quelques-unes de ces belles manufactures qui produisent du velours de
coton, pour le monde entier... Mais quoi! Düsseldorf n'était qu'à
quarante kilomètres... Rien ne m'obligeait, ce soir-là, au contraire,
tout me déconseillait de pousser jusqu'à Düsseldorf, sinon l'impérieux
besoin, l'impérieux et stupide besoin de conquérir des kilomètres,
encore... Je brûlai Krefeld, dont le développement économique, le
mouvement et la vie me parurent une chose prodigieuse... Affaires et
plaisirs, tout y était... Ville charmante, propre, colorée. Les rues
étaient pleines de monde... Et ce monde semblait joyeux... Une foule
gaie, voilà un spectacle rare...
Qu'on excuse ce souvenir personnel... Moi aussi, je m'amusai à voir
que, ce soir-là, on jouait _Les affaires sont les affaires_, au théâtre
municipal...
À quelques kilomètres au delà de Krefeld, un petit incident de route
que je note, parce qu'il est caractéristique des moeurs allemandes,
m'a laissé, dans l'esprit, en même temps qu'une légère impression de
remords, une impression aussi de douceur très douce et très jolie.
Devant nous, un petit cheval trottinait, traînant une petite charrette
vernie que conduisait une jeune paysanne. Le cheval prit peur--les
chevaux sont partout les mêmes--et, les oreilles dressées, se mit
brusquement au galop. J'arrêtai la machine, mais l'animal effrayé ne se
calma point. Il gagnait à la main, comme disent les cochers. Au risque
de se tuer, la jeune fille sauta maladroitement de la voiture, et roula
sur la route... Je me précipitai à son secours, aidai à la relever...
Elle était blonde, très fraîche, presque luxueusement habillée...
Dès qu'elle fut debout, elle s'efforça de sourire... s'excusa:
--C'est ce vilain petit cheval... Mon Dieu, qu'il est bête!... Il a
peur de tout... Excusez bien.
Je lui demandai si elle était blessée, si elle souffrait.
--Non... non... fit-elle doucement... oh! non!... Je n'ai rien...
Excusez, n'est-ce pas?
Elle avait relevé sa jupe avec décence et découvert à l'un de ses
genoux une écorchure légère. Je courus chercher, dans ma trousse de
pharmacie, un peu d'eau oxygénée, avec quoi je lavai la plaie, qui
saignait à peine... Elle protestait, et riait, comme si on l'eût
chatouillée:
--Ce n'est rien... ce n'est rien... Tiens, mais ça pique...
Et, de plus en plus rieuse:
--C'est ce maudit cheval... répéta-t-elle... Et comme je suis fâchée de
vous causer tant d'embarras!
Brossette avait ramené le cheval, le calmait par de bonnes paroles...
Comme nous aidions la jeune paysanne à remonter en voiture:
--Je suis bien reconnaissante... bien reconnaissante... disait-elle.
Et avec un regard suppliant:
--Ah! monsieur, ne parlez pas de ça... Ne le dites à personne... Parce
que, si on savait, chez nous... eh bien, jamais plus, je ne pourrais
aller, toute seule, à Krefeld, avec mon petit cheval...
Elle avait pris les guides:
--Là! là!... Tu vas te tenir tranquille, maintenant... Petit
imbécile!... Excusez encore... Excusez bien...
Une demi-heure après, nous franchissions le Rhin, sur l'immense pont de
Düsseldorf.
Düsseldorf.
Donc, la première ville d'Allemagne où nous séjournâmes un peu, ce
fut--je ne m'en vante pas--Düsseldorf. Et, dès mon arrivée, je
regrettai de ne m'être pas arrêté à Krefeld.
Nous descendîmes, ainsi qu'il convient, au Bradenbrager-Hof.
Tout ce que je dirai de cet hôtel peut s'appliquer exactement à la
ville, à toute la ville neuve, du moins, qui est, comme on sait,
la ville, par excellence, du modern-style. Quand j'aurai décrit
l'hôtel, j'aurai décrit la ville, ses rues, ses maisons chamarrées,
ses boutiques luxueuses... sauf le Rhin, le large et beau Rhin qui
s'obstine à repousser la collaboration de M. Vandevelde, et à conserver
un style très ancien. En simplifiant, de la sorte, ma besogne, cela
me permettra, par la suite, de ne pas prolonger en moi et en vous,
chers lecteurs, cette espèce de cauchemar affolant qu'infligèrent à
notre imagination, passionnée de belles lignes et de belles formes,
tant de Belges exaspérés et novateurs... Car, à quoi bon vous le
cacher?--nous nous heurtons, partout ici, au lyrisme décoratif de M.
