Pas d'autos, partant, pas de garage. J'eus beaucoup de peine à en

trouver un... C'était dans un quartier malpropre de la périphérie, une

sorte de hangar où l'on avait remisé des caisses vides, un vieux camion

hors d'usage, des voiles de barque roulées autour de mâts pourris.

Brossette était consterné.

--Ça! un pays?... fit-il, en se grattant la tête... Oh! la! la!...

Nous n'y étions arrivés, d'ailleurs, que lentement, péniblement... Les

enfants se collaient sur les marche-pieds, s'agglutinaient au capot,

et il fallut les faire tomber, en les secouant, comme les grappes

d'insectes rôtis qu'on détache la nuit du radiateur...

Un spéculateur.

Si j'ai mal vu Rotterdam, si je n'ai même pu qu'entrevoir son port,

c'est que, dans le hall de l'hôtel, à peine au sortir de table, j'ai

rencontré mon ami Weil-Sée, mon meilleur ami, mon cher Weil-Sée, que,

depuis des années, je n'avais pas revu...

Nous nous sommes embrassés à plusieurs reprises... Mon ami Weil-Sée

est un des rares hommes que j'embrasse et qui m'embrasse, et nous nous

embrassons, depuis une quarantaine d'années, toutes les fois que nous

nous séparons ou retrouvons, c'est-à-dire tous les cinq ou six ans.

--Vous ici?... Vous ici?...

Et j'essuyai, à la dérobée, la plus mouillée de mes joues...

Il me considérait en souriant, mais sans répondre...

--Vous n'êtes donc plus à Grenoble? Je vous croyais à Grenoble...

riche... heureux?... Et votre usine d'énergie électrique?... Vous

n'êtes donc plus marchand d'énergie?

À toutes mes questions, il secouait la tête, et il souriait.

--Qu'est-ce que vous faites ici?

Je connais trop mon ami Weil-Sée pour imaginer qu'il pût vivre

en Hollande, n'importe où d'ailleurs, sans motifs sérieux... Je

savais sa sagesse à trouver du plaisir en tout, mais à le trouver,

principalement, dans un frémissement d'activité toujours nouvelle.

S'il était en Hollande, ce ne pouvait être que pour quelque découverte

fabuleuse, pour quelque colossale entreprise.

--Qu'est-ce... qu'est-ce que vous faites ici?

Et je répétai:

--Vous n'êtes donc plus marchand d'énergie à Grenoble?

--Non... se décida-t-il à me répondre enfin... Je ne suis plus marchand

d'énergie. Je place des risques... je place des risques... ici... à

Rotterdam... des risques, mon cher.

D'un autre, j'eusse pu croire à quelque bouffonnerie, et même--à

considérer ses yeux un peu fixes et le sourire durable que la mauvaise

qualité de ses dents ne parvenait pas à gâter--à de la folie. Mais il

ne m'est jamais arrivé de douter de mon ami Weil-Sée, de la solidité

de son intelligence. Je l'écoutais avidement, en me laissant entraîner

vers sa table, au fond de la salle, ou plutôt, je le suivais, sans même

en avoir été prié, car Weil-Sée a une telle horreur de la violence

qu'il n'oserait pas entraîner son meilleur ami par le bras, fût-ce vers

un trésor.

Ces «risques» dont il me parlait, ces «risques» qu'il plaçait, je

compris bien vite que c'étaient les maisons, les récoltes, les

automobiles, les chevaux de courses, les tableaux de maîtres, les

bateaux, les meubles, les ouvriers, qu'il assurait contre les

accidents et même contre les assurances... Agent d'assurances...

voilà... il était tout simplement agent d'assurances... Mais, avec

mon ami Weil-Sée, rien n'est jamais simple. J'entrevis aussitôt des

spéculations ingénieuses et formidables.

Il m'expliqua avec animation...

--Assurances contre l'incendie, les accidents, le vol, les naufrages,

la pluie, la grêle, les sauterelles... sans doute... Que voulez-vous?

Il faut vivre... Mais le nouveau, l'important, mon cher, ce sont les

assurances et les réassurances que j'établis contre le mensonge, la

vérité, la stérilité et la fécondité, contre la maladie--toutes les

maladies,--contre la débauche et contre la vertu, contre la guerre et

contre la paix, contre les monarchies et contre les républiques, contre

l'ennui... la stupidité des fonctionnaires et la tyrannie des lois,

contre la trahison, l'amour, la littérature...

