les vieilles savates des grands hommes, un peu las de musées et pressés
d'arriver à Haarlem, où Franz Hals nous attendait, et où nous devions
visiter un établissement d'horticulture, nous reprîmes la grande
route...
Je songeais à Descartes, au mouvement de ses pensées qu'aucun importun
ne devait troubler, en ces contrées paisibles. Je songeais à ses
méditations sur les bêtes et à la peine avec laquelle La Fontaine
acceptait sa théorie du mécanisme animal... Qui fut pour elles plus
sévère? Le savant qui leur refusait rigoureusement l'intelligence, même
la sensibilité, ou le plus charmant de nos poètes que leur spectacle
émerveilla, mais qui ne leur fit parler que la langue de nos vices et
de notre sottise?
Ma rêverie se perdait, au loin, dans le polder, au-dessus duquel des
vols de vanneaux tournaient. Il s'étendait à l'infini, avec ses rares
peupliers, hauts et graciles, ses troupeaux, les routes brillantes de
ses eaux qui se croisent, et ses vannes qu'actionnent de tout petits
moulins à vent... Puis le polder finit, la digue devint une route;
apparurent des petits bouquets de bois et des champs de sable, diaprés
de tulipes et de narcisses, dont la magnificence--je ne suis pas fâché
d'en convenir--ne fait pas oublier celle de nos coquelicots et de nos
sauves sauvages.
Tout à coup, à notre gauche, je distinguai le menu troupeau--deux
vaches et trois moutons--que gardait une petite bergère blonde, jolie
malgré sa taille carrée et son court jupon, aux plis lourds... Un grand
chien, disproportionné, était paisiblement couché de l'autre côté de la
route... Il avait l'air de dormir... Sa tête barbue reposait, entre ses
pattes allongées...
Le malheur voulut que la fillette aperçût la voiture, se dressât,
groupât son petit monde, se retournât en quête du chien, et, comme nous
allions passer--pas très vite, pourtant,--l'appelât.
--Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.
--Moussu! Moussu! cria Brossette.
Mais rien n'empêcha le stupide héros de la fidélité de traverser la
route, si près do nous, qu'en dépit du plus violent tour de volant, il
disparut, engouffré sous le carter.
J'éprouvai une forte secousse... J'entendis comme un craquement d'os,
sous les roues... puis la voix funèbre de Brossette:
--Ah! la chale bête!
Je vois encore--je verrai longtemps--ce beau chien, son grand corps
velu se remettre debout, anguleux, tout désarticulé, et partir à
tourner sur lui-même, comme font les autres qui servent aux expériences
de vivisection. Puis il trouva la force de s'arc-bouter, d'occuper, un
moment, tout l'horizon, avant de retomber, sans un cri. Et il ne fut
plus, sur la route, qu'une menue chose plate et inerte, une chose sans
relief, sans plus de relief qu'une ombre.
Immobilisée par la terreur, la petite bergère blonde n'avait pas
bougé... Elle avait des yeux énormes, et serrait les dents... Frappée
de stupeur, elle ne voyait même pas les deux vaches et les trois
moutons qui galopaient, effarés, à travers un carré de jacinthes
défleuries...
Depuis, nous ne devions plus en écraser... c'est-à-dire qu'il ne
devait plus s'en rencontrer, sous nos roues, ou que leurs maîtres les
épargnèrent...
* * * * *
Les poules sont absurdes.
Elles sont même, à elles seules, tout l'absurde. On ne saurait trouver,
dans le monde animal, un pire exemple du déséquilibre mental.
Les poules n'ont d'excuse que leur voracité, car c'est la seule passion
qui les occupe, bien plus que leur lubricité. Auprès d'elles, les
porcs--braves anachorètes dans leurs bauges--sont sobres et chastes.
Aucun carnassier n'est plus sanguinaire. Sanguinaires elles le sont
au point, qu'entre elles, elles s'arrachent leurs plumes, pour y
boire le sang dont ces tubes sont pleins; sanguinaires au point que,
dès que perle, à la crête, à la patte, à quelque partie que ce soit
de leur corps, une goutte rouge, elles élargissent la plaie, et
s'entre-dévorent... Aucun épervier n'est plus rapace que ces petits
monstres dont la tête n'est qu'un bec, dont les yeux ronds sont plus
cruels que ceux de l'oiseau de proie, et qui portent, mais sans les
avoir faites, les plus jolies robes qu'on puisse imaginer. Elle se
laissent écraser pour la joie de picorer, un instant de plus, sur le
sol nu de la route, on ne sait quoi, le crottin laissé, de place en
place, par les chevaux, la bouse des vaches, le plus souvent les seuls
cailloux.
