port de Rotterdam. Pourtant, je m'étais bien promis de le visiter
longuement, et Weil-Sée m'avait bien promis de me l'expliquer de
même. Tout ce que j'en sais, tout ce que, sans doute, j'en saurai
jamais, c'est «qu'on y voit circuler les produits des colonies du
monde entier». Puissance d'évocation qu'ont toujours eue certaines
phrases qu'il prononce!...Tous les autres ports que j'ai vus, depuis,
me paraissent petits, étroits, inanimés. Le seul port qui puisse
m'impressionner désormais, c'est ce port de Rotterdam, que je n'ai
pas vu, que je n'ai pas besoin de voir, que je ne verrai ni n'oserai
aller voir jamais, ce port de Rotterdam, dont je sais seulement, dont
Weil-Sée m'a dit brièvement, en passant: «que les produits des colonies
du monde entier y circulent»...
* * * * *
Il y a des hommes ainsi faits, que je n'ai pas la force de leur
résister, que l'idée même ne m'en viendrait pas... Mon ami Weil-Sée
est de ceux-là. Qu'on rie, si l'on veut, de mon esclavage; c'est pour
moi le seul aspect du bonheur. Mais c'est trop peu dire que je ne
résiste pas à ceux qui me plaisent; je ne sais, non plus, leur parler,
ni parler devant eux... C'est pourquoi, peut-être, aucun personnage ne
m'émeut autant que Cordélia. Seulement j'admire que cette malheureuse
fille puisse en dire autant qu'elle en dit... Il est vrai que c'est du
théâtre.
Qu'un homme, au contraire, m'impatiente, ou qu'une femme prétentieuse
et littéraire commence de disposer ses phrases, je me sens pris
aussitôt d'une envie furieuse de les contredire, et même de les
injurier. Ils peuvent soutenir les opinions qui me sont le plus
chères, je m'aperçois aussitôt que ce ne sont plus les miennes, et mes
convictions les plus ardentes, dans leur bouche, je les déteste. Je ne
me contredis pas; je les contredis. Je ne leur mens pas; je m'évertue à
les faire mentir... Je me sens en joie, en verve. Si je pouvais avoir
de la haine, vraiment de la haine, je crois bien que j'aurais--pauvre
de moi!--du génie... Au lieu qu'un sourire, qui me séduit, ne m'inspire
pas un mot... et mes yeux--que des yeux ennemis font étinceler--se
baissent devant un regard, dont ils aiment la lucidité ou la douceur...
Alors, je demeure silencieux... je me sens stupide. C'est ma façon de
m'abandonner. L'être qui me plaît parle pour lui et pour moi. Quoi
qu'il dise... peu importe que je n'aie jamais pensé comme lui...
je suis heureux. Et, à me persuader que la bouche amie décide, à
l'instant, de ce que je pense et de ce que je suis, je n'ai plus qu'à
l'écouter... J'écoute, je ne parle plus... Combien d'attentes j'ai
dû décevoir! Combien, souvent, j'ai dû paraître sot!... Ce sont,
pourtant, sans aucun doute, les moments où j'ai le mieux compris ce
que je pouvais comprendre, et mon silence n'était que l'hébétude de
l'intelligence satisfaite...
Mes chers amis... mes charmantes amies... tous mes bien aimés, vous
tous qui vous êtes, hélas! détachés de moi, vous surtout dont je me
suis détaché, de combien de reniements, de combien de lâchetés, vous
êtes responsables... et, je puis bien vous le dire, de combien de
larmes! Car, pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré
la belle source de tendresses qu'il y avait en moi.
* * * * *
Un soir, mon ami Weil-Sée me mena le long d'un quai désert, dans un
club de la ville, où je fus accueilli avec beaucoup de cordialité; du
moins, Weil-Sée me l'assura.
Les membres du cercle--armateurs, banquiers, marchands--étaient réunis
dans une salle dont le pourtour seul était meublé de banquettes, devant
lesquelles, à intervalles réguliers, étaient fixés des guéridons.
