Son boy? La fidélité même... Allons donc!... Les autres boys,

peut-être... mais le sien?... C'était absurde... Il l'emmena. À

Batavia, au débarquement, il laissa son petit bonhomme se débrouiller

avec les bagages, et lui recommanda de les apporter au palais du

gouverneur, où il devait loger, durant son séjour, et où il se

rendit sans plus tarder. Deux heures, fois heures, quatre heures se

passèrent... Pas de boy... Qu'était-il donc arrivé?... Il envoya

aux informations: pas de boy... Très inquiet, M. X... allait prier

le gouverneur de mettre sur pied la police, quand, vers le soir, un

commissionnaire nègre vint apporter les bagages et une lettre. La

lettre était du boy... Il y expliquait, avec beaucoup de regrets, qu'il

était obligé de quitter son service, vu qu'il était installé horloger,

dans un beau quartier de Batavia... Horloger?... Déjà!... C'était

une plaisanterie, sans doute... M. X... courut à l'adresse indiquée.

Il entra dans une petite boutique, et vit, assis devant l'établi, la

loupe à l'œil, le boy, qui, avec une aisance parfaite, examinait le

mécanisme d'une montre...

--Tu es fou!... cria M. X... Qu'est-ce que cela veut dire?...

Alors, le boy raconta que, durant qu'il attendait les bagages, un vieux

Chinois l'avait abordé... Ils avaient longtemps causé, discuté...

--Qu'est-ce que tu veux faire? avait dit le vieux Chinois... Veux-tu

être tailleur... cuisinier... médecin... horloger?... Quoi?... Dis ce

que tu veux...

Bref, le boy avait choisi l'horlogerie... Et le vieux Chinois venait de

l'installer dans cette boutique, où il était sûr de faire fortune... M.

X... était stupéfait. Il ne trouva à dire que ceci:

--Mais tu connais donc l'horlogerie?

Et le boy répondit d'un air tranquille:

--Faut bien... Un vrai Chinois doit tout connaître.

Gorinchem.

La première joie que je devais connaître, en Hollande, cette fois-ci,

ce fut d'apercevoir cette petite ville de Gorinchem que je n'oublierai

plus, petite ville presque inconnue des touristes, et qui, de très

loin, de l'autre côté de l'eau,--c'est le Rhin et la Meuse qui coulent

là, confondus--me parut si pimpante et me ravit bien davantage dès

que nous eûmes circulé, quelque temps, lentement, dans ses rues

étroites, pleines de promeneurs... J'en étais enchanté, comme un

enfant d'un joujou. Elle avait bien l'air d'un joujou luisant, tout

neuf,--quoiqu'elle fût très vieille--et sa nouveauté, c'était sa

propreté...

En Hollande, les vieilles choses, vieux monuments, vieilles maisons ne

m'attristent jamais. On ne voit pas leurs fissures, leurs lézardes,

et ces plaies qu'avivent sans cesse les entassements de poussière

corrosive. Elles n'offrent point l'aspect délabré de ruines. À force

de soins, elles conservent une belle vie de jeunesse et de santé.

Un peu plus tassées que les neuves, un peu plus penchées, et voilà

tout... Elles rappellent ces jolis vieillards, qui eurent la politesse

de se garder de la déchéance, dont le visage paraît plus frais, plus

riant, sous les cheveux blanchis, et qui enseignent aux jeunes gens

l'indulgence et le sourire. La coquetterie est la grande vertu des

vieilles gens.

Délicieuse petite vieille, que Gorinchem!... On pouvait, de l'auto,

sans effort, toucher les façades peintes, lavées, vernies. Les rues,

où nous glissions entre ces habitations à pignons historiés, étaient

lavées aussi, lavées comme les carreaux des intérieurs que peignit

Pieter de Hoogh, et dallées, me sembla-t-il, de ces mêmes mosaïques de

couleur, dont beaucoup de maisons avaient leurs façades revêtues. Et

des étalages de fruits exotiques, des vitrines où se montraient des

dentelles, des draps brodés, de lourds bijoux d'argent, paraient les

devantures d'un luxe choisi... C'était la première petite ville des

Pays-Bas, qui mirât dans ses canaux sa coquetterie, avec placidité...

Nous nous arrêtâmes chez un pâtissier pour y boire du thé, mais surtout

pour nous arrêter, pour prendre pied dans la ville.

