s'empâtait dans les grands mots sonores, et il n'arrivait que
difficilement à les prononcer. Il eut beaucoup de peine à achever sa
tirade.
Je n'en tombai pas moins d'accord avec lui sur l'aveugle absurdité des
hommes politiques.
--Sans doute, approuvai-je, les hommes politiques ne comprennent
rien à ce que vous dites, et ils n'y comprendront jamais rien. Ils
comprennent, pourtant, qu'ils sont intéressés à ce que continue cette
effroyable gabegie militaire. Si les peuples en meurent, eux, ils en
vivent... Alors?
--Alors... allons nous coucher... et rêvons!... fit von B..., qui se
leva pesamment, non sans avoir constaté que la bouteille était vide.
Il prit mon bras, dont il lui fallait l'appui, et, tout en marchant, il
se remit à parler. Cet homme ne pouvait pas ne pas parler:
--Ils n'ont même pas l'air de se douter que le temps de la politique
est fini... Vous savez qu'il y a des organes qui survivent aux
fonctions qu'ils assuraient...
--Les survivances, oui...
--Tout le mal vient aujourd'hui de cette survivance des souverains
et des hommes politiques... Je ne parle pas du Roi d'Angleterre....
Mais... même notre Empereur n'est plus maître de conduire son
peuple.... Maximilien Harden a bien tort de lui reprocher d'aboyer tant
pour mordre si peu... Vraiment, pensez-vous qu'il soit libre d'aller
jusqu'au bout de ses projets?... L'Empereur d'Autriche,... oui, le
vénérable Empereur d'Autriche... est moins souverain dans son empire
que... que...
--Que son cousin de Monaco, sur son rocher à roulettes?...
--Vous riez?... Mais beaucoup moins... Le tsar de toutes les Russies
n'a guère plus à dire que le prince de Bulgarie... Le mikado,
lui-même... Sans aller si loin...
Et von B... se retint mal au velours insidieux d'un fauteuil...
--Sans aller si loin, vos hommes politiques, à vous, les plus
conscients de l'évolution actuelle, mettez les moins inconscients,
vos socialistes, ne savent même pas où les entraînera, demain, la
masse ouvrière dont ils ne sont que les porte-parole embarrassés...
Il y a deux ans, ils ignoraient radicalement--je veux dire comme des
radicaux--les destinées du syndicalisme... Les plus malins sont ceux
qui arrivent, non pas à conduire le flot de leurs électeurs, mais
à distinguer, quelques semaines d'avance, entre les courants où le
prolétariat bouillonne, celui qui les emportera...
--Alors?... alors?... répétai-je sans que ma fatigue trouvât rien de
plus significatif à formuler... Alors?
Décidément, un tonneau de vin du Rhin n'eût pas détrempé les muscles de
la langue de von B.... Il répondit:
--Alors à quoi bon ces organes inutiles?... ce poids mort?... À quoi
bon ces appendices?
Et il éclata de rire...
Je riais de le voir rire.
--Vous voulez qu'on nous en opère?
--Hé!... Hé!... La médecine a fait son temps. L'avenir est à la
chirurgie...
Il eut un hoquet...
--À la chirurgie!... Je ne crois plus du tout à la médeci... i... ne...
mais... je... humpph!... je crois à la chirurgie...
--L'antisepsie à la dynamite?... m'écriai-je, en l'entraînant à mon
bras...
Il me força de m'arrêter, prononça lentement:
--L'anarchiste est un chirurgien... un chirurgien malgré lui...
--Vous vous disiez socialiste?
--Je suis toujours socialiste, après dîner... mais...
Il me désigna, au-dessus de la porte du restaurant, le cadran d'un
cartel à enluminures, où des aiguilles de cuivre se contorsionnaient...
--Il est trois heures du matin, mon cher...
Nous étions, en causant, arrivés dans le hall de l'hôtel... Tout y
était éteint. Le crépuscule matinal commençait de recréer, dans la
pénombre, les formes redoutables des meubles et des ornements... Von
B... s'arrêta encore. La clarté du jour naissant tirait des larmes de
nos yeux las.
--Ah!... Et puis... s'écria von B... tout à coup, en bâillant
longuement, toutes les phrases ne valent pas une anecdote heureuse...
En avons-nous dit des bêtises... des bêtises... des généralités
prétentieuses, vides, inutiles, si chères à l'esprit allemand!