Vandevelde. Après avoir mis à l'envers les maisons et les meubles de
la pauvre Belgique, il est venu s'installer à Weimar... C'est de là
qu'il déverse, sur toute l'Allemagne, les produits de ses fantaisies
carnavalesques qui l'ont enfin amené à découvrir la quadrature du
cercle et la circonférence du carré.
* * * * *
Maupassant possédait, entre autres curiosités, un valet de chambre
qui le servit fidèlement. C'était d'ailleurs un domestique fort avisé
en toutes choses. Il avait de la littérature. Un jour, il dit à son
maître, sur un ton grave et réservé:
--J'ai lu ce matin l'article de monsieur... Il est bien...
--Ah! je vois qu'il ne te plaît pas...
--Mon Dieu!
--Que lui reproches-tu?
--Je dois le dire à monsieur... Monsieur manque quelquefois de chic
pour ses qualificatifs... Ils sont trop simples... Ils ne peignent
pas assez exactement les objets... Ainsi dans l'article de ce matin,
monsieur dit d'une orchidée qu'elle est belle. Sans doute, une orchidée
est belle... Mais ce n'est pas la beauté... la beauté vague qui fait le
caractère de l'orchidée... L'orchidée, monsieur, est étrange, maladive,
perverse, fallacieuse, déconcertante... Moi, j'aurais écrit: «la
déconcertante orchidée»... Je dis ça à monsieur...
--Mais tu as raison... avoua Maupassant que les réflexions de son valet
de chambre amusaient toujours. Sais-tu que tu es épatant?...
--Oh! monsieur!
--Mais si... Et où as-tu appris tout ça?
Alors, il se rengorgea, et, très sérieux:
--Monsieur, répondit-il... monsieur sait bien qu'avant de servir chez
monsieur, j'ai servi trois ans chez un poète belge!...
Et, après un petit silence, négligemment:
--Monsieur n'oublie toujours pas mes palmes pour le 1er janvier?...
Modern-style.
Le Bradenbrager-Hof, qui, je ne sais pourquoi, m'a rappelé le valet
de chambre de Maupassant, est un de ces grands hôtels, comme on en
trouve dans les moindres villes d'Allemagne, et comme nous n'en avons
qu'à Paris et dans quelques villes d'eaux, un de ces caravansérails
nouveaux et art nouveau d'Occident, construits par les Belges et les
Suisses, pour les habitudes de confort des Américains et des Anglais...
Des salons, plus ou moins Louis XV et Louis XVI, y alternent avec
des fumoirs de paquebot. Rien n'y est plus droit, plus d'équerre,
plus d'aplomb. Tout ce qui est rond y devient carré, tout ce qui est
carré y devient rond. Je veux dire que rien n'y est rond, ni carré,
ni ovale, ni oblong, ni triangulaire, ni vertical, ni horizontal.
Tout tourne, se bistourne, se chantourne, se maltourne; tout roule,
s'enroule, se déroule, et brusquement s'écroule, on ne sait pourquoi
ni comment. Ce ne sont que festons de cuivre verni, qu'astragales de
bois teinté, ellipses de faïence polychrome, volutes de grès flammé,
trumeaux de cuir gaufré, frises de nymphéas hirsutes, de pavots en
colère et de tournesols juchés sur les moulures des stylobates, comme
des perroquets sur leurs perchoirs... Des larves plates et minces
dorment à l'entrée des serrures; des embryons, des têtards montent, se
glissent en ondulations visqueuses, le long des portes, des fenêtres,
des tiroirs, des chanfreins. Les cheminées sont des bibliothèques;
les bibliothèques, des paravents; les paravents, des armoires, et les
armoires, des canapés. L'électricité jaillit aussi bien des parquets
que des plafonds, d'ampoules de cristal taillé en fleurs de rêve ou
en bêtes de cauchemar; elle court, chahute, bostonne, virevolte,
cakewalke, dans les girandoles et les lustres, qui ont la danse de
Saint-Guy. Les meubles ont l'air d'avoir bu, et semblent inviter la
livrée aux pires excès d'acrobatie. Et, pour qu'on ne s'y trompe pas,
sur les façades dissymétriques, creusées de trous profonds et renflées
de bosses énormes où toutes les matières connues, juxtaposées, se
neutralisent et s'annulent, les balustrades des balcons sont soutenues
par des sarabandes frénétiques de points d'interrogation.
