanda Étienne, tandis que Roger passait le revers

de sa main sur son front où perlaient des gouttes de sueur.

—Si c'est tout!... murmura Roger; mais que veux-tu de plus?

—Je crois en elles... dit le peintre.

—Moi aussi! moi aussi! s'écria Roger; je crois en elle... Je l'aime

tant!... Quand je la vois sourire à mes côtés, je ne doute plus... Il

me semble que j'ai fait un rêve douloureux et impossible... Mais quand

je me retrouve seul, face à face avec moi-même, je me souviens, et je

souffre!... Bien des fois j'ai été sur le point de parler et d'implorer

une explication... mais elle paraissait me deviner... Son regard

souriait, se reposait sur moi si calme et si pur!... Je sais bien que

je n'oserai jamais l'interroger!

Tout en causant, ils marchaient le long des allées du jardin. Ils

s'éloignaient d'instinct du salon de verdure, où les hôtes de Penhoël

étaient toujours rassemblés. Roger allait la tête basse et l'air

consterné; Étienne portait sur son visage qui voulait sourire les

traces d'une émotion contenue. Peut-être se faisait-il plus fort qu'il

ne l'était réellement.

—Ce que tu as vu est étrange, dit-il enfin, ce que j'ai vu est plus

étrange encore... Ce mystère qui les entoure, j'aurais pu le percer

peut-être... mais je ne l'ai pas voulu... Moi aussi, j'ai rencontré

une fois Diane et Cyprienne dans les corridors du manoir au milieu

de la nuit... J'étais caché par la saillie d'une embrasure: elles ne

m'apercevaient point... Je les vis traverser sans bruit la galerie...

Elles dépassèrent ta chambre, la chambre de Penhoël, et je crus

qu'elles allaient entrer chez Madame... Mais elles dépassèrent aussi la

porte de Madame... Il n'y a rien au delà, sinon l'appartement occupé

par M. Robert de Blois.

—C'était chez lui qu'elles se rendaient?... demanda Roger vivement.

—Je ne sais... répliqua le peintre. La galerie fait un coude... Elles

disparurent.

—Et tu ne les suivis pas?...

—Je ne les suivis pas.

—Ce Robert, qu'elles font semblant de mépriser et de détester! murmura

Roger de Launoy.

—Elles méprisent aussi, elles détestent les deux Pontalès, dit Étienne

dont la voix baissa involontairement, et pourtant je les ai vues

s'introduire au château après minuit sonné!

—Au château de Pontalès?... s'écria Roger stupéfait.

—Au château de Pontalès... La nuit était sombre, cette fois, et je ne

les aurais pas reconnues si je n'avais entendu la douce voix de Diane

sur la lisière de la forêt.

«—Aide-moi, disait-elle.

«Elles s'approchèrent toutes deux de la muraille du parc. Cyprienne

s'appuya des deux mains contre le mur, et, avec son secours, Diane

franchit la clôture.»

—Après?... fit Roger, dont le souffle haletait.

—Je revenais de la Gacilly, à cheval, répliqua le peintre, mon cœur

battait et mon front brûlait... Mais je ne suis pas comme toi, Roger,

et je n'aurais jamais ouvert la porte de la chambre des filles de Jean

de Penhoël... J'enfonçai les éperons dans le ventre de mon cheval, qui

m'emporta au travers des taillis...

—Oh!... fit Roger; tu n'aimes pas! tu n'aimes pas!

—Si Diane de Penhoël n'est pas ma femme, répliqua le peintre, je ne

me marierai jamais... Il ne m'arrivait pas souvent autrefois de songer

à l'avenir... maintenant j'y pense toujours, parce que l'avenir, c'est

elle... Tu es rassuré quand tu les vois sourire, Roger; moi, si un

doute pouvait me venir, il me viendrait en ces moments... Mais que

de fois, parmi la joie feinte, que de fois j'ai surpris des larmes

dans les yeux de Diane!... C'est un cœur vaillant et fort contre la

souffrance!... Sous cette frêle beauté de jeune fille, j'ai deviné le

courage d'un homme... Ces larmes furtives qui me serrent le cœur, je

les bénis et je les admire... Oh! que Diane garde son secret!... Au

fond d'une âme comme la sienne, il ne peut y avoir que de nobles élans

et de saintes pensées!...