Un nouveau bâillement me fit bâiller... Il poursuivit en s'étirant.
--Le trait le plus mince... le plus mince... pourvu qu'il soit bien
réel et humain... je le préfère à l'évolution, thèse, antithèse et
synthèse de trois époques de philosophie...
Il sourit et ses yeux s'animèrent.
--Écoutez!... Je vous aime beaucoup... Je m'en vais vous dire une
chose, que je n'ai encore jamais répétée... une chose inouïe...
voulez-vous?...
Je m'assis à son côté, dans un box d'acajou, sur les coussins de cuir
d'un divan, dont le jour attendrissait la rougeur orangée...
--C'est une histoire qui m'a été livrée, une nuit, après boire, à
Friedrichsruhe, par Bismarck, déchu... C'est vous dire qu'on peut y
ajouter foi. Personne n'avait le vin plus brutal et plus sincère...
À peine le vieux chancelier l'eut-il contée qu'il me parut, à une
contraction de tous les plis de son masque, qu'il eût bien voulu,
pourtant, la ravaler... Il n'était pas homme à regretter rien qu'il eût
fait, même une sottise... Et, trop ennemi des mots inutiles, il ne me
demanda même pas, après coup, le secret... Cependant, chaque fois que
j'ai voulu la dire, j'ai revu, dans leurs poches plissées, ses yeux
ardents, et je me suis tu... Elle m'échappe, ce soir, je le sens... Ma
foi!... profitez-en...
Sa main étreignit mon genou:
--Vous ne savez pas quel a été, interrogea-t-il lentement... le premier
acte d'autorité de Guillaume II?...
Ce ne pouvait être pour attendre ma réponse qu'il s'était arrêté.
--En tout cas, vous savez avec quelle anxiété Guillaume--alors
fils du prince héritier et si loin du trône où son grand-père se
pétrifiait--épia les progrès de la maladie de son père, à San Remo?...
Vous vous rappelez sa fièvre parricide pendant les Cent jours du règne
de notre Fritz, à Potsdam, où on avait ramené le cancéreux couronné?
Ah! il y avait longtemps que Guillaume avait échappé à ses parents...
Bismarck le leur avait pris... Un jeu, n'est-ce pas? pour le vieux
diplomate, chez qui l'énergie... farouche, se doublait de la plus
belle astuce... Bismarck excitait, contre le couple impérial, l'ardeur
impatiente du jeune homme... Depuis toujours, il haïssait férocement et
redoutait celle qu'il appelait «l'Étrangère», et ses idées anglaises.
Il haïssait également et ne redoutait pas moins le libéralisme,
la loyauté de Frédéric II... Le plus beau, c'est qu'il ne pouvait
prévoir les progrès que ferait, plus tard, dans l'imagination de son
trop docile élève, l'appétit de toute-puissance qu'il s'appliquait à
dérégler en lui... Pas un acte, pas un écrit, pas une parole du père
que le chancelier n'apprît au fils à critiquer... Quant à l'influence
de sa mère, on la lui démontrait funeste... anti-nationale... Les
rapports, entre l'Impératrice Victoria et son fils, étaient donc des
plus tendus... et des plus amers. Elle n'ignorait pas qu'il avait
placé des espions jusque dans la chambre de l'infortuné malade...
Tel ambassadeur d'à présent était déjà chargé, par Guillaume, d'une
mission moins décorative, plus délicate, au chevet du moribond,
dont l'agonie lui marchandait le trône... C'est ainsi qu'il apprit
l'existence d'un journal que son père tenait depuis des années...
Frédéric avait le goût d'écrire. Vous avez lu sa lettre à Bismarck,
à son avènement, son journal de 70-71, et la relation de son séjour
à Suez, lors de l'inauguration du canal?... Je ne dis pas qu'il eût
beaucoup de talent, et que ces écrits soient des chefs-d'œuvre...
Du moins, ils témoignent d'intentions méritoires... La peur de ce
journal secret hantait d'effroi le jeune Guillaume. Peut-être sa
conduite y était-elle jugée?... Peut-être des volontés dangereuses y
étaient-elles inscrites?... Il ne pensait qu'au moyen de s'emparer
de ces papiers... Or l'Impératrice sut, avant la fin, les mettre à
l'abri... Trompant la surveillance, pourtant minutieuse, de son fils,
elle les avait fait passer en Angleterre... à la Reine, sa mère, ou à
son frère, le Prince de Galles... je ne me souviens plus exactement...
