ou portent le casque doré sous le bonnet de dentelles,--des paysans, en
pantalons courts, en sabots clairs, ont, en se renvoyant ces ballons
ronds et rouges, des figures rondes et rouges, si bien que, parfois,
nous pourrions croire qu'ils jouent à la balla, avec leurs propres
têtes, et que nous assistons au dernier acte d'une opérette féerique,
ou encore à un ballet de jongleurs au bord de l'eau.
* * * * *
La 628-E8 dut manœuvrer avec précaution entre ces obstacles et ces
jeux. Heureusement, nous étonnions la foule, au moins autant qu'elle
nous amusait. Elle ne se livra à aucune démonstration. Même, tout
à coup, à la suite d'une légère détonation du carburateur, sur les
bateaux, sur les tas, dans les voitures, à bout de bras, et, je crois
bien, en l'air, un millier de sphères colorées s'immobilisèrent...
Sur un coup de frein, la circonférence d'une roue se fit un instant
tangente à celle d'un de ces ballons qui avait roulé jusqu'à nous... La
seconde d'après, un bond du moteur détruisait ce concept géométrique,
dont il ne resta plus sur le sol qu'un peu de pâte rouge, aplatie.
Et, de loin, en nous retournant, nous vîmes toutes les balles et, je
crois bien, toutes les têtes aussi, reprendre, à la fois leur vol et
leurs paraboles...
«Fromages, mirages...» dirait Jean Dolent.
La porte entrebâillée.
Depuis le début de notre voyage,--aveu pénible pour un Français,--il
ne nous est arrivé aucune aventure dans un hôtel, j'entends, aucune
aventure galante. Gérald B... celui, de nous, qui a le plus voyagé, et
qui, d'ailleurs, est Anglais, prétend que, dans les hôtels, il n'arrive
jamais rien.
--Je vous assure, répète-t-il... rien... rien... jamais rien... sauf,
bien entendu, ce qui peut arriver à chacun sur un trottoir ou dans un
cabaret de nuit... Les Allemandes, les Anglaises qui voyagent seules,
lorsque le roman sentimental ou la bouteille de gin, le souvenir d'un
opéra, d'un officier, ou tout simplement d'un commis de magasin, agite
leur imagination, et qu'elles ont besoin d'aide, sonnent le garçon
d'étage... Considérez-vous comme une aventure l'offre de la servante de
l'hôtel, dans les petites villes de Serbie, de Roumanie?...
--Alors, en Serbie?
--Oui... en Bulgarie, en Hongrie aussi... Mais cela fait partie de
leur service, comme le cirage des chaussures incombe au conducteur
du sleeping... Un trait... je me rappelle un seul trait qui vaille
d'être rapporté... Et encore!... C'était en Transylvanie, au pays
de l'or. Nous étions, en été, au petit jour, après une nuit passée
en wagon, et avant de repartir en voiture, descendus dans un hôtel,
pour y refaire un peu notre toilette... Deux filles nous servaient...
L'une, geignant, suppliait en mauvais allemand, qu'on acceptât ses
offres, criait qu'elle était pauvre, qu'elle n'avait vraiment rien...
Pour nous prouver, sans doute, son dénuement, tout à coup elle souleva
crânement le cache-misère dont, en hâte, à notre arrivée, au saut du
lit, elle s'était enveloppée, toute nue... Sa hardiesse ne manquait
pas de grâce... Elle était grande, bien faite... de belles lignes...
un joli grain de peau... Mais nous étions trop nombreux... Je lui en
fis la remarque: «Qu'est-ce que ça fait?... répondit-elle. Tous...
tous... tous... Je suis si pauvre!» Pendant ce temps-là, l'autre ne
disait rien, souriait en continuant son ouvrage. À peine débarbouillés,
mal brossés... nous prenions la fuite... Je n'ai jamais eu d'autre
aventure...
Pourtant, un soir, à La Haye, après dîner, Gérald B..., qui, pendant
le repas, avait paru rêveur, préoccupé, nous avoua, à peine les dames
parties, qu'il s'était trompé, et qu'il pouvait arriver, qu'il arrivait
parfois des aventures, à un voyageur, dans les hôtels... Il avait des
scrupules à parler, mais nous l'aidâmes à trouver de quoi les apaiser...
--Eh bien, voilà! C'est assez drôle, du reste...