Ces sortes d'hôtels, si hostiles par tous les détails de leur
esthétique, ont du moins ceci de précieux, qu'ils offrent au voyageur
le plus délicat et le plus raffiné les plus complètes ressources de
toilette et d'hygiène. En procédant à un minutieux lavage, dans un
cabinet muni de tous les appareils désirables d'hydrothérapie, je ne
pouvais m'empêcher de songer que, par là encore, j'étais bien loin de
notre belle France où, presque partout, même dans les plus grandes
villes, les hôtels conservent jalousement les habitudes de la race,
la tare héréditaire où se reconnaît, mieux que par son esprit, un
véritable Français de France: la malpropreté. Malpropreté monarchique
et catholique à qui Louis XIV donna le caractère d'une vertu, et la
force d'émulation d'un concours. Chamfort ne raconte-t-il pas qu'un
gentilhomme, ayant observé que les abords du palais de Versailles
étaient empuantis d'urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux
de «pisser» abondamment autour de son château?
Que de fois, arrivant le soir, dans un hôtel de Normandie, par exemple,
j'ai dû m'enfuir devant les saletés de la chambre, les draps douteux,
les poussières accumulées des rideaux, les crasses pullulantes des
tapis, et, surtout, devant ces odeurs ammoniacales qui, des couloirs,
par les fentes des portes, s'infiltrent, pénètrent, imprègnent tous
les objets!... Que de fois me suis-je résigné à coucher dans mon auto,
comme un forain dans sa roulotte, à l'entrée des villes, sous les
arbres des promenades, et mieux, en plein champ, où l'on respire un air
moins mortellement humain!...
Et je me souvenais qu'un jour, dans une ville du Morvan, descendu
à l'hôtel, un petit hôtel coquet, récemment remis à neuf, selon
l'Évangile du Touring-Club, je m'étonnai de voir combien étaient
ignominieusement tenus ces réduits intimes, aux lambris de faïence,
qui, pourtant, s'il fallait en croire la marque de fabrique, arrivaient
directement d'Angleterre. Vivement, je me plaignis au patron qui me
répondit d'un air découragé:
--Ah! ne m'en parlez pas, monsieur...
--Mais si... mais si... au contraire, je veux vous en parler...
--Que voulez-vous? Ce n'est pas de ma faute, je vous assure... Je
veille pourtant, je veille... Mais les Français, qui savent tant de
choses, ne savent pas c.... Ça, ils ne le savent pas!... Ce sont des
cochons, monsieur...
Il s'emporta:
--Vous avez bien vu?... J'ai collé des affiches... des affiches, où
j'explique la façon de se servir de ces appareils... Eh bien, non...
Ils ne veulent pas... Ils montent toujours dessus... C'est dégoûtant!...
Et il ajouta, car ce Morvandiau était, malgré tout, optimiste:
--Peut-être qu'avec tous ces sports... oui, enfin... avec l'automobile,
apprendront-ils à c... comme tout le monde. J'ai confiance dans les
sports, monsieur... Mais, sapristi!... il y a à faire... il y a à
faire...
--À faire autrement, grommelai-je.
Mon ami von B...
Bien que notre C.-G.-V. fût douce au possible et nous transportât
comme sur une pile de coussins, on aspire au repos, après dix heures
de route. Il semble cependant qu'on ne sente vraiment sa fatigue qu'en
s'enfonçant dans les tapis crème et les tapis roses de ces vestibules
où tout tourne et qui fulgurent d'éclats.
Comme je titubais sur des rosaces lie-de-vin, et tâchais de me retenir
à des dossiers belliqueux, j'eus la surprise de reconnaître mon ami von
B..., un Allemand que j'ai souvent rencontré en Allemagne, mais plus
encore à Paris.
--J'arrive d'Essen, en auto, me dit von B... Dînons ensemble.
Je ne pouvais trouver meilleur compagnon, ni personne de mieux informé
des choses d'Allemagne, et qui sût mieux les exprimer, en excellent
français.
J'acceptai avec joie.