À peine, au bord du lit, où l'agonisant venait d'expirer, Guillaume
se redressa-t-il Empereur, qu'il réclama le Mémorial. L'Impératrice
feignit l'ignorance... Il insista... Il parla en maître... Il donna
à sa mère l'ordre de lui obéir... Elle persista dans son système....
Elle ne savait pas... elle ne savait rien... Guillaume en vint à la
menacer, brutalement, de sa colère... À ses yeux secs, les larmes
de sa mère paraissaient un stratagème... Plus elle résistait,
plus il s'exaspérait, car il lui semblait qu'il fallait mesurer à
l'entêtement de l'Impératrice l'importance des documents... En réalité,
il ne pouvait supporter que, dans la première heure d'un règne si
fiévreusement attendu, quelqu'un, si grand fût-il, osât lui résister...
La colère emporta cet Empereur d'un jour, jusqu'à la pire démence...
Il se dit qu'après tout sa mère n'était qu'une princesse de la maison
dont il devenait le chef, la colonelle d'un de ses régiments, sa
sujette!... «Eh bien, ordonna-t-il, violet de fureur, vous garderez
les arrêts, madame... les arrêts forcés... jusqu'à ce que vous m'ayez
obéi... Oui... oui... je vous mets aux arrêts... aux arrêts forcés.»
En arrivant, deux heures après, à Potsdam, Bismarck trouve le palais
environné d'escadrons de cavalerie en armes. L'Empereur lui apprend
comment il vient de répondre à la désobéissance de sa mère... Il est
encore très exalté, trouve son idée admirable: «Et qu'elle ne compte
pas sur un mouvement de pitié, sur un attendrissement... non...
non... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi... vous entendez, monsieur
le chancelier?... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi!» Le chancelier
reconnaissait qu'il eût pris peur, s'il n'avait appliqué toute son
énergie à trouver, dans l'instant, des arguments assez forts--et
pourtant respectueux--pour empêcher que durât, une minute de plus,
cette bouffonnerie macabre, capable de peser sur tout le règne qui
commençait. À distance, ce qui l'étonnait encore le plus, c'est qu'il
eût pu s'empêcher d'éclater de rire, au nez de son souverain...
«Je crois bien, me disait Bismarck, que le jeune homme avait voulu
m'épater... Flanquer l'Impératrice... l'Impératrice douairière...
l'Impératrice, sa mère, aux arrêts, le jour même de la mort de
l'Empereur!... Ça, c'était colossal... kolossal!...» L'élève était
allé, comme il arrive, beaucoup trop loin. Il fallut recourir à un
silence déférent pour marquer qu'on n'approuvait pas, démontrer ensuite
qu'il y avait une façon de procéder plus rigoureuse et plus efficace...
Pourquoi ne pas couper plutôt les vivres à l'Impératrice?... suspendre
les apanages?... «Je connais Sa Majesté, disait Bismarck bonhomme...
Elle a de l'orgueil... Les arrêts forcés, elle peut s'y entêter...
les accepter comme une sorte de martyre... Mais l'argent, Sire...
l'argent?... Qui donc résiste à l'argent?» Il fit valoir aussi, avec
beaucoup de tact, les représentations probables de l'Angleterre:
«Est-ce bien le moment, Sire?»... L'Empereur, qui avait fini par
s'apaiser, goûta le conseil... Les arrêts de l'Impératrice furent
levés... Les officiers remmenèrent leurs cavaliers au quartier... Et
Guillaume ne fut plus qu'aux détails des obsèques et du deuil, qu'il
voulait fastueux!...
--Mais la fin de l'histoire? demandai-je.
--La lutte entre l'Impératrice et son fils dura plusieurs mois... Il en
fallut au moins six...
Von B... se souleva, pour éviter le soleil qui venait de pénétrer
violemment dans le hall.
--Il en fallut au moins six... répéta-t-il... pour que l'Empereur
obtint son manuscrit et l'Impératrice son argent... Ah! c'était une
gaillarde!...
Je le vis taper du pied:
--Ne voilà-t-il pas, fit-il encore, un début digne de cet Empereur qui,
désespérant d'atteindre jamais à la gloire d'avoir fait un Bismarck,
discerna que la gloire d'oser le renvoyer était la seuls qu'on pût
mettre en balance!
Il ajouta:
--Que risquait-il, après tout?... L'Allemagne était faite.