Je crois bien qu'il parla encore de réassurances contre le doute, les

désillusions, puis encore de bourses d'assurances, de risques des

risques, de mutualité individualiste, d'individualisme collectiviste

et, toujours et à tout propos, de la statistique...

Dans toutes les conversations de ce philosophe, le passé de l'humanité,

l'avenir du monde, évoluent aisément. Je croyais entendre débiter le

prospectus d'un Crédit International de l'Ataraxie universelle. Mais

ce que je me rappelle le mieux, c'est que son regard lucide était

bordé de paupières d'un rouge de sang, comme en ont certaines figures

de Poussin; que son nez s'était encore allongé, depuis notre dernière

rencontre; que sa barbe, qui fut châtaine quand j'étais blond, se

désargentait, jaunissait autour des lèvres minces, sur lesquelles

je voyais, avec confiance, à coups de paroles et jets de salive, se

construire le bonheur de l'humanité... Qu'importait alors que certains

chiffres, les milliards surtout, eussent une si mauvaise odeur?...

À tout petits pas, nous étions arrivés jusqu'à sa table, auprès d'un de

ces verres où je lui vois boire, depuis quelque quarante ans, ce même

thé blond, dont un fleuve a passé par son corps.

Une fois de plus, Weil-Sée me démontra qu'il allait incessamment faire

cette fortune mondiale, qu'il lui fallait...

--Tout simplement, mon cher, pour arriver, entre autres, à décupler

la puissance du microscope et en construire un qui grossisse l'objet

soixante mille fois... soixante mille fois, c'est absolument

indispensable. Mais ce n'est pas tout... Il me faudrait aussi des

températures... ah! des températures, à cuire, en bloc et en douze

heures, l'univers, comme une plaque de céramique...

Je me fie, sans restriction, à l'intelligence de mon ami Weil-Sée...

Je le suivais admirablement, et j'étais convaincu, au point de prêter

serment, qu'il ne disait rien qui ne fût vrai ou qui n'importât...

Mais, quand je ne l'entends plus, je suis incapable d'expliquer ce

qu'il m'a dit, et en quoi consistent ses projets et son métier...

--Vous sentez bien, n'est-ce pas? Ce n'est plus que quelques mois de

patience... pfuut!... quelques mois...

Sur quoi, ayant écarté des piles de catalogues--personne ne lit

autant de catalogues--de livres, de denrées, de graines, de plantes,

d'instruments, de machines, il prit du papier quadrillé, et se mit

à dessiner, pour achever de me convaincre, des diagrammes et des

graphiques...

Dans son visage malmené, couturé, je cherchais quelque chose, mais

quoi?... quelque chose qui restât des traits de l'enfant que j'avais

vu arriver au collège, du fond de la Dalmatie... quelque chose de son

nez aquilin, de l'expression de ses yeux tellement doux, de l'arc

ingénu de sa lèvre et même de ses boucles autour d'un front énorme et

bombé... Mais tout cela était si fané, si racorni! Je me rappelais

comme son intelligence, tout de suite, avait fait merveille, parmi

nous... Il s'était révélé aussitôt élève prodige... Nos professeurs

lui prédisaient le plus bel avenir... Et voilà où il en était, son

avenir!...

--Vous comprenez?... entendais-je, durant ces rappels de souvenirs...

ce qui serait important, encore, c'est de pouvoir s'enfoncer dans la

terre, un peu... je ne crois pas qu'on ait été au delà de quelque deux

mille mètres... Et dessous... dessous... réfléchissez!...

Il s'arrêta.

--Dessous... ce sont évidemment... il ne se peut pas que ce ne soient

point des métaux inconnus... de fantastiques métaux...

Ses yeux brillaient:

--Et avec des propriétés, mon cher!

À mesure qu'il parlait, sa fortune prospérait, et il arrachait un

secret de plus à la nature...

Il avait beau vieillir, le pauvre Weil-Sée, il ne changeait pas...

Très jeune, je l'avais rencontré à Manchester, passionné de géologie

et cherchant, en même temps, des capitaux pour une fabrique d'armes

tellement redoutables, que c'en était fini do la guerre... C'était

lui, pourtant, qui m'avait aidé à supporter les plus dures journées de

cet hiver 70-71, où, sous les ordres de Chanzy, les loqueteux que nous

étions fuyaient de tous les côtés de la Loire... Ah! sa tendresse et sa

gaité, durant ces affreuses semaines...! Je ne l'avais plus retrouvé

qu'à la Bourse, à son retour du Paraguay, enthousiaste du caoutchouc...