On dirait qu'elles ne traversent, car rien ne les sollicite de l'autre
côté, que pour le plaisir de se confronter au radiateur. Si, par
hasard, elles l'ont évité, ce n'est que pour mieux se fracasser contre
un poteau télégraphique, un tronc d'arbre, un pan de mur, s'empêtrer
dans les broussailles de la haie, où j'en ai vu laisser toutes leurs
plumes et se briser les pattes. Pour fuir, elles s'étirent tellement
en avant, bec ouvert, plumes hérissées, se courbent tellement sur
leurs bouts d'ailes, qu'on dirait qu'elles vont continuer à quatre
pattes, quand le péril réveille, au moment suprême, l'instinct de la
race, et refait, pour une seconde, d'une volaille, un oiseau... Mais,
à peine ont-elles tiré de l'aile jusqu'à l'abri, qu'un seul grain
d'avoine, ou un moucheron aperçu sur un brin d'herbe, leur fait oublier
tout le drame. Elles ne s'en souviendront même pas demain, ni dans
quelques minutes. Elles picorent... Elles sont semblables à la femme de
l'Écriture qui, au sortir d'un repas, essuyait ses lèvres, et disait
ensuite: «Je n'ai pas mangé».
Il y a de grosses poules qui ont nourri, élevé des générations, qui
devraient connaître la vie, en ayant connu tous les dangers, et qui
n'ont rien appris, et qui sont plus obtuses que leur dernière couvée,
et, à mesure qu'elles vieillissent, plus voraces et plus obscènes.
Grasses, pesantes, elles marchent avec effort, en se dandinant
les pattes écartées, comme font les femmes qui ont le ventre trop
lourd. Au bord des poulaillers, elles me font l'effet de ces vieilles
proxénètes, qu'on voit rôder à la sortie des ateliers, des magasins.
Je les écrase, sans la moindre pitié, et Brossette, qui a un sens très
vif des analogies--lui pardonnent les Anglaises!--leur crie: «Putain!»
expression affable encore, auprès du terrible vocable: «Cocotte!»
Les mâles, eux, ne vivent que d'amour et de guerre. Ils sont soudards,
criards, ridicules, prétentieux, dégoûtants, comme toutes les bêtes...
à femmes. Se battant quand ils ne font pas l'amour, faisant l'amour
quand ils ne se battent pas, combien en avons-nous écrasés, en cette
double posture!...
Comme Wallenstein, qui «avait cela de commun avec les lions», dit
Schiller, j'ai horreur du cri du coq. Dès le matin, ils claironnent une
chanson monotone et stupide qui me réveille et qui m'irrite... S'ils
n'étaient pas si bien mis--avec trop d'éclat, pourtant--ah! comme on
les détesterait!
Les Gaulois, bavards, vantards, paillards, pillards, braillards,
guerriers et militaristes, ne pouvaient mieux choisir leur emblème.
* * * * *
Les canards sont bien mieux doués. Il m'est agréable de rendre hommage
à leurs vertus. Quoiqu'on leur ait enlevé tous moyens de défense, en
les tenant éloignés des rivières et des étangs où ils voguent avec une
aisance et une grâce merveilleuses, ils s'arrangent... C'est toujours
à l'écart que leurs petites troupes humiliées boitracaillent. Ils
n'occupent jamais le milieu des routes, sachant parfaitement qu'ils
n'ont rien à craindre sur les bas côtés... Les canards savent beaucoup
de choses... Il n'arrive pour ainsi dire pas, qu'on en écrase...
Ni de dindons, non plus.
Les dindons sont bien gardés...
Ils répugnent, d'ailleurs, à se commettre avec la gent prolétarienne
des routes... C'est dans des enclos, sortes d'Académies, qu'ils se
gonflent d'orgueil, comme des poètes, des artistes, à leur aise.
* * * * *
Mais ce sont les oies que je voudrais réhabiliter.
Je n'ai jamais tant regretté de n'être pas Plutarque, pour conter,
comme il faudrait, la vie de ces bêtes illustres. Je ne m'étonne
plus, maintenant, qu'on leur ait confié la garde du Capitole... Elles
méritaient cet honneur.
