**Nous avions fini par rester presque seuls dans cette salle de

restaurant où, sous la lumière des lampes voilées, les spires des

lambris, les enroulements hélicoïdaux des plafonds prenaient des

apparences de fantastiques reptiles. Le vieux général, dont le visage

avait passé du rouge écarlate au violet d'apoplexie, et qui avait eu

beaucoup de peine à reboucher son ceinturon, venait de quitter sa

table. Au dehors, sur le boulevard, nous entendions les pas cadencés

d'un régiment en marche. Von B..., qui, jusque-là, avait parlé bas,

haussa le ton.

--Je ne vous dirai rien du goût artistique de Guillaume... vous le

connaissez... Et, d'ailleurs, il a fait se tordre de rire toute

l'Europe. Le bon Allemand, qui, pourtant, ne brille pas par le goût,

n'en est pas encore revenu. Berlin est une ville sans tradition d'art.

Du moins, elle avait ce mérite d'être quel conque, une bonne grosse

ville de province, à peine enjolivée, çà et là, par un petit souvenir

de votre merveilleux dix-huitième siècle. Frédéric le Grand avait

fait venir de Paris quelques notables architectes qui construisirent

deux ou trois palais élégants, et une équipe de ces jardiniers de

génie qui surent embaucher les saisons, et assigner leur tâche,

pour l'éternité, aux gazons et aux arbustes verts. Que Berlin n'en

est-il resté là?... Hélas! Depuis la _Gründerzeit_, et, surtout,

depuis Guillaume, nous avons maintenant un art national, qui fait la

risée universelle. Nous avons le style Guillaume II, comme vous avez

le style Chauchard et le style Dufayel. En outre des rues dont les

maisons ressemblent à des orgues colossales, et dont vos rues Turbigo

et Réaumur ont pris le modèle à notre Friedrichstrasse, nous avons,

entre autres architectures, entre autres monuments d'une laideur qu'on

eût pu croire innatteignable, nous avons le gigantesque porphyre de

Bismarck, et, au Thiergarten, qui n'était pas si beau, cette allée de

la Victoire, où l'on voit souvent l'Empereur passer en revue la horde

carnavalesque de ses ancêtres de marbre. Je dois dire que la ville

s'était rebiffée contre le projet impérial, qui consistait à enlaidir

notre Bois de Boulogne d'un régiment de statues. Bravement, elle avait

refusé tous les crédits que l'Empereur lui demandait... Elle avait

fait tout ce qu'elle avait pu, afin d'éviter à Berlin cette horreur

caricaturale et funèbre. Mais, pour en finir, Guillaume paya de ses

deniers--et, personnellement, il n'est pas si riche--l'exécution de ce

projet burlesque, qui lui était cher, parce qu'il en avait conçu tout

seul l'ordonnance et réalisé tous les dessins... Croiriez-vous que,

dans un pays où elles sont l'objet d'un véritable culte, l'Empereur

déteste les fleurs?... Oui, mon cher, il les a en horreur... De les

voir, aussi bien dans les jardins qu'aux fenêtres des maisons, et mime

représentées dans les œuvres d'art, cela lui est une sensation

presque douloureuse.

--Pourquoi?... Les juge-t-il dangereuses, comme les socialistes?

--Non... il les trouva laides... Comme il trouve laides les statues

de Rodin, les chairs les plus glorieuses de Renoir... Il préférerait

qu'on décorât nos pelouses et nos parcs de massifs de sabres, de

corbeilles d'obus, de plates-bandes de baïonnettes et de canons... Je

vais vous raconter une autre anecdote... Un monsieur très riche légua à

la ville de Berlin cette fontaine monumentale qui est à Schlossplatz.

Je lui trouve du style, une éloquence à la Puget; la fonte en est fort

belle. Évidemment, c'est ce que nous avons de mieux, dans le genre, à

Berlin. Le maire, selon les formes cérémonielles prescrites, invita

l'Empereur à l'inauguration. Celui-ci, qui avait soulevé les plus

mauvaises chicanes, accumulé toutes les difficultés administratives et

juridiques pour que le legs ne fût pas accepté, refusa brutalement,

presque grossièrement, l'invitation. Il ne pouvait admettre qu'on osât

édifier, dans Berlin, un monument dont il n'eût pas eu seul l'idée et,

de ses mains, dressé le plan, modelé la maquette. Cela lui semblait une

atteinte injurieuse à son autorité, presque un crime de lèse-majesté.

Son irritation était extrême. Je le voyais beaucoup à cette époque.

