loin, bien loin, que tout ce passé se fane et s'efface... Au fond de
moi-même, je m'aperçois que, de tous ces souvenirs, qu'une hypocrite
et sotte manie de littérature voudrait amplifier en douleurs, il
m'en reste un de vraiment vivent, et tout proche, et si vulgaire: la
fermeté savoureuse de vos chairs, soles magnifiques, qu'on mangeait si
gaiement, à la terrasse de cet hôtel, au bord de l'eau.
C'était, c'est encore l'hôtel Bellevue, un peu plus vieux, un peu plus
tassé, lui aussi... Je reconnus le même tapis, sur les marches si
raides de l'escalier; aux fenêtres, les mêmes rideaux; dans la salle
à manger, qui sert, en même temps, d'office, de caisse, de salon,
et de restaurant, les mêmes meubles... Suivi de l'hôtelier qui nous
retenait--le même hôtelier aussi, je crois bien--je courus jusqu'à la
terrasse... La nuit était complète, sans la fissure d'une lumière, et
les eaux silencieuses... De toutes petites vagues venaient clapoter,
chuchoter au bord... C'est à peine si je parvins à distinguer des
feux qui se mouvaient dans le lointain... De gros nuages cachaient la
lune, et faisaient le fleuve tout noir, confondu avec le noir de la
terre... Pas le moindre violon... Aucune valse, même de _Faust_, pour
m'attendrir... Tout était donc bien mort!...
Revenu dans la salle à manger, j'étonnai le maître d'hôtel, en criant
d'une voix forte:
--Des soles... des soles, comme autrefois!...
Il n'y avait même plus de soles...
Mes compagnons, dont j'avais excité l'appétit par des descriptions
enthousiastes, insistèrent vainement près du patron...
Il n'y avait plus de soles... il n'y avait plus rien...
Force fut de se contenter de saumon fumé et de sardines de conserves...
Mais quelles sardines!... Elles nous parurent extraordinairement
exquises... Pimentées, condimentées, nous n'en avions jamais mangé de
pareilles. Les soles furent oubliées... L'un de nous s'extasia:
--Il n'y a que la Hollande pour préparer de tels poissons... Vive la
Hollande!
Et, appelant le maître d'hôtel:
--Où fabrique-t-on, ces admirables, ces merveilleuses, ces uniques
sardines?... demanda-t-il... J'en veux commander des caisses, des
wagons, des bateaux! Je veux épater la France, et la faire rougir de
son ignorance sardinière... À Rotterdam?... à Maestricht? À La Haye?...
À Batavia?... Où?... Où?
Le maître d'hôtel redressa sa taille, et, avec dignité:
--Nous les faisons venir de Bordeaux... dit-il...
* * * * *
Comme nous finissions de dîner, une société d'Anglais vint prendre le
thé, dans une encoignure dont notre table était voisine. Les hommes en
smoking, les femmes décolletées... En face de nous, une toute jeune
lady, blonde, se levait, allait, venait, et même quand elle était
assise, cinq minutes, ne tenait plus en place. Ses doigts jouaient avec
son éventail, avec une cigarette à bout d'or, avec ses bagues, avec
ses cheveux. Un collier sursautait à son cou, et je découvris que ses
pieds, sous le fauteuil, ne s'arrêtaient pas de déchausser, pour les
rechausser, des pantoufles argentées où s'impatientait la soie de ses
bas blancs... À des mots qui faisaient rire plus haut les hommes, et
baisser les joues de ses amies, ce n'est pas assez dire que la petite
agitée rougissait; un flot de sang la parcourait toute, une vague rouge
se levait à l'épaule, couvrait tout ce qu'on voyait de sa peau, pour
s'en venir mourir à la racine de ses cheveux plus blonds... Mon regard
rencontra, tout à coup, dans le sien, l'angoisse de ne pas retrouver,
au bout de l'orteil désespéré, la pantoufle qui avait fait trop loin
la culbute. La dame rougit plus fort, et son sang parut si bien en
mouvement, que je me figurai plus rose, presque rouge, son bas blanc,
où le pied se crispait, jusqu'à ce qu'il disparût dans la pantoufle
d'argent, enfin reconquise...
Cette nuit-là, je dormis, d'un sommeil profond, sans rêves...
Dordrecht.
Ce fut, le lendemain matin, la musique au timbre monotone de la pluie
sur les vitres, qui nous réveilla.