Les plus belles ores nous viennent de Toulouse, comme M. Pedro
Gaillard, comme la plupart des gros ténors et des grands hommes
politiques de notre République. Elles ont su inspirer aux dessinateurs
japonais les plus admirables chefs-d'œuvre; et les robinets des
baignoires, les postes d'eau, les lavabos, les bras des fauteuils
Empire, ont popularisé leurs formes décoratives. Elles n'ont qu'une
infériorité qu'elles portent, d'ailleurs, avec une très belle ironie,
celle de fournir aux hommes ces plumes avec lesquelles ils écrivent
tant de mensonges et tant de sottises. En revanche, on leur doit le
duvet et les pâtés de Strasbourg.
Les oies ont une sagesse forte, tenace, tranquille. Leur prudence
est faite d'imagination, de hardiesse et de ruse. Leur incorruptible
vigilance sauva Rome. Peut-être le Pape, au lieu de s'en remettre à
des apaches français et à des cardinaux espagnols du soin de veiller
sur l'Église romaine menacée, eût-il sagement agi en faisant appel
à l'intelligence avisée d'un simple concile d'oies. Ayant sauvé le
Capitole, elles pouvaient bien sauver le Vatican.
La tête perchée sur un très long cou, elles se sont, de bonne heure,
habituées à considérer les choses de haut et de loin. Si elles ont du
goût pour les idées générales, pour les vastes ensembles, elles ne
dédaignent pas, non plus, le détail particulier, mais ne s'attardent
jamais aux mille puérilités, aux mille stupidités où se complaît la
vie des autres volailles. Rien ne les étonne et ne les effraie; rien
ne leur échappe. Sachant maîtriser leurs nerfs, elles sont, en toutes
circonstances, harmonieuses et logiques. Mieux que toutes les bêtes et,
par conséquent, mieux que tous les hommes, elles connaissent la valeur
sociale de la discipline. Bien avant M. Jules Guesde, elles ont pu,
sans congrès, sans scandales, sans batailles, unifier leur socialisme.
Car les oies sont socialistes... Il n'y a même que les oies qui le
soient d'une manière intégrale. Jusqu'ici, on n'a pu relever la moindre
dissidence dans leurs rangs, si parfaitement organisés, où elles
gardent un contact très étroit, heureuses dans une égalité absolue.
Un de mes amis possède, dans sa propriété, une sorte de petit étang,
qu'il a peuplé de toutes sortes d'oiseaux d'eau. On y remarque deux
oies de Siam, fort majestueuses, dont la blancheur est éclatante et
dont la tête s'orne d'étranges caroncules orangées. Ce petit monde vit,
séparé par espèces, sans jamais se mêler. Ils ne se battent pas, mais
ils refusent énergiquement de se connaître et de s'entr'aider. Un jour,
mon ami introduisit, sur l'étang, deux couples de bernaches, que les
naturalistes appellent des «oies Gravant». Rien, dans leur taille, leur
forme, leur plumage, n'indique aux profanes que les bernaches soient
des oies. Les deux siamoises, qui n'en avaient pourtant jamais vu, ne
s'y trompèrent point. Elles les accueillirent aussitôt, avec un vif
empressement, comme des personnes qu'elles reconnurent pour être de
leur famille, les installèrent, les mirent au fait de toutes choses.
Et, depuis, elles ne se quittèrent plus...
Sur la route--j'en appelle au témoignage de tous les chauffeurs--quand
passe une auto, immanquablement, les oies s'écartent sans désordre,
sans le moindre signe de terreur. Elles s'alignent, l'une près de
l'autre, sur le bord de la berge, et, fâchées, un peu, très dignes
encore que boiteuses, elles disent leur fait à ces importuns qui les
dérangent mais ne les ont pas «épatées».
Je n'ai jamais pu passer, en auto, devant une troupe d'oies, sans me
sentir gêné, humilié, par leurs moqueries. Elles m'intimident, car, à
leur voix sifflante, je comprends très bien que ce sont des moqueries
qu'elles m'adressent, non des grossièretés. Les oies ne sont jamais
grossières. On néglige les grossièretés; seule l'ironie est pénible.
Mais que disent les oies, quand je passe?...
* * * * *
J'ai parlé avec attendrissement des jeunes cochons, si jolis... Notons
ceci, loyalement, sur les vieux porcs...