Les gens allaient et venaient, nous regardaient et regardaient la

machine, silencieusement. Faces débonnaires et un peu lourdes, je

les avais déjà vues dans ces gravures anciennes qui représentent

des amateurs de tulipes. Ils ne savaient pas trop s'ils devaient

admirer, mépriser, s'indigner... Après avoir regardé l'auto, ils se

regardaient entre eux, et puis ils s'en allaient, sans avoir exprimé

le moindre sentiment. Et d'autres les remplaçaient qui se livraient

à la même mimique. Il y avait des femmes blondes, aux cheveux tirés;

il y en avait de très noires, avec des yeux en amande, et des teints

où le jaune de l'Extrême-Orient luttait avec le rose d'Europe... Des

pêcheurs rentraient ou sortaient, poussant des petites voitures dont

les unes contenaient des paquets de filets bruns, et les autres de

grandes mannes remplies de saumons. Un gamin, à la porte, nous offrait

des cartes postales: des églises aux tours penchées, des moulins à

vent... des canaux, encombrés de barques... Il ne se passait rien

que de monotone et de quotidien. La vie coulait, devant nous, comme

chaque jour, devant cette boutique, elle coule douce, paisible, avec

son petit bruit de sabots sur les dalles de la rue. Et, pourtant, je

me sentais parfaitement, enthousiasment heureux. J'avais, en moi, une

joie violente de cette douceur, de ce bruit de sabots, de ce silence

des visages, de cette jolie fille aux bras nus qui nous servait sans

empressement, de ce thé qui était très mauvais, de ces tasses de Chine,

qui ne venaient même pas des fabriques de Delft, de cette écoeurante

odeur de cacao, qui flottait dans la boutique, de ces maisons en face,

petites maisons naïves, comme on en voit, comme on en achète, pour

les arbres de Noël, dans les magasins de jouets, à Nuremberg... Il me

semblait que c'était le bonheur, et que j'eusse vécu là le reste de ma

vie. Impression qui n'était pas nouvelle en moi. Chaque fois que je

m'arrête quelque part, n'importe où, et qu'il y a un peu d'eau, des

arbres, et, entre les arbres, des toits rouges, un grand ciel sur tout

cela, et pas de souvenirs... j'ai peine à m'en arracher.

Il me fallut faire un effort pour me lever et partir...

La découverte de Claude Monet.

Pour la première fois, je considérai, sans y retrouver les anciennes

images d'un bonheur devenu si amer, ces canaux où vient se glacer et

mourir la vigueur du Rhin. J'admirai délicieusement les petits ponts,

enjambant les filets d'eau, où l'élan de leur arche unique de bois se

referme par son reflet; petits ponts tout ronds, comme sont ceux du

Japon, sur les estampes, et qui, partout, en Hollande, protègent et

défendent chaque maison... Et les petites grilles, basses, ouvragées,

qui s'ouvrent sur les petits parterres de ces fleurs qui ont un éclat

unique, en ce pays mouillé, où la lumière irisée les imprègne, les

caresse et les aime. Dans la traversée des villages, parfois, nous

apercevions des jardinières, tuyautant aux fenêtres, derrière le

transparent qui les vaporise, des collerettes brodées de narcisses, de

jacinthes, de tulipes...

Pour la première fois aussi, je redevenais sensible à cet aspect

oriental, extrême oriental, qu'ont la plupart des villes et des

villages hollandais, sans qu'on sache précisément de quels éléments il

est fait.

C'est à la fois l'art du Japon qu'ils évoquent, et l'art primordial de

la Chine, mais aussi l'art des Indes, et toute la magie des continents

baignés d'eau, et des Iles, que la marine néerlandaise hante depuis

des siècles, comme si les navigateurs avaient rapporté de ces contrées

qui sont au delà des mers lointaines, avec leurs denrées qui les

enrichirent, un émouvant rappel de leurs aspects.

Le développement des influences qui conduisent l'évolution de la pensée

dans le temps, n'est si difficile à saisir que parce que l'oscillation

des idées, qui est purement intelligible, dévie souvent, du fait

d'accidents qui ne sont que mécaniques... J'ai souvent pensé, dans ce

voyage, à cette journée féerique où Claude Monet, venu en Hollande,

il y a quelque cinquante ans, pour y peindre, trouva, en dépliant un

paquet, la première estampe japonaise qu'il lui eût été donné de voir.