Plusieurs fois, il me parla de cette affaire qui avait le don de

l'exaspérer et qui, durant huit jours, prima toutes les autres affaires

de l'État. Un soir, il s'écria, en français, car, chaque fois qu'il

prononce un gros mot, c'est toujours en français: «Cette fontaine...

comprends bien... je m'en fous... je m'en fous... je m'en fous... Mais

je te dis que c'est une conspiration des socialistes.» J'essayai de

le calmer, de le raisonner... Il m'imposa silence: «Parbleu!... je

sais... toi aussi, tu es socialiste.... Tout le monde est socialiste,

aujourd'hui!... Ah! mais, qu'ils prennent garde!» Il s'en fallut de

peu qu'il ne me fit jeter à la porte.... Le jour de l'inauguration,

quel ne fut pas l'étonnement de la foule, quand, tout à coup, elle vit

apparaître l'Empereur, le visage sombre et menaçant, la moustache plus

provocante que jamais!... Il se précipita sur l'estrade, interrompit

le brave homme qui, à ce moment pathétique, célébrait les vertus du

donateur, et il dit à peu près, ceci: «En mauvais esprit souffle sur la

ville... Le socialisme relève la tête... Je ne le tolérerai point...

Il faut qu'on sache bien que j'ai fait construire, à son intention,

en plein cœur de Berlin, une immense caserne, remplie de troupes

loyales et de mes fidèles canons... Si les socialistes bougent, je

n'hésiterai pas, pour la sauvegarde de la patrie allemande, à les

foudroyer... Qu'ils se le tiennent pour dit... je les foudroierai...

J'en ai assez!...» Il regarda la fontaine et, haussant les épaules, il

murmura, de façon à n'être entendu que des dignitaires de l'estrade:

«Quant à cette fontaine... elle est ridicule... ridicule... puut!...

ridicule.» Après quoi il s'en alla, en tempête, comme il était venu,

laissant la foule stupéfaite de cette extraordinaire algarade... Le

singulier est que l'aventure se répandit fort peu... même en Allemagne.

On en parla discrètement, entre soi, et tout bas... Elle ne passa pas

la frontière... C'est que, nous autres Allemands, nous avons une sorte

de pudeur nationale, stupide d'ailleurs, qui fait que nous couvrons

de notre manteau les ridicules de l'Empereur, comme les fils de Noé,

l'indécente nudité de leur père.

Après une pause, il ajouta:

--On s'imagine que ses frasques sont longuement méditées, qu'il en

calcule, qu'il en dose l'effet théâtral, à froid, pour mieux frapper

l'imagination de ses sujets et des peuples... C'est une erreur... Je ne

prétends point qu'il ne songe pas à abuser de sa puissance. En cela,

il est homme, comme tous les autres hommes. Mais je vous assure qu'il

est beaucoup moins comédien qu'on ne suppose. Il n'obéit jamais qu'à

son impulsion du moment--il en a de généreuses--et il est incapable

d'y résister, quitte à s'en repentir, cruellement, par la suite...

Il y a beaucoup de neurasthénie dans son cas. De même que tous les

neurasthéniques, l'Empereur montre, jusque dans ses actes les plus

déséquilibrés, une certaine logique, une logique à rebours... Ainsi,

on le blâme, par exemple, pour une décision artistique: il passe

immédiatement une revue. On crie: il peint un tableau. On le siffle:

il fait un opéra. On se plaint: il se déguise en musulman et s'en va

péleriner en Terre sainte. On le blague dans un journal illustré: il

exige aussitôt qu'on découvre, pour le lendemain, le remède de la

tuberculose. Vous me répondrez que ce sont là jeux dangereux, de la

part d'un homme de qui dépend la sécurité d'un grand Empire?... Sans

doute... Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vais vous

dire, si vous n'êtes pas fatigué...

* * * * *

Je n'étais pas fatigué; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant

profiter des bonnes dispositions de von B... que quatre bouteilles

de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je

l'engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu'un Allemand

éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d'aveuglement nationaliste,

pense de son Empereur et de son Allemagne...