Il était rentré à l'hôtel, vers cinq heures. En voulant ouvrir la
porte de sa chambre, il s'étonna qu'elle fût entrebâillée. Et, la
porte poussée, il s'étonna bien davantage, en voyant, devant l'armoire
à glace, une chemise lentement se hisser, se plisser sur une croupe
féminine, découvrir le rein, les omoplates et, à la fin, s'élever,
avec précaution, sans en déranger l'ordonnance blonde, au-dessus des
ondulations de la coiffure. Rien de plus rouge que le visage de la
dame, sans chemise quand elle s'était, tout à coup, instinctivement,
retournée, au léger grincement de la porte.
--Monsieur!... Oh! Me... Monsieur! cria-t-elle, pas trop haut
cependant, et sans trop de colère, tandis que ses doigts
s'embarrassaient et embarrassaient leurs bagues dans les dentelles...
Ce qui était vraiment le plus délicieux à regarder, c'est que, au plus
fort de son trouble, elle ne parvenait pas à vêtir seulement, de ce
nuage de batiste qui s'enroulait à son bras, ses seins nus... Tout le
corps était d'une blancheur dorée, éblouissante, sauf la taille où le
corset avait mis, en la serrant, comme des morsures et des pinçons, et
les jambes où la peau transparaissait, par les fines mailles de deux
bas de soie noire à jour...
Notre ami avait refermé, verrouillé la porte.
--Monsieur!... Oh! Me... Monsieur!...
Sans répondre à la voix qui tremblait--tremblait-elle elle
vraiment?--il se rapprocha, à pas de loup, de la glace, qui, loin
d'offrir un voile à la pudeur de la dame, ne la dévêtait que
davantage...
--Me... Monsieur!... Non... non... Soyez gentil. Non... je... je...
Allez-vous-en... je... vous supplie!
Des bras suppliants sont débiles. Les bras de notre ami l'avaient
prise, enserrée, l'entraînaient vers le lit, tout couvert de robes, de
corsages, de gants, de chiffons, de lingeries parfumées que, l'un après
l'autre, il envoyait promener à travers la chambre, sans un mot... Et
la dame ne pouvait crier, mais à peine, et de plus en plus bas, que:
--Me... Monsieur!... Ah!... Ah!... Me... Me...
Puis, il sentit qu'une étreinte répondait à ses étreintes, que des
caresses répondaient à ses caresses... Et la voix, peu à peu voilée, et
puis rauque, enfin haletante et pâmée, balbutiait:
--Ah! mon chéri!... mon chéri!
Gérald en riait encore quand il eut regagné sa chambre, voisine de
celle de la dame, et y fut tombé dans un fauteuil, où il s'endormit
jusqu'au dîner.
Son récit terminé, il nous dit:
--Je comprends que je mes sois trompé de chambre... Mais, elle?...
Pourquoi la sienne, juste à ce moment pathétique, était-elle
entrebâillée?...
Nous allions nous livrer gaiement à diverses hypothèses, quand nous
vîmes Gérald tout à coup rougir... ah! rougir comme avait dû rougir
la dame en chemise, ou plutôt sans chemise. Mais il ne rougissait pas
seul. Un couple pénétrait dans le restaurant, où nous nous étions
attardés à fumer. Une femme, d'à peine vingt-cinq ans, blonde, les
joues en feu, toute scintillante de jais, et ramenant, par contenance,
la gaze verte qui se gonflait à son épaule, s'avançait, incertaine,
hésitante. Un homme énorme, beaucoup plus âgé, très haut de taille,
gros, gras, glabre, l'air malsain, l'air bourru, l'air fourbe aussi, la
suivait, ouvrant de grands pas, et se dandinant ridiculement, sur des
hanches trop fortes de vieille femme... Un oeillet, d'un pourpre noir,
s'empâtait à la boutonnière de son smoking...
--Avancez donc, ma chère! fit-il en russe, d'une voix dure.
La table voisine de la nôtre portait une corbeille de roses rouges,
et un maître d'hôtel s'empressait auprès des arrivants pour les y
conduire. La dame, visiblement, répugnait à aller jusque-là... Elle
tournait la tête vers l'autre bout de la salle, où, par une baie
ouverte, l'on apercevait une sorte de petit jardin de palmiers,
illuminé de girandoles; un jet d'eau sortait d'un amas de petites
roches en carton, que tapissaient des fougères stérilisées.
--Non, ce n'est pas la peine... fit encore le mari... Il y a un courant
d'air... avancez donc...
