restaurant où, sous la lumière des lampes voilées, les spires des
lambris, les enroulements hélicoïdaux des plafonds prenaient des
apparences de fantastiques reptiles. Le vieux général, dont le visage
avait passé du rouge écarlate au violet d'apoplexie, et qui avait eu
beaucoup de peine à reboucher son ceinturon, venait de quitter sa
table. Au dehors, sur le boulevard, nous entendions les pas cadencés
d'un régiment en marche. Von B..., qui, jusque-là, avait parlé bas,
haussa le ton.
--Je ne vous dirai rien du goût artistique de Guillaume... vous le
connaissez... Et, d'ailleurs, il a fait se tordre de rire toute
l'Europe. Le bon Allemand, qui, pourtant, ne brille pas par le goût,
n'en est pas encore revenu. Berlin est une ville sans tradition d'art.
Du moins, elle avait ce mérite d'être quel conque, une bonne grosse
ville de province, à peine enjolivée, çà et là, par un petit souvenir
de votre merveilleux dix-huitième siècle. Frédéric le Grand avait
fait venir de Paris quelques notables architectes qui construisirent
deux ou trois palais élégants, et une équipe de ces jardiniers de
génie qui surent embaucher les saisons, et assigner leur tâche,
pour l'éternité, aux gazons et aux arbustes verts. Que Berlin n'en
est-il resté là?... Hélas! Depuis la _Gründerzeit_, et, surtout,
depuis Guillaume, nous avons maintenant un art national, qui fait la
risée universelle. Nous avons le style Guillaume II, comme vous avez
le style Chauchard et le style Dufayel. En outre des rues dont les
maisons ressemblent à des orgues colossales, et dont vos rues Turbigo
et Réaumur ont pris le modèle à notre Friedrichstrasse, nous avons,
entre autres architectures, entre autres monuments d'une laideur qu'on
eût pu croire innatteignable, nous avons le gigantesque porphyre de
Bismarck, et, au Thiergarten, qui n'était pas si beau, cette allée de
la Victoire, où l'on voit souvent l'Empereur passer en revue la horde
carnavalesque de ses ancêtres de marbre. Je dois dire que la ville
s'était rebiffée contre le projet impérial, qui consistait à enlaidir
notre Bois de Boulogne d'un régiment de statues. Bravement, elle avait
refusé tous les crédits que l'Empereur lui demandait... Elle avait
fait tout ce qu'elle avait pu, afin d'éviter à Berlin cette horreur
caricaturale et funèbre. Mais, pour en finir, Guillaume paya de ses
deniers--et, personnellement, il n'est pas si riche--l'exécution de ce
projet burlesque, qui lui était cher, parce qu'il en avait conçu tout
seul l'ordonnance et réalisé tous les dessins... Croiriez-vous que,
dans un pays où elles sont l'objet d'un véritable culte, l'Empereur
déteste les fleurs?... Oui, mon cher, il les a en horreur... De les
voir, aussi bien dans les jardins qu'aux fenêtres des maisons, et mime
représentées dans les œuvres d'art, cela lui est une sensation
presque douloureuse.
--Pourquoi?... Les juge-t-il dangereuses, comme les socialistes?
--Non... il les trouva laides... Comme il trouve laides les statues
de Rodin, les chairs les plus glorieuses de Renoir... Il préférerait
qu'on décorât nos pelouses et nos parcs de massifs de sabres, de
corbeilles d'obus, de plates-bandes de baïonnettes et de canons... Je
vais vous raconter une autre anecdote... Un monsieur très riche légua à
la ville de Berlin cette fontaine monumentale qui est à Schlossplatz.
Je lui trouve du style, une éloquence à la Puget; la fonte en est fort
belle. Évidemment, c'est ce que nous avons de mieux, dans le genre, à
Berlin. Le maire, selon les formes cérémonielles prescrites, invita
l'Empereur à l'inauguration. Celui-ci, qui avait soulevé les plus
mauvaises chicanes, accumulé toutes les difficultés administratives et
juridiques pour que le legs ne fût pas accepté, refusa brutalement,
presque grossièrement, l'invitation. Il ne pouvait admettre qu'on osât
édifier, dans Berlin, un monument dont il n'eût pas eu seul l'idée et,
de ses mains, dressé le plan, modelé la maquette. Cela lui semblait une
atteinte injurieuse à son autorité, presque un crime de lèse-majesté.
Son irritation était extrême. Je le voyais beaucoup à cette époque.
