--Et puis, il y a la poule... Et puis, il y a le cheval... Et puis, il
y a le charretier... Et puis, il n'y a rien...
Encore une très longue suite de points...
--Et puis, il y a le cycliste!
* * * * *
Il y a le cycliste... C'est entendu...
Mais il y a aussi l'automobiliste...
Ayons le courage de le confesser. Peut-être, de toutes les bêtes de la
route, est-ce la pire?
Je le sens par moi-même. Quand, les pieds au sol, et la tête calme, il
m'arrive de faire mon examen de conscience, je suis épouvanté d'être,
parfois, cette bête-là...
Et pourtant, cher monsieur Bourget, dans la tenue générale de mon
existence, je ne suis pas un snob qu'exalte le spectacle de la
richesse, ni un méchant qu'offense le spectacle de la misère. Sans
pose, sans littérature, sans arrière-pensée d'ambition, puisque je n'en
attends aucune place, aucun mandat, aucune décoration,--j'ai grand
pitié du malheur humain. Chaque jour, de plus en plus, je m'indigne
que,--quelle que soit l'étiquette, même la plus rouge, sous laquelle
ils arrivent au pouvoir,--les hommes de pouvoir, par seul amour du
pouvoir, fassent de l'inégalité sociale, soigneusement cultivée, une
méthode toujours pareille de gouvernement, et qu'ils maintiennent,
avec âpreté, dans les conditions du plus dur, du plus injuste
esclavage, un prolétariat douloureux qui travaille à la richesse
d'un pays, sans qu'on l'admette jamais à y participer. Et puisque le
riche--c'est-à-dire le gouvernant--est toujours aveuglément contre le
pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre
contre le riche, avec l'assommé contre l'assommeur, avec le malade
contre la maladie, avec la vie contre la mort. Gela est peut-être
un peu simpliste, d'un parti pris facile, contre quoi, il y a sans
doute beaucoup à dire... Mais je n'entends rien aux subtilités de la
politique. Et elles me blessent comme une injustice.
Eh bien, quand je suis en automobile, entraîné par la vitesse, gagné
par le vertige, tous ces sentiments humanitaires s'oblitèrent. Peu à
peu, je sens remuer en moi d'obscurs ferments de haine, je sens remuer,
s'aigrir et monter en moi les lourds levains d'un stupide orgueil...
C'est comme une détestable ivresse qui m'envahit... La chétive unité
humaine que je suis disparaît pour faire place à une sorte d'être
prodigieux, en qui s'incarnent--ah! ne riez pas, je vous en supplie--la
Splendeur et la Force de l'Élément. J'ai noté, plusieurs fois, au cours
de ces pages, les manifestations de cette mégalomanie cosmogonique.
Alors, étant l'Élément, étant le Vent, la Tempête, étant la Foudre,
vous devez concevoir avec quel mépris, du haut de mon automobile,
je considère l'humanité... que dis-je?... l'Univers soumis à ma
Toute-Puissance? Pauvre Élément d'ailleurs, à qui il suffit d'une
petite charrette en travers du chemin, pour qu'il s'arrête, désarmé
et penaud... Pauvre Toute-Puissance qu'une pierre, sur la route, fait
culbuter dans le fossé!
Il n'importe... il n'importe.
Puisque je suis l'Élément, je n'admets pas, je ne peux pas admettre que
le moindre obstacle se dresse devant le caprice de mes évolutions. Non
seulement, il n'est pas de la dignité d'un Élément qu'il s'arrête, s'il
ne le veut pas, mais il est absolument dérisoire et inconvenant qu'une
vache, un paysan qui se rend au marché, un charretier qui va livrer
à la ville des sacs de farine ou de charbon, que tous ces gens qui
accomplissent de basses besognes quotidiennes, l'obligent de ralentir
sa marche invincible et dominatrice.
--Rangez-vous... Rangez-vous... C'est l'Élément qui passe!
Et non seulement je suis l'Élément, m'affirme l'Automobile-Club,
c'est-à-dire la belle Force aveugle et brutale qui ravage et détruit,
mais je suis aussi le Progrès, me suggère le Touring-Club, c'est-à-dire
la Force organisatrice et conquérante qui, entre autres bienfaits
civilisateurs, ripolinise les pensions de famille, perdues au fond des
montagnes, et distribue des cabinets à l'anglaise, avec la manière de
s'en servir, dans les petits hôtels des provinces les plus reculées...
