C'est pour avoir trop écouté mon ami Weil-Sée que je n'ai rien vu du

port de Rotterdam. Pourtant, je m'étais bien promis de le visiter

longuement, et Weil-Sée m'avait bien promis de me l'expliquer de

même. Tout ce que j'en sais, tout ce que, sans doute, j'en saurai

jamais, c'est «qu'on y voit circuler les produits des colonies du

monde entier». Puissance d'évocation qu'ont toujours eue certaines

phrases qu'il prononce!...Tous les autres ports que j'ai vus, depuis,

me paraissent petits, étroits, inanimés. Le seul port qui puisse

m'impressionner désormais, c'est ce port de Rotterdam, que je n'ai

pas vu, que je n'ai pas besoin de voir, que je ne verrai ni n'oserai

aller voir jamais, ce port de Rotterdam, dont je sais seulement, dont

Weil-Sée m'a dit brièvement, en passant: «que les produits des colonies

du monde entier y circulent»...

* * * * *

Il y a des hommes ainsi faits, que je n'ai pas la force de leur

résister, que l'idée même ne m'en viendrait pas... Mon ami Weil-Sée

est de ceux-là. Qu'on rie, si l'on veut, de mon esclavage; c'est pour

moi le seul aspect du bonheur. Mais c'est trop peu dire que je ne

résiste pas à ceux qui me plaisent; je ne sais, non plus, leur parler,

ni parler devant eux... C'est pourquoi, peut-être, aucun personnage ne

m'émeut autant que Cordélia. Seulement j'admire que cette malheureuse

fille puisse en dire autant qu'elle en dit... Il est vrai que c'est du

théâtre.

Qu'un homme, au contraire, m'impatiente, ou qu'une femme prétentieuse

et littéraire commence de disposer ses phrases, je me sens pris

aussitôt d'une envie furieuse de les contredire, et même de les

injurier. Ils peuvent soutenir les opinions qui me sont le plus

chères, je m'aperçois aussitôt que ce ne sont plus les miennes, et mes

convictions les plus ardentes, dans leur bouche, je les déteste. Je ne

me contredis pas; je les contredis. Je ne leur mens pas; je m'évertue à

les faire mentir... Je me sens en joie, en verve. Si je pouvais avoir

de la haine, vraiment de la haine, je crois bien que j'aurais--pauvre

de moi!--du génie... Au lieu qu'un sourire, qui me séduit, ne m'inspire

pas un mot... et mes yeux--que des yeux ennemis font étinceler--se

baissent devant un regard, dont ils aiment la lucidité ou la douceur...

Alors, je demeure silencieux... je me sens stupide. C'est ma façon de

m'abandonner. L'être qui me plaît parle pour lui et pour moi. Quoi

qu'il dise... peu importe que je n'aie jamais pensé comme lui...

je suis heureux. Et, à me persuader que la bouche amie décide, à

l'instant, de ce que je pense et de ce que je suis, je n'ai plus qu'à

l'écouter... J'écoute, je ne parle plus... Combien d'attentes j'ai

dû décevoir! Combien, souvent, j'ai dû paraître sot!... Ce sont,

pourtant, sans aucun doute, les moments où j'ai le mieux compris ce

que je pouvais comprendre, et mon silence n'était que l'hébétude de

l'intelligence satisfaite...

Mes chers amis... mes charmantes amies... tous mes bien aimés, vous

tous qui vous êtes, hélas! détachés de moi, vous surtout dont je me

suis détaché, de combien de reniements, de combien de lâchetés, vous

êtes responsables... et, je puis bien vous le dire, de combien de

larmes! Car, pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré

la belle source de tendresses qu'il y avait en moi.

* * * * *

Un soir, mon ami Weil-Sée me mena le long d'un quai désert, dans un

club de la ville, où je fus accueilli avec beaucoup de cordialité; du

moins, Weil-Sée me l'assura.

Les membres du cercle--armateurs, banquiers, marchands--étaient réunis

dans une salle dont le pourtour seul était meublé de banquettes, devant

lesquelles, à intervalles réguliers, étaient fixés des guéridons.