à la Bourse, dont il fut, plus tard, au krach de Bontoux, une des

innombrables victimes.

--Comprenez... mon cher... que ce qu'il me faut... c'est une fortune...

mais une fortune, tellement folle, qu'elle rende les autres fortunes

impossibles... comme il a fallu les trusts, pour voir la fin de

l'industrie privée...

Depuis le krach, il avait cherché et découvert du graphite en

Sibérie, de l'étain en Espagne, du fer en Australie, du manganèse en

Transylvanie, du cuivre en Roumanie et jusqu'à du pétrole en Galicie,

mais toujours trop tôt... Aucune banque ne voulait croire en lui... Son

imagination, sa culture générale, l'énormité de son lyrisme idéologique

terrifiaient aussi les gens d'affaires...

--C'est peut-être un bien que je n'aie pas réussi trop jeune... Car, à

présent que je sais...

Et son geste avait une telle ampleur, qu'il semblait vraiment razzier

l'univers...

Je savais, moi, que las de ne pouvoir arriver à y exploiter une

montagne d'or, il avait, dans les années 90, quitté le Cap, justement

sur le bateau qui avait amené, dans la colonie, Cécil Rhodes,

mourant... Puis, en quête d'une source d'énergie, qui lui permît de

poursuivre des expériences de thermochimie, je crois, pour lesquelles

il se passionnait, il avait cherché du charbon en Amérique, avait dû

revendre à vil prix un charbonnage extraordinaire, qu'il n'avait pas

le moyen de mettre en exploitation, et il était venu, dans le Sud-Est

de la France, s'intéresser à l'industrie naissante des Centrales

hydro-électriques, la dernière à laquelle je l'eusse vu prendre part à

Grenoble...

Il admirait que les circonstances l'eussent fait renoncer...

--À toutes ces affaires... médiocres... vraiment médiocres.

Je protestai:

--Non... non... je vous assure... très, très médiocres.

Il admirait surtout que les mêmes circonstances l'eussent enfin amené

à choisir la riche, industrieuse, économe et féconde Hollande pour y

fonder...

--Ah! ça... ça en vaut la peine... quelque chose comme la Bourse des

Bourses où l'on ne spéculera plus... enfantillage!... sur les chances

de l'activité, de la production contemporaines--aucun intérêt!--mais

véritablement, sur des probabilités pures... sur des futuritions...

et à Rotterdam... Rotterdam... épatant!... Rotterdam, mon cher, qui

n'est pas seulement la première place de commerce de la Hollande...

Rotterdam, à qui j'assigne...

De son index replié, il frottait activement son nez...

--À qui j'assigne, entre les ports du monde, la plus puissante

virtualité spécifique de spéculation.

Et il éternua sept fois de suite, car c'était une de ses particularités

d'éternuer abondamment, sans se laisser distraire de son discours...

--Il ne s'agira plus, continuait-il entre les derniers éternuements,

de la hausse ou de la baisse... atchi!... des stocks des marchandises

du monde... ou du cours de quelques milliards de fonds publics...

qu'est-ce que c'est que ça?... Mais non... Il s'agit, comprenez bien...

d'une sorte... mettons, si vous voulez... de Bourse... d'Agence, de

Tribunal, où s'arbitrera et se compensera le malheur humain... qui fera

équilibre à toutes les mauvaises chances du calcul des probabilités,

et où viendront successivement s'amortir les inévitables crises des

évolutions futures...

Or, je ne me demandais même pas, en l'écoutant, s'il arriverait jamais

à posséder cette fortune qu'il poursuivait depuis si longtemps, en

vain, mais seulement--considérant son pauvre dos qui se voûtait--je

déplorais, à part moi, qu'il dût lui rester si peu d'années pour en

jouir..

--Écoutez, me dit-il enfin, très tard, tandis que le dernier garçon

resté pour nous servir, sommeillait lourdement, sur une chaise, sa

serviette entre les jambes..., écoutez... Il y a des années que je n'en

ai dit autant à personne... Avec mes Hollandais... je sais aussi...

Et il sourit finement:

--Je sais aussi me taire, diable!... ou ne parler que chiffres...

