--Bah! m'écriai-je, Paris valant bien une messe, la couronne impériale

d'Allemagne...

--Ne vaut pas, interrompit vivement von B..., qu'on soit condamnée à un

cordonnier allemand, quand on a le pied joli...

**Un soir, à table, un gros financier allemand vantait, devant ses

convives français, avec un enthousiasme choquant, la supériorité

morale, commerciale, militaire, scientifique de son pays. Eut-il

conscience de son mauvais goût devant tous les visages qui se

glaçaient?... Voulut-il se faire pardonner? Il prit tout à coup, à la

pointe de son couteau, le menu morceau d'un exquis camembert, et dit,

en souriant:

--Par exemple... nous n'avons pas chez nous de pareils fromages.

Sous le rapport des fromages, je concède que vous nous êtes très

supérieurs...

**Von B... est un peu, mais avec plus de grâce, comme cet Allemand,

et comme beaucoup d'étrangers qui, au fond, méprisent la France pour

sa frivolité agressive et vantarde, et qui l'admirent seulement--en

la méprisant toujours--pour l'élégance de ses femmes, de ses modes,

pour la qualité unique de ses plaisirs et de sa corruption. Patriote,

quoiqu'on dise, je me serais bien gardé de lui enlever cette dernière

illusion.

**Le restaurant se vidait... Et, comme on nous apportait une troisième

bouteille d'un vin de Moselle mousseux, je vis, à une table, voisine

de la nôtre, devant un général superbe, raide, monocle à l'œil,

éclatant, très rouge d'être sanglé, plus rouge d'avoir énormément

bu, je vis deux officiers, deux capitaines de cavalerie, qui, en

s'inclinant, venaient de faire sonner leurs talons. Et je le regardai,

le vieux brave, qui, sans broncher, les laissait plus d'une minute dans

une humiliante immobilité, le coude levé à hauteur de la tempe, les

fesses indécemment tendues au bord du dolman bleu de ciel. Après quoi,

d'un geste sec, il les congédia:

Alors, je dis à von B...:

--Mon ami... parlez-moi de l'Empereur d'Allemagne.

Le Surempereur.

--L'Empereur? me dit von B... après un temps, et avec une légère

grimace... Ma foi! je me sens fort embarrassé pour vous parler de

lui... Si bien qu'on croie connaître un homme,--surtout un homme de

ce calibre-là,--on ne le connaît jamais complètement, et l'on risque

d'être injuste envers lui... Et puis... diable!

Il tira de la glace la bouteille en robe de buée, remplit nos verres de

ce vin pétillant qui fait, dans la bouche, comme un joli petit bruit

de mer sur les galets, et il reprit:

--Voyez-vous, mon cher, pour comprendre notre Empereur, il faut savoir,

il ne faut jamais perdre de vue qu'il date de la _Gründerzeit_... et

que nous, nous n'en datons plus... du moins, pas tous.

--De la...? Comment dites-vous?... De la...? fis-je, après avoir vidé

mon verre.

--_Gründerzeit_... la _Gründerzeit_... l'époque des fondateurs, des

vainqueurs--excusez-moi--de 71. Les fondateurs de 71, ce furent,

peut-être, des colosses, mais, à coup sûr, des parvenus. Ils étaient

partis pour la frontière Prussiens et pauvres; ils s'en revinrent

de Paris Allemands et milliardaires... Rien ne développe les pires

instincts comme le triomphe. Il nous emplit de nous-mêmes et nous

empêche de penser... La Victoire n'a pour fils que des brutes. Songez

aux armées de Napoléon, surtout, à tant de ces colonels de trente ans,

de la fin de l'Empire, aux douteux demi-soldes, qui, pour n'avoir pas

eu le temps de passer maréchaux, crevèrent aventuriers... Nous sommes

faits pour réfléchir... L'habitude du malheur force l'homme à se

replier sur soi... C'est en ce sens qu'il est une école d'intelligence

et de générosité... Quelqu'un qui réussit--même un philosophe--cesse

de penser... En 71, c'était un peuple tout entier, habitué à recevoir

des coups, qui rentra ivre de la nouveauté d'en avoir donné... J'admire

les hommes qui résistent à l'infortune; j'admire bien davantage ceux

qui résistent au succès... ce sont des héros. N'oubliez donc pas que

ces vainqueurs s'en revenaient de France, non seulement glorieux,

mais milliardaires. L'ère des milliards date de 71... C'est un mot

qui n'était pas en usage... Le milliard des émigrés?... Oui, je sais

bien... Mais ce milliard des émigrés, ce n'était pas un milliard, ce

n'était que beaucoup de millions... Le milliard n'est véritablement

entré dans la langue courante que depuis le traité de Francfort. Une

aventure pareille!... Songez donc! On perdrait la tête à moins...

