Le cheval, à propos de qui il me faut bien répéter, pour la cent

millionième fois, l'agaçante parole de Buffon, le cheval, «la plus

noble conquête de l'homme», qui voit, sans s'émouvoir, son camarade

d'attelage tomber, expirer à ses côtés, le cheval est stupide.

Pourtant, s'il croise une charrette d'équarrisseur, où se dressent,

en l'air, les quatre sabots d'un compagnon mort, aussitôt il se met

à trembler, frissonne, s'emballe. Au dire des naturalistes les plus

experts, on ne saurait voir dans ce trouble la manifestation d'une

sensibilité altruiste, ni la peur égoïste de la mort, mais seulement

une protestation olfactive, la révolte inconsciente de l'odorat.

Le cheval a peur de l'odeur, peur de la couleur, de la lumière, de

l'ombre, de son ombre, de l'ombre de celui qui le mène; il a peur

d'un bout de papier, d'un sac d'avoine tombé, d'un morceau de verre

qui brille, d'une lueur de lune dans une flaque d'eau, d'un reflet de

feuille qui bouge, ou de nuage qui chemine sur la route. Le cheval a

toutes les phobies. Il a même toutes les autophobies, et à un degré de

morbidité que n'a peut-être pas atteint M. Émile Loubet, lequel, avec

un si bel à-propos et entant de fureur prophétique, fulminait, contre

les automobiles, les mêmes fâcheuses malédictions que fulmina M. Thiers

contre les chemins de fer... Ah! ces grands hommes!

Ce n'est que quand la machine, qu'il n'a ni devinée ni prévue,--je

parle du cheval,--le frôle, qu'il fait un écart, se cabre, rompt son

attelage, et renverse choses, gens, voiture et lui-même, dans le fossé.

Ainsi que le lièvre, qui n'est dangereux qu'à soi-même, mais qui ne

hante pas les routes, le cheval a cette infériorité physiologique de ne

rien voir devant soi. Il ne voit que ce qui est à droite, ou à gauche,

comme un politicien de la Chambre. Pour qu'il marche sans accrocs

et sans dommages, il faut qu'il ne voie rien du tout... Bandez-lui

complètement les yeux, et, d'un pas égal, d'une allure somnolente, cet

Amour à quatre pattes ira toujours, et il tournera par exemple, des

heures, des heures et des heures, la roue d'un manège sans s'arrêter

jamais, sans jamais se révolter.

On ne rencontre pas, en chauffant, d'animal--l'homme et même le

cycliste compris--qui soit plus dangereux, et dont il faille se méfier

davantage. Chaque fois que j'aperçois, sur la route, ce périlleux

imbécile, je ralentis toujours, et souvent je m'arrête, car on ne

sait quelles frasques, quelles extravagances meurtrières peuvent bien

lui passer par la tête. Sa stupidité fait penser à celle d'une caste,

naguère omnipotente, à qui, dans sa déchéance actuelle, il ne reste

plus, pour se donner encore l'illusion de la puissance et de la vie,

que la faculté de caracoler. On s'applaudit de voir qu'elle sera

bientôt dépossédée.

Le cheval n'est qu'un mécanisme--un vieux mécanisme--remonté pour

piaffer et faire la bête... la bête de luxe et de cirque, si ses formes

sont belles... ou la bête de somme, car il est fort... fort comme un

cheval.

* * * * *

Près de Grenoble, dans la descente de Sassenage, nous vîmes venir,

de loin, vers nous, une lourde charrette. Comme le cheval paraissait

s'effrayer,--bien qu'il eût fort à faire d'arcbouter ses sabots sur le

sol poussiéreux et de tirer à plein collier, car la côte est rude,--je

mis la machine tout au bord du talus de droite, et l'arrêtai. La

voiture portait un chargement de tuiles. Étendu, tout de son long, le

conducteur dormait, le ventre contre les tuiles, le menton appuyé sur

un sac d'avoine. Il ne se réveilla qu'aux appels réitérés de la trompe.

Il n'avait pas les guides à portée de la main, ni le fouet. Il souleva

seulement un peu la tête et montra une des plus pesantes faces de brute

que jamais il m'ait été donné de rencontrer.

--Hue! fit-il, d'une voix graillonneuse d'alcool et de sommeil...

Le charretier chercha vainement les guides, en ramant de la main

droite, et, se soulevant un peu plus, il s'appuya sur ses coudes...