Von B... alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment

intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il

poursuivit:

--Voulez-vous la vérité?... toute la vérité?... Eh bien, on n'aime

plus l'Empereur, chez nous.... On n'y croit plus... On le redoute,

voila tout... et c'est ce qui fait qu'on le tolère encore. Il fatigue,

il énerve, il décourage, il surmène, il embête... eh bien, oui,

voilà... il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé

à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge,--et la mauvaise

foi finit par dégoûter même un premier ministre,--jusqu'au dernier

des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement

aux épaules, et qui commence à s'en plaindre... L'Europe aussi, où

il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et

non seulement l'Europe, mais le monde entier, que Guillaume obsède,

décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves

gens, très travailleurs, très pacifiques; du moins, nous le sommes

redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris au sérieux notre

prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté

notre pays d'un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir,

cette prospérité, pour l'augmenter progressivement, nous entendons

être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des

complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les

jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et

qui n'est pas maître de ses nerfs... C'est intolérable... Ce que l'on

reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l'Empereur,

c'est d'être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à

propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble

plus; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des

prétentions de la _Gründerzeit_, de l'art éclaboussant, mégalomanique,

qui vient d'elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux

affaires, sur qui Nietzsche aura eu autrement d'influence que Wagner,

une génération d'hommes plus subtils, amis de la paix, renonçant aux

conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité,

héritée des fier-à-bras de 71... La force ne prime jamais le droit

qu'un temps donné, car le droit finit toujours par être la force...

C'est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos grands-parents...

Pour le moment, encore, nous vivons, perpétuellement, à l'envers de

nous-mêmes; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons,

et détester ce que nous aimons le mieux... Nous aimons la France,

nous l'aimons d'autant plus qu'à aucun point de vue,--je parle de

l'essentiel,--nous ne la redoutons... Et dans les journaux qu'anime

l'esprit de Guillaume, il n'est jamais question que de la prendre à la

gorge...

--Querelles d'amoureux!... Elles ne vous frappent que parce que

Guillaume est empereur.

--Naturellement, riposta von B... Je ne lui reproche rien d'autre...

Notez que lui-même... Mais, quand il est en croisière, dès qu'un yacht

français est signalé quelque part... c'est plus fort que lui... il

faut qu'il l'aborde, qu'il y invite, y soit invité... Mon cher, s'il

avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli...

je crois, ma parole d'honneur, qu'il fût allé leur faire sa cour!...

Ah! que ne ferait-il point pour dîner, à l'Élysée, entre la barbiche

de M. Milliez-Lacroix et la large face luisante de M. Ruau?... Les

Français, d'ailleurs--est-ce amusant?--sont-ils assez empoisonnés par

leur vieux sang monarchique!... Je suis sûr que M. Étienne lâcherait

avec enthousiasme son Gambetta; le prince de Rohan, son duc d'Orléans,

pour notre Guillaume... Et M. Massenet, M. Saint-Saens et tous?...

Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour!... Humiliés,

courbés, et si fiers d'avoir une clé dans le dos... une clé de sol,

naturellement!...

Il se mit à rire et reprit:

--Ce qu'il y a de plus grave, voyez-vous, c'est que nous commençons

à nous rendre parfaitement compte qu'avec son activité fiévreuse,

trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener

l'Allemagne, en attendant qu'il l'accule à quelque gigantesque krach,

dont nous aurons bien de la peine à nous relever...

--Vous êtes pessimiste...

--Je suis clairvoyant... et je trouve inutile de me fermer les yeux,

comme exprès... Lorsque vous avez parcouru l'Allemagne, en visitant nos

villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit:

«Quel pays prospère, heureux, riche!» Et vous nous avez enviés. Certes

la façade est belle. Mais entrez dans la maison. Vous ne tarderez pas

à y voir des lézardes, des fissures, des fléchissements. Elle craque

en bien des endroits. Pourquoi?... En dépit de toutes ses tares,

l'Empereur est intelligent, mais ce n'est qu'un homme intelligent.

Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le

maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l'intelligence,

du génie; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous

ont depuis longtemps démontré qu'il n'y a plus de dieux. Je dois à

Guillaume cette justice qu'il a compris, comme tout le monde, que

l'industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie,

le système vasculaire d'un peuple. Ce qu'il n'a pas compris, c'est,

pour que ses organes fonctionnent bien, qu'il faut leur éviter les

à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi

les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang; on

meurt, et plus brutalement, d'en avoir trop. La congestion est pire

que l'anémie. Et l'Allemagne, en ce moment, est congestionnée...