Plusieurs fois, il me parla de cette affaire qui avait le don de
l'exaspérer et qui, durant huit jours, prima toutes les autres affaires
de l'État. Un soir, il s'écria, en français, car, chaque fois qu'il
prononce un gros mot, c'est toujours en français: «Cette fontaine...
comprends bien... je m'en fous... je m'en fous... je m'en fous... Mais
je te dis que c'est une conspiration des socialistes.» J'essayai de
le calmer, de le raisonner... Il m'imposa silence: «Parbleu!... je
sais... toi aussi, tu es socialiste.... Tout le monde est socialiste,
aujourd'hui!... Ah! mais, qu'ils prennent garde!» Il s'en fallut de
peu qu'il ne me fit jeter à la porte.... Le jour de l'inauguration,
quel ne fut pas l'étonnement de la foule, quand, tout à coup, elle vit
apparaître l'Empereur, le visage sombre et menaçant, la moustache plus
provocante que jamais!... Il se précipita sur l'estrade, interrompit
le brave homme qui, à ce moment pathétique, célébrait les vertus du
donateur, et il dit à peu près, ceci: «En mauvais esprit souffle sur la
ville... Le socialisme relève la tête... Je ne le tolérerai point...
Il faut qu'on sache bien que j'ai fait construire, à son intention,
en plein cœur de Berlin, une immense caserne, remplie de troupes
loyales et de mes fidèles canons... Si les socialistes bougent, je
n'hésiterai pas, pour la sauvegarde de la patrie allemande, à les
foudroyer... Qu'ils se le tiennent pour dit... je les foudroierai...
J'en ai assez!...» Il regarda la fontaine et, haussant les épaules, il
murmura, de façon à n'être entendu que des dignitaires de l'estrade:
«Quant à cette fontaine... elle est ridicule... ridicule... puut!...
ridicule.» Après quoi il s'en alla, en tempête, comme il était venu,
laissant la foule stupéfaite de cette extraordinaire algarade... Le
singulier est que l'aventure se répandit fort peu... même en Allemagne.
On en parla discrètement, entre soi, et tout bas... Elle ne passa pas
la frontière... C'est que, nous autres Allemands, nous avons une sorte
de pudeur nationale, stupide d'ailleurs, qui fait que nous couvrons
de notre manteau les ridicules de l'Empereur, comme les fils de Noé,
l'indécente nudité de leur père.
Après une pause, il ajouta:
--On s'imagine que ses frasques sont longuement méditées, qu'il en
calcule, qu'il en dose l'effet théâtral, à froid, pour mieux frapper
l'imagination de ses sujets et des peuples... C'est une erreur... Je ne
prétends point qu'il ne songe pas à abuser de sa puissance. En cela,
il est homme, comme tous les autres hommes. Mais je vous assure qu'il
est beaucoup moins comédien qu'on ne suppose. Il n'obéit jamais qu'à
son impulsion du moment--il en a de généreuses--et il est incapable
d'y résister, quitte à s'en repentir, cruellement, par la suite...
Il y a beaucoup de neurasthénie dans son cas. De même que tous les
neurasthéniques, l'Empereur montre, jusque dans ses actes les plus
déséquilibrés, une certaine logique, une logique à rebours... Ainsi,
on le blâme, par exemple, pour une décision artistique: il passe
immédiatement une revue. On crie: il peint un tableau. On le siffle:
il fait un opéra. On se plaint: il se déguise en musulman et s'en va
péleriner en Terre sainte. On le blague dans un journal illustré: il
exige aussitôt qu'on découvre, pour le lendemain, le remède de la
tuberculose. Vous me répondrez que ce sont là jeux dangereux, de la
part d'un homme de qui dépend la sécurité d'un grand Empire?... Sans
doute... Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vais vous
dire, si vous n'êtes pas fatigué...
* * * * *
Je n'étais pas fatigué; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant
profiter des bonnes dispositions de von B... que quatre bouteilles
de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je
l'engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu'un Allemand
éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d'aveuglement nationaliste,
pense de son Empereur et de son Allemagne...