Tout le milieu restait vide, et les lustres de cuivre se reflétaient
dans le miroir du parquet. Les places étaient occupées, d'ailleurs
silencieusement, chacune, par un buveur, devant qui se dressait un
pot de bière. Au-dessus de chaque buveur, un petit nuage de fumée
s'épaississait, tous les petits nuages alimentant la nuée centrale,
dont les bords légers s'enroulaient et bleuissaient par-dessus les
lumières. Chaque buveur avait, aux dents, une pipe à peu près pareille,
un peu longue. Toutes les pipes ne fumaient pas absolument en même
temps, mais il y en avait toujours un certain nombre qui quittaient
ensemble des bouches en même temps fumantes, ou revenaient en même
temps reprendre, entre les dents, la place un instant occupée par le
pot de bière... À de certains moments, des chocs de grès sur le marbre,
des claquements de lèvres, des crachats, des remuements de pieds, des
quintes de toux, cédaient à la parole gutturale de l'un ou de l'autre
des membres du cercle, qu'on écoutait assez longuement, jusqu'à ce que
ses derniers mots arrivassent â se fondre dans un _tutti_ de rires.
Et Weil-Sée allait, de l'un à l'autre, souple, insinuant, avec des
complaisances, des humilités, des servilités, qui m'attristèrent un peu.
Mes deux voisins m'adressaient, de loin en loin, la parole à voix
basse. L'un avait une trogne cuite au vent et au soleil, des tons d'un
beau vieux pot de faïence; un épais collier de barbe jaunâtre lui
faisait, autour du cou, comme un foulard. L'autre était un tout petit
vieillard, occupé surtout à hausser sa petite personne et son menton
minuscule au-dessus du bord de la table. Il se redressait à chaque
instant, pour éviter, à la fois, que le fourneau de sa pipe ne vînt
s'appuyer sur le guéridon, ou ne dépassât son crâne nu, mais duveté...
Pour un sourire, il avait toujours la précaution de retirer sa pipe, et
son sourire paraissait le sourire édenté d'un tout petit enfant. Il ne
faisait pour ainsi dire que sourire... Weil-Sée m'apprit que c'était un
des hommes les plus riches, un des spéculateurs les plus hardis, les
plus implacables, les plus heureux de la place, celui qui avait ruiné
le plus de familles, en Hollande.
La soirée se prolongea de la sorte, sans incidents notables,
fastidieusement. J'avais peine à croire que tous les désirs du
lucre, toutes les passions de l'argent, se cachassent sous ces faces
tranquilles...
Sur le tard, nous vîmes, avec satisfaction, s'avancer, porté par un
laquais en livrée, mais moustachu, un plateau étageant une colline
pyramidale d'œufs de vanneau.
La colline fut, en un instant, rasée... Des gestes menus et pressés
dépouillaient les œufs de leurs coquilles, avec le bruit qu'eussent
fait les dents d'un assemblée de rats.
Le plaisir que j'aurais eu à savourer, seul, les blancs opalins, et
les jaunes un tantinet boueux, fut gâté par la curiosité muette mais
indiscrète avec laquelle le chœur des mangeurs m'observait.
Ce fut, après ce repas d'un seul plat, qu'une longue barbe blanche
m'apostropha... C'était un discours. Il était prononcé en français,
mais un français mêlé d'expressions qu'avaient dû laisser les armées
de Louis XIV, dans le delta de la Meuse et du Rhin... On accueillit
aimablement tout ce que je dis en réponse. Mon voisin de droite me
serra la main avec émotion; mon voisin de gauche, le petit vieux,
sourit. Mais, je ne sus qu'à la sortie, par mon ami Weil-Sée, que
j'avais parlé beaucoup trop vite... et que les Hollandais--même les
plus familiers avec notre langue--n'avaient absolument rien compris à
mes paroles.
--Tant mieux! ajouta-t-il... tant mieux!... Cela arrive souvent...
en tout... partout... Mais oui... Les mots que nous comprenons, non
plus, ne sont que des signes... Tenez!... ah! ah! c'est très drôle...
En Afrique, un jour, je fus invité par une espèce de roi nègre, à une
espèce de banquet... Ignorant sa langue et ne voulant pas fatiguer
inutilement mon imagination par un toast improvisé, je récitai, avec de
beaux gestes... et une voix musicale... une page de _Salammbô_... Tout
simplement... Ce fut un enthousiasme... du délire... Ils pleuraient
tous d'émotion, de joie... Ils m'embrassaient. Le roi m'accorda tous
les territoires que je lui demandais... et même d'autres que je ne lui
demandais pas... Il chanta, il dansa... Voyez-vous, mon cher, quand on
comprend, on est triste... et on est méchant.