Je l'entendis grogner je ne sais quoi. Livré à son seul instinct de

cheval, le cheval mena, naturellement, la voiture sur le talus de

gauche.

--Hue donc!... fit à nouveau le charretier, sans bouger davantage...

Les roues s'engagèrent sur le talus, derrière lequel le terrain

descendait presque à pic, jusqu'au fond de la vallée... Je vis la

voiture pencher, pencher, puis se renverser lentement. L'homme avait

pu sauter à terre... Mais les tuiles gisaient sur le sol, brisées, en

miettes...

--Nom de Dieu! jura l'homme. Nom de Dieu de nom de Dieu!

Il commença par lancer, d'un geste furieux, sa casquette contre le tas

de tuiles. Ensuite, il s'en prit à son cheval qu'il roua de coups, puis

à nous à qui il eût bien voulu en faire autant.

--Ah! salauds!... ah! salauds!

Il fit claquer son fouet:

--Attends un peu!... ah! salauds!

Il fallut le tenir en respect, relever le cheval, déblayer un peu la

route... Voyant son impuissance, il avait pris le parti de s'asseoir

sur le talus, et, tandis que chaque mot détachait de sa barbe et de ses

cils des flocons de poussière, il gémissait:

--J'suis écrasé... J'vas mourir... qu'on me foute une indemnité!

Il était complètement ivre.

* * * * *

Je me rappelle qu'une nuit, nous allions de Dordrecht à Rotterdam...

Nuit émouvante!... Nous allions lentement, silencieusement. Et nous

écoutions l'eau, l'eau infinie de Hollande, sourdre et chanter,

partout, autour de nous. Nos phares qui éclairaient magiquement la

brume où tourbillonnaient des poussières d'or, d'argent, d'émeraude

et de rubis, où passaient des insectes nocturnes, des papillons de

feu; nos phares qui, parfois, éclairaient un coin de canal, et des

silhouettes d'ombres glissant sur le canal, éclairèrent, subitement,

l'effort d'un cheval blanc qui amenait à nous, de Rotterdam à

Dordrecht, sans doute, une très grosse voiture de déménagement. À

peine avions-nous distingué le charretier endormi profondément sur

son siège, que le cheval, effrayé par les lumières,--car la lumière

l'effraye comme les ténèbres,--se retourna brusquement, et faisant

faire sur la digue, par bonheur très large à cet endroit, demi-tour à

la voiture, remporta le mobilier à notre suite, vers Rotterdam, d'où

il devait venir... Son maître ne s'était pas réveillé. La secousse du

virage lui avait même davantage calé la tête sur un paquet d'oreillers,

et les reins sur un paquet de matelas. Il dormait, comme sur son lit,

confortablement, bouche ouverte, ventre ballant, jambes écartées... Et

les guides étaient enroulées à son poignet pendant.

Nous ne pûmes nous empêcher de rire aux éclats, en songeant à la tête

ahurie qu'il ferait, après s'être réveillé, peut-être, une fois ou

deux, sur la grande route enténébrée, partout pareille, lorsqu'il se

retrouverait, le matin, avec sa voiture, son mobilier et son cheval, à

Rotterdam, d'où il avait dû partir la veille.

Ainsi vont les réformes sociales qui sont de pauvres chevaux à qui tout

fait peur, et dont les conducteurs sont toujours endormis... Elles

partent, un beau soir ardentes, fringantes... Le moindre incident de

route leur fait rebrousser chemin... et elles reviennent, le matin, au

point d'où elles étaient parties.

* * * * *

Le paysan breton, celui du Morbihanais et du pays gallot, a une peur

spéciale de l'automobile. Il y voit certainement une œuvre du

diable, sinon le diable en personne. Dès qu'il en aperçoit une, il

marmotte aussitôt des prières. S'il est à pied, il s'agenouille et

joint ses mains tremblantes. Il invoque saint Yves, qui donne la

richesse, et saint Tugen, qui guérit de la rage, car il n'y a pas

encore de saints, en Bretagne, qui préservent de l'automobile. S'il est

à cheval, il descend précipitamment, et, la face toute pâle, claquant

des dents, mais toujours priant, il se met à l'abri, derrière sa

monture, dont il se sert, selon la circonstance, comme d'un bouclier ou

d'un rempart.

Une fois, pas très loin de Vannes, sur la route de Larmor, un paysan

était ainsi caché, presque accroupi, derrière son cheval... C'était un

tout petit cheval de la lande, à longs poils rouges, et barbu comme une

chèvre. Il se démenait, ruait, hennissait. L'homme, qui s'accrochait à

lui, criait, implorait, suppliait:

--Nostre Jésus!... Ah! nostre Jésus!... Ho!... Ho!... Ho donc!