Ce fut lui qui insista encore pour qu'elle s'assît à la place qui,
justement, nous faisait face... Un mot bref, détaché d'une voix
coupante, obligea le colosse à se taire, à courber sa tête teinte... Il
s'effaça, en laissant, enfin, sa femme, prendre l'autre chaise et nous
dérober sa rougeur...
Dans ces circonstances-là, je m'intéresse surtout aux maris; et c'est
le meilleur moyen que j'aie de trouver des excuses à leurs femmes.
Dans la face énorme et molle de celui-ci, le menton saillait. Il
était sinon absolument sourd, du moins très dur d'oreille, ce qui le
forçait à pencher souvent, vers sa compagne, le masque rasé, plaqué
de deux bandeaux trop noirs, et dont un monocle détruisait seul la
ressemblance avec celui d'un cocher de maison cossue. Ses gros doigts,
courts et boullus, très blancs, étaient gainés de bagues, où des feux
étincelaient. En parcourant le menu, il haussait les épaules, parlait
fort, maugréait, semblait mâcher ses mots comme de la viande trop dure.
D'elle, qui nous tournait le dos, je remarquais seulement, sous les
cheveux ondulés qui la couronnaient comme d'une tiare légère, une
rigole qui se creusait à partir de la nuque, détail que Gérald, tout à
l'heure, dans l'intime description de son inconnue, nous avait donné.
Notre ami, très gêné, fit observer tout à coup, à voix basse, combien
nos cigares faisaient de fumée... Il y avait, dans ses paroles, une
insistance suppliante. De temps en temps, le gros monsieur, sans nous
regarder, mais avec ostentation, agitait l'air du plat de ses mains
gantées d'or et de pierreries, et soufflait bruyamment:
--Pfouou!... Pfouou!...
Ah! s'il n'y avait eu que le gros monsieur!... Nous nous levâmes, sans
plus parler... Les autres défilèrent avant moi, devant la table aux
roses... Pas un, je l'avoue à notre honte, n'eut le bon goût ni la
force de résister au désir de retourner la tête. Et moi, plus goujat
que tous, sans même me donner l'excuse de la liberté du voyage, bravant
les regards de la dame et le monocle furieux du mari, je me retournai
aussi, brusquement, m'arrêtai quelques secondes, sous prétexte
d'épousseter le revers de mon smoking, où un peu de cendre de cigare
était tombé, et je vis, avec une sorte de joie jalouse et basse, le
joli visage blond s'empourprer... Tout au plus ne cédai-je pas à la
tentation de dire, en passant:
--Me... Monsieur...
Dehors, je complimentai Gérald, qui avait retrouvé toute son
assurance. Après nous avoir traités de «cochons», pour la forme, il
nous avoua:
--C'est curieux... Vous savez que, si elle n'avait pas rougi en me
voyant dans la salle... je crois, ma parole, que je ne l'eusse pas
reconnue!... Dame, habillée, n'est-ce pas?... Mais qu'est-ce que ça
peut bien être que ces types-là?... Il faudra que je le demande au
portier...
Hymne à la paix et à La Haye.
Je comprends qu'on ait choisi la Hollande et, dans la Hollande, La
Haye, pour y installer ce tribunal arbitral qui, un jour, en dépit des
plaisanteries et des dénégations pessimistes, se substituera au bon
plaisir des Empereurs, des Rois, des Parlements, pour connaître des
querelles internationales, leur trouver des solutions qui ne seront
plus des massacres, et, enfin, établir la paix, je ne dis pas entre les
hommes, mais entre les peuples.
Il est certain que la Hollande et, parmi toutes les villes de Hollande,
que La Haye, possèdent un charme, une vertu--pas encore pacifistes,
peut-être--mais singulièrement pacifiants. On peut y rêver de choses
merveilleuses, on peut y rêver le bonheur universel, comme dans un beau
parc, le soir, après dîner...
Cette vertu de la Hollande, ce charme de La Haye, j'en ai subi, bien
des fois, les influences sédatives, et d'autres, comme moi, qui étaient
plus agités, plus malades que moi, les ont subies également. C'est
délicieux. La douceur du sol uni, sa claire et profonde monotonie que
rompent et diversifient, à l'infini, l'immense lumière du ciel et les
reflets de l'eau confondus, l'absence de tout appareil guerrier, le
spectacle d'une vie à la fois active et très calme, d'où tout effort
douloureux semble être banni, l'énergie tranquille des visages, le
silence des polders et des canaux, tout cela vous prend, vous subjugue,
vous conquiert. Jamais rien qui grince et qui menace... Et la terre, si
âpre autre part, l'eau, si terrible partout, se font dociles aux mains
de l'homme qui leur demande son pain et ses joies.
