Redoutant les aventures, connaissant le genre d'émotion que procurent

les vieilles savates des grands hommes, un peu las de musées et pressés

d'arriver à Haarlem, où Franz Hals nous attendait, et où nous devions

visiter un établissement d'horticulture, nous reprîmes la grande

route...

Je songeais à Descartes, au mouvement de ses pensées qu'aucun importun

ne devait troubler, en ces contrées paisibles. Je songeais à ses

méditations sur les bêtes et à la peine avec laquelle La Fontaine

acceptait sa théorie du mécanisme animal... Qui fut pour elles plus

sévère? Le savant qui leur refusait rigoureusement l'intelligence, même

la sensibilité, ou le plus charmant de nos poètes que leur spectacle

émerveilla, mais qui ne leur fit parler que la langue de nos vices et

de notre sottise?

Ma rêverie se perdait, au loin, dans le polder, au-dessus duquel des

vols de vanneaux tournaient. Il s'étendait à l'infini, avec ses rares

peupliers, hauts et graciles, ses troupeaux, les routes brillantes de

ses eaux qui se croisent, et ses vannes qu'actionnent de tout petits

moulins à vent... Puis le polder finit, la digue devint une route;

apparurent des petits bouquets de bois et des champs de sable, diaprés

de tulipes et de narcisses, dont la magnificence--je ne suis pas fâché

d'en convenir--ne fait pas oublier celle de nos coquelicots et de nos

sauves sauvages.

Tout à coup, à notre gauche, je distinguai le menu troupeau--deux

vaches et trois moutons--que gardait une petite bergère blonde, jolie

malgré sa taille carrée et son court jupon, aux plis lourds... Un grand

chien, disproportionné, était paisiblement couché de l'autre côté de la

route... Il avait l'air de dormir... Sa tête barbue reposait, entre ses

pattes allongées...

Le malheur voulut que la fillette aperçût la voiture, se dressât,

groupât son petit monde, se retournât en quête du chien, et, comme nous

allions passer--pas très vite, pourtant,--l'appelât.

--Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.

--Moussu! Moussu! cria Brossette.

Mais rien n'empêcha le stupide héros de la fidélité de traverser la

route, si près do nous, qu'en dépit du plus violent tour de volant, il

disparut, engouffré sous le carter.

J'éprouvai une forte secousse... J'entendis comme un craquement d'os,

sous les roues... puis la voix funèbre de Brossette:

--Ah! la chale bête!

Je vois encore--je verrai longtemps--ce beau chien, son grand corps

velu se remettre debout, anguleux, tout désarticulé, et partir à

tourner sur lui-même, comme font les autres qui servent aux expériences

de vivisection. Puis il trouva la force de s'arc-bouter, d'occuper, un

moment, tout l'horizon, avant de retomber, sans un cri. Et il ne fut

plus, sur la route, qu'une menue chose plate et inerte, une chose sans

relief, sans plus de relief qu'une ombre.

Immobilisée par la terreur, la petite bergère blonde n'avait pas

bougé... Elle avait des yeux énormes, et serrait les dents... Frappée

de stupeur, elle ne voyait même pas les deux vaches et les trois

moutons qui galopaient, effarés, à travers un carré de jacinthes

défleuries...

Depuis, nous ne devions plus en écraser... c'est-à-dire qu'il ne

devait plus s'en rencontrer, sous nos roues, ou que leurs maîtres les

épargnèrent...

* * * * *

Les poules sont absurdes.

Elles sont même, à elles seules, tout l'absurde. On ne saurait trouver,

dans le monde animal, un pire exemple du déséquilibre mental.

Les poules n'ont d'excuse que leur voracité, car c'est la seule passion

qui les occupe, bien plus que leur lubricité. Auprès d'elles, les

porcs--braves anachorètes dans leurs bauges--sont sobres et chastes.

Aucun carnassier n'est plus sanguinaire. Sanguinaires elles le sont

au point, qu'entre elles, elles s'arrachent leurs plumes, pour y

boire le sang dont ces tubes sont pleins; sanguinaires au point que,

dès que perle, à la crête, à la patte, à quelque partie que ce soit

de leur corps, une goutte rouge, elles élargissent la plaie, et

s'entre-dévorent... Aucun épervier n'est plus rapace que ces petits

monstres dont la tête n'est qu'un bec, dont les yeux ronds sont plus

cruels que ceux de l'oiseau de proie, et qui portent, mais sans les

avoir faites, les plus jolies robes qu'on puisse imaginer. Elle se

laissent écraser pour la joie de picorer, un instant de plus, sur le

sol nu de la route, on ne sait quoi, le crottin laissé, de place en

place, par les chevaux, la bouse des vaches, le plus souvent les seuls

cailloux.