Aussi effrayé de la mimique de son maître que des ronflements de

l'auto, le petit cheval finit par détacher une ruade plus violente, qui

atteignit le paysan et l'envoya rouler dans le fossé...

Nous eûmes beaucoup de peine à nous emparer du blessé, pour le conduire

à l'hôpital de Vannes. En dépit de sa jambe cassée, il luttait contre

nous, désespérément, s'imaginant que nous voulions l'emmener en

enfer... Et, afin d'éloigner de lui le démon, il hurlait, très vite:

--Ah! sainte Vierge!... Ah! bonne mère sainte Anna... Ah! nostre Jésus!

Quant au petit cheval, il avait franchi, d'un bond, le mur de pierre

de la route... Et il galopait, à travers la lande en rumeur, suivi de

quatre petites vaches folles et de deux moutons noirs, éperdus...

* * * * *

Les vaches, les bœufs peuvent aller de pair avec les chevaux.

Cependant, il semble qu'il y ait, comme entre le prolétaire des villes

et celui des champs, une sorte d'avantage intellectuel, au profit du

rustre, plus lourd, moins déluré, mais plus avisé.

Une vache ou deux, surprises, une bande de bœufs qui vont à

l'herbage ou à l'abattoir, auront l'air gauche et comique à détaler

pesamment, et leur gros derrière à se lever, se trémousser, et leur

queue ridicule, à battre l'air, devant le moteur qui les pousse. Ils

vous mèneront peut-être loin ainsi. Mais même une troupe de veaux,

très longtemps poursuivis, tourneront toujours dans un chemin, dans

une brèche de la haie, dans un champ, où ils se remettront bien vite.

Je leur émoi, et vous regarderont passer avec une curiosité un peu

tremblante, une gentillesse étonnée... J'ai remarqué que les vaches

ont, en général, une certaine sagesse. Elles ne perdent complètement

la tête que si, parmi elles, un cheval vient leur communiquer sa peur

stupide.

**Les chèvres, nerveuses, au point que leur lait donne, parfois,

dit-on, des convulsions aux petits enfants, les chèvres ne s'affolent

que si elles sont attachées, leur petit près d'elles. Alors, désarmées,

elles tirent sur leurs entraves, tournent autour du piquet, de la

longueur de leur chaîne, en bondissant et secouant leurs cornes,

s'élancent, retombent, cabriolent et dégringolent... Libres, d'un bond

leste et précis, sans trop de terreur, elles grimpent sur le haut

du talus, où, se sentant en sécurité, elles se mettent aussitôt à

grignoter les pousses tendres des broussailles...

Beau thème pour un discours académique sur les vertus éducatrices de la

liberté.

**On sait les profondes méditations des chats, le magnétisme

baudelairien de leurs prunelles, et leur agilité à se tirer des pas les

plus difficiles... Dès le premier jour, ils ont reconnu, dans l'auto,

un danger nouveau, et, tout de suite, sans bruit, sans éclat, ils

l'ont évité... On en rencontre peu sur les routes, qui ne sont pas un

bon terrain pour leurs affaires, toujours un peu mystérieuses... Ils

préfèrent les endroits touffus et obscurs. Parfois, de très loin, ils

sortent de la haie, avec prudence, et traversent la route, en rampant,

un mulot vivant entre leurs dents. Le plus souvent, dans les villages,

assis sur leur derrière, au seuil des portes, ils suivent, d'un regard

rêveur, faussement distrait, la voiture qui passe, comme ils suivent,

en l'air, le vol d'un papillon...

Bien rares les chauffeurs qui les peuvent prendre en défaut...

**Les jeunes cochons, si roses, si gais, si jolis, accompagnent l'auto,

en galopant joyeusement sur les berges. Ils ne traversent jamais...

C'est une joie de la route que de voir ces petits êtres charmants se

suivre et nous suivre,--frise délicieusement enfantine,--le groin

en avant, les oreilles battantes, la queue qui frétille... Aussi

gras, joufflus, et plus roses que ces Amours qui, sur les plafonds,

les tapisseries, les boîtes de chocolat, sortent du déroulement des

banderoles, des conques fleuries, des corbeilles enrubannées. Ah!...

petits cochons... petits cochons!... C'est aussi une tristesse de se

dire que toute cette jeunesse, toute cette joliesse, toute cette

gaieté sautillante, finiront, bientôt, en eau de boudin...