Son émotion devant cet art merveilleux, où toute vie, tout mouvement,

tout modelé tiennent dans un trait--art qu'il ignorait, d'ailleurs,

comme tout le monde, à cette époque, mais dont il avait en lui la

prescience, en quelque sorte fraternelle--cette émotion-là, vous la

devinez.

Son bouleversement, sa joie étaient tels, qu'il ne pouvait exprimer,

par des phrases, ce qu'il ressentait; il ne pouvait plus l'exprimer que

par des cris.

--Ah!... ah!... Nom de Dieu!... faisait-il... Nom de Dieu!...

Ce juron contenait tout l'infini de son admiration.

Et c'est à Zaandam que ce miracle se passait. Zaandam, avec son canal,

ses navires à quai, débarquant des cargaisons de bois de Norvège, sa

flottille serrée de barques, aux proues renflées comme des jonques, ses

ruelles d'eau, ses cahutes roses, ses ateliers sonores, ses maisons

vertes, Zaandam, le plus japonais de tous les décors de Hollande.

Il faudrait ignorer, non seulement les tableaux de Claude Monet, mais

ceux des pairs qu'il a parmi ses contemporains et ses cadets, et

jusqu'aux noms, alors inconnus, d'Hokousaï, d'Outamaro et d'Hiroshige,

pour douter de la fièvre, dans laquelle il courut à la boutique d'où

lui venait ce paquet... Vague petite boutique d'épicerie, où les gros

doigts d'un gros homme enveloppaient--sans en être paralysés--deux

sous de poivre, dix sous de café, dans de glorieuses images rapportées

de l'Extrême-Orient, au fond de quelque cale de navire, avec des

épices!... Bien qu'il ne fût pas riche, en ce temps-là, Monet était

bien résolu à acheter tout ce que l'épicerie contenait de ces

chefs-d'œuvre... Il en vit une pile, sur le comptoir. Son cœur

bondit... Et puis, il vit l'épicier qui servait une vieille femme,

détacher une feuille de la pile... Il se précipita:

--Non... non... cria-t-il... je vous achète ça... je vous achète tout

ça... tout ça...

L'épicier était brave homme. Il crut avoir à faire à un original...

Et puis, ces papiers coloriés ne lui coûtaient rien: il les avait

par-dessus le marché... Comme on donne à un enfant qui pleure, pour

l'apaiser, une image, il donna la pile à Monet en riant, et se moquant

un peu:

--Prenez... prenez... dit-il... Ah! vous pouvez bien les prendre... Ça

ne vaut rien... Ça n'est pas solide... J'aime mieux ce papier-là, moi...

Se tournant vers la cliente:

--Et vous? Ça ne vous fait rien, non plus, hein?

--Moi?... Ah! Dieu de Dieu!...

Il prit une feuille de papier jaune, avec quoi il enveloppa le morceau

de fromage qu'avait acheté la vieille femme.

Rentré chez lui, fou de joie, Monet étala «ses images». Parmi les plus

belles, les plus rares épreuves, qu'il ne savait pas être d'Hokousaï,

d'Outamaro, des femmes, à leur toilette, des femmes au bain, des mers,

des oiseaux, des arbres fleuris, il en vit une qui représentait un

troupeau de biches, et qui lui paraissait être une des plus étonnantes

merveilles de cet art étonnant. Il sut, plus tard, qu'elle était de

Korin...

Ce fut le commencement d'une collection célèbre, mais surtout d'une

telle évolution de la peinture française, à la fin du XXXe siècle, que

l'anecdote garde, en plus de sa saveur propre, une véritable valeur

historique. Ceux qui voudront étudier sérieusement cet important

mouvement de l'art, qu'on appela du nom d'impressionnisme, ne peuvent

la négliger...

Aujourd'hui qu'on célèbre tant d'anniversaires, inutiles et ridicules,

ne pourrait-on célébrer avec une pompe particulière l'anniversaire de

cette journée émouvante et féconde, où un grand artiste français se

rencontra, pour la première fois, à Zaandam, avec une petite estampe

japonaise?...

Le port, patrie du peintre.