On dirait qu'elles ne traversent, car rien ne les sollicite de l'autre

côté, que pour le plaisir de se confronter au radiateur. Si, par

hasard, elles l'ont évité, ce n'est que pour mieux se fracasser contre

un poteau télégraphique, un tronc d'arbre, un pan de mur, s'empêtrer

dans les broussailles de la haie, où j'en ai vu laisser toutes leurs

plumes et se briser les pattes. Pour fuir, elles s'étirent tellement

en avant, bec ouvert, plumes hérissées, se courbent tellement sur

leurs bouts d'ailes, qu'on dirait qu'elles vont continuer à quatre

pattes, quand le péril réveille, au moment suprême, l'instinct de la

race, et refait, pour une seconde, d'une volaille, un oiseau... Mais,

à peine ont-elles tiré de l'aile jusqu'à l'abri, qu'un seul grain

d'avoine, ou un moucheron aperçu sur un brin d'herbe, leur fait oublier

tout le drame. Elles ne s'en souviendront même pas demain, ni dans

quelques minutes. Elles picorent... Elles sont semblables à la femme de

l'Écriture qui, au sortir d'un repas, essuyait ses lèvres, et disait

ensuite: «Je n'ai pas mangé».

Il y a de grosses poules qui ont nourri, élevé des générations, qui

devraient connaître la vie, en ayant connu tous les dangers, et qui

n'ont rien appris, et qui sont plus obtuses que leur dernière couvée,

et, à mesure qu'elles vieillissent, plus voraces et plus obscènes.

Grasses, pesantes, elles marchent avec effort, en se dandinant

les pattes écartées, comme font les femmes qui ont le ventre trop

lourd. Au bord des poulaillers, elles me font l'effet de ces vieilles

proxénètes, qu'on voit rôder à la sortie des ateliers, des magasins.

Je les écrase, sans la moindre pitié, et Brossette, qui a un sens très

vif des analogies--lui pardonnent les Anglaises!--leur crie: «Putain!»

expression affable encore, auprès du terrible vocable: «Cocotte!»

Les mâles, eux, ne vivent que d'amour et de guerre. Ils sont soudards,

criards, ridicules, prétentieux, dégoûtants, comme toutes les bêtes...

à femmes. Se battant quand ils ne font pas l'amour, faisant l'amour

quand ils ne se battent pas, combien en avons-nous écrasés, en cette

double posture!...

Comme Wallenstein, qui «avait cela de commun avec les lions», dit

Schiller, j'ai horreur du cri du coq. Dès le matin, ils claironnent une

chanson monotone et stupide qui me réveille et qui m'irrite... S'ils

n'étaient pas si bien mis--avec trop d'éclat, pourtant--ah! comme on

les détesterait!

Les Gaulois, bavards, vantards, paillards, pillards, braillards,

guerriers et militaristes, ne pouvaient mieux choisir leur emblème.

* * * * *

Les canards sont bien mieux doués. Il m'est agréable de rendre hommage

à leurs vertus. Quoiqu'on leur ait enlevé tous moyens de défense, en

les tenant éloignés des rivières et des étangs où ils voguent avec une

aisance et une grâce merveilleuses, ils s'arrangent... C'est toujours

à l'écart que leurs petites troupes humiliées boitracaillent. Ils

n'occupent jamais le milieu des routes, sachant parfaitement qu'ils

n'ont rien à craindre sur les bas côtés... Les canards savent beaucoup

de choses... Il n'arrive pour ainsi dire pas, qu'on en écrase...

Ni de dindons, non plus.

Les dindons sont bien gardés...

Ils répugnent, d'ailleurs, à se commettre avec la gent prolétarienne

des routes... C'est dans des enclos, sortes d'Académies, qu'ils se

gonflent d'orgueil, comme des poètes, des artistes, à leur aise.

* * * * *

Mais ce sont les oies que je voudrais réhabiliter.

Je n'ai jamais tant regretté de n'être pas Plutarque, pour conter,

comme il faudrait, la vie de ces bêtes illustres. Je ne m'étonne

plus, maintenant, qu'on leur ait confié la garde du Capitole... Elles

méritaient cet honneur.