--Place donc au Progrès!... Place! Place!
Ah! bien oui!
Aux cris de la sirène, les hommes sortent de leurs maisons, quittent
leurs champs, s'assemblent, me maudissent, me montrent le poing,
brandissent des faux et des fourches, me jettent des pierres. Depuis
Jésus, c'est toujours la même histoire. On se dévoue, pour les
hommes... Et ils vous lapident, la veulerie des temps ne permettant
plus qu'ils vous crucifient!
N'est-ce pas la chose la plus déconcertante, la plus décourageante,
la plus irritante que cette obstination rétrograde des villageois,
dont j'écrase les poules, les chiens, quelquefois les enfants, à ne
pas vouloir comprendre que je suis le Progrès et que je travaille
pour le bonheur universel? Dégoûté de cet accueil, furieux de cette
incompréhension, je pourrais bien les abandonner à leur sort ridicule,
respecter leur morne repos, passer dans leurs villages et sur leurs
routes avec une lenteur régressive, une modération de vieille
diligence... Mais non... Il ne faut pas que leur stupidité m'empêche
d'accomplir ma mission de Progrès... Je leur donnerai le bonheur,
malgré eux; je le leur donnerai, ne fussent-ils plus au monde!...
--Place! Place au Progrès! Place au Bonheur!
Et pour bien leur prouver que c'est le Bonheur qui passe, et pour
leur laisser du Bonheur une image grandiose et durable, je broie,
j'écrase, je tue... Je terrifie! Tout fuit, éperdu, devant moi... Les
poteaux télégraphiques eux-mêmes sont pris de panique; les arbres ont
le vertige.... l'épilepsie semble convulser les maisons... Dans les
champs, je vois les chevaux, à la charrue, se cabrer aussi follement
que les chevaux de pierre de Coustou, rompre l'attelage, galoper en
secouant leurs crinières horrifiées. Les vaches culbutent dans les
fossés... Et derrière le Jupiter, assembleur de poussières que je suis,
la route se jonche de voitures brisées et de bêtes mortes...
--Plus vite! Encore plus vite... C'est le Bonheur!
**Le jour où je rentrai, enfin, de mon voyage, par la triste Argonne
et les lugubres déserts de la Champagne Pouilleuse, je vis, entre La
Ferté-sous-Jouarre et Meaux, je vis, de loin, un groupe de gens qui
s'agitaient étrangement... Quelqu'un se détacha du groupe et me fit
signe d'arrêter...
Une automobile, défoncée, tordue, gisait sur le milieu de la route... À
quelques pas, sur la berge, une petite paysanne de douze ans à peine,
gisait aussi, la poitrine broyée, la face toute sanglante... Penchée
sur elle, une femme tentait de la rappeler à la vie... Elle criait:
--Madeleine!... Ma petite Madeleine!
Je m'approchai, examinai l'enfant, pratiquai sur le thorax des
injections d'éther et de caféine, vainement, hélas!
--Elle est morte, dis-je à la mère.
Ses cris devinrent déchirants. Alors, le maître de l'automobile
renversée s'approcha à son tour. Il n'avait aucune blessure, lui...
Il était nu-tête, ayant perdu sa casquette dans la bagarre. Un peu de
poussière blondissait sa barbe noire... Il dit:
--Ne vous désolez pas, ma brave femme. Sans doute, ce qui arrive est
fâcheux, et, peut-être, eût-il mieux valu que je n'eusse pas tué votre
enfant... Je compatis donc à votre douleur... J'y ai d'ailleurs quelque
mérite, car, étant assuré, l'aventure, pour moi, est sans importance et
sans dommage... Réfléchissez, ma brave femme. Un progrès ne s'établit
jamais dans le monde, sans qu'il en coûte quelques vies humaines...
Voyez les chemins de fer, les sous-marins... Je pourrais vous citer des
exemples encore plus concluants... Parlons de ce qui nous occupe...
Il est bien évident, n'est-ce pas?... que l'automobilisme est un
progrès, peut-être le plus grand progrès de ces temps admirables?...
Alors, élevez votre âme au-dessus de ces vulgaires contingences.
S'il a tué votre fille, dites-vous que l'automobilisme fait vivre,
rien qu'en France, deux cent mille ouvriers... deux cent mille
ouvriers, entendez-vous?... Et l'avenir?... Songez à l'avenir, ma
brave femme! Bientôt s'établiront partout des transports en commun.