On ne connaît pas bien les vieux porcs. Ces animaux, qui, au rebours
de ce que l'on pense généralement, ont un goût très vif de la propreté
et ne se vautrent dans les flaques boueuses que parce qu'ils sont
tourmentés du besoin de se baigner, hantent peu les routes, sinon au
retour des foires. On ne les voit guère qu'au bord des mares et dans
les fossés, où ils barbotent avec volupté et se réjouissent de leur
humidité fangeuse. Se réjouissent-ils autant qu'on le croit?... J'ai
toujours admiré leur petit œil malicieux, intelligent et si vif...
Ils semblent dire, car ils ont aussi de la bonhomie, de l'indulgence,
comme tous ceux qui sont gras:
--Parbleu! nous qui adorons la propreté, tu penses si nous préférerions
un bon tub, avec de la belle eau claire, parfumée au benjoin... Nous
autres, vieux cochons, ne rêvons que de mousses de savon, de pâtes
d'amande, de frictions au gant de crin, de pédicures... Mais tu vois...
on ne nous donne que ça!... Il faut bien s'en contenter...
Ils semblent dire encore:
--C'est dommage que les hommes, en France, soient si sales... qu'ils
aient vraiment le goût de la saleté... Ils ne se doutent même pas, que,
propres comme des cochons d'Alsace ou d'Angleterre, nous sommes bien
meilleurs à manger et valons beaucoup plus d'argent.
Si, exceptionnellement, en traversant la route, ils se font
écraser, croyez alors qu'ils se vengent. Il n'y a pas d'exemple que
l'auto ne capote sur leur masse de lard et de viande, et ne fasse,
instantanément, une même horrible bouillie de l'homme et du cochon
* * * * *
C'est tout à fait par hasard que j'ai vu, sur nos routes, des
chameaux... Les chameaux sont très rares en France--je le dis au
propre, bien entendu. Si j'en juge par celui que, deux ou trois fois,
je rencontrai, dans la forêt de Saint-Germain, ils semblent absolument
indifférents à l'automobile. Conduit par un chamelier du Pecq, pelé,
galeux et triste comme tous les fatalistes, il allait de son grand
pas allongé et mou. Un jour, il transportait, à Poissy, un lit, une
armoire, des matelas; un autre jour, à Maisons-Laffitte, qui est une
colonie moins pénitentiaire, un piano et deux fauteuils Louis XVI...
C'était, si j'ose dire, un chameau déménageur... Quand il croisa
l'automobile, il ne la regarda même pas... Mais, fait singulier, le
piano secoué résonna, et il me sembla qu'il jouait, tout naturellement,
une valse de M. Gounod...
Je n'en tirai, d'ailleurs, aucune conséquence sur l'infériorité
esthétique du chameau...
* * * * *
Il paraît--c'est notre charmant Capus qui l'affirme--qu'on peut forcer
des lièvres en auto, mais seulement de nuit. Une fois pris dans les
rais du phare, il ne leur vient même pas à l'idée qu'ils puissent en
sortir. Ils courent, droit, devant le moteur, jusqu'à ce qu'on les
prenne, sans tenter, un seul instant, de rentrer dans l'obscurité
des champs et des bois. Encore un joli thème à développer sur
l'éblouissement que donnent aux littérateurs les succès éphémères, et
qui les mène à la catastrophe...
Mais j'imagine que Capus a dû faire des chasses dans le Midi, qui est
la route du Blésois, ou dans le Blésois, qui est la route du Midi...
En Allemagne, la nuit, traversant des bois, j'ai souvent rencontré des
lapins, des foules énormes de lapins, et jamais je n'en ai capturé
ni écrasé. Ils étaient charmants--bien que ce fussent des lapins
d'Allemagne--charmants à jouer, tout blancs sur la route, blanche de la
lumière du phare. Ils allaient, venaient, bondissaient, gambadaient,
tenaient de curieux conciliabules, et ne se décidaient à fuir, en
montrant la blanche houppette de leur derrière, que lorsque la voiture
était sur eux...
Oui, mais--me pardonnent les lapins de France--en Allemagne, ce sont de
fameux lapins.
* * * * *
Marsiens...
La nuit est complète. Plus une âme sur la route, ni même un spectre de
voiture. Plus un village éclairé, plus une maison vivante. Les abois
des chiens se sont apaisés. Ceux de nous, qui ne dorment pas dans la
voiture, se traînent sur la berge, lamentablement, pour se réchauffer.