Le joli Dordt s'était évanoui et je contemplai, en bâillant, une ville
ennuyeuse et crottée, où je me rappelai--pourquoi éclatai-je de rire
subitement?--qu'Ary Scheffer était né...
Quand on va, par ses rues, cuirassé de caoutchouc contre la pluie,
elle ne paraît pourtant ni sans charme, ni sans caractère, cette ville
trempée d'eau, les pieds dans ses canaux, et toute traversée, tout
environnée de routes fluviales... On y distingue, mais amorties, des
traditions magnifiques d'autrefois... Dans des maisons à pignons qui
abritaient beaucoup d'activité, et où le luxe avait tant de morgue,
il semble que ne vive plus personne... Dans ses églises, avant que
la foi catholique ait eu le temps de les achever, c'est la Réforme
qui s'est installée... Sa simplicité sévère, hargneuse, atteste plus
d'orgueil que les pompes des rites orientaux qu'elle en a chassés.
Mais sa superbe ne dédaigne pas un peu de confort. Sur les dalles où
la piété païenne s'agenouillait devant les Images, on a rangé des
sièges en quantité où la raison puisse s'installer comme il faut,
afin de s'examiner librement. Mais rien ne meurt que peu à peu. La
Groote-kerke est une cathédrale d'autrefois... Seulement, elle
est tout à fait nue... Les stalles sont, pourtant, toujours là que
les gouges des artisans ingénieux du seizième siècle ont fouillées
dévotement. La grille de cuivre qui enveloppe le chœur, la rampe qui
grimpe à la chaire, semblent encore faites de rayons divins, voire de
rayons de soleil, mais de rayons qui auraient fleuri.
Ces cuivres et ces arabesques m'en évoquent d'autres; des rampes, des
balustres, des lustres, des volutes et tous ces enroulements, et tous
ces déroulements qui courent, à présent, dans le monde entier, sous le
nom de _modern-style_, nom anglais d'une manie où les Belges ne sont
parvenus qu'en partant de ces cuivres hollandais, en les torturant et
les déformant affreusement...
Mais où sont, dans les bars et les hôtels palaces, aux devantures
des parfumeries, des charcuteries, des crémeries et des confiseries,
dans les demeures des financiers allemands, des poètes viennois, des
esthètes des Flandres et des cocottes de Lyon, cuivres rouges et
cuivres d'or, où sont la bonhomie souriante, la courbe harmonieuse,
l'honnêteté solide et réjouie des charmants cuivres hollandais?
Et me revoici dans la rue où la pluie a balayé les derniers passants.
Des groupes de ménagères, de servantes se sont réfugiés sous le
marché. En mantes noires, en coiffes désamidonnées, hottues, bossues
et caquetantes, elles se pressent l'une contre l'autre, comme des
poules sous l'auvent de la basse-cour mouillée. Toutes les maisons, où
s'avivent les plaies anciennes, pleurent; tous les ponts, aux arches
de guingois, qui s'étagent dans la perspective, pleurent aussi; tout
pleure. L'eau des canaux, sous les gouttes de l'averse qui s'acharne,
semble dégager des bulles de gaz, comme d'une mare putride. Derrière
les grilles des jardinets, les fleurs humiliées, fripées, penchent des
airs moroses, et à travers les vitres qui ruissellent et se brouillent
on voit, çà et là, remuer, comme dans une brume épaisse, de vagues
formes d'êtres humains... On dirait des ombres, des fantômes du passé.
Heureusement, tout n'est pas du passé, tout n'est pas mort à Dordrecht,
et c'est avec une joie «bien moderne» que j'ai vu vivre les machines et
se tordre la vapeur sous la pluie. Une activité qui ne bavarde point,
comme les commères du marché, mais besogne, anime étrangement les
quartiers neufs et les quais. Sans en avoir l'air, Dordrecht commerce
de tout, avec toute la terre. C'est, au carrefour de ses fleuves, une
des plus importantes gares d'eau de l'Allemagne. Ce que les artères
des canaux et des rivières ne charrient pas jusqu'à son port, elle
le fabrique, le malaxe, le forge, l'ajuste elle-même: poissons fumés
et salés, cacaos et tabacs, charbons de Belgique, d'Allemagne et
d'Angleterre, outils qui seront maniés partout, machines à construire
des machines, vaisseaux qui feront--combien de fois?--le tour du monde.