La tête de Roger ne se relevait point. Il gardait le silence.

—Chacun dans le pays sait cela, reprit le peintre, les plus pauvres

comme les plus riches. Il y a un grand malheur sur la maison de

Penhoël... Dieu se sert parfois du faible courage d'un enfant pour

combattre la force des méchants...

Étienne s'interrompit brusquement, et sa voix, qui était lente et

rêveuse, se fit brève tout à coup et décidée.

—Et puis, que m'importe tout cela? s'écria-t-il. Je faisais un songe

charmant... Le réveil est venu... Que Diane soit ceci ou cela, un ange

ou une pécheresse, je la verrai demain pour la dernière fois.

—Que dis-tu là?... demanda Roger en tressaillant.

Ils étaient arrivés sur la terrasse qui bordait la rampe descendante

au passage de Port-Corbeau. Ils s'arrêtèrent d'un commun accord, et le

peintre s'accouda contre la balustrade de pierre.

—Ce matin, reprit-il, M. Robert de Blois, qui paraît être maintenant

le maître au manoir, m'a payé mes travaux et m'a fait entendre qu'on

n'avait plus besoin de moi.

—Mais Penhoël!... s'écria Roger, qui saisit la main de son ami; tu

aurais dû voir Penhoël.

—J'ai vu Penhoël, répliqua Étienne, dont l'accent mélancolique prit

une nuance d'amertume, et je pars demain pour Paris...

Au moment où le jeune peintre prononçait ces derniers mots, un faible

cri se fit entendre au pied de la terrasse.

Les deux amis se penchèrent en même temps sur la balustrade et virent

deux formes blanches se glisser entre les châtaigniers des taillis.

—Ce sont elles! s'écria Roger.

Il voulut s'élancer, mais Étienne le retint de force.

—Tu restes..., dit-il; tu es heureux!... Crois-moi, veille sur elles

pour les protéger, et non pas pour les épier!

IV

MÈRE ET FILLE.

C'était la chambre de l'ange de Penhoël: un petit lit entouré de

rideaux blancs, dont la mousseline transparente laissait voir dans la

ruelle une image de la sainte Vierge, ornée d'un laurier-fleur bénit,

quelques siéges brodés par Madame et représentant des sujets enfantins

et gracieux, de jolies estampes de piété le long des lambris, et dans

une bibliothèque mignonne, en bois de rose, des livres du premier âge.

Dans ce réduit si frais, à peine pressentait-on la jeune fille.

C'était l'enfant qui se montrait encore, l'enfant candide et

insouciante.

Quelque chose disait que cette couche calme ignorait jusqu'à ces

rêves vagues qui bercent, à quinze ans, le sommeil de la vierge. Tout

était riant, mais froid. L'enfant se jouait, heureuse, au seuil de la

puberté. Elle tardait à naître femme.

Et encore ce qui souriait dans cette chambre gentille, ce qui était

frais, gracieux, coquet, n'appartenait pas à Blanche toute seule.

C'était Marthe de Penhoël qui avait orné avec amour la retraite de

son enfant. Elle était redevenue jeune à penser pour sa fille; et si

parfois un peu d'espoir consolait la tristesse de sa nuit solitaire,

c'est qu'elle songeait qu'entre ces rideaux blancs son doux ange

dormait, ignorant à la fois les angoisses du présent et les menaces de

l'avenir.

Chacun, si malheureux qu'il soit, possède aussi, au fond de son cœur,

une sorte d'asile où abriter sa pensée. Il est toujours un coin de

l'âme où Dieu clément laisse un rayon d'espoir.

Marthe de Penhoël souffrait. Autour d'elle, les menaces s'accumulaient.