En bons égoïstes, en sages privilégiés de la fortune, ne cherchez pas
trop à briser cette surface riante qui recouvre, peut-être, comme
partout, des haines farouches, bien des luttes fratricides, une
fermentation sociale qui, à Amsterdam, à Rotterdam, principalement,
s'échauffe et bout dans les bas-fonds de la misère et du travail.
Contentez-vous, comme toujours, des apparences qui rassurent, et,
comme toujours, faites-en des réalités. Que vous importe, si elles
mentent?... Il sera toujours temps de vous réveiller de vos rêves
d'autruches.
* * * * *
Que de fois je suis venu ici, déprimé, surmené, les nerfs tendus et
vibrants, par conséquent prédisposé à toutes les impulsions mauvaises!
Et, après deux jours passés à La Haye, où ce qui reste d'un peu
sauvage, d'un peu inquiétant dans le caractère hollandais disparaît,
après deux jours de flânerie devant le Vivier, le Palais de Rembrandt,
que gardent les cygnes, le Palais de la Petite Reine douloureuse, où
ne veille aucun soldat, après deux jours de promenades, le long de ces
jolies rues, de ces jolis jardins, si joliment fleuris, à travers cette
belle campagne verte qui s'étale autour de la ville, comme un doux et
somptueux tapis, voici que s'opère en moi la détente miraculeuse...
Tout s'apaise, âme, muscles, nerfs et cerveau. Je suis heureux de
vivre, sans hâtes fébriles, sans désirs brusques et sursautants.
Avec une tranquillité complète, je jouis de toute cette mélancolie
qui m'entoure et me pénètre, non point la mélancolie amère comme le
fiel où elle alla chercher son nom, mais cette mélancolie rayonnante
que, jeune, j'ai tant de fois connue aux approches de l'amour, et que
donnent aussi les quelques instants de parfait bonheur, dont tout
homme, même le plus dénué, garde en soi, au fond de soi, sans savoir
d'où il est venu, le souvenir miséricordieux et lointain: peut-être
un paysage entrevu, le soir après une journée de marche fatigante;
peut-être le regard d'espoir d'un malade aimé, peut-être moins encore...
Comment ne pas croire à l'amour, à la fraternité de l'avenir, quand,
sur toutes les routes, sur toutes les digues, de La Haye à Haarlem,
vous ne rencontrez que des visages heureux, que des chapeaux, des
corsages, des mains, des bicyclettes, des voitures, fleuris de tulipes,
de narcisses et de jacinthes; que des sentiers d'eau argentée où,
entre des rives rouges, des rives pourprées, des rives d'or, les
barques glissent silencieusement, chargées de leurs moissons rouges,
de leurs moissons pourprées, de leurs moissons d'or?... Un jour, nous
avons croisé un petit détachement de fantassins... Ils chantaient,
avec des accords délicieux, des chansons idylliques, des sortes de
lieds d'amour... Et des tulipes, comme dans les vases de la maison,
trempaient leurs tiges au goulot du canon des fusils.
La paix rayonne tellement partout, elle habite si bien ces demeures
lustrées et souriantes, qui s'espacent dans les verdures de ce
continuel jardin qu'est la Hollande... et je la sens si forte en moi,
que je ne veux même pas me demander à qui appartiennent toute cette
abondance et toute cette richesse du sol, de l'eau et de la mer, dont
la Hollande regorge... Et je ne veux pas savoir, non plus, ce que
cache, à Amsterdam, par exemple, cette Bourse toute rouge, dont les
murs hauts, les créneaux, les meurtrières évoquent les citadelles de
guerre, et les châteaux de rapines d'autrefois.