Et tout cela se prépare, se camionne, vogue, débarque et s'embarque,
parmi les coups de sifflet et les coups de marteau, le vacarme des
tôles, le grincement des poulies, et les hurlements qui n'en finissent
pas des sirènes.
On dirait que toute cette eau, dans laquelle elle baigne, la ville
vivante la dilate en vapeur, et, quand elle en a utilisé la force
expansive et laborieuse, qu'elle la laisse retomber en pluie, sans
s'arrêter de travailler, sur la ville morte.
Le musée des Boërs.
Nous n'avons vu à Dordrecht qu'un musée, mais qui m'a assez remué, pour
m'empêcher d'entrer dans aucun autre: le musée des Boërs.
Ceux-là aussi, au moins autant que le maître de la Mort de Marie,
Pourbus ou les Breughel, Jean Steen ou van Ostade, Cuyp ou van Goyen,
sont bien de Hollande et de l'École hollandaise. Malgré le temps, le
climat, le sol, l'adaptation aux habitudes nouvelles, ils ont gardé
le même visage dur et tranquille, la même stature robuste de leurs
frères métropolitains, avec quelque chose en plus de l'allure souple et
déliée des cow-boys. Leur œuvre, bien que très différente, est une
expression au moins aussi significative de la physionomie d'un peuple.
Cette poignée de familles hollandaises emporta jusqu'au bout de
l'Afrique toutes les vertus qui ont fait la fortune de leurs
compatriotes néerlandais, plus exactement, qui les ont fait riches:
le sang-froid, la ténacité, la hardiesse. Mais, puritains, les Boërs
ne les employèrent qu'à vivre dignement, rudement, pauvrement. Ils
ne mélangèrent pas, ou à peine, leur sang au sang des autres races,
et ils se tinrent à l'écart des coureurs de fortune, des chercheurs
d'aventures, qu'attirent toujours les pays qui recèlent de l'inconnu.
Au Cap, ils trouvèrent un désert, où ils purent prêcher, défricher à
leur aise, et qui eût sans doute tenté les solitaires d'un Port-Royal.
Le fait est que des protestants français, victimes de la révocation
de cet Édit fameux, qui est un geste, déjà, de la haine des tyrans
pour les idéologues, vinrent participer à leur vie agricole, à la même
austérité religieuse. On voudrait croire que ces pasteurs vertueux
n'ignoraient pas, du moins n'ignorèrent pas toujours qu'ils méditaient,
labouraient sur des trésors, mais qu'ils les méprisèrent.
Les méprisèrent-ils? Ou bien ne surent-ils pas les exploiter?
Si l'histoire qu'on m'a contée est vraie, ce sont les banques de
Hollande qui, trop timides cette fois, ou pas assez confiantes dans
le succès, auraient cédé aux _brookers_ et _promotors_ anglais les
dossiers de ces mines, pour la conquête de quoi, l'impérialisme
financier de la plus grande Bretagne devait, quelques années plus tard,
massacrer leurs nationaux...
Pauvres Boërs! C'est à peine si quelques spéculateurs malchanceux
déplorent aujourd'hui leur dépossession et leur défaite... À vrai dire,
on n'en parle plus... Ils sont complètement oubliés, oubliés comme un
mauvais mélodrame qui n'a pas réussi. De cette épopée grandiose qui
fit courir, par le monde, un long frisson d'enthousiasme, il ne reste
plus que ce petit musée... C'est déjà quelque chose... Mais personne
n'y vient. J'ai eu beaucoup de peine à en trouver le gardien. Il était,
dans une cour, un tablier de jardinier autour des reins, et, sur la
tête, un bonnet de peau de lapin, en train de relever des oignons
de jacinthes. Il m'a considéré avec surprise, et même avec un peu
d'effroi, comme un phénomène surnaturel...
--Vous comprenez... me dit-il, s'excusant de son accueil... voilà plus
de trois mois que je n'ai vu, ici, un visage humain... L'été... de loin
en loin... un Anglais... et c'est tout... Et c'est toujours un Anglais
qui s'est trompé... Il me demande où sont les Rembrandt? Oui, monsieur,
les Rembrandt... Ici!
D'un air navré, il me montre uns table de bois noirci, sur laquelle,
parmi de la poussière, s'empilent des cartes postales et des catalogues
illustrés qu'on ne vend jamais...
--Mon Dieu, oui!... Voilà!... C'est comme ça...