Alors, on se mit à faire l'Allemagne, à la construire... Chez nous,

on n'est pas économe... on aime à manger bruyamment, à beaucoup

boire... et on aime à bâtir. On mangea, on but, Dieu sait!... Et puis

on bâtit!... On construisit des forts et des canons; des ports, des

navires et des canons; des routes, des canaux et des canons... et puis

des casernes, et puis des usines, et puis des palais, et toujours

des canons. On rebâtit, du nord au sud, Berlin. Il fallait bien une

capitale pour l'Empire qu'on venait de se donner... On rebâtit, du nord

au sud, toute l'Allemagne... Il fallait bien des villes en harmonie

avec la capitale qu'on bâtissait... Et l'on ne s'est pas arrêté de

bâtir... On bâtit toujours, et de plus en plus grand. Le goût des

statues colossales, des universités géantes, des gares-forteresses,

des postes babyloniennes, des boutiques-cathédrales, des brasseries

Walhalla, des casernes-abbayes, tout ce monumentalisme hyperbolique

date de la _Gründerzeit_... Si la _Gründerzeit_ disparaît peu à peu de

l'âme des hommes, elle survit dans l'âme des pierres... Et Guillaume

II, à qui ne manque plus, dans sa garde-robe, que l'uniforme du dieu

Mercure, à qui le caducée irait bien mieux que les sabres et les aigles

d'or de ses casques, date pourtant, lui aussi et tout entier, de ces

années de mégalomanie, de ces ivresses de parvenus, avec leur enflure,

leur tapage, leur clinquant, et leur grandeur de camelote. Il était

bien jeune en 70, mais, quand on n'a pas en soi de quoi les refaire, on

garde, toute sa vie, les idées qu'on vous a mises en tête avant vingt

ans.

Von B... respira, un moment. J'admirais son endurance à dire tant de

paroles. Il continua en souriant:

--Le vieux Guillaume... «l'inoubliable grand-père»... oui... ah! je me

souviens... On avait eu beau le couronner Empereur à Versailles, il

était rentré à Berlin bon roi de Prusse, comme devant... Ce n'était

qu'une espèce de hobereau heureux, dont Napoléon III avait fait un

conquérant malgré lui... Il faut dire qu'il était bien servi... Roon,

Roon, surtout,--on ne parle que de Bismarck et de Moltke--mais il

faut que vous lisiez Roon... celui qui mettait Bismarck en avant, le

dirigeait, et ne se défiait que de son ivrognerie... Quelqu'un, ma

foi, de génie!... Oui, Guillaume était mieux que bien servi... Ce

maître, après tout débonnaire, avait des domestiques ambitieux. Ils lui

avaient déjà apporté d'assez bonnes affaires... J'entends: les duchés,

Sadowa... Ces succès lui suffisaient, car ce brave homme n'a jamais

fait figure de conquérant; du conquérant, il n'avait pas l'âme sauvage

et violente. Savez-vous qu'il ne passa le Rhin qu'en rechignant?...

C'était trop... Il avait peur... Savez-vous aussi que bombarder Paris

lui parut une énormité?... Bombarder Paris!... Il aurait mieux aimé

rentrer chez lui... Il fallut le prier, le supplier, lui arracher, tout

au moins, par ruse, l'ordre de tirer le premier coup de canon... Oh!

ce n'est pas lui qui eût jamais pensé à des milliards!... Ce n'est,

d'ailleurs, qu'à force de champagne--ça, c'est la vérité--que Bismarck

se monta, peu à peu, jusqu'au chiffre qui devait étonner le monde et

qui, tout d'abord, lui semblait, à lui-même, chimérique... Mais oui,

mon cher, toute l'histoire est à refaire... je vous assure... toute

l'histoire de ces hommes et de ce temps... et de tous les temps, le

diable m'emporte! S'il n'avait pas été le parfait ivrogne qu'il fut,

je me demande ce qu'aurait bien pu faire Bismarck... Il n'avait de

hardiesse que dans le vin... Le bon hobereau de Guillaume laissa donc

travailler ses serviteurs;--les vieux domestiques finissent souvent par

commander... Mais le succès ne le changea pas... Il y a comme cela,

dans pas mal de familles, de ces grands-pères qui ont fait fortune,

pour ainsi dire, malgré eux, et qui continuent de fumer la même pipe et

de boire la même bière qu'ils aimaient à l'époque des débuts...