* * * * *
Jamais, je n'aurais osé m'avouer à moi-même que j'eusse pu regretter
mes compagnons, encore moins me lasser de l'éloquence de Weil-Sée,
ou du soin qu'il prenait de mon plaisir, cet excellent, ce parfait
ami... Cependant quel soupir de soulagement je poussai... quel cri de
délivrance, quand la Charron me les ramena! Jamais je ne vis avec plus
d'aise nos dames descendre de l'auto, la tête enveloppée du voile, ou
traînant, derrière elles, quelque écharpe de tulle, comme une allusion
encore à la poussière de la route... J'étais impatient de repartir;
j'étais surtout pressé de leur raconter mon ami Weil-Sée, de les
émerveiller de ses projets, de ses aperçus, de sa vie vagabonde... Et
si le sublime leur en échappait, n'avais-je point--pourquoi ne pas
l'avouer?--la ressource de les en faire rire?
Il en est ainsi de nos enthousiasmes, de la plupart de nos amitiés,
ainsi des rêves de notre jeunesse. Il en est ainsi de bien des grands
hommes, et de bien des chefs-d'œuvre... Il n'en va pas autrement
pour les modes qui, hier exaltées, tombent demain dans le ridicule et
la caricature.
Les systèmes de philosophie, dans la tête des hommes, et les plumes
d'oiseau, sur celle de leurs femmes, ont le même sort...
* * * * *
Ma dernière journée, je la donnai tout entière à mon ami Weil-Sée.
Il fut amer et triste, triste peut-être à penser que, le lendemain
matin, je l'aurais quitté, pour combien d'années?
Il me parla en termes vagues, heurtés, douloureux, de toutes les
amitiés sans courage qu'il avait dû laisser le long de la route... de
l'ironie, de l'égoïsme, chez les meilleures, de la pitié offensante,
chez les pires. Et voilà... Il était fatigué de se sentir toujours si
seul... fatigué de sentir quelquefois, souvent, qu'il n'était même pas,
à soi-même, un «compagnon»... Et quand la vieillesse viendrait tout à
fait?...
--Il y a des moments où je ne m'aime plus... je ne m'intéresse plus,
des moments où je ne me comprends pas plus qu'on ne me comprend... Je
suis peut-être un raté?...
Et il me regarda longuement, anxieusement, attendant une réponse... Je
haussai les épaules, pour le rassurer.
Au Musée, où il me mena, il demeura tout à fait silencieux et agacé.
Il me laissa admirer, sans aucun commentaire, les deux grands van
Gogh, _Le Moulin dans le polder, L'Allée_, qui ont, déjà, la majesté
souriante, la tranquille éternité des vieux chefs-d'œuvre. Pendant
que je les considérais et les opposais aux bestiaux ennuyeux de Mauve,
Weil-Sée gardait aux lèvres un pli dur, et comme la grimace d'une
tristesse qui, non seulement se refusait à parler, mais ne trouvait
rien à dire. Un moment, ce pli se tordit tellement au coin de sa
bouche, que je crus que le pauvre diable allait fondre en larmes... Je
songeai que j'avais été, pour lui, un moment d'exaltation, d'oubli, de
répit, dans sa vie, et que, moi parti, il allait peut-être retomber
plus profondément dans les affres de la solitude et... qui sait?... de
la désespérance.
--Mais non... mais non... me disais-je, pour ne pas trop m'attendrir...
Je me trompe... Il est nerveux, ce matin, c'est peut-être le temps...
Weil-Sée? Allons donc! Son imagination lui tient lieu de tout... de
femme, de famille, d'amis, de fortune, de succès, de bonheur.. Oui...
oui... Il est heureux...
Et, tout d'un coup, le secouant joyeusement:
--Ah! mon vieux Weil-Sée!... mon vieux Weil-Sée!
Sans proférer une parole, mon pauvre cher Weil-Sée continua d'aller par
les salles, ne voyant rien, ne regardant rien, ni les visiteurs, ni les
tableaux, ne voyant et ne regardant que lui-même, je suppose...
Il ne s'arrêta que devant L'_Age de pierre_, de Rodin; il s'y arrêta
de longues minutes... Il s'asseyait auprès, tournait autour, les mains
derrière le dos, s'adossait à un mur, clignait de l'œil, et, de
temps en temps, avec un sourire préoccupé, venait passer une paume,
lentement, doucement, sur la patine du bronze. Il ne me confia aucune
impression. J'en avais le cœur serré.