Les plus belles ores nous viennent de Toulouse, comme M. Pedro

Gaillard, comme la plupart des gros ténors et des grands hommes

politiques de notre République. Elles ont su inspirer aux dessinateurs

japonais les plus admirables chefs-d'œuvre; et les robinets des

baignoires, les postes d'eau, les lavabos, les bras des fauteuils

Empire, ont popularisé leurs formes décoratives. Elles n'ont qu'une

infériorité qu'elles portent, d'ailleurs, avec une très belle ironie,

celle de fournir aux hommes ces plumes avec lesquelles ils écrivent

tant de mensonges et tant de sottises. En revanche, on leur doit le

duvet et les pâtés de Strasbourg.

Les oies ont une sagesse forte, tenace, tranquille. Leur prudence

est faite d'imagination, de hardiesse et de ruse. Leur incorruptible

vigilance sauva Rome. Peut-être le Pape, au lieu de s'en remettre à

des apaches français et à des cardinaux espagnols du soin de veiller

sur l'Église romaine menacée, eût-il sagement agi en faisant appel

à l'intelligence avisée d'un simple concile d'oies. Ayant sauvé le

Capitole, elles pouvaient bien sauver le Vatican.

La tête perchée sur un très long cou, elles se sont, de bonne heure,

habituées à considérer les choses de haut et de loin. Si elles ont du

goût pour les idées générales, pour les vastes ensembles, elles ne

dédaignent pas, non plus, le détail particulier, mais ne s'attardent

jamais aux mille puérilités, aux mille stupidités où se complaît la

vie des autres volailles. Rien ne les étonne et ne les effraie; rien

ne leur échappe. Sachant maîtriser leurs nerfs, elles sont, en toutes

circonstances, harmonieuses et logiques. Mieux que toutes les bêtes et,

par conséquent, mieux que tous les hommes, elles connaissent la valeur

sociale de la discipline. Bien avant M. Jules Guesde, elles ont pu,

sans congrès, sans scandales, sans batailles, unifier leur socialisme.

Car les oies sont socialistes... Il n'y a même que les oies qui le

soient d'une manière intégrale. Jusqu'ici, on n'a pu relever la moindre

dissidence dans leurs rangs, si parfaitement organisés, où elles

gardent un contact très étroit, heureuses dans une égalité absolue.

Un de mes amis possède, dans sa propriété, une sorte de petit étang,

qu'il a peuplé de toutes sortes d'oiseaux d'eau. On y remarque deux

oies de Siam, fort majestueuses, dont la blancheur est éclatante et

dont la tête s'orne d'étranges caroncules orangées. Ce petit monde vit,

séparé par espèces, sans jamais se mêler. Ils ne se battent pas, mais

ils refusent énergiquement de se connaître et de s'entr'aider. Un jour,

mon ami introduisit, sur l'étang, deux couples de bernaches, que les

naturalistes appellent des «oies Gravant». Rien, dans leur taille, leur

forme, leur plumage, n'indique aux profanes que les bernaches soient

des oies. Les deux siamoises, qui n'en avaient pourtant jamais vu, ne

s'y trompèrent point. Elles les accueillirent aussitôt, avec un vif

empressement, comme des personnes qu'elles reconnurent pour être de

leur famille, les installèrent, les mirent au fait de toutes choses.

Et, depuis, elles ne se quittèrent plus...

Sur la route--j'en appelle au témoignage de tous les chauffeurs--quand

passe une auto, immanquablement, les oies s'écartent sans désordre,

sans le moindre signe de terreur. Elles s'alignent, l'une près de

l'autre, sur le bord de la berge, et, fâchées, un peu, très dignes

encore que boiteuses, elles disent leur fait à ces importuns qui les

dérangent mais ne les ont pas «épatées».

Je n'ai jamais pu passer, en auto, devant une troupe d'oies, sans me

sentir gêné, humilié, par leurs moqueries. Elles m'intimident, car, à

leur voix sifflante, je comprends très bien que ce sont des moqueries

qu'elles m'adressent, non des grossièretés. Les oies ne sont jamais

grossières. On néglige les grossièretés; seule l'ironie est pénible.

Mais que disent les oies, quand je passe?...

* * * * *

J'ai parlé avec attendrissement des jeunes cochons, si jolis... Notons

ceci, loyalement, sur les vieux porcs...