Ces animaux, dits inférieurs, donnent vraiment de beaux exemples au

cheval qui n'en profite pas. Peut-être, est-ce la servitude trop

étroite où il est retenu, peut-être l'éducation absurde de l'homme

qui l'abrutit, à ce point? J'ai bien peur que, même libre, dans ses

prairies d'origine, il sache plus mal se défendre, et qu'il n'emploie

sa force qu'à des sottises encore plus grossières... Sa masse de

viande, son énorme charpente, ne sont-elles pas à la merci d'un loup,

d'une petite panthère, d'un minuscule rat?

* * * * *

L'âne n'est pas moins tenu de court, ni le mulet... Mais quelle

différence! Comme ils savent, l'âne et le mulet, juger la stupidité de

leurs maîtres, leur ignorance pénible, leurs fantaisies inexplicables,

leurs exigences contradictoires! Et surtout, comme ils savent y

résister avec un admirable courage... le courage de la raison!

L'incohérence leur est odieuse. Tous les deux, ils sont épris de

logique et de réalités, ce qui fait croire qu'ils sont inéducables...

Au lieu de toutes les manifestations de l'effroi des chevaux, de

leurs brusques écarts, de leurs hallucinations subites, de leurs

tête à queue, arc-boutements, ruades, galopades, reculs, toute la

comédie vaine et bruyante, les ânes passent tranquillement, do leur

petit trot raisonnable, regardent la machine sans peur, comme sans

sans extase, infiniment moins puérils, beaucoup plus dignes... et, au

fond, blagueurs!... Ça ne les épate pas!... Mieux que les chevaux, qui

ont des nerfs féminins, qu'un rien agace et décontenance, ils savent

très bien tenir tête à l'affolement de leurs conducteurs, voire des

conductrices, quand elles sautent à terre, si mal à propos, et, tout

simplement, ils se retournent, pour considérer, en souriant d'un air

malicieux, le vol effaré des jupons.

Bêtes d'une admirable sagesse, dont la tête est solide, le pied sûr, le

caractère digne et bon, qui connaissent la fragilité des enfants et qui

la respectent, jusqu'à se laisser torturer, sans autre révolte qu'un

léger mouvement des oreilles, par leurs petites mains cruelles...

De tous les quadrupèdes,--je parle de ceux qui hantent les routes, car

il ne m'a pas été donné d'y rencontrer des éléphants ni des lions,--les

ânes et les mulets sont seuls à mériter une appellation trop souvent

déshonorée: ce sont des hommes.

Ce seraient des hommes, si les hommes n'étaient pas hélas! des

chevaux...

* * * * *

Les chiens ont contre eux leur fidélité et la bêtise de leur maître, et

je ne sais pas ce qui leur est le plus funeste. Ils ne redoutent rien

du cher homme, jusqu'au moment où celui-ci les extermine. Et encore à

ce moment suprême, avant que de rendre l'âme, lui prouvent-ils, une

dernière fois, leur tendresse imbécile, en le remerciant d'un regard

mourant, et en lui léchant les mains... Ils s'élancent au-devant des

voitures, parce qu'ils veulent défendre leurs maîtres, et les biens

de leurs maîtres, contre des dangers imaginaires, car cette fameuse

tendresse du chien ne s'emploie qu'à inventer mille périls, et à y

trouver l'occasion d'aboyer, d'aboyer sans cesse, contre quelqu'un,

contre quelque chose, contre rien du tout. Je ne puis supposer que leur

flair, si impeccable, les trompe au point de prendre le radiateur

d'une auto pour le derrière d'un ami... Non... Il y a donc ceci que les

chiens songent moins à éviter la machine qu'à charger contre elle, pour

aboyer, et que cette fâcheuse habitude les fait toujours virer à temps,

pour tomber sous les roues...

--Ah! la chale bête! dit Brossette.

Ils ne sont pas nombreux à s'être aperçus que les autos vont plus vite

que les chevaux, et même qu'elles ne sont pas des chevaux... Cependant,

j'ai cru remarquer, qu'aujourd'hui, autour des grandes villes, et sur

les routes particulièrement fréquentées, ils commencent à acquérir un

semblant d'éducation. Ils deviennent prudents; ils réfléchissent. J'en

vois en qui se révèlent, encore obscurément, il est vrai, le sens de

la vie, de leur vie de chien, et le sentiment plus net des réalités...