Vous verrez des petits pays, aujourd'hui isolés, sans la moindre
communication, reliés, demain, à tous les centres d'activité... Vous
verrez se produire de nouveaux échanges, surgir de nouvelles sources
de richesses, toute une vie inconnue, inespérée, ranimer des régions
mortes... Dites-vous bien que votre fille s'est sacrifiée pour cela...
que c'est une martyre...une martyre du progrès... Et vous serez tout
de suite consolée... Maintenant, je vais prendre votre nom et votre
adresse... Dès ce soir, j'écrirai à ma Compagnie d'assurances. C'est
une excellente Compagnie... Elle vous offrira une petite indemnité...
une indemnité, en rapport, bien entendu, avec votre situation sociale,
qui me paraît plutôt médiocre... Enfin, soyez tranquille, elle fera les
choses convenablement... Le plus à plaindre c'est moi... Regardez ma
voiture... Il va falloir que je prenne le chemin de fer, pour rentrer
à Paris, ce qui est toujours pénible, pour un véritable automobiliste,
comme je suis... Moi aussi je m'en console, en me disant que je
travaille pour le progrès, et pour le bonheur universel... Adieu!
Je ne voulus pas infliger à un si parfait chauffeur l'humiliation de
rentrer à Paris, en chemin de fer. Je lui offris une place dans ma
voiture.
Et, comme la mère, toujours penchée sur le cadavre de son enfant,
continuait de sangloter:
--Ah! me dit, tristement, cet éminent collègue, en s'installant, près
de moi, le plus confortablement possible... nous aurons bien de la
peine à inculquer la véritable notion du progrès... à ces pauvres
gens-là... Ils ont la tê...
Il n'acheva pas sa phrase, qui devait se compléter ainsi: «Ils ont la
tête trop dure!» Peut-être, craignit-il que la petite paysanne, étendue
sur la route, ne lui donnât un trop facile démenti...
Il était temps que je partisse... Depuis que je sentais le sol, sous
mes pieds, mes idées d'automobiliste se brouillaient... Et déjà je
commençais à me demander, non sans quelque terreur, si, réellement,
j'étais bien le Progrès et le Bonheur?
* * * * *
Un instant encore... et j'eusse certainement ajouté, au dicton des
bêtes de la route:
--Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a
l'automobiliste!...
BORDS DU RHIN
Les lecteurs se rappellent, peut-être, de quelle façon inattendue nous
franchîmes la frontière allemande, à Elten, et l'accueil de ce douanier
paternel qui, derrière nous, agitait sa casquette, en signe de bon
voyage.
Nous allions, vous vous souvenez, à Düsseldorf.
Nous avions quitté les chemins briquetés de Hollande. Le pays était
toujours très plat, très vert, mi-polders, mi-champs de cultures,
avec, çà et là, de petits villages tranquilles, entourés joliment
de bouquets de bois, et des petites maisons basses--fermes et
laiteries--aux façades chaulées, aux toits de tuiles, dont le rouge
jouait discrètement, sous un ciel gris perle, très profond et très doux.
Ce n'était plus la Hollande et ce n'était pas encore l'Allemagne.
C'était un reste de Hollande dans très peu d'Allemagne, quelque
chose d'intermédiaire qui donnait au paysage je ne sais quoi de
plus gentiment mélancolique, un charme de chose très jeune ou très
ancienne--je ne saurais dire--assez émouvant.
Et la route unie, sans une courbe, sans un ressaut, invitait à la
vitesse.
Nul obstacle nulle part. Pas un caniveau, pas un dos d'âne: une piste
bien entretenue de vélodrome. Scrupuleusement, les voitures que nous
dépassions tenaient leur droite, et les charretiers, attentifs à
leurs chevaux, nous saluaient au passage, sans servilité, presque en
camarades.
Brossette me dit:
--Quel dommage, monsieur, que nous soyons en Allemagne!
--Pourquoi donc, Brossette?
--Parce que je n'aime point ces gens-là... Et puis, monsieur,
parce que voilà une route épatante où nous ferions facilement du
quatre-vingt-dix... plus, peut-être...
Et, après un silence:
--C'est curieux!... Monsieur est bien sûr, au moins, que nous sommes en
Allemagne?