Et tout à coup:
--Dites-moi, mon cher?... Si nous prenions notre café au lait... avec
du miel... avec du miel...? Ils ont, ici, un miel de Westphalie!...
L'école de Düsseldorf.
Je dois des excuses à Düsseldorf.
C'est une très belle ville. Elle n'offre aucun pittoresque aux amateurs
de vieilles ruines, de vieilles églises gothiques, de vieilles rues
enchevêtrées et puantes... Elle n'a que de la richesse et du luxe. Mais
elle en a beaucoup; elle en a même trop. Par exemple, l'arrangement de
ses parcs, de ses balcons, la grâce de ses jardins où les verdures, les
fleurs et les bassins se combinent en décors merveilleux, vous font
vite oublier le modern-style des magasins et des maisons. Et le Rhin
y est magnifiquement impressionnant. Dans les quartiers commerçants,
les étalages sont d'une rare somptuosité. Étoffes, fourrures, bijoux
argenteries, victuailles, parées comme les victimes des sacrifices
antiques, vous arrêtent à chaque pas. C'est la ville des grands
couturiers, des grandes modistes, des grands tailleurs.
Au centre de ce pays du fer, qui sait si bien cacher, sous les fleurs,
le noir et tragique effort du travail, on se sent vraiment en pleine
richesse allemande, en pleine vie plantureuse allemande. Le faste
en apparaît parfois fatigant, d'une sensualité un peu bien lourde.
Mais j'ai souvent trouvé à l'empressement démonstratif, à la rondeur
accueillante de ces manieurs de millions et de canons, une sorte de
charme à la fois effarant et persuasif, et leur vulgarité n'a rien
d'antipathique ni de banal. On les sent d'ailleurs terribles. J'ai
rencontré là plus d'un Isidore Lechat.
Von B..., très lié avec la plupart des gros industriels de la région,
m'a introduit dans quelques intérieurs de la ville et de la campagne.
La décoration en est d'un goût déplorable. Elle coûte très cher;
voilà, en plus de ce goût, tout ce que l'on en peut dire. Du reste,
personne ne lui demande autre chose. Plus un objet coûte cher, plus il
révèle bruyamment qu'il coûte cher, et plus ils sont fiers de lui...
Américains en cela; américains aussi dans leur façon de s'habiller et
de se raser la face... Von B... affirme qu'en affaires ils sont encore
plus hardis que les Américains, et d'une gaieté aussi imprévue. Il me
raconte que, l'année dernière, il avait mené un Français de ses amis
aux usines de M. Ehrardht, le célèbre fondeur de canons de Düsseldorf,
le rival de Krupp...
--Ah! ah! fit M. Ehrardht, en serrant la main du Français... Vous venez
voir mes pianos?
--Comment... vos pianos?
--Mais oui... Érard... Érard... votre Érard... Seulement, moi, c'est
une autre musique... Ah! ah! ah!... Passez donc!
Il me raconte aussi cette anecdote:
Von B... a un ami américain. Comme la plupart des Américains, celui-ci
est d'origine allemande. Il y a trois ans, cet ami vint à Paris... Il
s'en alla trouver H..., le grand tapissier... Il lui dit, sans autre
préambule:
--Vous allez me construire un hôtel à Londres, très beau, tout ce qu'il
y a de plus beau. Quand, le 4 mai de l'année prochaine, j'arriverai à
Londres, je veux trouver tout prêt: meubles, tableaux, domestiques,
chevaux, voitures, automobiles... même mon dîner... Que je n'aie à
m'occuper de rien... pas même d'acheter des cure-dents... Vous avez
compris?
--Oui...
--Combien?
--Mais, balbutia le tapissier abasourdi... je... je voudrai savoir ce
que vous aimez... ce que...
--Je ne sais pas ce que j'aime... interrompit l'Américain... je n'a pas
le temps de le savoir... Si je le savais, je ne vous chargerais pas...
Dépêchons-nous... je suis pressé... Combien?
--Dix millions... à peu près, risqua le grand tapissier qui avait
repris un peu, et même beaucoup d'assurance...
--Pas à peu près... Exactement... Vite... Combien?
--Dix millions, alors!
--_All right..._ voici un chèque de quatre millions... Quand vous aurez
besoin du reste... vous câblerez! Le 4 mai, hein?... Soyez exact... Au
revoir!