Son pauvre cœur, blessé depuis des années, saignait. Pour elle, le

passé n'avait que des regrets amers, le présent que navrant martyre,

l'avenir... hélas! il y avait là de si cruelles tortures, que mieux

valait fermer les yeux, et attendre comme le condamné à qui la suprême

pitié de la loi met un bandeau sur la vue...

C'était quelques instants après l'accident qui avait troublé le bal,

au salon de verdure. Le bon oncle Jean, Madame et Blanche venaient

d'arriver dans la chambre de cette dernière.

Blanche était pâle encore, et semblait prête à perdre de nouveau ses

sens.

Madame, qui l'avait assise dans une bergère, l'entourait de ses bras.

La pauvre femme essayait de sourire, mais il y avait sur son visage un

découragement mortel.

L'oncle Jean s'était arrêté au seuil de la porte. L'effort qu'il avait

fait pour soutenir la jeune fille avait ramené sur sa joue les mèches

légères et blanches de sa chevelure. La mélancolie douce, qui était

d'ordinaire sur ses traits, faisait place à une profonde désolation.

Il regardait les deux femmes, et ses yeux étaient humides.

L'évanouissement tout seul ne pouvait avoir produit ces émotions

poignantes, et derrière le hasard de cet événement, il devait y avoir

bien d'autres douleurs anciennes et cachées.

Blanche renversait sur le dos de la bergère sa tête charmante, dont les

contours délicats et purs semblaient taillés dans de l'albâtre.

—Ce ne sera rien..., murmura Madame d'une voix qui voulait être gaie,

mais où se devinaient les sanglots contenus; où souffres-tu, ma pauvre

enfant?...

Blanche porta sa main à sa ceinture.

—J'étouffe!... dit-elle.

Sous le sourire forcé de Madame, il y eut un tressaillement d'angoisse.

Elle répéta pourtant d'un accent morne et brisé.

—Ce ne sera rien!...

Puis elle se tourna vers l'oncle Jean qui s'appuyait, immobile, au

montant de la porte, et lui fit signe de se retirer.

Le vieillard sortit aussitôt sans mot dire. A travers la porte

refermée, on entendit un instant le bruit de ses sabots dans le

corridor.

Il allait d'un pas lent et la tête courbée. Quand il passait devant

l'une des fenêtres, et que les lumières répandues dans le jardin

arrivaient jusqu'à lui, on aurait pu le voir presser son front de ses

deux mains tremblantes.

Blanche était seule avec sa mère. Ce n'était pas à cause de la présence

de l'oncle que Madame se forçait à sourire, car son regard devint plus

caressant encore.

—Soulève-toi un peu, murmura-t-elle; ta robe est peut-être trop

serrée.

—Oh! non..., dit l'Ange; tu sais bien, mère, qu'on a élargi ma robe il

y a quelques jours...

—Qu'importe! si tu souffres.

—Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, répliqua la jeune fille, qui se

révoltait naïvement contre l'évidence; je grandis, bonne mère... mais

en quatre jours ma taille n'a pas pu changer... N'as-tu point eu cette

maladie quand tu étais jeune fille?

La paupière de Madame se baissa; elle ne répondit point.

—Mon Dieu! reprit Blanche en appuyant ses deux mains contre sa

poitrine oppressée, je crois que tu as raison, mère... mon corset

m'étouffe!... Si cela continue, il faudra me faire faire des robes à

cœur comme madame l'adjointe... Je suis bien malheureuse!

—Petite folle! dit Madame, il faut bien souffrir un peu pour devenir

une grande et belle demoiselle.

—Mes cousines Diane et Cyprienne sont grandes... elles sont bien

jolies... et je ne les ai jamais vues souffrir ainsi...

—C'est que tu ne te souviens pas, ma pauvre Blanche!

La jeune fille poussa un soupir où son enfantine coquetterie avait

plus de part que les élancements de son mal. Elle fit effort pour se

soulever à demi, et Madame, passant derrière elle, détacha les agrafes

de sa robe.

Dans cette position où elle ne pouvait être vue, Marthe de Penhoël ne

se contraignit plus. Ce sourire, retenu péniblement, qui éclairait

naguère sa figure, faisait place à une tristesse morne et découragée.