On ne connaît pas bien les vieux porcs. Ces animaux, qui, au rebours

de ce que l'on pense généralement, ont un goût très vif de la propreté

et ne se vautrent dans les flaques boueuses que parce qu'ils sont

tourmentés du besoin de se baigner, hantent peu les routes, sinon au

retour des foires. On ne les voit guère qu'au bord des mares et dans

les fossés, où ils barbotent avec volupté et se réjouissent de leur

humidité fangeuse. Se réjouissent-ils autant qu'on le croit?... J'ai

toujours admiré leur petit œil malicieux, intelligent et si vif...

Ils semblent dire, car ils ont aussi de la bonhomie, de l'indulgence,

comme tous ceux qui sont gras:

--Parbleu! nous qui adorons la propreté, tu penses si nous préférerions

un bon tub, avec de la belle eau claire, parfumée au benjoin... Nous

autres, vieux cochons, ne rêvons que de mousses de savon, de pâtes

d'amande, de frictions au gant de crin, de pédicures... Mais tu vois...

on ne nous donne que ça!... Il faut bien s'en contenter...

Ils semblent dire encore:

--C'est dommage que les hommes, en France, soient si sales... qu'ils

aient vraiment le goût de la saleté... Ils ne se doutent même pas, que,

propres comme des cochons d'Alsace ou d'Angleterre, nous sommes bien

meilleurs à manger et valons beaucoup plus d'argent.

Si, exceptionnellement, en traversant la route, ils se font

écraser, croyez alors qu'ils se vengent. Il n'y a pas d'exemple que

l'auto ne capote sur leur masse de lard et de viande, et ne fasse,

instantanément, une même horrible bouillie de l'homme et du cochon

* * * * *

C'est tout à fait par hasard que j'ai vu, sur nos routes, des

chameaux... Les chameaux sont très rares en France--je le dis au

propre, bien entendu. Si j'en juge par celui que, deux ou trois fois,

je rencontrai, dans la forêt de Saint-Germain, ils semblent absolument

indifférents à l'automobile. Conduit par un chamelier du Pecq, pelé,

galeux et triste comme tous les fatalistes, il allait de son grand

pas allongé et mou. Un jour, il transportait, à Poissy, un lit, une

armoire, des matelas; un autre jour, à Maisons-Laffitte, qui est une

colonie moins pénitentiaire, un piano et deux fauteuils Louis XVI...

C'était, si j'ose dire, un chameau déménageur... Quand il croisa

l'automobile, il ne la regarda même pas... Mais, fait singulier, le

piano secoué résonna, et il me sembla qu'il jouait, tout naturellement,

une valse de M. Gounod...

Je n'en tirai, d'ailleurs, aucune conséquence sur l'infériorité

esthétique du chameau...

* * * * *

Il paraît--c'est notre charmant Capus qui l'affirme--qu'on peut forcer

des lièvres en auto, mais seulement de nuit. Une fois pris dans les

rais du phare, il ne leur vient même pas à l'idée qu'ils puissent en

sortir. Ils courent, droit, devant le moteur, jusqu'à ce qu'on les

prenne, sans tenter, un seul instant, de rentrer dans l'obscurité

des champs et des bois. Encore un joli thème à développer sur

l'éblouissement que donnent aux littérateurs les succès éphémères, et

qui les mène à la catastrophe...

Mais j'imagine que Capus a dû faire des chasses dans le Midi, qui est

la route du Blésois, ou dans le Blésois, qui est la route du Midi...

En Allemagne, la nuit, traversant des bois, j'ai souvent rencontré des

lapins, des foules énormes de lapins, et jamais je n'en ai capturé

ni écrasé. Ils étaient charmants--bien que ce fussent des lapins

d'Allemagne--charmants à jouer, tout blancs sur la route, blanche de la

lumière du phare. Ils allaient, venaient, bondissaient, gambadaient,

tenaient de curieux conciliabules, et ne se décidaient à fuir, en

montrant la blanche houppette de leur derrière, que lorsque la voiture

était sur eux...

Oui, mais--me pardonnent les lapins de France--en Allemagne, ce sont de

fameux lapins.

* * * * *

Marsiens...

La nuit est complète. Plus une âme sur la route, ni même un spectre de

voiture. Plus un village éclairé, plus une maison vivante. Les abois

des chiens se sont apaisés. Ceux de nous, qui ne dorment pas dans la

voiture, se traînent sur la berge, lamentablement, pour se réchauffer.