* * * * *
Nous avons revu le mari de la dame à la chemise... Interrogé par
Gérald, le portier nous apprend qu'il s'appelle le comte K..., qu'il
est Russe..., délégué au Congrès de la Paix..., enfin quelque chose
comme ça... Et il raconte:
--C'est un monsieur pas commode... Il grogne toujours... et d'une
violence!... Chaque fois qu'il sort en ville, il a de mauvaises
affaires avec quelqu'un. L'autre soir, au théâtre, il a souffleté
le contrôleur. Hier, il a pris à la gorge, dans sa boutique, un
boutiquier. Ce matin même... monsieur ne sait pas?... on a eu toutes
les peines à l'empêcher de jeter par la fenêtre le valet de chambre
de l'étage... Enfin, il a lancé une carafe de vin à la tête du maître
d'hôtel... le pauvre diable est très blessé... Il ne peut dire un
mot qui ne soit une injure, faire un geste qui ne soit un coup de
poing... Le patron voudrait bien le renvoyer... Mais quoi! il dépense
beaucoup... Et ce serait peut-être des histoires... des complications
internationales.
--La guerre, parbleu!
--Hé!... on ne sait pas.
Après un petit silence. Gérald demande encore:
--Et sa femme?
Le portier, qui est un homme superbe, musclé et râblé comme un athlète,
sourit. Il lisse ses moustaches, claque de la langue, redresse son
cou de taureau, où je vois des tendons se bander comme des cordes. Il
ne répond pas tout de suite. Un moment, j'admire sa force et l'or qui
resplendit à sa casquette, au col de sa redingote, aux revers de ses
manches...
Puis, avantageux et rêveur, il murmure:
--Dame!... avec un homme comme ça... vous pensez bien!...
LA FAUNE DES ROUTES
Ce printemps dernier, allant à Grenoble, par les Grands-Goulets, nous
fûmes arrêtés, à quelques kilomètres, au delà de Pont-en-Royans, par un
troupeau de deux mille moutons, qu'on menait dans les hauts pâturages,
et qu'il nous fallut suivre, pas à pas, jusqu'au Villard de Lans. En
ces régions difficiles, où les routes, souvent dangereuses, toujours
étroites, très rares d'ailleurs, ne se croisent presque jamais, où un
carrefour est un scandale, impossible de traverser une telle masse. Les
pâtres, disons-le, ne mettaient aucune complaisance à nous faciliter le
passage. Ils s'amusaient même beaucoup de notre déconvenue. Ils s'en
seraient amusés bien davantage, s'ils avaient su que des amis nous
attendaient à Grenoble, et que, pour nous être arrêtés trop longtemps,
dans Valence, devant l'infortuné Émile Augier, de Mme la duchesse
d'Uzès, nous étions fort en retard. Peut-être le savaient-ils, car les
pâtres savent tout, étant sorciers.
Suivant l'exemple de leurs maîtres, les chiens, visiblement,
encourageaient le troupeau à ne pas se garer, et, à leur mauvaise
volonté, vraiment humaine, ils ajoutaient la joie, humaine aussi, de
se tourner, de temps en temps, vers nous, et de nous insulter par un
aboiement. Tel le charretier, le doux charretier des belles routes de
France, qui, ayant placé sa voiture, comme une barricade, en travers
du chemin, ne livre le passage que pour se donner le plaisir de vous
lancer un outrage obscène, qu'accompagne presque toujours un fort
claquement de fouet: geste imbécile, purement animal, grâce à quoi
il espère effrayer, faire s'emballer et culbuter, comme un cheval,
l'automobile; grâce à quoi aussi, il s'imagine--ce qui soulage sa
haine--qu'il nous a cassé «la gueule».
Jamais je ne pestai autant que ce jour-là.
La machine retenue grondait, chauffait, fumait horriblement, et, malgré
un copieux graissage, je n'étais pas sans inquiétude au sujet des
cylindres.
J'ai, pour les animaux, une tendresse de neurasthénique et de
misanthrope. Leurs souffrances me font horreur. Mais je crois bien
que j'eusse foncé, de toute la force de nos quarante chevaux, dans le
troupeau, et fait une bouillie sanglante de ces moutons, si je n'eusse
prudemment réfléchi qu'une telle opération entraînait, pour la machine
et pour nous, de sérieux dommages. Je me contentai de lâcher les cris
sauvages de la sirène. Criminellement, je me disais que les bêtes
seraient prises de panique et que, affolées, bondissantes, sautant,
pêle-mêle, par-dessus les parapets, elles rouleraient au fond des
précipices, où le torrent les emporterait... Adieu! adieu!
Il n'en fut rien.
La sirène et ses plus stridents, ses plus déchirants appels, multipliés
par les échos de la montagne, demeurèrent sans effet sur des animaux,
habitués sans doute à de plus terribles bruits d'avalanches.
Alors, je pris le parti plus sage de regarder.