Le soir, tard, je le reconduisis jusque chez lui... Il habitait une
petite rue déserte, une petite rue voisine du Jardin Zoologique...
Il avait toujours, sous divers prétextes, évité de me montrer sa
chambre. J'imaginai le désordre, la saleté, toutes les choses
bizarres qui traînaient là, échantillons de minerais, instruments
de mathématiques, cartes, photographies de Cranach et de Rembrandt,
épinglées aux murs, et le Cézanne, seul tableau qu'il eût gardé de sa
collection, depuis longtemps dispersée, et qui l'accompagnait partout...
Nous étions devant sa porte, et il ne se décidait pas à sonner.
--Voyez-vous... me dit-il, tout à coup... Nous n'arriverons à rien...
Nous sommes un siècle perdu... un siècle mort... si les hommes comme
vous... mais oui!... Laissez donc la littérature..., ses inutilités...
ses frivolités... sa bêtise encrassante... Entrez résolument dans...
Sur le trottoir opposé, près d'un réverbère, dont la lueur courte et
tremblotante donnait à la rue comme un aspect de bouge, une femme
passait et repassait que Weil-Sée ne voyait point, mais qui me
préoccupait... Comment eût-il deviné que notre présence dans cette
rue déserte et morne, à une heure si tardive, pût gêner quelqu'un?...
Pourtant elle gênait probablement le couple, qu'après deux essais
infructueux la promeneuse du trottoir venait de former avec un passant,
replet, courtaud, dont je vis luire, dans l'ombre, le chapeau haut de
forme.
Weil-Sée continuait:
--Croyez-moi... lancez-vous dans les spéculations supérieures...
abordez le vaste champ des futuritions. Le passé est mort... le
présent agonise, et demain il sera mort aussi... L'avenir... toujours
l'avenir... rien que l'avenir... les hypothèses... les probabilités...
ce qu'ils appellent l'irréalisable... à la bonne heure!...
Travaillez... Le monde... le monde....
La femme avait entraîné son compagnon dans l'invisible, au fond de la
rue.
Et Weil-Sée parlait, parlait... parlait... Mais son verbe n'était plus
le même... Il s'enflait bien, un moment, mais pour retomber ensuite,
flasque et mou, comme un ballon qui se dégonfle...
Depuis dix minutes, j'entendais des mots énormes s'élever, puis crever,
s'évanouir, quand l'homme replet de tout à l'heure revint à passer,
mais seul, de l'autre côté de la rue... Il marchait vite, la figure
cachée dans le col relevé de son pardessus... Un reflet sur le devant,
puis un reflet sur le derrière de son chapeau... et il disparut sans
avoir, une seule fois, tourné la tête...
--La gnosticratie... mon cher... savez-vous bien que cette
gnosticratie...
Ce fut alors que passa, en face de nous, toujours sous le même bec de
gaz, l'active promeneuse qui sa dandinait... Elle ne se doutait pas
que nous décidions, en ce moment, du sort de l'humanité... En pleine
lumière, je la vis seulement essuyer ses doigts avec son mouchoir... Et
puis, peu à peu, tout doucement, elle fut absorbée par la nuit...
Canaux d'Amsterdam.
Je ne vous dirai pas qu'Amsterdam est la Venise du Nord. D'abord, parce
que j'ai naturellement horreur de ces façons de parler, et puis, parce
que je n'en sais rien, n'étant jamais allé à Venise.
--Comment, monsieur?... me dit un jour une dame offensée par cette
cynique déclaration... Est-ce possible?
Et, déçue, toute triste, languissante, elle ajouta:
--Vous n'avez donc jamais aimé?
--Pas à Venise... non, madame... pas à Venise...
--Ah! monsieur... je vous plains... On n'aime bien qu'à Venise...
Me plaignit-elle?... Je crois plutôt qu'elle me méprisa...
Dois-je dire-c'est peut-être le moment--que je me gondolais?
Ce sont des raisons de cet ordre-là qui m'ont toujours empêché d'aller
à Venise.