Les phares trouent le sol de trous noirs, teignent les simples

ondulations en précipices, et grandissent nos ombres démesurément.

Brossette travaille, s'acharne. Une enveloppe trouée, une chambre à air

éclatée, se tordent dans le fossé... Nous avons le sentiment d'être des

victimes, et le souvenir, seulement, d'avoir eu très faim...

Enfin, le quatrième pneu remis, nous repartons et montons une côte très

rude.

Bientôt une lueur, une sorte d'aurore, mais froide, apparaît à

l'horizon, s'épand et, peu à peu, occupe tout le ciel. Ce n'est

sûrement pas le jour, mais, sans doute, la naissance d'un astre qui

monte sur la nuit, pour la dissiper... Un astre, en effet, un astre

prodigieux!... Brusquement, il surgit sur la crête, énorme, aveuglant,

éblouissant, éclaboussant, roule vers nous, au ras de la terre. Il

ronfle, crache le tonnerre, et, dans une nuée de poussière d'or,

entraîne, avec des gémissements de sirène, des cris, des rires de

femmes, sans rien d'autre de visible que des éclats de cuivre, et

des bouts de voiles couleur de lune... Et comme un éclair, il passe,

remmenant avec lui les ténèbres qu'il a, un instant, déchirées... Puis,

une nouvelle lueur au ciel, et, sur la route, une trombe pareille de

lumière qui ne laisse encore que la nuit, pour sillage à sa course...

Puis une autre... puis d'autres...

Nous avons franchi la côte... C'est maintenant, autant qu'on peut le

deviner, par l'ombre moins dense, par plus de silhouettes vagues,

et par plus de ciel, c'est maintenant un large plateau. Des bruits

sourds, des gémissements lointains, des ronflements étouffés, des

voix de métal à peine distinctes, plus près, des détonations, des

crépitements! Et partout des astres, des astres qui courent, galopent,

roulent, bondissent, se croisent, ont l'air de chevaucher des vagues...

s'allument, tout à coup, au haut d'une colline, et, derrière un pli

de terrain, tout à coup s'éteignent... On dirait que les astres sont

tombés du ciel sur la terre...

Arrêtés de nouveau, nous entendons une sorte de halètement, puis des

claquements de quelque chose en quoi nous devinons plutôt une bête

qu'une machine... Ce ne peut être une auto, cette fois... car ce

bruit est sans lumière. Rien ne s'éclaire autour de ce bruit qui se

rapproche... Si, pourtant... un tout petit point de feu pâle, semblable

à une luciole qui voyage dans l'ombre d'un oranger... Et, subitement,

à notre gauche, nous voyons, tressautant sur la route, comme un

coléoptère géant, pétant, pétaradant, une motocyclette, qui porte,

agrippé à la selle, un être couché, qui n'a plus rien d'humain, une

grosse larve, avec une peau de reptile, noire et lisse...

Et voici que dos phares, soudainement, ont fait surgir des ténèbres,

devant nous, penchés sur une voiture énorme, éteinte et morte, deux

hommes, de la couleur des arbres et de l'horizon... Je dis deux hommes:

deux Marsiens, peut-être... Leurs formes sont sans aspérités, enfermées

dans de longs sacs-maillots, qui les gantent des pieds à la tête et des

doigts aux épaules. Du visage, ils ne laissent paraître qu'un petit

triangle, un loup de chair, au-dessus duquel tremblent, en feu, les

antennes de métal de leurs lunettes... Ils barrent la route... Deux

bras s'agitent. La 628-E8 stoppe.

L'un est petit... Il a la tête enfouie dans le capot gigantesque de

la voiture. Il ne se dérange pas... L'autre, très long, très mince,

s'est redressé... Il tient une tige d'acier que le mouvement de ses

mains fait parfois étinceler. Il me demande, avec un accent russe, si

je ne pourrais pas lui prêter une épingle, une épingle de cravate,

et ce qu'il aimerait, c'est qu'elle fût en or... Surpris d'abord, je

comprends à la fin qu'il s'agit de déboucher un bec de phare... Mais

pourquoi en or?... À ce moment, une motocyclette, comme un insecte

dément, le frôle, de si près, que j'ai cru que son vêtement, au moins,

avait dû être arraché... Mais il le secoue sans hâte, en riant, et

il regarde la motocyclette disparue dans la nuit, avec le regret,

peut-être, de n'avoir pas eu le temps de lui demander une épingle de

cravate en or...