Et von B... me dit:
--Ici, ils n'en sont pas encore là... mais ils y viennent... Je crois
d'ailleurs que, malgré les mœurs particulières à chaque pays, les
manies que donne l'argent sont partout les mêmes... Il y a une sorte
d'uniforme moral que portent tous les spéculateurs milliardaires.
**Le luxe extravagant de ces maisons m'étonna. Je garderai
longtemps, entre autres souvenirs le souvenir de certains plafonds
où toute l'École de Düsseldorf s'est réunie pou accumuler les plus
invraisemblables horreurs... Car il y a toujours une École de
Düsseldorf. C'est, autant que j'ai pu comprendre, une collectivité, une
espèce de syndicat de peintres, dont on ne connaît pas les noms, et qui
s'acharnent aux plus singuliers travaux, dans les hôtels de la ville
et les châteaux des environs... Si vous demandez:
--De qui est ce tableau?... ce plafond?... cette grande fresque?
On vous répondra invariablement:
--C'est de l'École de Düsseldorf...
Dans le cabinet d'un gros métallurgiste, j'ai vu un portrait de
Bismarck, en général, casqué, botté, immense, énorme, avec des reflets
mauves, des reflets jaunes, des reflets verts, roses, lilas, plaqués,
maçonnés sur la figure, la tunique, le casque et les bottes... Et
le vieux Bismarck arrivait ainsi à ressembler étonnamment à cette
jolie Madame Roger-Jourdain, dont Albert Besnard fit un portrait si
frissonnant...
J'aurais bien voulu savoir de qui était ce Bismarck à reflets.
--C'est de l'École de Düsseldorf...
Je ne pus tirer rien de plus de mon gros métallurgiste.
Pourquoi notre Académie des Beaux-Arts--ah! on ne peut jamais retrouver
le nom d'aucun de ses membres--ne se constituerait-elle pas franchement
en société anonyme d'exploitation artistique?...Cela faciliterait
beaucoup les transactions entre amateurs, et simplifierait la besogne
des pauvres critiques d'art...
**L'Empereur ne vient plus jamais à Düsseldorf. Il n'y est pas
populaire, et chacun parle de lui assez librement. On ne lui pardonne
pas son ingratitude envers Bismarck, qui est vénéré, ici, où tout le
monde vous dit:
--Bismarck, monsieur, mais c'est l'âme même de l'Allemagne!
Le théâtre repopulateur.
Nous sommes allés au théâtre. On y joue _Monna Vanna_, de Maurice
Mæterlinck. Vous savez le prodigieux triomphe, en Allemagne, de
cette belle tragédie. On n'en compte plus les représentations, et son
succès y dure toujours. Elle est interprétée avec soin, mais sans
verve. La mise en scène en est somptueuse, mais sans goût. Les couleurs
y hurlent; le clinquant des accessoires vous aveugle. Ce n'est pas de
la figuration, c'est de la fulguration.
Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des places. Salle bondée,
archicomble, comme on dit chez nous. Foule recueillie, plus que
recueillie, extatique, comme dans une chapelle de couvent, un chœur
de moines, la nuit du vendredi saint. Je n ai jamais vu une attention
aussi religieuse, de tels regards de prières, simultanément braqués sur
la scène, comme sur un tabernacle, au moment où resplendit le mystère
de l'Incarnation... Jamais, dans une salle, pleine à en éclater, je
n'ai entendu un si impressionnant silence.
Von B... me dit, dans un entr'acte:
--Vous assistez là, mon cher, à un des spectacles les plus curieux qui
puissent se voir en Allemagne... Et ce qui se passe ici, à Düsseldorf,
se passe, à cette même heure, dans plus de quarante villes, où l'on
joue, ce soir, _Monna Vanna_... Savez-vous ce qui fait, au fond, le
succès sans précédent de cette tragédie? Je vais vous le dire... C'est
tout ce qu'il y a de plus allemand... Au second acte, Monna Vanna entre
dans la tente de Prinzivalle «nue sous le manteau»...
Il s'était tu.
--Eh bien? dis-je.
--Voilà!... «nue sous le manteau»... voilà tout!... Je ne prétend point
que mes compatriotes ne soient pas sensibles à la suprême beauté du
drame, à son admirable, son incomparable lyrisme... Non, certes....