Manet, en haine de l'école de 1830, ne consentit jamais à mettre les
pieds dans la forêt de Fontainebleau. Rien que le nom de Barbizon,
de Marlotte, lui donnait de furieux accès de rage. Chose à peine
croyable, il refusa plusieurs fois l'invitation de Mallarmé de l'aller
voir au pont de Valvins. Mais il alla à Venise. Non seulement, il y
alla; il y peignit. Moi, si je n'ai jamais été à Venise où, pourtant,
j'aurais aimé rendre visite à Titien et au Tintoret, chez eux, j'en
accuse, en plus des conversations dans le genre de celle que je viens
de rapporter, toute une iconographie crapuleuse et une non moins
crapuleuse bibliothèque musicale et poétique. Peut-être n'y avait-il
qu'un moyen de me laver de ces propos, de toutes ces mélodies, et de
tant de motifs pour journaux mondains, illustrés par M. Pierre Laffite
et Cie, c'était d'aller à Venise. Mais chaque fois que je suis arrivé à
en prendre la résolution, j'ai eu tellement peur de ne rencontrer, sur
la lagune, que des amants du répertoire de M. Donnay, ou des paysages
de M. Ziem, ou des ritournelles de M. Gounod, que j'ai toujours préféré
retourner, une fois de plus, sur le Dam.
* * * * *
Quand on ne les connaît pas bien, et si l'on n'a point le sens aigu
des variétés et des différences, tous les quais et tous les canaux
d'Amsterdam se ressemblent.
--C'est effrayamment monotone... s'écrie la dame citée plus haut.
Or, je suis allé assez souvent à Amsterdam, pour comprendre, à ma très
grande joie, que rien n'est plus divers, et plus bougeant qu'Amsterdam;
que, non seulement aucun reflet des maisons dans ses canaux pareils,
mais qu'aucune de ses maisons pareilles ne se ressemblent. Chaque
portion de canal est un paysage différent de murs, de pignons, de
chalands, de fenêtres fleuries; chaque maison a son visage propre, sa
structure individuelle, selon le degré d'affaissement des pilotis qui
la soutiennent... Et, surtout, c'est un autre paysage de ciel, dont on
dirait que les Hollandais ont mis, chaque fois, sous verre, la patine
prodigieuse.
* * * * *
Au bord des canaux d'Amsterdam, et sur leurs ponts, depuis que je
m'attarde à imaginer le tain de vase profonde de ces miroirs qui
meurent, je sens que monte jusqu'à moi une odeur qui devient, chaque
année, plus forte et plus fétide. À mon dernier voyage, en plein été,
c'était, le soir, une puanteur dont le souvenir ma poursuit.
Je sais le pouvoir de l'imagination sur les sens, sur les nerfs. C'est
à ce dernier voyage que j'ai appris cette chose effrayante: on n'avait
pas curé les canaux d'Amsterdam, depuis trois cents ans. Et, rien que
de l'avoir appris, il me sembla, tout à coup, qu'une épouvantable odeur
me faisait tourner le cœur, et je grelottai la fièvre, durant huit
jours, dans ma chambre d'hôtel d'où je voyais passer, sur le canal, les
noirs chalands, flotter au-dessus des eaux, au ras des eaux du canal,
de longues images grimaçantes, de longs spectres verts.
La _dame de la mer_ trouve l'eau lourde dans les fjords... Si elle
était venue à Amsterdam, qu'eût-elle dit de l'eau des canaux? Elle est
de plomb... Une sorte de graisse purulente, une sorte de mucus qu'elle
a sécrété, mousse, tournoie, ondoie à sa surface.
L'eau encore, même l'eau boueuse, on peut l'agiter; les coques des
chalands la font sans cesse mouvoir, la décapent pour un instant; les
courants de mer qu'on arrive à y précipiter la renouvellent un peu, la
rafraîchissent... Mais la vase? Mais ces vases séculaires, ces lents
et continuels déversements d'égouts, ces dépôts de tant de millions de
vies humaines qui se stratifient au fond?... Comment s'en débarrasser?
Déjà, les miasmes traversent les boues et l'eau, envoient crever
à la surface leurs bulles d'infection. Qu'on remue ce lit profond
de pourritures, où le moindre caillou qui tombe délivre les fièvres
captives, qu'on le drague, qu'on l'expose à l'air, et c'est la ville,
c'est le pays entier, ce sont les pays voisins, c'est toute l'Europe
empoisonnée... C'est la peste, le choléra, ce sont peut-être des
fièvres inconnues, c'est la mort sur le monde!