Je crois bien que, nulle part ailleurs, l'émotion de Claude Monet

n'eût été plus forte. C'est que l'art extrême-oriental, on le voit

apparaître, partout, en Hollande, et sortir, on dirait, de l'eau. Il

est vrai que dans les ports d'Occident--et toute la Hollande n'est

qu'un grand port--les bateaux rapportent avec eux des parcelles, des

éclats de l'Orient, et de ses créations qui sont obligées de lutter, de

subtilité comme de splendeur, avec la lumière même.

Venise, vêtue de drap noir, regorgeait de ces richesses transmarines,

et son climat n'eût peut-être pas suffi, seul, à produire, pour

l'enchantement du monde, les yeux de Titien.

Le hasard uniquement fit que Rubens n'ouvrit pas les siens à Anvers,

où commerçait, avec l'Europe, de toutes les marchandises d'outre-mer,

la plus grande flotte marchande du monde. Ses parents l'y ramenèrent

de bonne heure, et il y a passé la partie de sa vie peut-être la plus

féconde. De sorte qu'il tira des quais fameux de l'Escaut, outre

l'arrangement des lignes et l'ampleur ornementale de ses compositions,

une part au moins de la magnificence, dont il distribua, entre les

souverains et les belles femmes de son temps, les éblouissantes

effigies.

Même Marseille, «Porte de l'Orient», écrit Puvis de Chavannes,

Marseille, où naquit Monticelli, valut à ce peintre l'étrange

grouillement de sa palette, où les fruits rouges, les soies orientales,

les coquillages nacrés,--s'écrasent parmi les eaux bleues et parmi ces

noirs puissants, dorés, qui font frissonner les bassins, pleins de

navires...

Est-il possible aussi que personne ait pu se défendre de croire qu'il

abordait au Japon, de ceux qui, au crépuscule du matin, sont entrés

dans le fjord de Kristiania?

* * * * *

Je suis convaincu qu'un grand port, quel qu'il soit, où qu'il

soit, est, par excellence, un lieu d'élection pour la naissance,

la formation, l'éducation d'une âme d'artiste. Un artiste qui est

né dans un port, qui y a vécu son enfance et sa première jeunesse,

parmi la variété, l'imprévu, l'enseignement sans cesse renouvelé de

ses spectacles, est, forcément, en avance, sur celui qui naquit, au

fond des terres, dans un village de silence et de sommeil, ou dans

l'étouffante obscurité d'un faubourg de la ville. Son imagination,

surexcitée par tout ce qui passe et se passe autour de lui, s'éveille

plus tôt. Son cerveau travaille davantage et plus vite, et sans trop

de luttes... Il s'habitue à voir et, voyant, à comprendre. Sa pensée

qui n'est pas bornée par un mur, «le mur de la maison Meyer», ou par

un coteau, est libre de vagabonder, à travers l'espace, comme ces

jolies mouettes qui hantent le vaste ciel, et qui n'ont d'autre limite

à leurs désirs, que la fatigue de leurs ailes... Il englobe, dans un

regard, plus de choses d'ici et de là-bas, plus de visages d'ici et de

là-bas, plus de vie universelle. À son insu, et comme mécaniquement,

le mouvement des barques sur la mer, de la mer contre les jetées,

le rythme de la houle, l'entrée des navires dans les bassins,

l'oscillation des mâts pressés que relie la courbe molle des cordages,

les voiles qui fuient, qui dansent, qui volent, les volutes des fumées,

toutes les silhouettes des quais grouillants, lui enseignent, mieux

qu'un professeur, l'élégance, la souplesse, la diversité infinie de la

forme. Sans le savoir, il emmagasine des sensations multiples qui ne

s'effaceront plus, qu'il retrouvera, plus tard, et dont il fera vivre

un visage, un torse de femme, l'ondulation d'une jupe, la flexion d'une

hanche, le balancement d'une branche... Car il y a de tout cela dans un

port... Il y a de tout et il y a tout, dans un port.

* * * * *

Et, une fois de plus, ma rêverie aboutit à Rembrandt.