Ensuite, avec amertume, il me raconte, qu'au moment de l'ouverture du
musée, on lui avait donné, pour attirer les visiteurs par une mise en
scène bien couleur locale, un vaste chapeau boër, une sorte de veste
khaki, et des guêtres de cuir... Au moins, ç'avait de l'allure..
--Et j'avais une cartouchière sur la poitrine... Maintenant,
soupire-t-il... je n'ai même pas, comme tous mes collègues, une
casquette galonnée...
Il se tait, et puis reprend:
--Il y a, tout près d'ici, sur une place... une espèce de baraque, où
l'on exhibe des nègres qui avalent des sabres et qui mangent de la
bourre de mouton... Eh bien, elle ne désemplit pas...
J'ai retenu le geste qui accompagna cette plainte, un geste qui en
disait beaucoup plus long, sur la frivolité des foules et l'ingratitude
de l'histoire, que tout un discours.
Il dit encore:
--Le président Krüger est passé, un jour, par Dordrecht... Eh bien,
monsieur, il n'est même pas venu au musée. Le président Krüger!...
Parfaitement!... Ah! ah! ah!
Dans cette solitude, où nos pas sonnaient lugubrement, où le jour
crasseux enveloppait les objets comme d'un voile funèbre, j'avais le
cœur serré. Et je me disais:
--Pourtant la résistance acharnée de ces rudes fermiers, qui
prétendaient ne tirer de la terre que le seul or du blé et n'y enfoncer
que le soc de la charrue, valait bien au gardien de ces glorieux
souvenirs une casquette ornée de quelques galons et méritait mieux
que l'indifférence générale... Elle ne semble pas seulement digne
d'admiration, parce que, soldats, ils défendirent intrépidement
leur liberté, elle me paraît d'un héroïsme presque surhumain, parce
que, surtout apôtres, ils se dévouèrent à préserver l'humanité de
cet alcoolisme, pire que l'autre, que propage l'abus de l'or... Ils
gardèrent l'or enfoui au profond du sol, comme on enfouit profondément
des charognes, afin de ne pas infecter l'air qu'on respire, et ne pas
empoisonner les hommes par des contagions mortelles... Ils recélèrent
l'or, non pour en jouir à la façon des avares, mais pour en détruire,
en les étouffant, les germes de folie et de mort... Recel--pour peu
qu'il fût conscient--absurde, sans doute, mais sublime!
Voilà jusqu'où s'en allait mon imagination, à considérer les cartes,
les plans, les trophées, les portraits des anciens en longues
redingotes presbytériennes, les attelages de boeufs, les fermes, les
bibles, les physionomies rigides, et tout ce qui évoque la grandeur
épique de ces armées en vestons, de ces milices paysannes, victorieuses
des armées en uniformes, laborieusement organisées pour le désastre...
Mais le premier moment donné au sentimentalisme, au culte ancestral des
héros, je me pris à réfléchir...
Entre tous les enseignements que suggère l'histoire des Boërs, le
plus raisonnable, le plus utile, ne peut-on le tirer de la déraison,
de l'inutilité de leur résistance?... Au Cap, aucune milice, même
d'anges à trompettes et de saints miraculeux, n'eût réussi à détourner
l'avarice, la cupidité, la frénésie des humains, de ces territoires
de crime et de folie où de l'or se cache... Il leur faut leur poison,
qui les fait vivre jusqu'à ce' qu'il les tue. Combien de millions
et de millions s'entre-massacreront toujours, pour posséder l'or, en
déposséder les autres, et s'en griser, jusqu'à l'hébétement de la folie
et la fureur du crime! Combien de pauvres et gentils rêveurs mourront à
la peine, qu'on traitera de bandits, parce qu'ils auront voulu guérir
l'inguérissable humanité de son plus cher délire!... Aucune politique,
aucune loi, même aucun livre n'a le pouvoir de transformer d'un coup
les hommes. Même aucun martyr--si douloureux soit-il--n'est fécond. Et
quand il se hausse jusqu'à devenir un grand exemple qui dure à travers
les siècles, alors c'est bien pis, il devient criminel... Il a fallu
le terrible juif Paul, pour brandir et dresser sur le monde la croix
sanglante du doux juif Jésus, et les seuls vrais morceaux que fidèles
et juifs aient recueilli de cet emblème d'amour, ce furent les potences
et les bûchers: «Race maudite, s'écrie Schopenhauer, elle a empêtré
l'humanité d'un Dieu!»