Mon ami, le baron von B..., en véritable Allemand, est un philosophe,
grand amateur de musique, à moins que ce ne soit un musicien, grand
amateur de philosophie. On ne sait jamais, avec les Allemands. Pourtant
il n'est pas qu'amateur de philosophie; il l'a professée jadis, avec
succès, dans une célèbre université, et, jeune encore, il a pris sa
retraite, pour vivre sa philosophie dans le monde. C'est un personnage
singulier, tout à fait fin, et qui n'a pas usurpé sa réputation de
causeur brillant. Tout au plus pourrait-on lui reprocher un peu trop
de bavardage... Je ne sais si ce sont ses études ou ses travaux,
quelque fonction que j'ignore, ou tout simplement sa naissance qui
lui donnent accès près de l'Empereur. Je crois lui avoir entendu dire
qu'il avait été son condisciple, à l'université de Bonn... Mais,
tant d'Allemands, et même tant de Français, se vantent d'avoir été
les condisciples de l'Empereur, à l'université de Bonn, que cela ne
serait pas une explication de l'intimité qui existe entre Guillaume
et mon ami von B... Von B... aime l'Empereur, ou plutôt l'homme privé
qu'est l'Empereur; du moins, il l'affirme. Mais il juge l'Empereur
très librement, parfois très sévèrement. Il y a donc tout profit à
l'entendre.
Ajouterai-je--et il aura tout de suite conquis vos sympathies--que
c'est un automobiliste fervent, un automobiliste de la première heure?
Vingt minutes après notre rencontre, nous étions attablés.
* * * * *
Je réclamai de la cuisine allemande. Le maître d'hôtel suisse-italien
qui, dans cette salle effrayamment belge, vint nous présenter un menu,
décoré de femmes laurées à la Bœcklin, et imprimé en lettres d'un
gothique hargneux, parut fort scandalisé. Von B... vint à son secours,
en m'expliquant qu'il n'existe pas de cuisine allemande, sinon chez
quelques très vieilles familles poméraniennes, et que, dans aucun
hôtel, dans aucun restaurant allemand, on ne peut se faire servir autre
chose que de la mauvaise cuisine française.
Il me dit en riant:
--Mais, mon cher, vous ne savez donc pas que l'Allemagne est,
peut-être, le seul pays du globe où il soit tout à fait impossible de
manger... par exemple... de la choucroute?
Ce soir-là, en fait de produits allemands, l'Allemagne ne députa à
notre dîner que deux de ces longues bouteilles de vin du Rhin, penchées
dans des seaux à glace, et dont les goulots d'or bruni affleuraient à
la nappe.
**Je commençai par vanter l'accueil que reçoivent ici les
automobilistes; ensuite, je m'extasiai sur les belles routes, ces
admirables routes dont on m'avait fait si peur en France. Von B...
répondit:
--Il n'y a qu'en France, d'où nous arrivent relativement peu de
touristes, lesquels sont pour la plupart des Belges, des Anglais, des
Américains, qu'on ignore ces choses-là... Il est parfaitement exact
que, chez nous, on n'embête pas les touristes par des règlements
prohibitifs. On m'assure pourtant qu'il en est de terribles... Mais on
se garde bien de les appliquer. La circulation est absolument libre,
mieux encore, elle est protégée... On a l'ordre d'être extrêmement
aimable, et cet ordre, venant de haut, est toujours et partout obéi. Je
sais aussi--il m'en a quelquefois parlé--que l'Empereur rêve de doter
l'Allemagne entière de routes pareilles à celles du Rhin, de faire,
en quelque sorte, de l'Allemagne, la plus belle piste automobile du
monde... Oh! sous ce rapport, il a d'autres idées que M. Loubet. Votre
excellent M. Loubet en est venu à trouver que même le cheval est un
véhicule de progrès bien trop hardi, bien trop moderne; il préfère
s'en tenir désormais aux mules des chansons castillanes. L'âge aidant,
nous le verrons peut-être dans une petite voiture à âne. Son attitude
agressive envers l'automobilisme est celle d'un petit bourgeois borné,
peureux, misonéiste. Guillaume, lui, a parfaitement compris qu'il y a
là une industrie énorme, dont les bénéfices sont incalculables, qu'il
se doit, comme chef de l'État, de l'encourager, de la protéger et,
s'il le peut, de l'accaparer, pour le bien de son pays. Cela n'est
pas douteux. Mais il y a autre chose. Malgré nos assurances ouvrières
qui sont, je crois bien, les plus libérales du monde--et ce n'est pas
beaucoup dire,--malgré notre transformation économique, nous sommes
restés, par bien des côtés, un pays féodal, un pays de castes. La
noblesse y tient toujours le haut du pavé, et aussi la richesse, qui
est une sorte de noblesse aussi puissante et plus active que l'autre.