Peut-être arriveraient-ils à être tout à fait sages et pratiques, à

se débarrasser complètement de leurs fantasmes, s'il n'y avait pas le

maître, s'il n'y avait pas la fidélité vouée au maître. C'est leur

grand malheur...

Il est bien évident que, neuf fois sur dix, l'homme est entièrement

responsable de l'écrasement du chien. Le chien est-il parvenu à se

mettre en sûreté d'un côté de la route, que, bien vite, l'homme

l'appelle, comme si, d'être près de l'homme, cela suffisait à tout,

pour le chien... L'homme l'appelle avec une autorité impérieuse,

glapissante, comme on voit les mères appeler leurs enfants, dans les

rues, juste pour qu'ils se précipitent sous les véhicules. Merveilleux

instinct de l'amour maternel des mères, accouplé à leur sottise! Le

chien, qui se plaît aux caresses plus qu'un homme, et aux coups, mieux

qu'une femme, accourt à l'appel. Peut-être a-t-il vu le danger? Il

n'importe. Il accourt, puisqu'il est fidèle, et, en accourant, il se

fait écraser. Naturellement. D'ailleurs, que peut-il arriver d'autre,

lorsqu'on au lieu de suivre sa vie, et au point de leur sacrifier,

comme le chien, ses idées, ses goûts, sa personnalité?

Le chien est donc écrasé. Et, devant le petit tas sanglant, pendant que

l'automobile roule, au loin, déjà perdue dans son nuage de poussière,

l'homme, au lieu d'accuser son orgueil, sa propre maladresse, maudit le

progrès, la science, le monde entier.

--Ah! les automobiles! Quel désastre!... quelle folie!... quel crime!

Il jure qu'il va prendre un fusil et faire, désormais, la chasse à «ces

outils» de malheur.

--Deux hommes... dix hommes... vingt hommes pour mon chien!

Richard III avait déjà dit, dans un accès de folie: «Mon royaume pour

un cheval!»

Le pauvre Brossette fait grande attention. Du plus loin qu'il voit un

chien, invariablement, quelque pays qu'il parcoure, il lui crie, dans

le patois des bords de la Loire:

--Moussu!... Moussu!

Il ne l'injurie jamais avant de l'avoir évité ou écrasé. Après quoi, il

maugrée, en serrant les dents:

--Ah! la chale bête!

Ce qui donne à ce pur Tourangeau--et seulement, dans ces moments

tragiques--une prononciation étonnamment auvergnate.

Mais, c'est le prix de l'effort qu'il vient de faire, l'expression de

sa joie ou de son dépit.

Hélas! trop souvent, l'appellation: «Moussu, Moussu!» est aussi inutile

que la précaution d'une charmante femme qui, maternelle aux poules, ne

peut s'empêcher, dès qu'elle en aperçoit, de taper dans ses mains, du

fond de la voiture, s'imaginant qu'en plus du grondement des gaz et

des appels de la trompe, ce bruit étouffé instruit, à vingt mètres, les

bêtes, du danger qui les menace.

--Moussu, moussu! crie Brossette au chien.

Mais il est, d'une part, improbable que l'animal entende et, au

surplus, impossible que, sauf aux bords de la Loire, il comprenne...

--Ploc! Ploc! Ploc! fait la dame.

Mais autant en emporte le vent...

Efforts stériles! Brossette n'y tient pas et ne s'y tient pas. Il

ralentit et, au besoin, s'arrête. C'est la méthode à laquelle nous

devons d'avoir très peu de meurtres à nous reprocher. Elle n'est

malheureusement pas infaillible. Il y faudrait, si peu que ce soit, la

collaboration du chien. Il faudrait surtout qu'elle ne fût point, dans

la plupart des cas, annihilée par la stupidité du maître.

Heureusement, automobiliste prudent, j'en suis encore à pouvoir compter

mes victimes.

* * * * *

Un monsieur âgé, comme nous sortions de Moerbeke, allait, à tout

petits pas, d'un côté de la route. Son chien, un chien minuscule, tout

à fait comique d'avoir, à quatorze centimètres de terre, une petite

crinière de lion et une houppette au bout de la queue, trottinait sur

l'autre accotement. Très dur d'oreille, sans doute, le vieux monsieur

n'entendit la corne de l'auto que très tard. Aussitôt, il siffla son

chien. Le chien, voyant venir l'auto, hésita tout d'abord, et, afin

de bien montrer le danger de la traversée, il poussa quelques grêles

aboiements. Mais les vieux messieurs, si parfaitement lâches devant

leur femme ou leur bonne, se vengent intrépidement sur leurs chiens,

dont ils exigent une obéissance passive. Donc, le vieux monsieur siffla

le chien, pour la seconde fois, et plus énergiquement. Alors, sans

hésiter davantage, le pauvre cabot déguisé bondit à l'appel de son âne,

pardon! de son cheval de maître.