La robe de Blanche portait en effet les traces du travail de la

couturière; mais ce n'était pas une fois seulement, comme elle le

croyait, qu'on avait élargi sa robe. Trois plis manquaient derrière son

corsage, trois plis, défaits un à un, et les deux premiers à son insu,

par la propre main de sa mère.

Les agrafes, détachées, laissaient voir maintenant le corset. Entre les

baleines du corset, il y avait un large espace vide.

—Fais vite, mère... j'étouffe..., murmurait l'Ange dont la respiration

devenait de plus en plus pénible.

Les doigts de Madame tremblaient, tandis qu'elle cherchait à

débrouiller le nœud du lacet.

—Vite! oh! vite! je t'en prie..., disait la jeune fille haletante.

Les mains de Madame, maladroites et comme engourdies, serraient le

nœud au lieu de le lâcher. Plus elle s'efforçait, plus le filet de

soie s'enchevêtrait en des nœuds nouveaux et inextricables.

Elle saisit une paire de ciseaux sur la cheminée et trancha le lacet.

Les flancs de l'Ange bondirent, débarrassés de la pression qui les

étranglait. Elle poussa un cri de bien-être.

Le corset, détendu, s'était retiré à droite et à gauche, et cachait

maintenant ses baleines jusque sous l'étoffe de sa robe.

—Oh! tu avais raison, mère, dit Blanche soulagée tout à coup; c'était

ce vilain corset qui me faisait souffrir... Il me semble, à présent,

que je suis dans le paradis!

Elle respirait avec délices.

L'œil de Madame se fixait avidement sur les reins de sa fille, où les

plis de la chemise demeuraient aplatis et collés en quelque sorte à la

chair, endolorie par la récente pression des baleines. Puis son regard

mesura l'écartement des deux parties du corset, comme si elle eût voulu

se rendre compte de la force soudaine qui les avait séparées.

Tout à l'heure, lorsque sa robe était encore agrafée, Blanche gardait

la taille d'une jeune fille; mais cette apparence de juvénile finesse

était due tout entière au moule élastique qui modelait ses reins.

Le moule était brisé; la taille de Blanche apparaissait déformée.

Les yeux de Madame se levèrent au ciel; une larme roula sur sa joue. On

eût dit qu'une pensée odieuse et toujours combattue entrait malgré elle

dans son âme.

—Que fais-tu donc là, mère?... demanda Blanche.

Madame essuya vivement sa paupière humide, et sépara doucement les

beaux cheveux blonds de l'Ange pour lui mettre sur le front un baiser,

rempli d'ardent amour.

—Je te disais bien, ma fille, murmura-t-elle, que ce ne serait rien...

Les jeunes filles ont comme cela des malaises étranges... Il n'y faut

plus songer.

Blanche lui rendait ses caresses, et disait:

—Bonne mère!... c'est toi, toujours toi qui me guéris et me

consoles!... Sans toi, quand ces souffrances me prennent, j'aurais peur

de mourir!

—Mourir!... répéta Marthe de Penhoël, qui s'assit auprès d'elle et

l'attira sur ses genoux.

—Si tu savais!... reprit l'Ange; autrefois, durant ma petite enfance,

j'étais souvent malade... mais cela ne ressemblait point à ce que

j'éprouve aujourd'hui... Tout à coup quelque chose tressaille en moi:

mon souffle s'arrête et le cœur me manque...

Elle s'arrêta pour cacher sa tête charmante dans le sein de sa mère, et

ajouta tout bas:

—Oh! quelquefois j'ai peur... grand'peur!

Le regard de Madame se perdait dans le vide. Les paroles de l'Ange

glissaient sur son esprit inattentif. Elle n'écoutait pas.

Pendant le court silence qui suivit, le rouge et la pâleur se

succédèrent plusieurs fois sur sa joue. A deux ou trois reprises, elle

ouvrit la bouche comme si une question se fût pressée sur sa lèvre.

Elle n'osait pas.