Tout le milieu restait vide, et les lustres de cuivre se reflétaient

dans le miroir du parquet. Les places étaient occupées, d'ailleurs

silencieusement, chacune, par un buveur, devant qui se dressait un

pot de bière. Au-dessus de chaque buveur, un petit nuage de fumée

s'épaississait, tous les petits nuages alimentant la nuée centrale,

dont les bords légers s'enroulaient et bleuissaient par-dessus les

lumières. Chaque buveur avait, aux dents, une pipe à peu près pareille,

un peu longue. Toutes les pipes ne fumaient pas absolument en même

temps, mais il y en avait toujours un certain nombre qui quittaient

ensemble des bouches en même temps fumantes, ou revenaient en même

temps reprendre, entre les dents, la place un instant occupée par le

pot de bière... À de certains moments, des chocs de grès sur le marbre,

des claquements de lèvres, des crachats, des remuements de pieds, des

quintes de toux, cédaient à la parole gutturale de l'un ou de l'autre

des membres du cercle, qu'on écoutait assez longuement, jusqu'à ce que

ses derniers mots arrivassent â se fondre dans un _tutti_ de rires.

Et Weil-Sée allait, de l'un à l'autre, souple, insinuant, avec des

complaisances, des humilités, des servilités, qui m'attristèrent un peu.

Mes deux voisins m'adressaient, de loin en loin, la parole à voix

basse. L'un avait une trogne cuite au vent et au soleil, des tons d'un

beau vieux pot de faïence; un épais collier de barbe jaunâtre lui

faisait, autour du cou, comme un foulard. L'autre était un tout petit

vieillard, occupé surtout à hausser sa petite personne et son menton

minuscule au-dessus du bord de la table. Il se redressait à chaque

instant, pour éviter, à la fois, que le fourneau de sa pipe ne vînt

s'appuyer sur le guéridon, ou ne dépassât son crâne nu, mais duveté...

Pour un sourire, il avait toujours la précaution de retirer sa pipe, et

son sourire paraissait le sourire édenté d'un tout petit enfant. Il ne

faisait pour ainsi dire que sourire... Weil-Sée m'apprit que c'était un

des hommes les plus riches, un des spéculateurs les plus hardis, les

plus implacables, les plus heureux de la place, celui qui avait ruiné

le plus de familles, en Hollande.

La soirée se prolongea de la sorte, sans incidents notables,

fastidieusement. J'avais peine à croire que tous les désirs du

lucre, toutes les passions de l'argent, se cachassent sous ces faces

tranquilles...

Sur le tard, nous vîmes, avec satisfaction, s'avancer, porté par un

laquais en livrée, mais moustachu, un plateau étageant une colline

pyramidale d'œufs de vanneau.

La colline fut, en un instant, rasée... Des gestes menus et pressés

dépouillaient les œufs de leurs coquilles, avec le bruit qu'eussent

fait les dents d'un assemblée de rats.

Le plaisir que j'aurais eu à savourer, seul, les blancs opalins, et

les jaunes un tantinet boueux, fut gâté par la curiosité muette mais

indiscrète avec laquelle le chœur des mangeurs m'observait.

Ce fut, après ce repas d'un seul plat, qu'une longue barbe blanche

m'apostropha... C'était un discours. Il était prononcé en français,

mais un français mêlé d'expressions qu'avaient dû laisser les armées

de Louis XIV, dans le delta de la Meuse et du Rhin... On accueillit

aimablement tout ce que je dis en réponse. Mon voisin de droite me

serra la main avec émotion; mon voisin de gauche, le petit vieux,

sourit. Mais, je ne sus qu'à la sortie, par mon ami Weil-Sée, que

j'avais parlé beaucoup trop vite... et que les Hollandais--même les

plus familiers avec notre langue--n'avaient absolument rien compris à

mes paroles.

--Tant mieux! ajouta-t-il... tant mieux!... Cela arrive souvent...

en tout... partout... Mais oui... Les mots que nous comprenons, non

plus, ne sont que des signes... Tenez!... ah! ah! c'est très drôle...

En Afrique, un jour, je fus invité par une espèce de roi nègre, à une

espèce de banquet... Ignorant sa langue et ne voulant pas fatiguer

inutilement mon imagination par un toast improvisé, je récitai, avec de

beaux gestes... et une voix musicale... une page de _Salammbô_... Tout

simplement... Ce fut un enthousiasme... du délire... Ils pleuraient

tous d'émotion, de joie... Ils m'embrassaient. Le roi m'accorda tous

les territoires que je lui demandais... et même d'autres que je ne lui

demandais pas... Il chanta, il dansa... Voyez-vous, mon cher, quand on

comprend, on est triste... et on est méchant.