Nous les laissons sur la route, sans qu'ils aient rien fait pour

nous retenir, salués du plus grand, et toujours sans que le petit

ait seulement dit un mot et détourné la tête du mécanisme, où il ne

cessait de maintenir ses doigts, grave, sérieux, avec l'entêtement d'un

ivrogne, dont rien ne parvient à distraire les mains, du tablier d'une

servante...

* * * * *

J'ai gardé, pour la fin, le cycliste.

Dès qu'un homme--fût-il le plus charmant homme du monde-enfourche une

bicyclette, on peut dire que, de ce fait seul, il devient un cheval,

avec tous les caprices, toutes les sottises, toutes les caracolades

encombrantes et folles, tous les dangers mortels du cheval... mais

combien plus dangereux! Aux dangers du cheval qu'il fait siens, le

cycliste en ajoute de personnels, qui sont consacrés, légalisés,

intangibles, pour cette raison qu'en plus du cheval qu'il est devenu,

il est aussi, la plupart du temps, électeur... Fort de ce privilège, il

ne se range jamais... N'est-il pas souverain, cet animal? Tout ne lui

appartient-il pas?... La route, la fortune politique du député qu'il

nomme, la majorité du gouvernement qu'il soutient?... De même que le

cabaretier, qui débite la maladie et la mort, en petits verres, et

sur qui repose tout le système social, il ne faut pas qu'on embête le

cycliste. Son importance tracassière, sa dignité agressive s'en prend

à tout le monde, aux piétons, aux voitures, aux autos, aux bêtes...

C'est le maître, le seul maître de la route... On le voit, devant le

moteur, qui, les mains dans les poches, la casquette collée à la nuque,

fait des effets de torse et de jambes, s'amuse à décrire des courbes,

des spirales, des zigzags, exercices inutiles et vexatoires, au cours

desquels il lui arrive, comme au chien, de tomber sous les roues... Et

alors, c'est toute une histoire, qui vous vaut des mois de prison et

d'énormes indemnités.

Il n'y a pas si longtemps, c'est le cycliste qu'on accablait de toutes

les malédictions dont on accable l'automobiliste aujourd'hui... Il

devrait y avoir entre eux, une sorte de fraternité, de solidarité

routière. Or, le cycliste est devenu le pire ennemi du chauffeur.

Il s'associe à la haine du paysan, et au besoin la provoque. J'en

ai vu qui, devant une auto, semaient négligemment de gros clous, et

s'esclaffaient de rire, s'ils entendaient un pneu éclater...

Plus je vais dans la vie, et plus je vois clairement que chacun est

l'ennemi de chacun. Un même farouche désir luit dans les yeux de deux

êtres qui se rencontrent: le désir de se supprimer. Notre optimisme

aura beau inventer des lois de justice sociale et d'amour humain,

les républiques auront beau succéder aux monarchies, les anarchies

remplacer les républiques, tant qu'il y aura des êtres vivants, tant

qu'il y aura des hommes sur la terre, la loi du meurtre dominera parmi

leurs sociétés, comme elle domine parmi la nature. C'est la seule qui

puisse satisfaire les convoitises, départager les intérêts...

Mais un cycliste solitaire,--si malfaisant qu'il soit--ce n'est rien,

auprès d'une bande de cyclistes... Quand ils tiennent la route, c'est

fini des piétons, des voitures, des autos... Vous n'avez plus qu'à

rentrer chez vous...

J'aime mieux la batteuse à blé qui barre les routes d'Auvergne; j'aime

mieux les deux mille moutons dans les gorges des Grands-Goulets..

* * * * *

On m'a dit à Karlsruhe, le dicton des officiers de cavalerie allemands:

--D'abord, il y a Dieu, le Père... Et puis, il y a l'officier de

cavalerie... Et puis, il y a la monture de l'officier de cavalerie. Et

puis, il n'y a rien...

Ici une longue suite de points. Et le dicton reprend:

--Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a

l'officier d'infanterie...

Pour classer les bêtes de la route, par ordre de mérite, je propose le

dicton suivant:

--D'abord, il y a l'Oie, la Mère... Et puis, il y a le canard... Et

puis, il y a l'âne et le mulet... Et puis, il y a le cochon... Et puis,

il n'y a rien. Et puis, il n'y a rien...

Ici une longue suite de points...

--Et puis, il y a la vache... Et puis, il y a le chien. Et puis, il y a

le maître du chien...

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 20 / 32 段