Au bout de quelques secondes, elle serra sa fille contre sa poitrine

avec une sorte de brusquerie. Un effort soudain qu'elle fit sur

elle-même donna une apparence de gaieté vive à sa physionomie.

—Causons!... dit-elle. Te voilà comme autrefois sur mes genoux,

Blanche!... Te souviens-tu que tu aimais à t'endormir ainsi tous les

soirs?

—On est si bien auprès de ton cœur!... murmura l'Ange en fermant ses

paupières à demi, et en reposant sa prunelle limpide sur les yeux de sa

mère.

—Avant de t'endormir, poursuivit Madame, tu me disais tout ce que tu

avais fait dans la journée... En ce temps-là, tu n'avais pas de secret

pour moi...

—En ai-je donc à présent?... demanda Blanche étonnée.

L'hésitation de Madame devint plus forte. Évidemment, elle voulait

interroger, et quelque scrupule arrêtait ses questions au passage.

—Je ne sais..., dit-elle pourtant; les jeunes filles aiment à faire du

mystère...

—Moi j'aime à être auprès de toi, interrompit l'Ange qui souriait,

candide comme la Vérité même; j'aime à te montrer mon âme... Je ne

pourrais pas plus te cacher ma conscience qu'à Dieu.

Cette fois, ce fut une vraie joie qui brilla sur le visage de Marthe de

Penhoël. Elle poursuivit en tenant sa bouche contre la joue de Blanche

et en coupant chaque parole par un baiser:

—Je te crois... Est-ce qu'il pourrait en être autrement?... Ne sais-tu

pas combien je t'aime?... Et cependant...

Elle s'interrompit... un nuage avait passé déjà sur sa joie.

—Et cependant?... répéta Blanche en se jouant.

«Mon Dieu! mon Dieu! pensait Madame dont la sérénité d'emprunt cachait

mal son angoisse revenue; faites que je me sois trompée, et doublez le

fardeau de mes autres douleurs!...»

—Je voulais dire, reprit-elle tout haut, qu'il n'y a pas de ta faute,

ma pauvre Blanche... Les enfants ne savent pas voir clair au fond de

leur propre cœur... Je me souviens du temps où j'étais à ton âge...

—Que tu devais être belle et aimée!... murmura Blanche, qui regardait

Madame avec l'admiration de son amour filial.

—J'étais comme toi, Blanche, moins jolie que toi, et j'avais perdu ma

mère... Oh! il me semble que si j'avais eu ma mère auprès de moi comme

tu as la tienne, ma pauvre enfant chérie... il me semble que ma vie eût

été autrement... Mais que vais-je dire là? se reprit-elle en retrouvant

dans son courage la force de sourire encore; je te ferais croire que je

suis malheureuse!

Blanche, qui s'était redressée un instant avec inquiétude, posa de

nouveau sa tête paresseuse sur le sein de sa mère. En ce moment où sa

souffrance faisait trêve, elle subissait l'effet des fatigues de la

journée. Ses paupières battaient appesanties, et le sommeil effleurait

déjà son beau front.

Madame voyait cela, et pourtant elle ne pouvait réussir à formuler

enfin la question qui était toujours sur sa lèvre.

Pour quiconque aurait pu observer à nu cette âme brisée par une suprême

angoisse, la scène, si calme en apparence, aurait pris un caractère

terrible et à la fois souverainement touchant.

Sur cette douce enfant qui s'endormait, souriante, il y avait une

fatalité mystérieuse. Madame avait deviné un secret funeste, une chose

cruelle, inattendue, accablante, une chose extraordinaire jusqu'à

paraître impossible.

Mais dans le passé de Marthe de Penhoël, il y avait un mystère du

même genre, qui la faisait crédule, et pouvait lui donner foi à

l'impossibilité...

Elle avait douté d'abord, cependant. Comment ne pas douter en face

de cette pure et radieuse innocence? La candeur de l'Ange parlait en

quelque sorte plus haut que l'évidence elle-même.

Dès que venait le doute bienfaisant, Madame l'accueillait avec ardeur.