--Voyons!... Et la frontière?... Tout à l'heure?
Il haussa les épaules.
--Ça? Une frontière?... Oh! la la!... Givet, oui... voilà une
frontière... Mais du moment que monsieur est sûr?
Et il grogna:
--Sale pays, tout de même!
Nous marchions lentement, comme dans une forêt enchantée, une forêt
pleine d'embûches, de traquenards, de dangers, une forêt pleine d'ours,
de tigres et de lions... Anxieux, nous interrogions l'horizon... Nous
fouillions du regard, à droite et à gauche, la campagne, avec la peur
de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement, avec la
terreur de tout ce que devait cacher d'inconnu, de barbare, ce calme
insidieux.
Et la 628-E8 était impatiente. On la sentait, toute trémissante d'élans
retenus... Elle semblait encapuchonner son capot, comme un ardent
étalon, son encolure, sous le mors qu'il mâche et qui le maîtrise. On
eût dit vraiment qu'elle tirait sur le volant, comme un cheval sur ses
guides... Je vis à l'horloge municipale d'un village qu'il était quatre
heures et demie. Nous avions plus de deux cents kilomètres à faire,
avant d'atteindre Düsseldorf, où nous eussions bien désiré arriver
avant la nuit.
Pourquoi, à ce moment, songeai-je à la guerre de 70? Pourquoi
justement, au lieu de ses horreurs, me revint à l'esprit cet épisode
intime et consolant qu'au retour mon père m'avait conté?
Il avait dû loger, pendant un mois, un général prussien, son état-major
et sa suite. Très discret, d'une éducation parfaite, d'une bonne
grâce très délicate, ce général n'avait pris de notre propriété que
ce qui était indispensable à lui et à ses services. Il s'efforçait,
par tous les moyens, de rendre moins humiliante, moins pénible, cette
occupation, et il veillait à ce que rien--autant que cela était
possible--ne fût changé des habitudes de la maison. Il se conduisait
comme un hôte bien élevé, non comme un conquérant.
Un matin, il se fit annoncer chez mon père:
--Je viens d'apprendre, monsieur, lui dit-il, que vous avez un fils à
l'armée de la Loire?... Est-ce vrai?
--Oui.
--Avez-vous de ses nouvelles?
--Je n'en ai plus depuis longtemps déjà.
--Depuis quand, exactement?
--Depuis Patay... soupira mon père.
--Ah!...
Puis:
--Voulez-vous me permettre de m'informer?... Moi aussi, monsieur, j'ai
des enfants... Je sais... Je sais... Cela ne vous désobligera pas que...
--Je vous en serai reconnaissant, au contraire... J'avoue que j'ai de
grandes inquiétudes...
Le général demanda quelques renseignements complémentaires... et,
saluant:
--À bientôt, j'espère...
Quelques jours après, il se présentait à nouveau... Il était tout
souriant:
--J'ai des nouvelles de monsieur votre fils... Il est au Mans... Il se
porte très bien. ..Je suis heureux d'avoir pu... Puis:
--Je crois que nous touchons au terme de cette affreuse chose...
Puis encore:
--Voulez-vous me permettre de vous serrer la main?
J'entendais encore mon père me dire qu'il n'avait jamais été plus
touché par la bonté d'un homme, et que, jamais, il n'avait serré
une main française avec autant de joie qu'il étreignit cette main
allemande... C'est que mon père était, lui aussi, un brave homme...
Dieu merci, il n'avait rien d'un héros de théâtre.
Sous l'impression de ce souvenir, je m'exaltai:
--Ma foi! tant pis... m'écriai-je tout à coup... Arrivera ce qui
pourra... Allons-y, Brossette, allons-y!
L'air était frais, la carburation excellente. La bonne C.-G.-V.,
lâchée, bondit et roula comme une trombe sur la route.
--L'accélérateur, Brossette!... Nous verrons bien...
--Sale pays! répéta Brossette, en réglant ses gaz et donnant
méthodiquement de l'avance à l'allumage.
En quelques minutes, nous fûmes à Emmerich, où nous traversâmes le
Rhin, sur un bac à vapeur très puissant; eu quelques autres, à Clèves,
dont nous escaladâmes les rues sinueuses et montueuses, à la grande
joie des promeneurs--c'était un dimanche,--et sous la conduite d'un
petit pâtissier, très fier d'être monté sur le marchepied, et qui nous
mit gentiment sur notre chemin, de l'autre côté de la ville.