--Moussu! Moussu! cria Brossette.

--Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.

Brossette n'avait pas achevé de pousser ce cri, la dame de taper dans

ses mains, que le pneu avait fait du chien, de sa crinière et de sa

houppette, un tout petit pâté.

--Ah! la chale bête!

Je descendis pour mêler mes condoléances à la douleur du vieux

monsieur. Il ne voulut rien entendre. À peine s'il me regarda.

Épouvanté, désespéré, à la vue de cette galette de poils noirs, qu'un

peu de sang rougissait, il ne cessait de répéter:

--Ah! bien, merci!... Ah! bien, merci!...Il est mort... Oui... Oui...

Il est bien mort!... Et que va dire Rébecca? Comment faire? Mon Dieu!

Ah! mon Dieu!... Comment faire?...

Et comme je lui offrais de le reconduire à la maison, avec la dépouille

de son chien:

--Non... non!... Chez moi?... Non... non... C'est affreux!... Je ne

peux plus rentrer chez moi... Je ne peux plus rentrer chez moi. Ah!

bien, merci!...

La tête penchée, les mains aux cuisses, il tournait, maintenant, autour

de ce rond noir, qui avait été un chien, son chien... le chien de

Rébecca... et il gémissait:

--Ah! ah! ah!... qu'est-ce que je vais devenir?... Où aller?... Où

aller?... Je ne peux plus rentrer chez moi...

* * * * *

Et voici le meurtre d'un autre, le grand chien d'une petite bergère.

Son souvenir m'a poursuivi, cruellement, plusieurs jours... Et

aujourd'hui qu'il me revient, je ne puis me défendre encore d'une

tristesse, qui m'est presque douloureuse.

Pauvre chien, à longs poils argentés, comme en ont ceux de notre Brie,

et dont les yeux devaient refléter une bêtise attendrissante... qu'il

était beau!

C'était sur la route de Leyde à Haarlem.

Nous étions partis de grand matin, et voulions d'abord aller voir, à

Endegeest, qui est entre Leyde et la mer, la maison où avait bien pu

habiter Descartes. La notoriété de Endegeest est limitée; nous nous

étions perdus. Assez insouciants du prodige qu'est ce philosophe, les

paysans nous regardaient, en riant, sans nous répondre. Peut-être,

tout simplement, parce que nous prononcions mal ce nom de Endegeest...

À Endegeest même, aucun ne pouvait nous désigner la maison de

Descartes... Et quant à Descartes... c'était bien pire... Son nom

avait, à jamais, disparu des souvenirs de ce petit pays... Plusieurs

nous adressèrent à l'asile d'aliénés dont l'architecture, toute neuve,

est une de curiosités de la ville.

--Peut-être que là... Oui, il y a des chances.

D'autres nous renvoyèrent au meilleur hôtel...

--Il y a beaucoup de monde, en ce moment... Hé! hé!...

Ils s'interrogeaient:

--Descartes?... Tu connais ce Descartes?

--Attends un peu... Descartes?... Non... ma foi, non... Qu'est-ce qu'il

fait?

--Il est mort! répondis-je.

--Ah! bien, alors... c'est au cimetière...

Et tous, de rire...

Un monsieur très bien, et, sûrement, d'une culture supérieure,

absolument muet sur Descartes, d'ailleurs, nous engagea fort d'aller, à

quelques kilomètres, visiter la maison où vécut Spinoza.

Il expliqua:

--Spinoza... mon Dieu!... c'était un philosophe... un philosophe

fameux. Il est mort... Évidemment, il est mort... comme tout le

monde... Mais, ça ne fait rien... On a fait de sa maison... un

musée... un musée très curieux... Vous y verrez de vieilles savates,

en feutre..., des savates portées par lui... et des verres de

lunettes... car il était aussi opticien... des verres de lunettes polis

par lui... C'est amusant... c'est même très intéressant... Et puis,

beaucoup d'autres choses... Spinoza... la maison Spinoza... Vous vous

rappellerez?...

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 19 / 32 段