Elle espérait; ses craintes lui paraissaient alors insensées. Puis

ses propres souvenirs revenant en aide à l'évidence, elle croyait de

nouveau et retombait au plus profond de son découragement...

Et, depuis quelques jours, sa vie se passait en ces alternatives.

Toutes ses autres souffrances faisaient trêve; toutes ses autres

craintes se taisaient...

En ce moment, l'évidence reprenait ses droits. Marthe de Penhoël venait

de voir et de toucher, pour ainsi dire. Mais, au-devant de la vérité

dure et implacable, se plaçait le tranquille visage de l'enfant; ce

front calme était comme le miroir sans tache où se reflétait une âme

ignorante de tout mal.

La question qui se pressait depuis si longtemps sur la lèvre de Madame

aurait mis fin sans doute à son incertitude, mais Madame ne trouvait

point de paroles pour la formuler à son gré. La pudeur des mères est,

entre toutes les pudeurs, la plus délicate et la plus timide. Et

parfois, en interrogeant, on enseigne...

Marthe cherchait.

Les beaux yeux bleus de l'Ange disparaissaient presque sous ses

paupières alourdies.

—Ne vas-tu pas retourner à la danse?... demanda tout à coup Madame,

qui affecta un redoublement de gaieté.

En même temps, elle ouvrit ses bras comme pour inviter Blanche à se

lever.

La jeune fille s'appuya, plus paresseuse, contre le sein de sa mère.

—Je suis si lasse!... murmura-t-elle.

—Autrefois, quand il s'agissait d'un bal, tu avais beau être lasse, tu

ne le disais pas!...

—J'étais une enfant!... répliqua Blanche.

—Cela ne t'amuse donc plus?

Blanche rouvrit à demi les yeux.

—Oh! si... toujours! répondit-elle.

—Parmi les jeunes gens qui sont à Penhoël, reprit Madame dont la voix

trembla légèrement, quoi qu'elle pût faire, lequel aimes-tu le mieux?

Blanche ne répondit pas tout de suite; puis elle répéta lentement:

—Parmi ceux qui sont à Penhoël?...

—Oui.

—Je ne sais pas...

Madame prenait courage, à mesure qu'elle avançait dans cet

interrogatoire, entamé avec tant de crainte.

—Voyons! poursuivit-elle, est-ce Roger de Launoy?

—J'aime bien Roger.

—Est-ce Étienne Moreau?

—Il est bon... mais...

—Est-ce M. Alain de Pontalès?

—Non... Il a l'air orgueilleux et méchant.

—Est-ce M. Robert de Blois? demanda encore Madame en baissant la voix

involontairement.

Blanche rouvrit les yeux tout à fait, et la regarda d'un air étonné.

—Oh!... fit-elle avec reproche; quelle idée!... M. Robert de Blois!

Madame respira et la baisa. Un instant encore, elle oublia le récent

témoignage de ses yeux.

—Eh bien! reprit-elle entre deux caresses, tu ne veux pas me dire qui

tu aimes le mieux?

—Celui que j'aime le mieux n'est pas à Penhoël, répondit l'Ange dont

la joue devint toute rose; depuis que mon cousin Vincent est sur la

mer, je pense à lui souvent et je le regrette... J'ai bien tort de le

regretter, ajouta-t-elle d'un air fâché, car il ne m'a pas même dit

adieu avant de partir!...

Madame était devenue tout à coup rêveuse; ses soupçons ne s'étaient

jamais portés de ce côté. Ses souvenirs, éveillés brusquement, lui

montrèrent la pâle figure de Vincent avec ses grands yeux toujours

fixés sur Blanche.

Un instant, elle demeura muette et le cœur serré.

—Vincent!... murmura-t-elle sans savoir qu'elle parlait. T'es-tu

trouvée quelquefois seule avec lui, ma fille?

Blanche se prit à rire.

—Je me trouvais seule avec lui tous les jours, répondit-elle.

—Tous les jours!... répéta machinalement Marthe de Penhoël. Et te

disait-il parfois qu'il t'aimait, Blanche?

—Il n'osait pas...

—Il ne te l'a jamais dit?

—Jamais.