Il n'y a pas que les officiers qui, sur notre sol asservi, fassent
sonner insolemment leurs éperons et leurs sabres. Au village, le
hobereau est maître; à l'usine, le patron tient ses ouvriers comme des
serfs... Nous avons--ce que l'on ne croirait plus possible que dans les
opérettes--nous avons une loi de lèse-majesté.
Ici, von B... pouffa de rire:
--Remarquez que, cette loi, les magistrats l'appliquent férocement,
plus encore par conviction que par courtisanerie... Voilà pourquoi, en
plus des idées de conquêtes commerciales, caressées par l'Empereur,
les automobilistes ont raison chez nous... Ils ont raison comme la
voiture de maître a raison du fiacre, comme le militaire a raison du
pékin... Ce sont les barons de la route. La route leur appartient par
droit féodal, comme elle appartient chez vous aux charretiers, par
droit électoral. Et puis, l'Allemand, qui est pourtant un très brave
homme, n'a aucune sympathie pour l'écrasé. L'écrasé a toujours tort,
n'étant le plus souvent qu'un infirme, un pauvre diable, rien du tout.
D'ailleurs, je dois dire que l'accident est infiniment plus rare ici,
où il n'y a pas de règlement, qu'en France, où il y en a tant et de si
vexatoires.
Il conta:
--Figurez-vous, mon cher... l'année dernière, à Paris, en haut de
l'avenue Friedland, une jeune fille, traversant la chaussée, glissa sur
le pavé et tomba sous les roues de mon automobile. Je me précipitai; je
la relevai. Elle était très pâle, toute maculée de boue. Heureusement,
elle n'avait rien... rien... Tout à fait rassuré, je remontais dans la
voiture, quand la mère, qui se démenait sur le trottoir, cria: «Non...
non... arrêtez-le!... Un agent!... Un agent!» La jeune fille déclara
bravement que c'était de sa faute... qu'elle avait été imprudente...
qu'elle avait glissé... qu'elle n'avait rien, etc... La mère tirait
sa fille par le bras; elle clamait, furieuse: «Tais-toi donc!... Mais
tais-toi donc!... Qui te demande quelque chose?» Et elle s'adressa à
la foule, assemblée subitement autour de nous, et qui n'avait rien vu:
«Oui! oui!» dit la foule, donnant instinctivement raison à la mère...
Un agent survint. Malgré les déclarations réitérées de cette jeune
fille, éprise de justice, procès-verbal me fut aussitôt dressé...
Quinze jours après, on me condamnait à douze cents francs de dommages
et intérêts... Mais je ne regrette rien, car il me fut donné, à
cette occasion, de relever un trait de votre caractère imaginatif,
romanesque, qui m'a beaucoup amusé. En sortant de l'audience, un
avocat, derrière moi, disait le plus sérieusement du monde: «Cette
déposition de la jeune fille est louche... Il y a sûrement quelque
chose là-dessous... Ce doit être l'amant!» C'est égal, en Allemagne,
une telle condamnation était impossible...
La conversation dévia. Nous en vînmes à parler des constructeurs
d'automobiles, de la fabrication automobile. Il dit:
--Quand on a vu chez nous l'essor que prenait cette industrie,--vous
l'avez créée, mais elle vous échappera, un jour ou l'autre, parce que
vous êtes un drôle de peuple, séduisant en diable, mais peu tenace
et léger,--l'Empereur a tout fait pour la développer également en
Allemagne. Il n'est pas de choses qui ne l'intéressent, et il voudrait
que l'Allemagne fût la première en tout, partout et toujours. Cela
le pousse parfois à des actes désordonnés et vraiment comiques. Il
est comme ces parents qui n'ont de cesse que leurs enfants aient tous
les prix de leur classe, dussent-ils les abrutir, pour le restant
de leur vie... Ce n'est pas, quoi qu'on dise, l'argent qui nous
manque, et vous êtes les premiers, sans le savoir, probablement, à
donner à nos banques tout l'argent qu'elles veulent bien prendre
aux vôtres; ce n'est pas la force motrice, que nous avons à bien
meilleur marché que vous; ce n'est pas, non plus, la persévérance ni
même l'entêtement familier à nos têtes carrées... Non, c'est quelque
chose de particulier, d'inimitable et d'un peu fluide, comme dirait
votre Rostand: la spontanéité imaginative, le goût, l'esprit...