Ah! quelle route!
Quelle route que cette route où nous mena le petit pâtissier de Clèves,
la plus belle de ces belles routes du Rhin, construites par Napoléon,
pour les affreux défilés de la guerre, et où, maintenant, passe ce
que l'automobilisme apporte avec lui de civilisation moins rude, de
sociabilité universelle et d'avenir pacificateur.
Elle était, cette route, bordée d'une double rangée de magnifiques
ormes, avec du printemps très tendre, très jeune, entre leurs branches,
une poussière de printemps, à peine rose, à peine verte, à la pointe
de leurs branches; elle était large, étalée, comme notre avenue des
Champs-Élysées, douce et unie comme si elle eût été tendue de soie, et
toute droite, si droite qu'on n'en voyait pas le bout, sinon, là-bas,
tout là-bas, aux confins du ciel, un tout mince ruban jaune, un tout
petit trait de pastel jaune que nous ne pouvions jamais atteindre...
Et le soleil de cette fin de journée faisait avec les entrelacs de
l'ombre, comme un tapis, tel que n'en tissèrent jamais les plus subtils
artisans de la Perse.
Sur ce sol merveilleux, la machine, emportée au rythme d'un ronflement
léger, régulier, infiniment doux-bruit d'ailes ou souffle de vent
lointain--glissait, volait, ainsi qu'un oiseau rapide qui rase la
surface immobile d'un lac.
Brossette ne disait plus rien, ne répondait plus à mes questions. Il
était grave, regardait la route d'un œil légèrement bridé, et il
écoutait chanter la belle chanson des cylindres.
* * * * *
Les champs me frappèrent par leur terre grasse, leur air cossu, leurs
belles cultures, l'abondance de leurs troupeaux. Les villages, très
propres, les seuils lavés, les fenêtres claires, les portes aux cuivres
luisants avaient un aspect d'aisance tranquille. Partout cela sentait
le travail, la sécurité, la richesse, je ne dis pas le bonheur, car le
bonheur, c'est autre chose. Il ne se voit pas tout de suite aux yeux
des hommes, comme le bien-être aux fenêtres des maisons. Il ne se voit
qu'à la longue, il ne se voit pas souvent, il ne se voit presque jamais.
Nous prîmes de «la benzine» dans une petite ville dont je n'ai pas
retenu le nom, ville de cinq mille habitants, à peu près, rebâtie,
presque toute neuve, avec des rues larges, coupées de places ombragées,
et des maisons où semblait régner un confort solide. Deux ponts, l'un
tout neuf, l'autre très vieux, enjambaient, le premier, d'une seule
courbe, le second, de deux arches gothiques, les deux bras d'une
rivière, que bordaient de petites industries qu'à leur air actif et
coquet l'on pressentait prospères.
Comme dans toute l'Allemagne, les édifices administratifs s'imposaient
aux contribuables par leur monumentalité un peu effrayante, d'un
goût horrible souvent, d'une opulence orgueilleuse et bien assise,
toujours. Je m'étonnais grandement de voir, dans un endroit si peu
important, tant de magasins de toute sorte, des boutiques de luxe, des
soies drapées, des velours à traîne, des maroquineries étincelantes,
des bijoux, des étalages de victuailles enrubannées, des charcuteries
architecturales, ornées, comme des églises, un jour de fête. Partout
l'abondance, la sensualité, la richesse.
Et je me disais:
--Ces objets ne sont pas là, pour le simple plaisir de la montre. Il
y a donc, dans ce petit pays, des gens qui les désirent et qui les
achètent.
Je me disais encore, non sans mélancolie:
--Comme je suis loin de la France, des petites villes de France, de
leurs rues mortes, de leurs maisons lézardées, de leurs boutiques
sordides et fanées!... Chez nous, on ne travaille qu'à Paris, dans
quelques grands centres, quelques villes du Nord, et dans le Sud-Est...
Le reste s'étiole et meurt chaque jour. D'immenses richesses dorment
inexploitées, partout. Qui donc, par exemple, songe à arracher aux
Pyrénées le secret de leurs métaux? Qui donc oserait confier des
capitaux improductifs à cette jeunesse hardie qui, faute de trouver
chez elle l'emploi de son activité et de sa force, est contrainte de
s'expatrier et de travailler à l'enrichissement des autres pays?...