Les Hollandais ont tout prévu, sauf cela. Ils se croient à l'abri de
toutes surprises derrière leurs remparts d'eau. Ils n'ont qu'à rompre
une digue pour noyer d'un seul coup leurs envahisseurs. Mais que l'eau
découvre son lit de bourbes, et c'est fini d'eux. L'eau se venge
d'avoir été domptée, immobilisée, écrasée entre des murs de pierre.
Elle est faite pour courir, s'épandre et chanter sur les cailloux d'or.
Chaque fois qu'elle croupit quelque part, elle devient mortelle...
On a beau faire, il y a toujours un moment où la nature secoue
formidablement le joug de l'homme...
Habituons-nous aussi à cette idée que notre sort, même le sort de
l'homme de génie qui emporte la pensée au delà des horizons sensibles,
veut que ses excréments, veut que ses organes vitaux soient une
infection et une honte. La légende qui nous raconte que les cadavres
des saints embaumaient est digne de l'Immaculée-Conception. Inventions
misérables! Tous les cadavres puent; tous les corps humains puent.
Lecteur, le divin Platon allait chaque jour à la selle, ignoblement,
comme il faut qu'y aille, chaque jour, ta bien-aimée. Si elle n'y va
pas, le cher cœur, elle ne t'aimera plus... Constipé, le divin
Platon devient aussitôt une brute quinteuse et stupide. L'intestin
commande au cerveau... Quant à cette putréfaction que les villes font
sous elles, elle menace toutes las agglomérations, à la façon, songes-y
bien, dont les ordures sociales et les reliefs du plaisir des riches
menacent les sociétés d'une fermentation inapaisable de la misère.
Ici, cette pourriture demeure, pullule dans les rues, sous une lame
d'eau qu'elle refoule et amincit, chaque jour, chaque heure, davantage.
Plus on tarde d'y remédier, plus le danger grandit. Mais quoi faire?...
On est impuissant. Des commissions s'assemblent et travaillent, des
rapports s'ajoutent à des rapports, les projets chimériques s'empilent
sur les projets irréalisables; les parlements légifèrent. Duquel, entre
ces systèmes, de laquelle, entre ces utopies proposées, viendra donc le
salut?... On ne sait pas... Ce qu'on sait, c'est que les ouvriers de la
redoutable entreprise périront tous, comme périrent tous les soldats
qui, au début de la colonisation, remuèrent les terres homicides de la
Guyane.
En attendant, Amsterdam s'épanouit au soleil du printemps. Les tons
délicats de ses rues jouent avec les eaux noires des canaux, avec les
ciels rares qui achèvent son délice. Ses habitants prospèrent; ils
donnent l'exemple de l'activité et de l'emploi judicieux des richesses;
ils demandent à une centaine de sectes religieuses de leur enseigner
la voie qui conduit le plus sûrement à Dieu... Ils cultivent les
tulipes, les narcisses, et les beaux lis de l'Extrême-Orient, taillent
le diamant, spéculent sur les marchandises lointaines, entassent
l'or, rêvent d'un plus immense polder, pour remplacer le Zuyderzée
desséché... Et, minute à minute, les vases mortelles se déposent, se
superposent les unes aux autres, s'accumulent...
Et quand elles affleureront à la surface?...
Foire aux fromages.
À l'entrée du bourg de Purmerend, sur une riante, grouillante petite
place, au bord du canal, nous sommes arrêtés par les apprêts d'une
foire aux fromages... Une longue file de chalands, pleins de ces boules
rouges ou violacées qu'on appelle des têtes de nègres, s'amarrent le
long des quais, oh, de place en place, avec cette cargaison, l'on
construit de petits monticules, semblables à ces pyramides de boulets
louis-quatorziens que nous voyons encore dans les arsenaux maritimes.
C'est assez étrange, et très gai de couleur. La lumière du matin
fait vibrer les feuillages, joyeusement. L'air, où circule une odeur
aigrelette, est d'une grande transparence. Les contours des objets,
des fromages, comme des visages, des maisons vernies, des arbres, des
bateaux, ont la même netteté, la même sécheresse jolie...
De ces bateaux, qu'on dirait remplis de joujoux neufs, les débardeurs
lancent, comme on jongle, les sphères colorées à des gars, à des filles
qui, toujours jonglant, les relancent, les unes à des marchands qui en
dressent des tas devant leurs tentes, les autres à des voituriers qui
en remplissent, jusqu'au bord, leurs voitures.