Oui, voilà... vous avez du goût et de l'esprit... Vos ouvriers sont
spirituels, et, spirituels, ils sont adroits... En France, c'est un de
mes plaisirs que de causer avec eux... Tenez... nos chauffeurs... ce
sont parfois, rarement, des espèces d'ingénieurs vaniteux et gourmés,
le plus souvent, des domestiques... Vos chauffeurs, à vous, ce sont de
véritables compagnons de route, alertes et gais... Ah! si nous avions
des ouvriers, comme les vôtres, je vous assure que vous n'en mèneriez
pas large, en France.
Pour répondre à des compliments si flatteurs, et que ma modestie
jugeait exagérés, j'eusse voulu parler de Wagner, de Bismarck et de
Nietzsche. Le moment m'eût paru propice pour une apologie de Goethe,
de Heine, de Beethoven ou de Schiller... Je n'étais pas en verve. Je
me bornai à louer, assez gauchement, le Pisporter et les voitures
allemandes.
--Sans doute, acquiesça von B... nous avons, non pas des bonnes
voitures, mais une bonne voiture... Nous avons la Mercédès... J'ai une
Mercédès... Il faut bien!...
Après un temps:
--Il faut bien! répéta-t-il, non sans mélancolie... La Mercédès est
vite, solide, un peu grossière de mécanisme, trop compliquée... Les
pannes en sont terribles... Au bout de six mois d'usage, elle se
dérègle, et fait un bruit de ferrailles... et aussi--c'est peut-être
ce nom espagnol qui me le suggère--un bruit de castagnettes fort
désagréable... Enfin, elle est bonne... On lui doit certains progrès,
d'ingénieux dispositifs, dont les constructeurs français ont tiré
profit. L'allumage, par exemple, y est excellent; les roulements en
sont célèbres... Tous comptes faits, elle ne vaut pas certainement
vos grandes marques, ce qui, avec sa cherté, explique son succès chez
vous... Elle ne vaut pas la massive et robuste Panhard, la Renault,
la Dietrich, ni l'admirable C.-G.-V., si souple, si endurante et si
simple, avec son mécanisme bien portant et joli, le fini merveilleux de
son travail, sa régularité de marche si tenace, ses organes toujours
frais et ardents, même après les plus folles randonnées... Oh! je la
connais bien!... J'ai l'honneur d'être grand ami de la princesse de
Hohenlöhe, qui possède deux C.-G.-V. Elle me prend quelquefois à son
bord. C'est un enchantement... L'hiver dernier, nous sommes allés
du fond de la Silésie--et par quelles routes!--jusqu'à Cannes, sans
accroc... Je rêve de cette voiture-là, qui, par surcroît, est belle
comme un bel objet d'art.
--Mais, dis-je, il vous est facile de transformer ce rêve en une solide
réalité de cinquante chevaux...
--Non... ce n'est pas facile... répliqua von B... La princesse,
elle, parbleu! est assez grande dame pour qu'on lui permette de se
fournir où elle veut... Mais, moi?... Au Château, mon cher, on voit,
d'un très mauvais œil, les produits de provenance française...
Tenez... la jeune femme du Kronprinz a fait scandale, à Berlin. Vous
savez qu'elle a été élevée par sa mère, la grande-duchesse Anastasie
de Russie, presque complètement en France. Quatre mois de l'année à
Cannes, où les Mecklembourg possèdent une propriété magnifique...
trois mois à Paris, le reste en Russie et en Allemagne... en Allemagne,
le moins possible. La grande-duchesse, qui a de la tête et ses
préférences, raffole de la rue de la Paix. On a eu beau lui faire
des représentations, c'est à Paris qu'elle a commandé le trousseau
de mariage de sa fille... L'Empereur fut outré... Il ne dissimula
aucunement sa colère et son dépit, si bien que la petite princesse,
qu'on avait joyeusement accueillie tout d'abord, pensa perdre de sa
popularité. Après des scènes de famille, un peu humiliantes, dit-on,
elle a dû promettre de s'habiller dorénavant, des pieds à la tête, à
Berlin. Je plains la charmante enfant. Elle a infiniment de grâce. On
va la fagoter.