Les phares trouent le sol de trous noirs, teignent les simples
ondulations en précipices, et grandissent nos ombres démesurément.
Brossette travaille, s'acharne. Une enveloppe trouée, une chambre à air
éclatée, se tordent dans le fossé... Nous avons le sentiment d'être des
victimes, et le souvenir, seulement, d'avoir eu très faim...
Enfin, le quatrième pneu remis, nous repartons et montons une côte très
rude.
Bientôt une lueur, une sorte d'aurore, mais froide, apparaît à
l'horizon, s'épand et, peu à peu, occupe tout le ciel. Ce n'est
sûrement pas le jour, mais, sans doute, la naissance d'un astre qui
monte sur la nuit, pour la dissiper... Un astre, en effet, un astre
prodigieux!... Brusquement, il surgit sur la crête, énorme, aveuglant,
éblouissant, éclaboussant, roule vers nous, au ras de la terre. Il
ronfle, crache le tonnerre, et, dans une nuée de poussière d'or,
entraîne, avec des gémissements de sirène, des cris, des rires de
femmes, sans rien d'autre de visible que des éclats de cuivre, et
des bouts de voiles couleur de lune... Et comme un éclair, il passe,
remmenant avec lui les ténèbres qu'il a, un instant, déchirées... Puis,
une nouvelle lueur au ciel, et, sur la route, une trombe pareille de
lumière qui ne laisse encore que la nuit, pour sillage à sa course...
Puis une autre... puis d'autres...
Nous avons franchi la côte... C'est maintenant, autant qu'on peut le
deviner, par l'ombre moins dense, par plus de silhouettes vagues,
et par plus de ciel, c'est maintenant un large plateau. Des bruits
sourds, des gémissements lointains, des ronflements étouffés, des
voix de métal à peine distinctes, plus près, des détonations, des
crépitements! Et partout des astres, des astres qui courent, galopent,
roulent, bondissent, se croisent, ont l'air de chevaucher des vagues...
s'allument, tout à coup, au haut d'une colline, et, derrière un pli
de terrain, tout à coup s'éteignent... On dirait que les astres sont
tombés du ciel sur la terre...
Arrêtés de nouveau, nous entendons une sorte de halètement, puis des
claquements de quelque chose en quoi nous devinons plutôt une bête
qu'une machine... Ce ne peut être une auto, cette fois... car ce
bruit est sans lumière. Rien ne s'éclaire autour de ce bruit qui se
rapproche... Si, pourtant... un tout petit point de feu pâle, semblable
à une luciole qui voyage dans l'ombre d'un oranger... Et, subitement,
à notre gauche, nous voyons, tressautant sur la route, comme un
coléoptère géant, pétant, pétaradant, une motocyclette, qui porte,
agrippé à la selle, un être couché, qui n'a plus rien d'humain, une
grosse larve, avec une peau de reptile, noire et lisse...
Et voici que dos phares, soudainement, ont fait surgir des ténèbres,
devant nous, penchés sur une voiture énorme, éteinte et morte, deux
hommes, de la couleur des arbres et de l'horizon... Je dis deux hommes:
deux Marsiens, peut-être... Leurs formes sont sans aspérités, enfermées
dans de longs sacs-maillots, qui les gantent des pieds à la tête et des
doigts aux épaules. Du visage, ils ne laissent paraître qu'un petit
triangle, un loup de chair, au-dessus duquel tremblent, en feu, les
antennes de métal de leurs lunettes... Ils barrent la route... Deux
bras s'agitent. La 628-E8 stoppe.
L'un est petit... Il a la tête enfouie dans le capot gigantesque de
la voiture. Il ne se dérange pas... L'autre, très long, très mince,
s'est redressé... Il tient une tige d'acier que le mouvement de ses
mains fait parfois étinceler. Il me demande, avec un accent russe, si
je ne pourrais pas lui prêter une épingle, une épingle de cravate,
et ce qu'il aimerait, c'est qu'elle fût en or... Surpris d'abord, je
comprends à la fin qu'il s'agit de déboucher un bec de phare... Mais
pourquoi en or?... À ce moment, une motocyclette, comme un insecte
dément, le frôle, de si près, que j'ai cru que son vêtement, au moins,
avait dû être arraché... Mais il le secoue sans hâte, en riant, et
il regarde la motocyclette disparue dans la nuit, avec le regret,
peut-être, de n'avoir pas eu le temps de lui demander une épingle de
cravate en or...