Von B... alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment
intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il
poursuivit:
--Voulez-vous la vérité?... toute la vérité?... Eh bien, on n'aime
plus l'Empereur, chez nous.... On n'y croit plus... On le redoute,
voila tout... et c'est ce qui fait qu'on le tolère encore. Il fatigue,
il énerve, il décourage, il surmène, il embête... eh bien, oui,
voilà... il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé
à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge,--et la mauvaise
foi finit par dégoûter même un premier ministre,--jusqu'au dernier
des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement
aux épaules, et qui commence à s'en plaindre... L'Europe aussi, où
il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et
non seulement l'Europe, mais le monde entier, que Guillaume obsède,
décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves
gens, très travailleurs, très pacifiques; du moins, nous le sommes
redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris au sérieux notre
prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté
notre pays d'un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir,
cette prospérité, pour l'augmenter progressivement, nous entendons
être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des
complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les
jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et
qui n'est pas maître de ses nerfs... C'est intolérable... Ce que l'on
reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l'Empereur,
c'est d'être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à
propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble
plus; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des
prétentions de la _Gründerzeit_, de l'art éclaboussant, mégalomanique,
qui vient d'elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux
affaires, sur qui Nietzsche aura eu autrement d'influence que Wagner,
une génération d'hommes plus subtils, amis de la paix, renonçant aux
conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité,
héritée des fier-à-bras de 71... La force ne prime jamais le droit
qu'un temps donné, car le droit finit toujours par être la force...
C'est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos grands-parents...
Pour le moment, encore, nous vivons, perpétuellement, à l'envers de
nous-mêmes; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons,
et détester ce que nous aimons le mieux... Nous aimons la France,
nous l'aimons d'autant plus qu'à aucun point de vue,--je parle de
l'essentiel,--nous ne la redoutons... Et dans les journaux qu'anime
l'esprit de Guillaume, il n'est jamais question que de la prendre à la
gorge...
--Querelles d'amoureux!... Elles ne vous frappent que parce que
Guillaume est empereur.
--Naturellement, riposta von B... Je ne lui reproche rien d'autre...
Notez que lui-même... Mais, quand il est en croisière, dès qu'un yacht
français est signalé quelque part... c'est plus fort que lui... il
faut qu'il l'aborde, qu'il y invite, y soit invité... Mon cher, s'il
avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli...
je crois, ma parole d'honneur, qu'il fût allé leur faire sa cour!...
Ah! que ne ferait-il point pour dîner, à l'Élysée, entre la barbiche
de M. Milliez-Lacroix et la large face luisante de M. Ruau?... Les
Français, d'ailleurs--est-ce amusant?--sont-ils assez empoisonnés par
leur vieux sang monarchique!... Je suis sûr que M. Étienne lâcherait
avec enthousiasme son Gambetta; le prince de Rohan, son duc d'Orléans,
pour notre Guillaume... Et M. Massenet, M. Saint-Saens et tous?...
Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour!... Humiliés,
courbés, et si fiers d'avoir une clé dans le dos... une clé de sol,
naturellement!...
Il se mit à rire et reprit:
--Ce qu'il y a de plus grave, voyez-vous, c'est que nous commençons
à nous rendre parfaitement compte qu'avec son activité fiévreuse,
trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener
l'Allemagne, en attendant qu'il l'accule à quelque gigantesque krach,
dont nous aurons bien de la peine à nous relever...
--Vous êtes pessimiste...
--Je suis clairvoyant... et je trouve inutile de me fermer les yeux,
comme exprès... Lorsque vous avez parcouru l'Allemagne, en visitant nos
villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit:
«Quel pays prospère, heureux, riche!» Et vous nous avez enviés. Certes
la façade est belle. Mais entrez dans la maison. Vous ne tarderez pas
à y voir des lézardes, des fissures, des fléchissements. Elle craque
en bien des endroits. Pourquoi?... En dépit de toutes ses tares,
l'Empereur est intelligent, mais ce n'est qu'un homme intelligent.
Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le
maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l'intelligence,
du génie; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous
ont depuis longtemps démontré qu'il n'y a plus de dieux. Je dois à
Guillaume cette justice qu'il a compris, comme tout le monde, que
l'industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie,
le système vasculaire d'un peuple. Ce qu'il n'a pas compris, c'est,
pour que ses organes fonctionnent bien, qu'il faut leur éviter les
à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi
les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang; on
meurt, et plus brutalement, d'en avoir trop. La congestion est pire
que l'anémie. Et l'Allemagne, en ce moment, est congestionnée...