Rembrandt n'est pas né dans un grand port, c'est vrai... Mais son nom

est inséparable de celui d'Amsterdam, où il vécut tant d'années, et

y trouva l'emploi de ses dons, en leur toute-puissance... Amsterdam,

dont les habitants sont vêtus de noir, comme ceux de Venise, avec le

même orgueil et un goût pareil des accents éclatants et des ornements

lourds. Dans l'une et l'autre ville, le soleil fait la même féerie avec

le ciel et avec l'eau qui divise les maisons, jusqu'à ce que l'humidité

se condense en brouillard, pour lui dérober la cité aquatique et la

restituer à l'obscurité, sur qui le triomphe de l'astre n'aura que plus

de splendeur. Je ne voudrais pas penser que Rembrandt eût pu naître

en quelque petite ville endormie dans les terres, sans jamais voir

le soleil dorer des quais, dorer les eaux noires des bassins, dorer

l'atmosphère profonde, «l'obscure clarté» qui grouille entre les coques

des navires... Peut-être que ce qu'il eût tiré de lui-même eût suffi

pour émerveiller les humains. Mais je m'exalte à découvrir, dans son

œuvre, la conception, non seulement des images, mais des couleurs

les plus somptueuses, issues de la rencontre de son génie, avec le

luxe d'un grand port, infini jusque dans la variété de ses misères, à

Amsterdam, surtout, le plus oriental des ports d'Occident, Amsterdam et

sa sombre population juive.

Fermant les yeux à l'ardeur insoutenable du couchant, vers où nous

courions, je songeais à la fin douloureuse du héros, de ce Rembrandt

des dernières années, enchaîné par la misère, en proie au malheur,

expiant, lui aussi, peut-être, le crime d'avoir osé dérober au ciel,

pour nous, le feu divin de sa lumière...

La Digue.

Depuis Gorinchem, c'est presque, jusqu'à Dordrecht, une succession

de villages délicieux, dont je ne sais pas les noms, mais dont la

traversée dure, peut-être, trois fois plus que celle de Paris. Du haut

de la digue surélevée, étroite, nos regards penchent dans l'intérieur

des maisons en contre-bas. Devant tous les seuils, lavés, polis, les

paires de sabots sont rangées, sabots légers de saule. Avant d'entrer,

les habitants ne manquent jamais de se déchausser, et ce sont des pas

feutrés qui glissent, comme pour ne laisser après eux aucune trace,

même de son, sur les parquets et les dalles qu'on voit briller, au

passage... Un rideau radieux, un cuivre, des assiettes fleuries, des

étains pansus, un bonnet qui étincelle animent ces réduits presque tous

pareils... Armées de longs bâtons que termine un gros bouchon de linge

mouillé, des femmes lavent les façades, avec acharnement; d'autres

astiquent les portes, soigneusement vernies, et frottent les cuivres

qui les ornent. Les cuisines, en forme de guérites, sont séparées de

la maison, afin qu'aucune besogne malpropre ne puisse la souiller...

Et cela fait songer, je ne sais pourquoi, à de la dentelle, rehaussée,

mais à peine, de fils de métal... Ce qui est charmant, c'est que,

derrière chaque maison, comme nous avons chez nous une écurie et une

remise, ils ont une sorte de petit port, qui a dérivé l'eau du polder,

avec deux ou trois bachots à l'amarre, qui leur servent pour la coupe

des osiers et des joncs, et pour les voyages, par les mille petites

routes liquides, à travers la plaine verte...

Je me rappelle, au détour d'une ruelle où commençait un jardin, fleuri

de fritillaires, avoir vu s'accroupir une paysanne à la peau fraîche,

et son geste qui retroussait du linge blanc. Je l'avais vue déjà, cette

même paysanne, dans un tableau...

Tous les aspects du pays et du peuple hollandais, ses maisons comme ses

costumes, ses cabarets comme ses moulins, qui pompent et disciplinent

l'eau innombrable du polder, ont, même pour ceux qui les ignorent, le

charme du déjà vu. D'eux tout nous est familier, grâce à leurs peintres

qui les ont présentés, avec amour, à tout l'univers...

Les petites gens et les paysans de Russie devront à Dostoyevski et à

Tolstoi, une notoriété pareille. Il se peut que Camille Pissarro, et

que Cézanne, qui ne chercha jamais, pourtant, le détail de mœurs,

l'anecdote qui passe, vaillent aux villages, aux visages, aux coteaux,

aux belles ondulations de la campagne française, une popularité qui

ne sera pas moins universelle que la gloire de leurs peintres. Ainsi,

grâce à Watteau et à Renoir, les femmes, telles qu'ils les ont vues

dans les rues de Paris, ou assises sur les gazons de ses jardins,

sous l'ombre ensoleillée de ses parcs, dureront, moins fragiles, plus

vivantes que les Tanagréennes, aussi immortelles que les cavaliers des

frises grecques...