* * * * *

Jamais, je n'aurais osé m'avouer à moi-même que j'eusse pu regretter

mes compagnons, encore moins me lasser de l'éloquence de Weil-Sée,

ou du soin qu'il prenait de mon plaisir, cet excellent, ce parfait

ami... Cependant quel soupir de soulagement je poussai... quel cri de

délivrance, quand la Charron me les ramena! Jamais je ne vis avec plus

d'aise nos dames descendre de l'auto, la tête enveloppée du voile, ou

traînant, derrière elles, quelque écharpe de tulle, comme une allusion

encore à la poussière de la route... J'étais impatient de repartir;

j'étais surtout pressé de leur raconter mon ami Weil-Sée, de les

émerveiller de ses projets, de ses aperçus, de sa vie vagabonde... Et

si le sublime leur en échappait, n'avais-je point--pourquoi ne pas

l'avouer?--la ressource de les en faire rire?

Il en est ainsi de nos enthousiasmes, de la plupart de nos amitiés,

ainsi des rêves de notre jeunesse. Il en est ainsi de bien des grands

hommes, et de bien des chefs-d'œuvre... Il n'en va pas autrement

pour les modes qui, hier exaltées, tombent demain dans le ridicule et

la caricature.

Les systèmes de philosophie, dans la tête des hommes, et les plumes

d'oiseau, sur celle de leurs femmes, ont le même sort...

* * * * *

Ma dernière journée, je la donnai tout entière à mon ami Weil-Sée.

Il fut amer et triste, triste peut-être à penser que, le lendemain

matin, je l'aurais quitté, pour combien d'années?

Il me parla en termes vagues, heurtés, douloureux, de toutes les

amitiés sans courage qu'il avait dû laisser le long de la route... de

l'ironie, de l'égoïsme, chez les meilleures, de la pitié offensante,

chez les pires. Et voilà... Il était fatigué de se sentir toujours si

seul... fatigué de sentir quelquefois, souvent, qu'il n'était même pas,

à soi-même, un «compagnon»... Et quand la vieillesse viendrait tout à

fait?...

--Il y a des moments où je ne m'aime plus... je ne m'intéresse plus,

des moments où je ne me comprends pas plus qu'on ne me comprend... Je

suis peut-être un raté?...

Et il me regarda longuement, anxieusement, attendant une réponse... Je

haussai les épaules, pour le rassurer.

Au Musée, où il me mena, il demeura tout à fait silencieux et agacé.

Il me laissa admirer, sans aucun commentaire, les deux grands van

Gogh, _Le Moulin dans le polder, L'Allée_, qui ont, déjà, la majesté

souriante, la tranquille éternité des vieux chefs-d'œuvre. Pendant

que je les considérais et les opposais aux bestiaux ennuyeux de Mauve,

Weil-Sée gardait aux lèvres un pli dur, et comme la grimace d'une

tristesse qui, non seulement se refusait à parler, mais ne trouvait

rien à dire. Un moment, ce pli se tordit tellement au coin de sa

bouche, que je crus que le pauvre diable allait fondre en larmes... Je

songeai que j'avais été, pour lui, un moment d'exaltation, d'oubli, de

répit, dans sa vie, et que, moi parti, il allait peut-être retomber

plus profondément dans les affres de la solitude et... qui sait?... de

la désespérance.

--Mais non... mais non... me disais-je, pour ne pas trop m'attendrir...

Je me trompe... Il est nerveux, ce matin, c'est peut-être le temps...

Weil-Sée? Allons donc! Son imagination lui tient lieu de tout... de

femme, de famille, d'amis, de fortune, de succès, de bonheur.. Oui...

oui... Il est heureux...

Et, tout d'un coup, le secouant joyeusement:

--Ah! mon vieux Weil-Sée!... mon vieux Weil-Sée!

Sans proférer une parole, mon pauvre cher Weil-Sée continua d'aller par

les salles, ne voyant rien, ne regardant rien, ni les visiteurs, ni les

tableaux, ne voyant et ne regardant que lui-même, je suppose...

Il ne s'arrêta que devant L'_Age de pierre_, de Rodin; il s'y arrêta

de longues minutes... Il s'asseyait auprès, tournait autour, les mains

derrière le dos, s'adossait à un mur, clignait de l'œil, et, de

temps en temps, avec un sourire préoccupé, venait passer une paume,

lentement, doucement, sur la patine du bronze. Il ne me confia aucune

impression. J'en avais le cœur serré.