Il ne s'interrompit pas de parler, pour me verser à boire...

--Le curieux, voyez-vous, c'est que notre vieux «inoubliable

grand-père» n'a eu que tard son «fils à papa»... Il ne l'a trouvé qu'à

la troisième génération... Le pauvre Fritz n'eut pas le temps, s'il en

avait eu l'envie, de profiter de l'aventure de 70, d'en jouir... On

le connaît peu... et c'est dommage... Une belle figure, en somme...

Il était de goûts modestes, timide, très sérieux, cultivé, aimé des

écrivains, des artistes... Il ne voulait déjà pas aller à Sadowa, et,

quand il y fut, presque à son corps défendant, il s'y révéla grand

capitaine... Destinée curieuse!... De cet humanitaire,--excusez ce

mot horrible,--de cet homme qui détestait la guerre, la fatalité n'a

fait qu'un guerrier... Ce simple et ce doux accomplit aussi, en 70,

plus de besogne qu'il ne fit de bruit... Il était ennemi du tapage, du

faste... Et, s'il est vrai, comme on le raconte, un peu dramatiquement,

qu'une vaincue, vengeant sur lui les siens, l'empoisonna, je parie que

ça n'aura pas été une cocodette, ni même une cocotte... Sa femme, de

sentiments très nobles, influa aussi beaucoup sur lui... En bonne fille

de la reine Victoria, elle ne demandait qu'à vivre bourgeoisement...

Von B... haussa un peu le ton:

--Par exemple, son fils ne lui a jamais été tendre. Vous avez vu?...

Il lui a campé sa statue, comme en pénitence, à la porte d'un musée...

On dirait que Guillaume Il n'a jamais songé qu'à rabaisser le rôle de

son père, de Sadowa à Wissembourg... On dirait qu'il ne l'a mis sur

ce cheval tranquille, entre cette ruelle et ce pont, que pour ne lui

laisser rien plus à conquérir, devant la postérité, qu'une cimaise...

Frédéric ne parlait jamais de ses campagnes... En avait-il honte?... En

tout cas, les braillards de 71 lui surent toujours mauvais gré de ce

silence, de cette retenue... Guillaume lui-même ne peut encore accepter

que son père ne lui ai point fait assez honneur... Il rougit de lui,

et le pousse hors de l'histoire, comme d'autres mauvais fils renvoient

et claquemurent, dans sa chambre, la vieille maman qu'ils ne veulent

point laisser voir, parce qu'elle n'est pas assez bien mise. À moins

qu'il s'agisse d'une rancune pire... et qu'il ne reproche à la mère

son sang, au père son imprudence, à tous les deux le rachitisme dont

son orgueil souffre cruellement... Oh! je l'ai bien souvent senti...

Ce silencieux et ce réservé, ce n'était pas le père qu'il fallait à ce

fils fanfaron; ce malade couronné n'était pas l'Empereur que voulait

la _Gründerzeit_... Pas plus le fils que la nation, froissés dans leur

pire orgueil, n'ont pu pardonner sa simplicité et son cancer à ce héros

pacifique... C'est donc Guillaume Il qui est vraiment, avec l'éclat et

le bruit qu'il fallait à la _Gründerzeit_, le premier nouvel Empereur

d'Allemagne... Il se carre sur le trône impérial, qu'il n'a pas

conquis... qu'on n'a même pas conquis pour lui... Bénéficiaire, sans

coup férir, d'une épopée, il caracole sur les champs de manœuvres,

pour se persuader et faire croire que l'épopée continue... C'est

bien...comprenez-vous? «Sa Majesté le Fils aux papas».

Von B... s'arrêta un instant, et, comme effrayé de ce qu'il avait osé

dire, ajouta, plus lentement:

--Mon cher, il y a, en Guillaume, deux êtres très différents et qui

semblent s'exclure: l'homme, qui est charmant et que j'aime beaucoup;

l'empereur, que je déteste, car je le juge détestable. Je le vois moins

depuis quelques années. Il me gêne de plus en plus... Et je crains bien

que l'empereur ne finisse par me détacher, tout à fait, de l'homme...

J'en aurai de la tristesse. L'homme est agréable, séduisant, très gai,

très simple, très loyal, très généreux, et il est fidèle à ses amis...