**Le soleil échancrait déjà l'horizon, quand nous nous trouvâmes, tout

à coup, devant Dordrecht qui, au sortir de tant de villages minuscules,

nous parut immense. Sa majesté, elle la devait surtout à l'heure, qui

amplifie les formes, en les confondant dans une masse bleue... La

Meuse--ou plutôt--la Merwede était encombrée, comme la rue d'une grande

ville, avant le dîner. Le bac ne traversait pas... Il nous fallut

attendre une heure, pendant laquelle nous vîmes les navires perdre peu

à peu l'éclat de leurs couleurs, jusqu'à devenir tout à fait noirs, et

tendre, sur le ciel, où le jour très lentement se mourait, l'envergure

de leurs énormes ailes ténébreuses... Les coques des chalands

émergeaient de l'eau, à qui elles semblaient peser. Des remorqueurs,

qui sifflaient interminablement, entraînaient des trains entiers dans

leur sillage... À force de s'allumer de toute part, la ville devint un

brasier dont les flammes atteignaient la hauteur des maisons... Le vent

qui venait de se lever, commença de souffler, comme pour attiser le

feu et préparer la forge qu'il fallait au travail d'on ne savait quel

surhumain forgeron...

Soir à Dordrecht.

Une fois ou deux, en route, parmi tant de souvenirs, ceux qui

m'attendrissaient, ceux aussi qui m'irritaient à force d'amertume, une

fois ou deux, m'était revenue en mémoire la dimension extraordinaire

des soles où avaient mordu les dents de notre appétit, à Dordt... Comme

elle riait, notre jeunesse!...

C'était sur la terrasse d'un hôtel, au bord des eaux, où le soleil

jouait, où les navires viraient comme des animaux familiers, où tout

l'appareil d'un commerce actif et sonore ne semblait en travail que des

préparatifs d'une fête... la nôtre, sans doute.

Gerinchem, le prodige de cette ville en flammes, au soleil couchant, et

qui s'était éteinte presque tragiquement, m'avaient fait tout oublier,

mais, jusque-là je n'avais été impatient que de retrouver les traces de

mon bonheur d'autrefois...

Entre mille images qui fuyaient, j'avais peine à en retenir

quelques-unes qui se laissassent préciser... Je sens sur mon épaule le

poids et la tiédeur d'une tête, dont l'effort du vent happe les cheveux

et leur parfum, mais m'en laisse ma part... Je souris à l'hésitation de

deux pieds nus, auxquels il faut une serviette pour oser se poser sur

le tapis sordide des chambres d'hôtel. Quelle vertu donnent à la valse

de _Faust_, tout simplement, un clair de lune sur le fleuve et mon

cœur content? Aucun cri de Tristan, aucune plainte de Mélisande ne

m'ont causé plus d'émotion que ces trois pauvres violons, où bêlait, si

lamentablement, la musique de Monsieur Gounod... Je ris d'un mensonge

inventé pour que je tourne la tête et ne voie pas un rouleau de faux

cheveux qu'on détache, et d'un de ces ordres, si durs, de la pudeur,

qui vous priveraient, si on obéissait, du spectacle intime le plus

doux, gestes secrets et charmants, dont toutes vos veines battent et

qu'on n'oserait nommer... Je vois les gares où l'on s'embarque, les

gares aussi où l'on revient, et ces quais, enfin, où l'on regrette

même le terrible mouchoir qu'aucune main, fût-elle perfide, n'agite

plus... Je retiens, une seconde, l'éclat de deux genoux polis et la

courbe tendue d'un sein... une épaule ronde parfumée chaleureusement,

le duvet de sa cheville... J'attends des larmes qui vont couler sur un

visage tout pâle et silencieux de bonheur... Me reviennent en tête, et

y précipitent à flots mon sang, des furies de caresses, après quoi,

l'on se croyait de force, même qu'on chancelât, à défier l'univers, à

en triompher avec tous ses héros et ses monstres, pêle-mêle... Je songe

aussi à des riens dont on riait aux larmes, à des moins que rien qui

déchaînaient des tempêtes... et à ces après-midi de fatigue, où on se

laissait aller à l'ennui, qu'elle définissait: «l'indifférence à ma

vie, comme à ma mort».

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 14 / 32 段