L'Empereur a affolé l'industrie allemande en la faisant se ruer,
vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que
l'Allemagne fût, comme je vous l'ai dit, la première de sa classe, il
l'a forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire
toujours. Les produits s'entassent dans les magasins, engorgent docks
et greniers, s'écoulent difficilement... Il en reste des stocks
énormes... Je ne vous raconterai point la désastreuse affaire de ce que
nous appelons: les Aciers russes... Elle est trop connue.... Voici un
exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès
mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez
avec quelle _furia_ Guillaume a poussé nos propriétaires terriens et
nos paysans à la culture de la vigne. Il l'a protégée de toutes les
manières et dans tous les pays... Il s'est même fait placeur en vins,
courtier, agent de publicité, restaurateur... À Paris, en 1900, dans ce
fameux restaurant allemand, c'était, on peut dire, l'Empereur lui-même
qui--encore un uniforme!--une serviette sous le bras, le tablier de
lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins...
Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du
cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et,
devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié: «Voilà de
quoi saouler toute l'Allemagne et aussi tout l'univers!» Le malheur est
que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous... Et le vin
emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s'inquiètent, les paysans
se lamentent. L'Empereur a beau prendre des mesures tyranniques,
comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le
débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les
mess d'officiers, rien n'y fait... Notre situation économique se
traduit donc par ce mot: surproduction. En vain, Guillaume parcourt
les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mangin parcourait,
dans sa roulotte, tous les villages de France; en vain, débite-t-il les
plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les
plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les
chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous
en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative: ou bien
arrêter la production, et c'est la ruine; ou bien la continuer, et
c'est la ruine encore... Remarquez que nos banques sont engagées dans
ces affaires jusqu'à la garde; que nous ne sommes pas, comme vous, un
peuple de timides gagne-petit, un peuple d'épargne avaricieuse, que
nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons...
Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d'écus
économisés, la lourdeur d'une crise financière... À moins...
Et ici, von B... me regarda en souriant drôlement...
--À moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières
années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un
temps, l'équilibre ébranlé de nos finances...
S'interrompant brusquement, il me frappa sur l'épaule.
--Car vous êtes de bonnes poires... fit-il, en faisant sonner dans la
salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poires?...
Je répliquai:
--Mais, mon cher, nous n'avons rien à gagner à un krach allemand...
Nous avons tout à y perdre... Une Allemagne ruinée, ce serait un
malheur universel... Laissez-moi vous dire ceci: Puisqu'il est bien
entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que des prêteurs
d'argent,--on nous appelle les usuriers du monde,--puisque, d'autre
part, par paresse, par timidité, par manque d'outillage... et par
excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à
toutes concurrences industrielles,--pourquoi ne serait-ce pas nous qui
donnerions à l'Allemagne l'argent dont elle a besoin? L'Allemagne est
honnête, travailleuse, persévérante; elle accomplit un effort immense,
digne d'admiration... Elle mérite d'être soutenue dans cet effort, qui
est un effort de civilisation. Outre qu'il est immoral et honteux que
nos milliards servent, dans la chère Russie, à l'œuvre abominable
que vous savez... ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération
financière...
--Ma foi!... vous avez raison... avoua von B... J'ai trop bu. Ce sacré
vin me fait dire des bêtises...
Sur quoi, il remplit son verre et le mien...
Je lui demandai:
--Croyez-vous à la guerre? Croyez-vous que l'Empereur pense à la guerre?
--Jamais de la vie, répondit von B... d'une voix forte... Ça,
jamais!... Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares
de sa parole, Guillaume n'est pas un guerrier... C'est un militaire,
ce qui est très différent... Il n'est même pas brave... Il a cela de
commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de
peur...
--Hé! mais... dites donc?... Ce n'est pas une raison...
--Non, mais non... Ses discours, ses frasques, ses menaces? Encore
un truc... commercial... Il épouvante, parfois, l'Europe, uniquement
pour rassurer nos gros usiniers qui vivent de l'armement... maintenir
une industrie colossale, entretenir un outillage formidable; dont une
paix sans nuages serait la ruine... Et puis, comment voulez-vous?...
Guillaume sait très bien que l'Allemagne ne peut pas acquérir plus de
gloire militaire qu'elle en a... Mais...
Il se mit à pouffer de rire.
--Je ne serais pas surpris qu'il rêvât un peu de gloire navale... Hé!
hé!... Une guerre navale, peut-être y a-t-il songé?... Heureusement,
l'Angleterre...
Je ne pus m'empêcher de m'écrier:
--Ubu! C'est Ubu!
Von B..., très au courant de notre littérature, approuva fort cette
exclamation...
--Mais oui, mon cher... c'est Ubu... Ubu est d'ailleurs l'image la
plus parfaite qu'on nous ait encore donnée des Empereurs, des Rois,
et, disons-le, de tous ceux qui, à un titre quelconque, se mêlent de
gouverner les hommes... Et, si vous le voulez bien, nous allons porter
la santé de M. Alfred Jarry...