Comme je suis loin ici, de ces bons Français, rentiers et gogos, qui
se disent toujours la lumière et la conscience du monde, et que je
vois perpétuellement assis au seuil de leurs boutiques, devant la
porte de leur demeure, abrutis et amers, crevant de leur paresse,
s'appauvrissant de leur épargne, passant leurs lourdes journées à
s'envier, se diffamer les uns les autres! Nul effort individuel, nul
élan collectif... Quand je reviens dans des régions traversées quelques
années auparavant, je les retrouve un peu plus sales, un peu plus
vieilles, un peu plus diminuées; et chacun s'est enfoncé, un peu plus
profondément, dans sa routine et dans sa crasse. Ce qui tombe n'est pas
relevé. On met des pièces aux maisons, comme les ménagères en mettent
aux fonds de culotte de leur homme. On ne crée rien. C'est à peine si
on redresse un peu ce qui est par trop gauchi, si on remplace aux
toits les ardoises qui manquent, les portes pourries, les fenêtres
disloquées... N'ayant rien à faire, rien à imaginer, rien à vendre,
rien à acheter, ils économisent... Sur quoi, mon Dieu!... Mais sur
leurs besoins, leurs joies, leur dignité humaine, leur instruction,
leur santé... Affreuses petites âmes, que ce grand mensonge antisocial,
l'épargne, a conduites à l'avarice, qui est, pour un peuple, ce que
l'artériosclérose est pour un individu. Ce n'est pas de leur bas de
laine que la France a besoin, mais de leurs bras, de leur cerveau,
de leur travail et de leur joie... Et ce n'est pas leur faute, après
tout... On ne leur a jamais dit: «Vivez! Travaillez!» On leur a
toujours dit: «Épargnez!» Ils épargnent...
J'évoquai la petite ville où je suis né, et que j'avais revue, quelques
mois auparavant... Oh! comme elle pesa à mon enfance! Quels souvenirs
d'ennui mortel j'en ai gardés! Et comme elle fatigue encore, souvent,
mes nuits des cauchemars persistants qu'elle m'apporte! Quelle cure
longue et pénible il m'a fallu suivre, pour me laver de tous les germes
mauvais qu'elle avait déposés en moi! Eh bien, je l'ai revue... Depuis
cinquante ans, rien n'y est changé. Ni les êtres, ni les choses. Pas
une maison nouvelle ne s'est élevée; pas une industrie--si petite
soit-elle--ne s'y est fondée. Sur la rivière, le même moulin broie
toujours la même farine... Ce sont les mêmes boutiques avec les mêmes
enseignes, et, je crois bien, les mêmes marchandises. On ne peut pas
dire que les gens y soient morts... car les fils, ce sont les pères...
Et j'ai retrouvé les mêmes visages tristes, les mêmes tics d'autrefois,
la même lourdeur sommeillante, la même morne stupidité... On me dit:
«Vous savez bien... un tel est parti depuis quinze ans... Il a on ne
sait quelle fabrique à Madagascar!... C'était sûr qu'il tournerait
mal!...»
Il n'y a que les cabarets qui donnent à cela l'illusion de la vie. Et
c'est de la mort!
Ah! oui! combien j'ai douce souvenance!...
* * * * *
Nous repartîmes.
Gorgée d'essence neuve, la machine avait encore gagné en force et en
vitesse. Ce n'était plus une machine, c'était l'Élément lui-même, non
pas l'Élément aveugle et brutal qui hurle, fracasse et détruit tout
ce qu'il touche, mais l'Élément soumis, discipliné, qui conquiert le
temps, l'espace, le bonheur humain, l'avenir; l'Élément qui obéit,
comme un petit enfant, aux mains savantes, à la volonté supérieure de
l'homme.
Brossette me dit:
--Alors, monsieur, cette fois, nous sommes bien en Allemagne?...
--En Prusse, même... en Prusse Rhénane, mon bon Brossette...
Je lui montrai un poteau indicateur, sur lequel était écrit, en gros
caractères noirs, à la suite d'une flèche, ces mots: _Krefeld... 50
kilomètres..._
--Épatant!... fit-il... Mais c'est un pays épatant!... Et si nous
marchons toujours de ce train-là... monsieur... bien sûr que nous
serons à Berlin... avant l'armée française!
* * * * *