L'Empereur a affolé l'industrie allemande en la faisant se ruer,

vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que

l'Allemagne fût, comme je vous l'ai dit, la première de sa classe, il

l'a forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire

toujours. Les produits s'entassent dans les magasins, engorgent docks

et greniers, s'écoulent difficilement... Il en reste des stocks

énormes... Je ne vous raconterai point la désastreuse affaire de ce que

nous appelons: les Aciers russes... Elle est trop connue.... Voici un

exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès

mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez

avec quelle _furia_ Guillaume a poussé nos propriétaires terriens et

nos paysans à la culture de la vigne. Il l'a protégée de toutes les

manières et dans tous les pays... Il s'est même fait placeur en vins,

courtier, agent de publicité, restaurateur... À Paris, en 1900, dans ce

fameux restaurant allemand, c'était, on peut dire, l'Empereur lui-même

qui--encore un uniforme!--une serviette sous le bras, le tablier de

lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins...

Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du

cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et,

devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié: «Voilà de

quoi saouler toute l'Allemagne et aussi tout l'univers!» Le malheur est

que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous... Et le vin

emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s'inquiètent, les paysans

se lamentent. L'Empereur a beau prendre des mesures tyranniques,

comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le

débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les

mess d'officiers, rien n'y fait... Notre situation économique se

traduit donc par ce mot: surproduction. En vain, Guillaume parcourt

les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mangin parcourait,

dans sa roulotte, tous les villages de France; en vain, débite-t-il les

plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les

plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les

chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous

en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative: ou bien

arrêter la production, et c'est la ruine; ou bien la continuer, et

c'est la ruine encore... Remarquez que nos banques sont engagées dans

ces affaires jusqu'à la garde; que nous ne sommes pas, comme vous, un

peuple de timides gagne-petit, un peuple d'épargne avaricieuse, que

nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons...

Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d'écus

économisés, la lourdeur d'une crise financière... À moins...

Et ici, von B... me regarda en souriant drôlement...

--À moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières

années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un

temps, l'équilibre ébranlé de nos finances...

S'interrompant brusquement, il me frappa sur l'épaule.

--Car vous êtes de bonnes poires... fit-il, en faisant sonner dans la

salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poires?...

Je répliquai:

--Mais, mon cher, nous n'avons rien à gagner à un krach allemand...

Nous avons tout à y perdre... Une Allemagne ruinée, ce serait un

malheur universel... Laissez-moi vous dire ceci: Puisqu'il est bien

entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que des prêteurs

d'argent,--on nous appelle les usuriers du monde,--puisque, d'autre

part, par paresse, par timidité, par manque d'outillage... et par

excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à

toutes concurrences industrielles,--pourquoi ne serait-ce pas nous qui

donnerions à l'Allemagne l'argent dont elle a besoin? L'Allemagne est

honnête, travailleuse, persévérante; elle accomplit un effort immense,

digne d'admiration... Elle mérite d'être soutenue dans cet effort, qui

est un effort de civilisation. Outre qu'il est immoral et honteux que

nos milliards servent, dans la chère Russie, à l'œuvre abominable

que vous savez... ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération

financière...

--Ma foi!... vous avez raison... avoua von B... J'ai trop bu. Ce sacré

vin me fait dire des bêtises...

Sur quoi, il remplit son verre et le mien...

Je lui demandai:

--Croyez-vous à la guerre? Croyez-vous que l'Empereur pense à la guerre?

--Jamais de la vie, répondit von B... d'une voix forte... Ça,

jamais!... Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares

de sa parole, Guillaume n'est pas un guerrier... C'est un militaire,

ce qui est très différent... Il n'est même pas brave... Il a cela de

commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de

peur...

--Hé! mais... dites donc?... Ce n'est pas une raison...

--Non, mais non... Ses discours, ses frasques, ses menaces? Encore

un truc... commercial... Il épouvante, parfois, l'Europe, uniquement

pour rassurer nos gros usiniers qui vivent de l'armement... maintenir

une industrie colossale, entretenir un outillage formidable; dont une

paix sans nuages serait la ruine... Et puis, comment voulez-vous?...

Guillaume sait très bien que l'Allemagne ne peut pas acquérir plus de

gloire militaire qu'elle en a... Mais...

Il se mit à pouffer de rire.

--Je ne serais pas surpris qu'il rêvât un peu de gloire navale... Hé!

hé!... Une guerre navale, peut-être y a-t-il songé?... Heureusement,

l'Angleterre...

Je ne pus m'empêcher de m'écrier:

--Ubu! C'est Ubu!

Von B..., très au courant de notre littérature, approuva fort cette

exclamation...

--Mais oui, mon cher... c'est Ubu... Ubu est d'ailleurs l'image la

plus parfaite qu'on nous ait encore donnée des Empereurs, des Rois,

et, disons-le, de tous ceux qui, à un titre quelconque, se mêlent de

gouverner les hommes... Et, si vous le voulez bien, nous allons porter

la santé de M. Alfred Jarry...