Mais je veux vous confier encore, à vous, un secret... Il y a eu des

gens pour douter de mon avenir.. En général, personne n'a guère cru

en moi... Vous-même... Mais si... Laissez donc!... qu'est-ce que ça

fait?...Tenez... vous rappelez-vous?...

Il éclata de rire, d'un rire qui ressemblait à un éternuement...

--...Vous rappelez-vous Charlotte qui prétendait que j'étais un pauvre

garçon... qui n'arriverait jamais à rien?... Ah! ah!... Oui... Et

Noémi?...

Il rit plus fort.

--Noémi, qui m'a quitté, parce que je n'avais plus le sou?... Crevant,

hein?... Plus le sou. Avec ce front-là?...

Il se gifla le front, fouilla ensuite dans sa poche, en ramena quelques

pauvres florins, qu'il fit rouler sur la table:

--Plus le sou? Tordant!... tordant!

Puis:

--Il y en a même qui me reprochent de rêver... d'être insouciant...

léger... trop peu pratique... de mettre, en toutes choses... comment

appellent-ils cela?... de l'exagération... oui, mon cher, de

l'exagération!...

Et il avoua, dans une nouvelle bordée de rires, qu'il avait été,

parfois, de ceux-là...

--Tout le monde disait: «Il rêve... il rêve!...» Pour rien... à

propos de tout... Et je me reprochais de rêver... je m'en voulais de

rêver... Je m'en voulais de m'absorber si longtemps à voir couler un

fleuve, passer une femme, flamber un foyer... tandis que des projets

tambourinaient à mes tempes... ou simplement, de contempler, toute une

soirée, mon papier, sans y toucher... Et mes journées... mes nuits, à

bâtir des impossibilités prodigieuses, en chantant à tue-tête!... J'en

vins à me refuser cette volupté du rêve... comme j'ai su renoncer à

l'éther, au haschich, aux femmes, et même au tabac... J'en vins--c'est

affreux--j'en vins à accuser, de ce détestable et délicieux penchant

pour la rêverie, le pire et le plus exquis des stupéfiants... à en

accuser ce geste de maman...

Il me sembla que ce mot faisait trembler ses vieilles lèvres.

--J'ai tant hérité d'elle!... oui... ce geste où je l'ai vue si

souvent s'oublier, des heures durant, à ouvrir et refermer, les yeux

perdus, ouvrir et refermer, pauvre maman!... deux cents fois de suite,

peut-être, le fermoir d'un bracelet d'or, à son bras... Les idiots!...

L'idiot que j'étais!

Il hurla et il cracha... je puis bien dire qu'il cracha dans mon

oreille:

--Eh bien! tout ce que la fortune... n'importe quelle fortune...

peut donner... je l'ai déjà, puisque je l'ai imaginé. Et ma tête

me donne encore une avance, inintégrable en chiffres, sur tous les

milliardaires des deux Amériques... Tout... je l'ai possédé, possédé...

écoutez-moi... possédé!...

Il appuya encore sur le mot... et, m'attirant à lui--décidément,

trop de thé finissait par l'enivrer,--il ajouta encore plus

confidentiellement:

--Qu'est-ce que c'est que posséder?... Posséder, c'est comprendre...

ou, si vous aimez mieux... imaginer. À notre ploutocratie misérable,

voici que succède une _gnosticratie!..._

--Quoi?

--Une gnosticratie... vous comprenez?... gnosticratie.

Est-ce que je comprenais?... Bah!

--Une gnosticratie qui mènera, sans doute, enfin, la pensée au

nihilisme parfait de l'indifférence absolue, où les arrière-neveux de

nos arrière-neveux... Mais c'est évident... Pour moi, j'aurai tout

compris...

Il me sourit:

--Ou j'aurai cru que j'ai tout compris.

Il éclata de rire.

--C'est tout à fait la même chose...

Ce n'est pas sans inquiétude que je le vis se lever, crier:

--Qui donc aurait raison contre moi?... Je récuse tous les juges...

tous... même le plus vieux juif... là-haut...

Son index se tendait vers le plafond.

--Même le plus vieux juif... je lui défends d'avoir raison contre

moi... Lui?

Il haussa les épaules, avec l'expression du plus complet dédain...

--Voyons!... il pouvait continuer à penser, à rêver le monde, pendant

l'éternité des éternités... Et il l'a créé?... L'imbécile!... Et il l'a

créé tel qu'il est encore?... Et pour la misère de quelques milliards

de siècles?... Inimaginable!... Et qu'est-ce qu'il a, maintenant, avec

cet univers sur les bras?... Rien... plus rien... plus rien... C'est

bien fait...!