Le soir, tard, je le reconduisis jusque chez lui... Il habitait une

petite rue déserte, une petite rue voisine du Jardin Zoologique...

Il avait toujours, sous divers prétextes, évité de me montrer sa

chambre. J'imaginai le désordre, la saleté, toutes les choses

bizarres qui traînaient là, échantillons de minerais, instruments

de mathématiques, cartes, photographies de Cranach et de Rembrandt,

épinglées aux murs, et le Cézanne, seul tableau qu'il eût gardé de sa

collection, depuis longtemps dispersée, et qui l'accompagnait partout...

Nous étions devant sa porte, et il ne se décidait pas à sonner.

--Voyez-vous... me dit-il, tout à coup... Nous n'arriverons à rien...

Nous sommes un siècle perdu... un siècle mort... si les hommes comme

vous... mais oui!... Laissez donc la littérature..., ses inutilités...

ses frivolités... sa bêtise encrassante... Entrez résolument dans...

Sur le trottoir opposé, près d'un réverbère, dont la lueur courte et

tremblotante donnait à la rue comme un aspect de bouge, une femme

passait et repassait que Weil-Sée ne voyait point, mais qui me

préoccupait... Comment eût-il deviné que notre présence dans cette

rue déserte et morne, à une heure si tardive, pût gêner quelqu'un?...

Pourtant elle gênait probablement le couple, qu'après deux essais

infructueux la promeneuse du trottoir venait de former avec un passant,

replet, courtaud, dont je vis luire, dans l'ombre, le chapeau haut de

forme.

Weil-Sée continuait:

--Croyez-moi... lancez-vous dans les spéculations supérieures...

abordez le vaste champ des futuritions. Le passé est mort... le

présent agonise, et demain il sera mort aussi... L'avenir... toujours

l'avenir... rien que l'avenir... les hypothèses... les probabilités...

ce qu'ils appellent l'irréalisable... à la bonne heure!...

Travaillez... Le monde... le monde....

La femme avait entraîné son compagnon dans l'invisible, au fond de la

rue.

Et Weil-Sée parlait, parlait... parlait... Mais son verbe n'était plus

le même... Il s'enflait bien, un moment, mais pour retomber ensuite,

flasque et mou, comme un ballon qui se dégonfle...

Depuis dix minutes, j'entendais des mots énormes s'élever, puis crever,

s'évanouir, quand l'homme replet de tout à l'heure revint à passer,

mais seul, de l'autre côté de la rue... Il marchait vite, la figure

cachée dans le col relevé de son pardessus... Un reflet sur le devant,

puis un reflet sur le derrière de son chapeau... et il disparut sans

avoir, une seule fois, tourné la tête...

--La gnosticratie... mon cher... savez-vous bien que cette

gnosticratie...

Ce fut alors que passa, en face de nous, toujours sous le même bec de

gaz, l'active promeneuse qui sa dandinait... Elle ne se doutait pas

que nous décidions, en ce moment, du sort de l'humanité... En pleine

lumière, je la vis seulement essuyer ses doigts avec son mouchoir... Et

puis, peu à peu, tout doucement, elle fut absorbée par la nuit...

Canaux d'Amsterdam.

Je ne vous dirai pas qu'Amsterdam est la Venise du Nord. D'abord, parce

que j'ai naturellement horreur de ces façons de parler, et puis, parce

que je n'en sais rien, n'étant jamais allé à Venise.

--Comment, monsieur?... me dit un jour une dame offensée par cette

cynique déclaration... Est-ce possible?

Et, déçue, toute triste, languissante, elle ajouta:

--Vous n'avez donc jamais aimé?

--Pas à Venise... non, madame... pas à Venise...

--Ah! monsieur... je vous plains... On n'aime bien qu'à Venise...

Me plaignit-elle?... Je crois plutôt qu'elle me méprisa...

Dois-je dire-c'est peut-être le moment--que je me gondolais?

Ce sont des raisons de cet ordre-là qui m'ont toujours empêché d'aller

à Venise.