Quoi qu'on dise, l'Allemand aime la grandeur dans une œuvre de
l'imagination. Quoi qu'il dise lui-même, il est beaucoup plus attaché
qu'il ne croit au romantisme, et ce merveilleux romantisme, épuré
de ses scories anciennes, le ravit... De plus, il est passionné
de théâtre, de théâtre français, surtout. Oui, mais, ici... il y
a quelque chose de plus... Monna Vanna est «nue sous le manteau».
Veuillez bien noter ceci. Si, d'un geste hardi, tout à coup, elle
rejetait le manteau; si un accident de mise en scène--que le spectateur
n'attend pas, d ailleurs--la dévêtait, et qu'elle apparût, dans sa
nudité rayonnante, sur les fonds rouges de la tente, parmi les peaux
de bêtes du lit ... il serait fort offensé, protesterait, et son
exaltation tomberait aussitôt... Oui, mais Monna Vanna est «nue sous
le manteau»... Cela lui suffit... Et croyez bien que, pour notre bon
Allemand, «sous le manteau», Monna Vanna est infiniment plus nue que
«sans le manteau». Avez-vous remarqué cette hypertension des regards,
dilatés comme sou l'influence de la belladone, et si étrangement
immobiles?... Avez-vous remarqué, surtout que quelques hommes, pour
mieux isoler, pour mieux concentrer, pour mieux caresser, pour mieux
réaliser l'image, ont fermé les yeux?...Tout ce qu'il y a de passion
voilée, de désirs contenus et violents dans l'âme de l'Allemand, s'est
exalté à ce fait que Monna Vanna est «nue sous le manteau»... Volupté
permise, luxure tolérée qui décuple, comme dans un rêve, la puissance
de la vision intérieure!... Et vous allez voir, tout à l'heure,
une chose encore bien plus curieuse et qui ne s'est jamais vue, je
crois, en Allemagne... Aucun de ces spectateurs ne songera à souper,
après le théâtre. Ils en ont perdu le boire et le manger... Ils vont
rentrer chez eux, en hâte, le corps en feu, et, pleins de l'image de
Monna Vanna «nue sous le manteau», ils vont doter la patrie allemande
d'un petit Allemand, confectionné selon les meilleures recettes de
l'Anthotropogénie... Ah! mon cher, on ne peut ««avoir à quel point
une femme, qui, d'ailleurs, n'est pas du tout «nue sous le manteau»,
peut augmenter, en un soir, la population d'un grand pays, comme
l'Allemagne... Les statisticiens nous le diront, peut-être, un jour...
E il ajouta:
--Je ne comprends pas du reste que, chez vous comme chez nous, il y
ait tant de solennels idiots pour vouloir proscrire du théâtre, du
livre, du tableau, les images voluptueuses... Même ce qu'ils appellent
la pornographie devait être respecté, entretenu, protégé, comme une
force, comme une vertu nationale, puisqu'elle facilite le rapprochement
des sexes... Mais les pires agents de dépopulation, ce sont tous ces
sénateurs Bérenger, protecteurs du triste et stérile onanisme...
--Alors, dis-je, vous êtes, vous aussi, pour la repopulation?
--Moi? fit von B... vivement. Mais, je m'en fous complètement, mon
cher...
Une soirée au music-hall.
Foule énorme à l'_Apollo-Theater_, où l'élément militaire domine. On ne
voit que des uniformes; on n'entend que des petits bruits de sabres.
Sur la scène, c'est le défilé accoutumé des équilibristes à paillettes
et des jongleurs en habit noir, des acrobates japonais, familles
anglaises, chanteuses viennoises, danseuses espagnoles, tableaux
vivants, cinématographes, gommeuses françaises, qui promènent dans les
capitales de quoi satisfaire la moyenne des aspiration amoureuses et
artistiques de nos contemporains.
Notre loge est voisine d'une grande loge, occupée par des officiers.
Longs, minces, parfumés, un peu maquillés, sanglés dan leurs tuniques,
le cou étranglé par le carcan rouge, bleu ou jaune du collet, ils
ont des mines insolentes et efféminées. Leur façon de se dandiner
sur des hanches trop fortes rappelle beaucoup celle des jolis petits
professionnels qu'on voit rôder, sur nos boulevards, devant le
Grand-Hôtel et le Café de la Paix. Ils affectent de se désintéresser de
ce qui se passe sur la scène, de se montrer blasés sur toutes choses.
Ils ne boivent pas, ne fument pas, et promènent des gestes las, au bout
de leurs gants blancs...