Nous les laissons sur la route, sans qu'ils aient rien fait pour
nous retenir, salués du plus grand, et toujours sans que le petit
ait seulement dit un mot et détourné la tête du mécanisme, où il ne
cessait de maintenir ses doigts, grave, sérieux, avec l'entêtement d'un
ivrogne, dont rien ne parvient à distraire les mains, du tablier d'une
servante...
* * * * *
J'ai gardé, pour la fin, le cycliste.
Dès qu'un homme--fût-il le plus charmant homme du monde-enfourche une
bicyclette, on peut dire que, de ce fait seul, il devient un cheval,
avec tous les caprices, toutes les sottises, toutes les caracolades
encombrantes et folles, tous les dangers mortels du cheval... mais
combien plus dangereux! Aux dangers du cheval qu'il fait siens, le
cycliste en ajoute de personnels, qui sont consacrés, légalisés,
intangibles, pour cette raison qu'en plus du cheval qu'il est devenu,
il est aussi, la plupart du temps, électeur... Fort de ce privilège, il
ne se range jamais... N'est-il pas souverain, cet animal? Tout ne lui
appartient-il pas?... La route, la fortune politique du député qu'il
nomme, la majorité du gouvernement qu'il soutient?... De même que le
cabaretier, qui débite la maladie et la mort, en petits verres, et
sur qui repose tout le système social, il ne faut pas qu'on embête le
cycliste. Son importance tracassière, sa dignité agressive s'en prend
à tout le monde, aux piétons, aux voitures, aux autos, aux bêtes...
C'est le maître, le seul maître de la route... On le voit, devant le
moteur, qui, les mains dans les poches, la casquette collée à la nuque,
fait des effets de torse et de jambes, s'amuse à décrire des courbes,
des spirales, des zigzags, exercices inutiles et vexatoires, au cours
desquels il lui arrive, comme au chien, de tomber sous les roues... Et
alors, c'est toute une histoire, qui vous vaut des mois de prison et
d'énormes indemnités.
Il n'y a pas si longtemps, c'est le cycliste qu'on accablait de toutes
les malédictions dont on accable l'automobiliste aujourd'hui... Il
devrait y avoir entre eux, une sorte de fraternité, de solidarité
routière. Or, le cycliste est devenu le pire ennemi du chauffeur.
Il s'associe à la haine du paysan, et au besoin la provoque. J'en
ai vu qui, devant une auto, semaient négligemment de gros clous, et
s'esclaffaient de rire, s'ils entendaient un pneu éclater...
Plus je vais dans la vie, et plus je vois clairement que chacun est
l'ennemi de chacun. Un même farouche désir luit dans les yeux de deux
êtres qui se rencontrent: le désir de se supprimer. Notre optimisme
aura beau inventer des lois de justice sociale et d'amour humain,
les républiques auront beau succéder aux monarchies, les anarchies
remplacer les républiques, tant qu'il y aura des êtres vivants, tant
qu'il y aura des hommes sur la terre, la loi du meurtre dominera parmi
leurs sociétés, comme elle domine parmi la nature. C'est la seule qui
puisse satisfaire les convoitises, départager les intérêts...
Mais un cycliste solitaire,--si malfaisant qu'il soit--ce n'est rien,
auprès d'une bande de cyclistes... Quand ils tiennent la route, c'est
fini des piétons, des voitures, des autos... Vous n'avez plus qu'à
rentrer chez vous...
J'aime mieux la batteuse à blé qui barre les routes d'Auvergne; j'aime
mieux les deux mille moutons dans les gorges des Grands-Goulets..
* * * * *
On m'a dit à Karlsruhe, le dicton des officiers de cavalerie allemands:
--D'abord, il y a Dieu, le Père... Et puis, il y a l'officier de
cavalerie... Et puis, il y a la monture de l'officier de cavalerie. Et
puis, il n'y a rien...
Ici une longue suite de points. Et le dicton reprend:
--Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a
l'officier d'infanterie...
Pour classer les bêtes de la route, par ordre de mérite, je propose le
dicton suivant:
--D'abord, il y a l'Oie, la Mère... Et puis, il y a le canard... Et
puis, il y a l'âne et le mulet... Et puis, il y a le cochon... Et puis,
il n'y a rien. Et puis, il n'y a rien...
Ici une longue suite de points...
--Et puis, il y a la vache... Et puis, il y a le chien. Et puis, il y a
le maître du chien...