Manet, en haine de l'école de 1830, ne consentit jamais à mettre les

pieds dans la forêt de Fontainebleau. Rien que le nom de Barbizon,

de Marlotte, lui donnait de furieux accès de rage. Chose à peine

croyable, il refusa plusieurs fois l'invitation de Mallarmé de l'aller

voir au pont de Valvins. Mais il alla à Venise. Non seulement, il y

alla; il y peignit. Moi, si je n'ai jamais été à Venise où, pourtant,

j'aurais aimé rendre visite à Titien et au Tintoret, chez eux, j'en

accuse, en plus des conversations dans le genre de celle que je viens

de rapporter, toute une iconographie crapuleuse et une non moins

crapuleuse bibliothèque musicale et poétique. Peut-être n'y avait-il

qu'un moyen de me laver de ces propos, de toutes ces mélodies, et de

tant de motifs pour journaux mondains, illustrés par M. Pierre Laffite

et Cie, c'était d'aller à Venise. Mais chaque fois que je suis arrivé à

en prendre la résolution, j'ai eu tellement peur de ne rencontrer, sur

la lagune, que des amants du répertoire de M. Donnay, ou des paysages

de M. Ziem, ou des ritournelles de M. Gounod, que j'ai toujours préféré

retourner, une fois de plus, sur le Dam.

* * * * *

Quand on ne les connaît pas bien, et si l'on n'a point le sens aigu

des variétés et des différences, tous les quais et tous les canaux

d'Amsterdam se ressemblent.

--C'est effrayamment monotone... s'écrie la dame citée plus haut.

Or, je suis allé assez souvent à Amsterdam, pour comprendre, à ma très

grande joie, que rien n'est plus divers, et plus bougeant qu'Amsterdam;

que, non seulement aucun reflet des maisons dans ses canaux pareils,

mais qu'aucune de ses maisons pareilles ne se ressemblent. Chaque

portion de canal est un paysage différent de murs, de pignons, de

chalands, de fenêtres fleuries; chaque maison a son visage propre, sa

structure individuelle, selon le degré d'affaissement des pilotis qui

la soutiennent... Et, surtout, c'est un autre paysage de ciel, dont on

dirait que les Hollandais ont mis, chaque fois, sous verre, la patine

prodigieuse.

* * * * *

Au bord des canaux d'Amsterdam, et sur leurs ponts, depuis que je

m'attarde à imaginer le tain de vase profonde de ces miroirs qui

meurent, je sens que monte jusqu'à moi une odeur qui devient, chaque

année, plus forte et plus fétide. À mon dernier voyage, en plein été,

c'était, le soir, une puanteur dont le souvenir ma poursuit.

Je sais le pouvoir de l'imagination sur les sens, sur les nerfs. C'est

à ce dernier voyage que j'ai appris cette chose effrayante: on n'avait

pas curé les canaux d'Amsterdam, depuis trois cents ans. Et, rien que

de l'avoir appris, il me sembla, tout à coup, qu'une épouvantable odeur

me faisait tourner le cœur, et je grelottai la fièvre, durant huit

jours, dans ma chambre d'hôtel d'où je voyais passer, sur le canal, les

noirs chalands, flotter au-dessus des eaux, au ras des eaux du canal,

de longues images grimaçantes, de longs spectres verts.

La _dame de la mer_ trouve l'eau lourde dans les fjords... Si elle

était venue à Amsterdam, qu'eût-elle dit de l'eau des canaux? Elle est

de plomb... Une sorte de graisse purulente, une sorte de mucus qu'elle

a sécrété, mousse, tournoie, ondoie à sa surface.

L'eau encore, même l'eau boueuse, on peut l'agiter; les coques des

chalands la font sans cesse mouvoir, la décapent pour un instant; les

courants de mer qu'on arrive à y précipiter la renouvellent un peu, la

rafraîchissent... Mais la vase? Mais ces vases séculaires, ces lents

et continuels déversements d'égouts, ces dépôts de tant de millions de

vies humaines qui se stratifient au fond?... Comment s'en débarrasser?

Déjà, les miasmes traversent les boues et l'eau, envoient crever

à la surface leurs bulles d'infection. Qu'on remue ce lit profond

de pourritures, où le moindre caillou qui tombe délivre les fièvres

captives, qu'on le drague, qu'on l'expose à l'air, et c'est la ville,

c'est le pays entier, ce sont les pays voisins, c'est toute l'Europe

empoisonnée... C'est la peste, le choléra, ce sont peut-être des

fièvres inconnues, c'est la mort sur le monde!