Il donna un grand coup de poing sur la table, et le garçon, réveillé en

sursaut, accourut:

--Du thé!... commanda mon ami Weil-Sée, subitement radouci...

* * * * *

Mes compagnons avaient à voir des amis, établis dans une propriété

des environs. J'en profitai pour passer quelques jours avec mon ami

Weil-Sée. Il tenait absolument à me montrer Rotterdam, à m'en expliquer

le mécanisme jusque dans ses rouages les plus intimes... Il arriva,

naturellement, que Weil-Sée me mena partout, sauf à Rotterdam... Il

trouvait que, pour n'avoir pas vu assez de ciels et d'eaux de Hollande,

je n'avais pas vu la Hollande, et que, n'ayant pas vu la Hollande,

je ne pouvais rien comprendre à Rotterdam... En bac, en bateau, en

voiture, en chemin de fer, il me promena sur tous les bras de la Meuse,

sur tous les canaux qui mènent de la Meuse au Rhin, sur tous les bras

du Rhin et sur la mer, entre le ciel et l'eau, et ce fut surtout,

hélas! sur des ponts... J'ai passé des journées sans voir le ciel, sans

oser regarder les eaux, sur tous les ponts des routes, des villes, et

sur ceux qui osent chevaucher la mer... De Rotterdam, nous n'avons

vu que l'immense pont qui enjambe la ville, on dirait, dans toute sa

largeur.

De ces quelques jours, il ne me reste que d'intolérables sensations de

vertige. Le vertige, en Hollande? Eh bien, oui! Ai-je rêvé? Rêve-je

encore?

Je me demande aujourd'hui si ce n'était point la seule présence

de Weil-Sée, sa voix lointaine, ses gestes saccadés, ses grimaces

extra-humaines, l'immensité de ses illusions, qui amplifiaient ainsi,

déformaient ainsi, les choses autour de lui... Je crois, en vérité,

je crois qu'il avait cette puissance extraordinaire de communiquer

son malaise, sa peine, son vertige, sa torture, à la matière la plus

inerte... À son contact, la nature elle-même s'affolait...

Là, le col tendu vers des viaducs de chemins de fer, nous voyions des

wagons filer si haut, au-dessus de nos têtes, qu'il fallait deviner

leur vacarme qui s'enfuyait... Ailleurs, nous dominions--le cœur

m'en tourne--des trains de bateaux qui paraissaient des barques, des

barques qui paraissaient des mouches... Et je fermais les yeux...

Ici, c'était l'effroi que le bachot où nous dansions, une catastrophe

d'arches et de piliers rompus l'anéantit; là, l'angoisse que ne cédât

le tablier de métal, dont les courbes semblaient des rebondissements de

palets sur l'eau, ce tablier si fragile, qu'il s'agitait au vent, et

résonnait, en tous ses assemblages, sous notre poids... Je me souviens

de ponts, où j'eusse donné des millions d'hectares de ciel de Hollande

pour un bon kilomètre solide de grand'route de Beauce. Et pour ajouter

à l'horreur de cette impression, les coups de sifflet éclataient,

au-dessus de nous, comme l'annonce d'un malheur, et l'on entendait,

en dessous, alterner et se répondre des lamentations de sirènes.

Je voulais me persuader que je résistais aux forces qui tiraient

mes entrailles, mon cœur, comme avec des cordes, chatouillaient

mes chevilles, irritaient la moelle de mes tibias, et un frisson me

parcourait à sentir que je «ne pesais plus»... Un dégoût de vivre,

pire que la peur de mourir, me tenait suspendu en l'air... Non, en

vérité, je ne pesais plus... Quand sur les remblais, les digues, et

puis à rouler sur la brique ferme, j'avais repris, peu à peu, mon

poids et ma raison, je goûtais comme le délice d'une convalescence, à

suivre les enroulements de nuages, au ciel, à plonger mes yeux dans

la transparence des eaux, au ras du sol... Et du vertige, je parlais

légèrement, ainsi qu'on médit d'un ami...

--J'envie, me disait mon ami Weil-Sée, ceux qui ignorent le vertige,

mais je les plains aussi... Quelle idée peuvent-ils avoir de l'enfer et

comment pensent-ils qu'on ait pu l'imaginer?