Un instant, Madame avait entrevu l'explication du mystère, mais le

mystère devenait plus impénétrable que jamais, car Blanche ne pouvait

pas mentir.

Et à mesure que l'interrogatoire avançait, Madame sentait mieux la

difficulté de le pousser plus loin.

Jusqu'alors, Blanche n'avait rien deviné des motifs qui dictaient ces

questions, faites sur un ton de gaieté légère; mais un mot de plus

allait peut-être la mettre en éveil.

Et pourtant il fallait savoir...

—Pauvre Vincent! dit Madame cherchant une transition au hasard; voilà

bien longtemps que nous n'avons eu de ses nouvelles!

—Oh! oui, soupira Blanche; cinq mois!... c'est bien long!

Elle avait compté les mois. Madame l'examina à la dérobée. Son joli

visage restait tranquille et s'imprégnait à peine d'une légère teinte

de mélancolie.

On ne pouvait point s'y tromper, si le cœur de Blanche battait

plus doucement au nom de Vincent de Penhoël, c'était une préférence

d'enfant, une tendresse naïve et insouciante. Cela pouvait changer

plus tard et devenir un autre sentiment; mais ce n'était pas encore de

l'amour.

—Tu vois bien, dit Madame en passant ses doigts parmi les ondes

soyeuses des cheveux de l'Ange, tu avais un secret que je ne savais

pas!...

—Si j'avais su que c'était un secret, répondit Blanche que reprenait

le sommeil, je te l'aurais confié bien vite.

Madame hésita encore une fois; puis un incarnat léger vint teindre sa

joue, tandis qu'elle murmurait cette dernière question:

—Et d'autres que Vincent ne t'ont-ils pas dit qu'ils t'aimaient?

—Si d'autres que Vincent me l'avaient dit, répliqua Blanche, je me

serais fâchée.

—De sorte que tu n'as pas d'autre secret?

—Non, mère.

Les yeux de l'Ange s'étaient fermés tout à fait. Les regards de Madame

tombaient sur elle, plus tendres et plus maternels, tandis qu'elle la

berçait doucement contre son cœur, comme un enfant qu'on veut endormir.

Pendant quelques secondes que dura le silence, la pensée de Marthe de

Penhoël sommeilla au contact du sommeil de sa fille. Elle retardait le

plus qu'elle pouvait, la pauvre femme, le réveil trop prochain de sa

conscience.

—Mère, balbutia Blanche sans ouvrir les yeux et de cette voix lente

des gens qui s'endorment, je me suis trompée... J'ai un secret... je

vais te le dire... je ne sais pas pourquoi je ne te l'ai pas dit plus

tôt... C'était vers le printemps de cette année... Il faisait chaud

comme aujourd'hui et je m'étais endormie, vers le soir, dans le berceau

qui est au bout du jardin... M'écoutes-tu, mère?...

Madame s'était redressée inquiète, attentive. Elle ne répondit à la

demande de l'enfant que par la pression plus forte de ses bras.

Blanche poursuivit:

—Je fis un rêve bien effrayant, va!... Il me semblait qu'il y avait

un homme là, près de moi, qui me serrait de toute sa force contre

sa poitrine... J'étouffais... je sentais son souffle brûlant sur ma

bouche... M'écoutes-tu, mère?...

La pâleur de Marthe de Penhoël était devenue livide; ses yeux grands

ouverts et fixes exprimaient une angoisse profonde.

L'enfant poursuivait de sa voix paresseuse et tranquille:

—C'est drôle les rêves!... Je savais bien que je dormais... et

pourtant, je ne pouvais pas m'éveiller... Il se passait en moi quelque

chose d'étrange, et je n'ai jamais rien éprouvé de semblable, ni

auparavant, ni depuis... Mais voilà qui est plus étrange encore!...

Quand je m'éveillai enfin, je ne saurais trop dire si c'était la suite

de mon rêve... je crus voir véritablement un homme qui s'enfuyait sous

la charmille...

—Et tu le reconnus?... demanda Marthe d'une voix sourde.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 2 · 第 1 / 11 段