Oui,--cela vous semble un paradoxe,--il a des amis, de vrais amis,

dont quelques-uns, des gens obscurs, désintéressés et qui, comme moi,

n'attendent rien de sa toute-puissance.

Il dit textuellement:

--_C'est un bon garçon... un bon garçon allemand!..._ Vous voyez ça?...

Et il poursuivit:

--À l'entendre, dans l'intimité, causer familièrement, sans morgue,

sans apparat, le corps renversé sur le dossier d'un fauteuil bas,

les jambes haut croisées, fumant sa pipe et riant aux éclats, on ne

pourrait jamais s'imaginer que c'est là cet autocrate redoutable,

encombrant et falot, qui emplit, qui surmène, qui terrorise l'Europe et

le monde du fracas de sa personnalité.

S'étant reculé pour donner à sa chaise, sur laquelle il se balançait,

plus de champ, il fit encore une digression:

--Étrange bonhomme!... Ce Guillaume II intime, fils d'une Anglaise,

c'est encore un jeune patricien anglais, qui a passé par Bonn, au

lieu d'avoir passé par Oxford, et qui fait son possible pour demeurer

un homme de sport. S'il pouvait, je crois bien qu'il monterait en

course, ou concourrait pour des prix de canotage. Mais son britannisme

est trop mêlé; ce n'est que de l'anglomanie. L'oncle rit un peu de

ces prétentions et le neveu enrage. D'ailleurs, du sport?... comment

ferait-il?

Ici, von B... parla plus bas:

--Il a mille ingéniosités pour dissimuler le bras qui ne lui a pas

poussé tout à fait... Mais, que voulez-vous?... Regardez-le, regardez

même ses photographies, il a beau prendre et faire prendre toutes les

précautions, pour que cela ne se voie pas... c'est...

Et il susurra le mot dans mon oreille.

--C'est un manchot honteux... mais c'est un manchot!...

Il s'arrêta, un instant sur ce mot, pour me le laisser savourer.

Et, à la joie dont son visage s'éclaira, je sentis, en dépit de ses

déclarations précédentes, toute la haine qu'il avait pour l'Empereur...

Il dit alors, d'un ton plus détaché:

--Il a une culture intellectuelle assez étendue, mais des plus vagues.

Contrairement au personnage de Molière qui avait des clartés de tout,

Guillaume a des ombres de tout. Il ne connaît bien d'une façon précise

et détaillée--c'est là un trait important de son caractère et de sa

politique--que la géographie, car la géographie, c'est le commerce...

Autrefois, c'était une joie de discuter avec lui une question de

littérature, de philosophie, de morale. Il ne nous imposait nullement

ses idées, qui, vous n'en doutez pas, sont réactionnaires et des plus

bourgeoises; il acceptait, tout naturellement, qu'on ne fût pas de son

avis. Il se plaisait même aux controverses les plus vives, et, quand

il se sentait battu, jamais il n'eût songé à vous lancer sa couronne

impériale à la tête, comme dernier argument, pour avoir raison. Je

suppose qu'il se rattrapait ensuite sur ses généraux et ses ministres.

Von B... ricana et choisit longuement un énorme cigare parmi les boîtes

que le maître d'hôtel venait de dresser, en pile imposante, sur la

table, l'alluma et continua:

--Depuis quelque temps, il a un peu... il a même beaucoup changé.

Son agitation s'exaspère, les grimaces, les tics de son visage

deviennent presque douloureux. Il a maintenant, en parlant, une sorte

de retournement convulsif de la main qu'accompagne un claquement des

doigts, dont la répétition est pénible. Son rire, jadis si éclatant,

a je ne sais quel timbre faux qui vous trouble et vous gêne... Enfin,

il montre moins de tolérance, moins de gentillesse envers ses amis.

L'empereur déborde sur l'homme. C'en est fini de nos intimités...

Quelques éclaircies, çà et là, mais elles durent peu. On a dit de

lui, au début, qu'au rebours de Fénelon, il avait une main de velours

dans un gant de fer; ce doit être encore cet enfant terrible de

Maximilien Harden, qui ne _débine_ tant son Empereur que parce qu'il

en attend trop, ou le _Simplicissimus_, l'ennemi intime de Guillaume,

et qui lui reproche surtout de n'être pas Guillaume le Taciturne.