Ce que nous fîmes... Après quoi, il réfléchit, une seconde, et il dit

encore:

--Il y a une autre raison qui empêchera toujours l'Empereur de déclarer

la guerre: il en redoute le résultat. Certes, notre armée est forte,

la plus forte du monde... Elle est exercée, entraînée, tout ce que

vous voudrez... Nos arsenaux sont pleins, notre armement complet...

nos forteresses en état: c'est entendu. Par malheur, nous n'avons plus

d'officiers, ou, plutôt, nous n'avons plus que des officiers de parade,

qui ressemblent beaucoup à ces jolis godelureaux de votre second

Empire, que nous avons vus à Metz et à Sedan. Ils ne travaillent pas

et ne s'occupent que de leurs plaisirs: le jeu, les femmes, et même

les hommes... Vous ne pouvez imaginer la corruption qui règne parmi

eux... De temps en temps, on voit disparaître brusquement un lieutenant

promis au plus bel avenir, un général fort bien en cour, un courtisan

de marque, un ministre qui paraissait solide... Ce n'est pas la

femme... presque jamais la femme qu'il faut chercher... Quant au haut

commandement, il est médiocre, pour ne pas dire détestable. Il est aux

mains de généraux de cour, gorgés d'honneurs et d'argent, que les pires

intrigues, les plus sales marchandages, les plus laides débauches ont

amenés à la fortune... Et encore, ces généraux, ce n'est rien... Songez

à cette chose affolante: Guillaume, en cas de guerre, ne laissant à

personne le soin de commander ses armées... Car il a aussi des plans

de guerre, comme il a des plans de statues, de tableaux, d'opéras, des

plans de tout...

Ici, von B... eut une expression de terreur comique. Il s'était tu un

instant, mais pour mieux rassembler sa voix qui s'éraillait.

--Et alors, mon cher, cria-t-il, nous serions battus, par la Suisse...

par la Suisse... je vous dis... par la Suisse!

Comme je riais d'un rire qui se refusait à accepter une telle prophétie:

--Par moins que la Suisse... insista-t-il... Vous ne le croyez pas?...

Mais pensez donc... Aux manœuvres, où tout est prévu, où la mise en

scène est réglée d'avance où l'Empereur doit toujours être victorieux,

eh bien ces mauvais généraux ont toutes les peines du monde à ne pas le

battre. Ils suent sang et eau pour ne pas le cerner, même en plaine...

J'ai assisté à quelques-unes de ces manœuvres... C'est d'une

bouffonnerie!... Ah! mon cher, j'ai là-dessus, les histoires les plus

désopilantes... Par la Suisse, entendez-vous?...

Une gorgée de vin le calma. Son visage reprit un air sérieux:

--Et puis, voyez-vous... aujourd'hui, il souffle un mauvais vent sur

les Empereurs et sur les armées... Même chez nous, le soldat commence

à réfléchir, à sentir le dégoût de son métier. Malgré la dureté de la

discipline, on parle dans les casernes; ce n'est pas, je vous assure,

pour y exalter le métier des armes et y glorifier la guerre. Pris

entre la Russie et la France, comment échapperions-nous à ce grand

mouvement dont le monde tout entier tressaille?... Oh! je ne suis

pas assez bête pour croire... Non... Non... Et pourtant!... J'ignore

la destinée parlementaire du socialisme allemand, et m'en inquiète,

d'ailleurs, fort peu... Il y a tant do hasards dans les élections,

tant de contingences mystérieuses qui en faussent la portée!... Mais

je constate qu'il fait, chaque jour, des progrès dans les masses

populaires et, aussi, parmi la jeunesse bourgeoise éclairée...

--Vous êtes donc socialiste, maintenant?... crus-je devoir lui demander.

--Mon cher, je suis toujours socialiste, le soir, après dîner, affirma

von B... solennellement.

Et il continua:

--Le jour où le socialisme voudra bien répudier cette sorte de

sentimentalisme nationaliste, qui l'enchaîne encore à de regrettables

préjugés, il accomplira de grandes choses en Allemagne et dans

le monde. Ah! le beau moment pour le désarmement! Le peuple qui,

aujourd'hui, jetterait bas les armes serait à jamais béni. Il faut être

un homme politique, c'est-à-dire ne rien comprendre aux aspirations

de son temps, pour redouter les conséquences de cette délivrance qui

serait saluée, avec enthousiasme--que les Empereurs le veuillent ou

non--par toutes les nations...

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 24 / 32 段