Les Hollandais ont tout prévu, sauf cela. Ils se croient à l'abri de

toutes surprises derrière leurs remparts d'eau. Ils n'ont qu'à rompre

une digue pour noyer d'un seul coup leurs envahisseurs. Mais que l'eau

découvre son lit de bourbes, et c'est fini d'eux. L'eau se venge

d'avoir été domptée, immobilisée, écrasée entre des murs de pierre.

Elle est faite pour courir, s'épandre et chanter sur les cailloux d'or.

Chaque fois qu'elle croupit quelque part, elle devient mortelle...

On a beau faire, il y a toujours un moment où la nature secoue

formidablement le joug de l'homme...

Habituons-nous aussi à cette idée que notre sort, même le sort de

l'homme de génie qui emporte la pensée au delà des horizons sensibles,

veut que ses excréments, veut que ses organes vitaux soient une

infection et une honte. La légende qui nous raconte que les cadavres

des saints embaumaient est digne de l'Immaculée-Conception. Inventions

misérables! Tous les cadavres puent; tous les corps humains puent.

Lecteur, le divin Platon allait chaque jour à la selle, ignoblement,

comme il faut qu'y aille, chaque jour, ta bien-aimée. Si elle n'y va

pas, le cher cœur, elle ne t'aimera plus... Constipé, le divin

Platon devient aussitôt une brute quinteuse et stupide. L'intestin

commande au cerveau... Quant à cette putréfaction que les villes font

sous elles, elle menace toutes las agglomérations, à la façon, songes-y

bien, dont les ordures sociales et les reliefs du plaisir des riches

menacent les sociétés d'une fermentation inapaisable de la misère.

Ici, cette pourriture demeure, pullule dans les rues, sous une lame

d'eau qu'elle refoule et amincit, chaque jour, chaque heure, davantage.

Plus on tarde d'y remédier, plus le danger grandit. Mais quoi faire?...

On est impuissant. Des commissions s'assemblent et travaillent, des

rapports s'ajoutent à des rapports, les projets chimériques s'empilent

sur les projets irréalisables; les parlements légifèrent. Duquel, entre

ces systèmes, de laquelle, entre ces utopies proposées, viendra donc le

salut?... On ne sait pas... Ce qu'on sait, c'est que les ouvriers de la

redoutable entreprise périront tous, comme périrent tous les soldats

qui, au début de la colonisation, remuèrent les terres homicides de la

Guyane.

En attendant, Amsterdam s'épanouit au soleil du printemps. Les tons

délicats de ses rues jouent avec les eaux noires des canaux, avec les

ciels rares qui achèvent son délice. Ses habitants prospèrent; ils

donnent l'exemple de l'activité et de l'emploi judicieux des richesses;

ils demandent à une centaine de sectes religieuses de leur enseigner

la voie qui conduit le plus sûrement à Dieu... Ils cultivent les

tulipes, les narcisses, et les beaux lis de l'Extrême-Orient, taillent

le diamant, spéculent sur les marchandises lointaines, entassent

l'or, rêvent d'un plus immense polder, pour remplacer le Zuyderzée

desséché... Et, minute à minute, les vases mortelles se déposent, se

superposent les unes aux autres, s'accumulent...

Et quand elles affleureront à la surface?...

Foire aux fromages.

À l'entrée du bourg de Purmerend, sur une riante, grouillante petite

place, au bord du canal, nous sommes arrêtés par les apprêts d'une

foire aux fromages... Une longue file de chalands, pleins de ces boules

rouges ou violacées qu'on appelle des têtes de nègres, s'amarrent le

long des quais, oh, de place en place, avec cette cargaison, l'on

construit de petits monticules, semblables à ces pyramides de boulets

louis-quatorziens que nous voyons encore dans les arsenaux maritimes.

C'est assez étrange, et très gai de couleur. La lumière du matin

fait vibrer les feuillages, joyeusement. L'air, où circule une odeur

aigrelette, est d'une grande transparence. Les contours des objets,

des fromages, comme des visages, des maisons vernies, des arbres, des

bateaux, ont la même netteté, la même sécheresse jolie...

De ces bateaux, qu'on dirait remplis de joujoux neufs, les débardeurs

lancent, comme on jongle, les sphères colorées à des gars, à des filles

qui, toujours jonglant, les relancent, les unes à des marchands qui en

dressent des tas devant leurs tentes, les autres à des voituriers qui

en remplissent, jusqu'au bord, leurs voitures.

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 17 / 32 段