En réalité, il arrive trop souvent, à présent, que la main durcisse

jusqu'à paraître d'acier, et qu'il change de gants encore plus que

d'uniformes.... J'attribue ce changement à trois causes principales:

les tracas, les désillusions de sa politique étrangère, son état de

maladie qui le préoccupe plus qu'on ne croit, l'influence sourde,

mais lente et tenace, qu'exerce sur lui, malgré lui, l'Impératrice.

L'Impératrice a toujours détesté cette sorte de laisser aller bohème

qui, chez l'Empereur, où deux mondes opposés sont souvent en conflit,

se mêlait, quelquefois, aux raideurs de l'esprit féodal qu'elle nous

accusait de pervertir. Oh! elle n'est pas des plus intelligentes, ni

des plus sympathiques. Je la tiens pour la personne la plus ennuyeuse

qui soit dans le monde. Mon Dieu! je n'exige pas d'une femme qu'elle

soit belle; je lui demande d'être gracieuse. Or l'Impératrice manque

totalement de ce qui est le plus nécessaire à son sexe, de ce qui fait

toute la femme: le charme. Elle a de la vertu... elle est la vertu,

et, comme la vertu, elle est triste, un peu bornée, revêche, sectaire,

par conséquent sans bonté. Plus qu'à son éducation religieuse, plus

qu'à ce qu'il croit être la nécessité politique, Guillaume doit à

sa femme cette espèce de piétisme absurde qui donne, souvent, à ses

discours une note si comique et si fausse. Elle nous fait beaucoup

regretter cette vieille et douce Augusta,--vertueuse, elle aussi,

mais plus humainement,--à qui votre Jules Laforgue disait des choses

si jolies et lisait des vers français--du Baudelaire, je crois... il

n'alla pas jusqu'à Verlaine--qui eussent fait mourir de honte notre

Impératrice d'aujourd'hui... Un détail, inconnu chez vous... et qui

vous amusera. L'Impératrice s'est attribué, dans l'État, une mission

bureaucratique assez singulière... Elle est le censeur des pièces qu'on

représente au Schauspielhaus de Berlin. Et je vous assure qu'elle

remplit ses fonctions en conscience. Ainsi... tenez... elle raye

impitoyablement, sur tous les manuscrits, le mot: _Amour_, qui lui

paraît de la dernière inconvenance. Elle ne le tolère--probablement,

par résignation nationale--que dans les drames de Schiller, et aussi,

dans les œuvres françaises que jouent, sur le Théâtre Impérial, les

tournées de Coquelin, lequel est au _Schloss_ presque aussi national

que Schiller. Et puis, d'être dit en français, peut-être que ce mot

indécent offre moins de dangers pour la vertu allemande... Elle a une

autre manie, dont on rit beaucoup, entre soi, à Berlin... Quand, par

hasard, elle va visiter un musée, elle exige que toutes les nudités des

tableaux et des statues soient enlevées, ou voilées, sur son passage...

--Elle «aime des tableaux couvrir les nudités»... déclamai-je.

À quoi von B... riposta:

--Mais, rendons-lui cette justice, elle n'a pas d'«amour pour les

réalités»... On raconte même, sur sa vie conjugale, certains détails

qui enchanteraient l'âme puritaine de votre monsieur Bérenger... On

raconte... Mais ça... comment le savoir?...

Il conclut:

--Avec une pareille conception de la vie, de la littérature et de

l'art, vous pensez si l'on s'amuse à la cour. Rien d'assommant comme

ces fêtes, ces réceptions, d'un faste si lourd et glacé, d'une

étiquette si rigide, d'un ridicule si funèbrement chamarré. Ce qui

n'empêche nullement les plus féroces intrigues, et les passions les

plus effrénées... Peut-être, de toutes les cours d'Europe, la cour

de Berlin est-elle la plus corrompue... Et vous voyez qu'on n'arrive

pas toujours à étouffer les énormes scandales qui éclatent... Ah! mon

cher...

Je m'apprêtais à recueillir d'amusantes et très sales histoires. Mais

von B..., par pudeur nationaliste, peut-être, se déroba et il reprit:

--Il faudrait, pour animer une cour comme la nôtre, une femme qui ait

un peu de ce mélange, difficile à définir, de grâce et de fierté... et

que vous appelez... l'allure... de l'allure.

Et il fit, en répétant le mot, claquer deux doigts en l'air.