Cette idée le fit longuement ricaner... Puis, il continua:

--Il est certain que la damnation, c'est d'être, éternellement,

les talons cherchant une paroi qui fuit, au point de se sentir

invinciblement attiré... de se sentir tomber dans un gouffre, dont on

sait qu'on n'atteindra jamais le fond.

À mon tour, j'évoquais le vertige, à bord d'un ballon captif dont la

nacelle résiste à la corde et au vent, et se couche; sur les falaises

des côtes bretonnes qu'on sent glisser sous ses semelles, quand on

se penche vers la mer; sur un balcon où l'on est monté, en riant, et

dont le parapet est trop bas de cinq centimètres; sur les échelles des

échafaudages dont on tient les montants embrassés une éternité, et dont

il m'est arrivé de mordre... oui... de mordre, à m'en casser les dents,

les barreaux.

--Mon cher Weil-Sée, un jour, au Mont-Vallier, j'avais eu la folie de

suivre un ami sur un sentier qu'au bout de dix minutes je sentis--je

n'aurais pas baissé les yeux pour un empire--se rétrécir jusqu'à

devenir plus étroit que mes semelles... Je m'arrêtai enfin et mis

bien une demi-heure--comme un petit équilibriste japonais au sommet

d'une pyramide de tonneaux--à me retourner, et le double de temps à me

coucher ventre contre terre. Mon ami, mon bourreau avait le courage

de se moquer de moi... Je n'avais pas, moi, seulement la force de

souhaiter sa mort... Et, à plat ventre, déchirant ma joue collée à la

montagne, pour ne pas apercevoir le précipice, j'ai mis le temps d'une

autre vie à refaire le chemin parcouru...

--Ce n'est rien... dit Weil-Sée, en montrant ses dents noires... le

Mont-Vallier, ce n'est rien... Vous n'avez pas suivi, comme moi, les

torrents des Alpes, à flanc de montagne, le long de parois qui semblent

de marbre poli ou de boue schisteuse, dans des gouffres au profond

desquels le ciel ne paraît plus qu'un tout petit ruisseau bleu... Voilà

le vertige...

Et il poursuivit, après un instant de silence, ricanant:

--C'est parce que je sais ce que c'est que le vertige... que je

comprends quel tremblement dut agiter le pauvre Jésus aux jointures des

genoux et du bassin, quand Satan l'a tenté.

Les juifs sont très préoccupés de Jésus... Weil-Sée aimait à en parler;

il en parlait à propos de tout... Au fond, il était fier d'avoir un

Dieu dans sa famille. Il reprit.

--Le Malin--c'est bien le sobriquet qu'il mérite--avait mené Jésus

sur la montagne, et, sous prétexte de lui offrir le monde, c'est un

gouffre qu'il lui montrait... Or, ce qu'il y eut de divin dans le

refus, ce n'est pas d'avoir refusé l'offre dérisoire d'un monde--quel

monde, qui déjà ne lui appartienne, peut-on offrir à un Jésus ou à

un Spinoza?--Non... le divin... écoutez-moi... c'est d'avoir, sur la

montagne, au bord du gouffre, refusé du bras tentateur, l'appui...

**Il prit un air dégagé--nous étions, en ce moment, sur la terre

ferme--et il ajouta le plus gaiement du monde:

--Pour moi... je suis persuadé que je n'irai pas en enfer... Oh! ce

n'est point que je croie tellement à l'enfer... Ce n'est pas non plus

que j'aie une telle confiance dans la vertu de mes actions... ni dans

la justice de ce Dieu qui, après avoir créé le monde, en six jours, à

la diable, a fait annoncer partout--forfanterie!--qu'il le jugerait en

un seul, comme on expédie les petits délits de police, au début des

audiences correctionnelles... Du moins, Dieu sait-il très bien qu'ayant

connu toutes les sortes de vertige, ce vertige infernal ne pourrait

plus avoir de nouveauté pour moi, et, par conséquent, ne me serait pas

un supplice... Alors?... À quoi bon?... Ah! ah! ah!...

Et sans autre transition, il me parla de la Réforme dans les Pays-Bas,

de la Réforme en Allemagne, de la Réforme en soi, et du rôle qu'y

jouèrent les Iconoclastes, secte admirable, qu'il regrettait chaque

fois qu'il visitait une exposition de peintures.

* * * * *

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 16 / 32 段