Ce que nous fîmes... Après quoi, il réfléchit, une seconde, et il dit
encore:
--Il y a une autre raison qui empêchera toujours l'Empereur de déclarer
la guerre: il en redoute le résultat. Certes, notre armée est forte,
la plus forte du monde... Elle est exercée, entraînée, tout ce que
vous voudrez... Nos arsenaux sont pleins, notre armement complet...
nos forteresses en état: c'est entendu. Par malheur, nous n'avons plus
d'officiers, ou, plutôt, nous n'avons plus que des officiers de parade,
qui ressemblent beaucoup à ces jolis godelureaux de votre second
Empire, que nous avons vus à Metz et à Sedan. Ils ne travaillent pas
et ne s'occupent que de leurs plaisirs: le jeu, les femmes, et même
les hommes... Vous ne pouvez imaginer la corruption qui règne parmi
eux... De temps en temps, on voit disparaître brusquement un lieutenant
promis au plus bel avenir, un général fort bien en cour, un courtisan
de marque, un ministre qui paraissait solide... Ce n'est pas la
femme... presque jamais la femme qu'il faut chercher... Quant au haut
commandement, il est médiocre, pour ne pas dire détestable. Il est aux
mains de généraux de cour, gorgés d'honneurs et d'argent, que les pires
intrigues, les plus sales marchandages, les plus laides débauches ont
amenés à la fortune... Et encore, ces généraux, ce n'est rien... Songez
à cette chose affolante: Guillaume, en cas de guerre, ne laissant à
personne le soin de commander ses armées... Car il a aussi des plans
de guerre, comme il a des plans de statues, de tableaux, d'opéras, des
plans de tout...
Ici, von B... eut une expression de terreur comique. Il s'était tu un
instant, mais pour mieux rassembler sa voix qui s'éraillait.
--Et alors, mon cher, cria-t-il, nous serions battus, par la Suisse...
par la Suisse... je vous dis... par la Suisse!
Comme je riais d'un rire qui se refusait à accepter une telle prophétie:
--Par moins que la Suisse... insista-t-il... Vous ne le croyez pas?...
Mais pensez donc... Aux manœuvres, où tout est prévu, où la mise en
scène est réglée d'avance où l'Empereur doit toujours être victorieux,
eh bien ces mauvais généraux ont toutes les peines du monde à ne pas le
battre. Ils suent sang et eau pour ne pas le cerner, même en plaine...
J'ai assisté à quelques-unes de ces manœuvres... C'est d'une
bouffonnerie!... Ah! mon cher, j'ai là-dessus, les histoires les plus
désopilantes... Par la Suisse, entendez-vous?...
Une gorgée de vin le calma. Son visage reprit un air sérieux:
--Et puis, voyez-vous... aujourd'hui, il souffle un mauvais vent sur
les Empereurs et sur les armées... Même chez nous, le soldat commence
à réfléchir, à sentir le dégoût de son métier. Malgré la dureté de la
discipline, on parle dans les casernes; ce n'est pas, je vous assure,
pour y exalter le métier des armes et y glorifier la guerre. Pris
entre la Russie et la France, comment échapperions-nous à ce grand
mouvement dont le monde tout entier tressaille?... Oh! je ne suis
pas assez bête pour croire... Non... Non... Et pourtant!... J'ignore
la destinée parlementaire du socialisme allemand, et m'en inquiète,
d'ailleurs, fort peu... Il y a tant do hasards dans les élections,
tant de contingences mystérieuses qui en faussent la portée!... Mais
je constate qu'il fait, chaque jour, des progrès dans les masses
populaires et, aussi, parmi la jeunesse bourgeoise éclairée...
--Vous êtes donc socialiste, maintenant?... crus-je devoir lui demander.
--Mon cher, je suis toujours socialiste, le soir, après dîner, affirma
von B... solennellement.
Et il continua:
--Le jour où le socialisme voudra bien répudier cette sorte de
sentimentalisme nationaliste, qui l'enchaîne encore à de regrettables
préjugés, il accomplira de grandes choses en Allemagne et dans
le monde. Ah! le beau moment pour le désarmement! Le peuple qui,
aujourd'hui, jetterait bas les armes serait à jamais béni. Il faut être
un homme politique, c'est-à-dire ne rien comprendre aux aspirations
de son temps, pour redouter les conséquences de cette délivrance qui
serait saluée, avec enthousiasme--que les Empereurs le veuillent ou
non--par toutes les nations...