--La pauvre femme en manque, à un point!... Je ne puis pas vous

dire. Mais c'est quelque chose qui ne court pas les rues, ni même

les palais... quelque chose de très différent de la morgue, quelque

chose qui s'accommode parfaitement de simplicité, et que la moindre

affectation détruit... une grâce cavalière faite, avant tout, de

naturel... Même en dépit de la guillotine, Marie-Antoinette est

ridicule, et, surtout, elle est crispante, grinçante, exaspérante...

La véritable allure est un air d'autorité qui ne s'oublie jamais, mais

une autorité qui ne se laisse voir que si elle ne se montre pas... Il

y faut de la grandeur avec de l'aisance, du caractère, une certaine

énergie, et le don de trouver toujours des attitudes heureuses, sans

jamais les composer... C'est encore comme le laisser aller d'une

nature qui sent sa supériorité, et, dédaigneuse de s'incliner devant

l'opinion, ne se plie qu'à la conquérir... L'éducation peut y suppléer:

elle ne la remplace pas... Ce n'est pas rien de savoir se garder

aussi exactement de la platitude que de cette enflure qu'on appelle,

chez vous, le cabotinage... L'allure? Combien de princes en manquent,

pendant que des ouvriers l'improvisent!... Tenez, votre ami Stéphane

Mallarmé en avait à revendre, dont la dignité charmeresse, indulgente

à tous, n'était sévère que pour soi. Notre vieille Augusta, qui vient

des ducs de Weimar, en eut à sa façon, cet après-midi de juillet 70,

quand, sous les Tilleuls pavoisés, reconduisant le roi Guillaume à la

gare de Friedrichstrasse, d'où il allait partir pour la frontière,

elle pleurait, abandonnée sur les coussins de la calèche de gala, et

dérobait, sous un mouchoir, à la foule qui l'acclamait, les larmes

qu'elle ne retenait pas... Les Danoises aussi ont de l'allure, qui

furent élevées à Copenhague et à Amelienborg, si simplement: la

Dagmar, par instants terrible, épouse d'un butor, mère d'un imbécile;

et sa sœur d'Angleterre, plus douce, plus dame, impeccablement

élégante, dont la situation, aux côtés d'un viveur, fut souvent

difficile. Elles ont une grâce vraiment impériale, qui ne se dément pas.

--Et la Palatine, si laide!... Elle en fit voir, à tenir tête aux

amants de son mari, aux maîtresses et aux jésuites de son beau-frère...

Le soufflet qu'elle donna, en plein Versailles, à son fils, quand il

accepta d'épouser une bâtarde du Roi, a de l'allure.

--Je crois bien!... Mais cette créole de Joséphine, voluptueuse, bien

mieux que jolie, hardie, souvent peuple, qui fut à tout le monde et à

Barras, publiquement, en même temps qu'à Bonaparte, avait, pour n'être

pas née archiduchesse, autrement d'allure que la fade Marie-Louise...

On peut être fagotée, et en avoir... Notre Impératrice est fagotée,

Dieu sait!... mais elle n'en a point... Je sais bien que ce n'est pas

beaucoup plus qu'une nuance... Et, cependant, c'est une nuance que

chacun sent, un air qui n'échappe pas même aux gens les plus simples,

et qui les conquiert... Ainsi, voyez, l'an dernier, l'excellente

femme a passé quelques semaines au château de K... Pour plaire, sans

doute, à son conquérant professionnel de mari, elle s'est mis en tête

de conquérir le pays, hobereaux, bourgeois et paysans... ouvriers

et pauvresses... Elle faisait des visites, en recevait beaucoup, ne

dédaignait pas d'entrer au village, d'adresser, aussi gentiment qu'elle

pouvait, la parole aux femmes, aux enfants, aux filles des rues et

des champs... Et je vous laisse à penser les secours aux malades,

les cadeaux, les friandises!... Eh bien, on ne lui a su gré de son

effort que médiocrement... Elle n'a conquis personne... Sur la fin de

son séjour, il m'est arrivé d'interroger, un matin, une commère, qui

tricotait sur le pas de sa porte: «Eh bien? vous êtes contente?...

Votre Impératrice, vous l'avez vue?... Elle vous a parlé?»--« Eh! oui.

Oh! oui!»--«C'est une bonne impératrice, hé?» La paysanne arrêta ses

aiguilles et me considéra: «Quoi donc? insistai-je... Ce n'est pas

une bonne impératrice?»--«Bonne?... bonne? Oh! si... elle est très

bonne... mais impératrice...» Elle se remit à tricoter: «Impératrice...

répéta-t-elle en secouant la tête... elle ne peut pas!...»

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 23 / 32 段