Si jamais nous nous délivrons de l'or et des maux qu'il engendre; si un
jour nous renonçons à l'or--et j'entends la richesse individuelle,--ce
ne sera pas par dégoût du pouvoir qu'a l'or de changer les hommes en
bêtes (alchimie qu'exprime déjà la fable de Circé), ce ne sera pas par
sagesse, par vertu, par dignité, ce sera par force. On peut concevoir
que, dans l'évolution économique des temps, ce métal perde sa valeur
d'échange, représentative de nos passions, de nos ambitions, de nos
intérêts, de nos énergies, de nos paresses, et que nous trouvions,
enfin, le moyen de vivre autrement--un moyen plus rationnel, moins
compliqué, comme celui de puiser à même, pour nos besoins et pour nos
joies, dans les inépuisables réserves du trésor commun... Hélas! ce ne
sera pas demain...
Et voici qu'un portrait du bonhomme Krüger, qui n'est pas venu au
musée de Dordrecht, et que la petite reine de Hollande, qui sait ce que
c'est que de souffrir, a reçu comme un grand-papa malheureux, voici que
ce portrait me fait songer de nouveau, avec sa face placide et rusée,
et son collier de barbe de bon semeur de tulipes, que ce sont des
Hollandais, peuple de thésauriseurs, de spéculateurs, peuple de bons
vivants aussi, qui ont produit ces ascètes et ces contempteurs de l'or,
là-bas, au bout de cette Afrique qui regorge d'or et do diamants...
Mais, n'est-ce pas une race ou un peuple, à tout le moins une minorité
disparate, réduite au seul négoce, et dont une même perpétuelle
injustice cimente la solidarité--les juifs encore, pour tout dire--qui
a enfanté un Karl Marx, spéculateur aussi, et des plus audacieux,
acheteur--à quel découvert? à terme de combien de siècles? et contre
la somme des capitaux coalisés-du bonheur que rêve le prolétariat
universel?
* * * * *
Au sortir du musée boër dont, à la grande joie du gardien, redevenu
optimiste, j'emporte, plein mes poches, des souvenirs, en cartes
postales coloriées: rondes des jolies filles de Marken, pêcheurs
de Volendam, coiffés de leur bonnet de peau de mouton, moulins de
Vormerveer (car, pour ce qui est des Boërs, des paysages transvaaliens,
des batailles, des mines, de Krüger et de Dewet, il n'y en a point,
étant invendables), je recommence à dévaler par la ville. Un moment, je
m'arrête devant l'Ary Scheffer, en bronze, de la Scheffersplein, et il
ne me paraît ni froid, ni ennuyeux. Autant qu'on peut retrouver, dans
du métal coulé, l'expression d'un visage humain, j'ai senti qu'il y
avait là, sous ce crâne, une intelligence vive, un goût joli, élégant,
de la forme, et j'ai rougi de mon éclat de rire de tout à l'heure...
Il s'en est fallu peut-être de peu,--de génie, sans doute--pour qu'Ary
Scheffer ne fût devenu un grand peintre... En tout cas, j'ai mieux
goûté le charme de sa gravité, et j'ai songé à ce qui en demeure, dans
le charmant sourire que sa petite-fille hérita de Renan...
La pluie, dont les réserves semblaient garnir jusqu'aux profondeurs
du ciel, a cessé de tomber. Même du soleil se montre, entre les
nuages. Le ciel redevient immense et léger. Nous avons vu, alors, un
Dordt pimpant, coquet. La nouvelle lumière mitige l'aspect sombre et
sévère que les rues de la vieille ville ont gardé du moyen âge. On y
distingue enfin la grâce hollandaise, la fraîcheur qu'elles ont, par
endroits, et où l'abondance des fleurs contribue. Les canaux s'animent,
les rues se repeuplent, et aussi les maisons, d'où les spectres du
passé semblent être partis... Ce contraste a un charme brusque et
vif, auquel on s'attarde, avec un nouveau désir de flânerie... Devant
les habitations, aux toits en escalier, dont le temps a vêtu les
murs de couches de poussière, qu'il patine depuis des siècles, les
jardinets sont comme en prison. Derrière les grilles ouvragées, aux
lances héraldiques, les fleurs d'aujourd'hui semblent gardées par des
hallebardiers d'autrefois... Du haut des ponts surélevés, l'eau des
canaux n'a presque plus rien de liquide, à force d'immobilité, que sa
demi-transparence. Et, à contempler sa profondeur, l'on en vient à
imaginer qu'elle s'enfonce, à l'infini, mais que ce n'est plus dans
l'espace, que c'est dans le temps...