On eût dit que ces deux mille moutons se portaient et que leur masse,
qui bêlait lamentablement, était suspendue. Elle ne bougeait qu'aux
bords, ne semblait même pas toucher terre de ses milliers de pattes
fragiles... Cependant leur piétinement faisait, sur le terrain, le
bruit d'un roulement continu de tonnerre. Je remarquai aussi que ce
fracas imite de loin le ronflement d'une auto pas très bien mise au
point.
Les troupeaux de moutons ont, avec l'auto, une autre ressemblance; ils
soulèvent autant de poussière et dégradent autant les routes.
Ceux-là se défendent par leur masse, qui est un obstacle
infranchissable, comme une inondation, une coulée de lave qui marche...
une ruée de pierres qui tombe...
**Dans certains pays, le Nivernais, le Bourbonnais, le Morvan,
l'Auvergne, la Bretagne, les routes sont des écuries, des bergeries,
des porcheries, des étables, des basses-cours, des clapiers, tout ce
que vous voudrez, sauf des routes. Parfois, elles remplacent aussi
l'aire des granges. Non contents d'y faire camper et gambader leurs
bêtes, les paysans y installent leurs machines. Un jour, en Auvergne,
nous fûmes arrêtés par une batteuse mécanique et ses accessoires qui
barraient la route, en toute sa largeur. Les paysans refusèrent de
nous livrer passage. Et ils s'interrompirent de travailler, pour nous
regarder en ricochant.
--Vous n'avez pas le droit d'arrêter la circulation, dis-je...
--J'avons l'droit d'battre l'blé... où qu'ça nous plaît...
--Battez-le chez-vous, dans la cour de votre ferme.
--Ça nous encombre... Et puis nous sommes chez nous ici... D'où qu'vous
êtes, vous?
Un autre, les bras passés entre les dents de sa fourche, ricana:
--Il n'est p'tête seulement pas du département...
Un troisième dit:
--Allons... passe-nous la gerbe...
Et ils se remirent au travail... Avaient-ils lu Barrès?
J'avisai un vieil homme que, à sa barbiche militaire et à la plaque
qu'il portait au bras, je reconnus pour être le garde champêtre... Il
avait écouté ce dialogue, sans rien dire, en hochant un peu la tête...
Je le sommai de faire son devoir.
--Bien sûr... bien sûr!... fit-il... J'vas vous dire, mon cher
monsieur... Ces gens-là ont raison... Faut bien qu'ils battent leur
blé, ces gens-là...ha!... ha!... ha! L'blé, c'est la nourriture du
pauv'monde...
Il ne voulut pas entendre nos protestations.
--Tenez, mon cher monsieur... Redescendez jusqu'au pays... Prenez
à droite... et puis encore à droite... au coin d'un petit café...
Rémongeat, qu'on l'appelle.., le café Rémongeat... oui... Et puis vous
suivrez tout droit... À deux kilomètres, p'tête trois... vous verrez un
lavoir, sus vot'gauche... Prenez à droite du lavoir... Et puis toujours
tout droit, jusqu'à la route... L'chemin n'est point trop bon... il
n'est point trop mauvais, non plus... Il est comme ça... quoi!...
Il nous fallut bien en passer par là...
--Toujours sus vot'droite!... répéta le garde champêtre pendant que
nous faisions marche arrière... Y a pas à s'tromper...
Le chemin était affreux, hérissé de culs de bouteilles, encombré de
cailloux coupants... J'y laissai deux pneus.
Le paysan n'a pas encore compris, ne comprendra probablement jamais que
les routes ont été construites pour qu'on y circule d'un point à un
autre. Il s'imagine, de bonne foi, peut-être, qu'elles ne sont faites
que pour lui, pour les différents besoins de son exploitation et les
services de ses élevages. Les gendarmes, les gardes champêtres, les
agents voyers, les maires, les préfets et les ministres se l'imaginent
aussi. Il est donc bien entendu qu'on doit y rencontrer, comme dans
l'arche de Noé, toutes les bêtes de la création, et leur fumier.
Excellent terrain d'observation pour un chauffeur qui a du loisir, et
qui veut étudier ce que j'appellerai: la faune des routes...
* * * * *
Rien de plus divers que la façon des animaux de se comporter au
passage des autos. Elle instruit sur leur caractère et le degré de
leur intelligence. Or il s'en faut que le classement, qui en résulte,
corresponde aux idées qui ont cours, encore moins aux vieux dictons et
aux métaphores populaires.