Le soleil printanier a beau mettre sa coquetterie à ne vouloir
sécher que si lentement la jolie ville, si joliment mouillée, il faut
partir... Une petite fille nous offre des œufs de vanneau que nous
achetons et que nous mangerons en chemin.
Et la 628-E8 démarre dans la boue glissante, plus d'une fois dérape...
Mais le sol s'essore dans la campagne. On oublierait l'averse, n'était
le nombre des flaques où se reflètent le bleu céleste et des bouts
de nuages nacrés, comme en autant d'éclats d'un grand miroir qui, en
tombant du ciel, se serait brisé sur la route...
Rotterdam.
De ce court voyage de Dordrecht à Rotterdam je ne me rappelle rien,
sinon que l'auto allait, glissait, sans heurts, sans secousses, et
comme allégée des servitudes de la pesanteur. Elle me donnait une
joie qui n'est ni la joie de bondir, ni la joie de patiner, mais qui
ressemble à l'une et l'autre. Elle m'emportait avec une extraordinaire
allégresse, et, vraiment, je me sentais doué de son élasticité. On
eût dit que, pour se faire plus douce et pour aller plus vite, elle
courait, de toutes ses forces, pieds nus, sur la route.
Et voici que, tout à coup, en haut d'une petite côte qui, en ce pays,
nous sembla être une montagne himalayenne, par delà un pont énorme,
nous nous trouvâmes devant une espèce de falaise, ou plutôt devant un
pan de mur de rêve, formé d'on ne sait quel amoncellement de briques
multicolores, de fragments de verre colorié, d'éclaboussures de soleil,
au pied duquel venait battre, comme une mer déchaînée, le furieux
tumulte d'une ville en travail et d'un port en fièvre. Falaise ou pan
de mur de rêve, il nous fallut quelques minutes pour reconnaître que
nous étions en face de la ville neuve de Rotterdam.
À peine entrés dans Rotterdam, nous y avons été enveloppés aussitôt
d'un mouvement, d'une agitation que les sirènes sur le canal, les
sifflets des locomotives sur les voies ferrées, le roulement des
fourgons sur les pavés, faisaient retentir à l'infini... Mais nous
fûmes enveloppés bien davantage par la population qui nous environna de
faces bouche bée, de gestes qui puérilement cherchaient à s'instruire
au contact d'un cuivre, au contact, aussitôt rompu, du radiateur,
éprouvaient les pneus, appuyaient sur les garde-crotte. L'ébahissement
de cette foule, qui souriait ou s'assombrissait, mais demeurait
silencieuse, nous enserra si bien, que nous dûmes nous arrêter.
Pour bruyante et remuante qu'elle fût, Rotterdam me parut bien plutôt
une ville sauvage et lointaine. Au plus plaisant, au plus riche milieu
de l'Europe, ses habitants avaient l'air de Lapons ahuris. À tout le
moins, ils n'avaient jamais vu ou ne voyaient que rarement d'autos...
Cette population, habituée à tous les vacarmes, à toutes les étrangetés
de la vie cosmopolite, au spectacle du commerce mondial et de travaux
surhumains, s'affolait, autour de notre machine, sans paroles.
Les dames n'oublient en aucune circonstance de s'apprêter pour les
regards, et tous les regards leur plaisent, excepté qu'elles y voient
durer l'hébétement. Les nôtres se remuaient sur leurs coussins, assez
mal à leur aise, en apercevant--vision de terreur--de rudes mains se
coller aux vitres, s'y promener. Ma voisine ferma les yeux... Ses gants
tremblaient.
Cette foule muette, dans cette ville en fièvre et pleine de tapage,
c'était la population laborieuse qu'on n'entend point dans une usine
assourdissante. La civilisation assouplit, polit les instincts et
les énergies dont elle n'utilise que la force vive, pour ses fins
obscures... Mais n'accumule-t-elle pas artificiellement des éléments
qu'elle déforme en les comprimant, et dont la déflagration multipliera,
dans une circonstance donnée, la redoutable puissance inerte?
À force de coups de trompe, Brossette parvenait péniblement à se
frayer un chemin dans la masse que le capot fendait lentement... Nous
voyions passer, sans bruit, derrière les vitres, un monde de têtes
levées, de bouches ouvertes, qui, même quand le flot se fût refermé, ne
s'abaissèrent pas, ne se refermèrent pas...