importation... récente... Je ne serais pas étonné que cette importation
nous vînt de... de... Ah! c'est curieux... c'est extraordinaire...
c'est à ne pas croire!
Et se retournant vers moi:
--Pas besoin de vous demander, à vous? Une importation... comment
sauriez-vous?
J'étais ahuri...
--Mais, monsieur Theuriet... m'écriai-je... ce sont...
Je m'arrêtai... car j'avais honte de faire honte à l'Amant de la nature.
--Naturellement... ricana M. Theuriet... Ce sont... ce sont... Vous ne
savez pas...
Je m'armai de courage, et criai:
--Mais, monsieur Theuriet, ce sont des lilas... des lilas, monsieur
Theuriet... des lilas!
L'Amant de la nature me regarda sévèrement:
--Des lilas?... Vous vous moquez de moi... fit-il.
Puis il haussa les épaules... puis il se mit à rire:
--Des lilas?... C'est idiot!... ah! ah! ah!... Et c'est à moi que...
Mais, mon cher, vous ne savez donc pas qu'il y a un lilas qui porte mon
nom?... Il y a le lilas André Theuriet, mon cher... un lilas à fleurs
doubles...
Je crois bien que M. André Theuriet en a ri longtemps. Et j'en ris
encore, moi aussi, car j'ai lu souvent que, lorsque l'Académie
travaille au dictionnaire, et qu'elle discute sur un nom de plante,
elle dit:
--Ça regarde Theuriet... laissons faire Theuriet... c'est notre
botaniste...
* * * * *
Les haies aussi vous arrêtent... On sourit aux aubépines, aux
églantines. Elles vous rappellent mille petits événements puérils
et charmants, des visages déjà lointains, des noms depuis longtemps
oubliés. On s'attendrit... Parfois, pour fleurir sa marche, on les
cueille...
De l'auto, c'est à peine si on a le loisir de comparer entre eux les
feuillages différents. Et l'on ne voit pas les fleurs des haies...
et l'on ne se souvient pas des histoires de M. André Theuriet... Ces
arbres qui fuient, ce sont des arbres, sans plus... et ils galopent,
galopent... Qu'importe qu'ils s'appellent chêne, acacia, orme ou
platane? Ils galopent, voilà tout... Ils accourent vers nous, se
précipitent vers nous, dans un vertige. On dirait--tellement ils
ont peur et ne savent plus ce qu'ils font--qu'ils vont entrer dans
la voiture et la traverser. Ils ont tellement peur qu'ils ne sont
même plus de la matière: ils sont devenus des reflets, des ombres,
et qui galopent. La plaine aussi s'immatérialise, emportée dans un
galop surnaturel... Et voici des vallons, des gorges rocheuses, des
montagnes... des forêts... Au galop! Au galop!... À peine entrevus,
aussitôt dépassés. Au galop!... A-t-on le temps de penser, de
rêver, de pleurer? Au galop les petites joies attendrissantes, les
petites douleurs qui larmoient et où se complaît l'enfantillage
des souvenirs!... D'ailleurs, sont-ce des joies, des douleurs, des
souvenirs?... On ne sait pas... on ne le sait pas plus, que, des
arbres, on ne sait s'ils sont ormes, peupliers, hêtres ou sophoras...
On ne sait rien... À peine sait-on que l'air qui fouette le visage, et
qu'on avale, avec toutes sortes de poussières, on s'en grise, et qu'on
est ivre, comme tout l'univers!...
Vincent van Gogh et Bréda.
La route d'Anvers à Bréda n'est ni meilleure ni pire que la plupart
des routes de Belgique. Elle leur ressemble par sa monotonie. Ainsi
s'explique--car il n'eût pas suffi de ma rêverie--que je n'aie point
reconnu la Hollande, dans cette Belgique continuée... Ce n'est rien que
de la terre plate, grisâtre, où tout ce qui pousse est chétif, où la
lumière lourde et opaque est celle de tous les pays à qui l'eau manque.
Rien n'est triste comme la traversée de ces champs sans sève et de ces
petits bois mal venus, dont on rencontre pas mal de bouquets...
--Assez bien de bouquets... diraient nos excellents amis les Belges,
auxquels, même en Hollande, il m'arrive de penser encore en riant...
Bréda--dont le nom évoque assez comiquement et à la fois, une
excellente race de pondeuses, une race aussi, sinon de cocottes, du
moins de lorettes, Gavarni et Guys, Stevens et Grévin, les _Lances_
de Velasquez, les chansons de Nadaud, une certaine qualité d'esprit,
de gaité second Empire, «Ah! c'était le temps où...» et Villemessant
et Dinochau et Carjat--Bréda est une ville tout à fait quelconque et
tellement insignifiante qu'il m'affole de penser qu'elle ne soit pas
belge... Je ne la mentionnerais pas si, dans sa cathédrale, l'emphase
tout italienne d'un sculpteur bolonais ne s'était avisée de faire,
au-dessus d'un tombeau, porter les armoiries de je ne sais quel petit
prince de Nassau, tout simplement par Régulus, Jules César, Annibal et
Philippe de Macédoine.
Au sortir des musées et des cathédrales belges, j'étais un peu las, non
seulement de la grandiloquence italienne qui s'y boursoufle, mais même
de la magnificence flamande, parfois écrasante, et je ne demandais qu'à
me reposer parmi les nuances et la discrétion hollandaises. J'aspirais
à ce repos comme on attend un bain, vers la fin d'un voyage qui dure.
Il me fallait surtout me purifier de toutes sortes de blagues, de
toutes sortes d'excès, avant que de pouvoir me plonger dans le délice
de Vermeer et la splendeur de Rembrandt. C'est dans cette disposition
d'esprit que cet Italien flagorneur--les guides ont beau dire que ce
n'est pas Michel-Ange--m'a agacé, choqué... J'aurais dû en rire...
Mais je pardonne à Bréda, en raison d'un détail de son histoire qui
m'émeut et qu'elle ignore.
Bréda est la ville où naquit Vincent van Gogh. Il l'habita quelque
temps, en sa première jeunesse. On rêve pour ceux qu'on admire et qui
marquèrent leur trace, dans la vie, d'un peu de génie, d'un peu de
grâce, d'un effort humain autre que celui des autres hommes, on rêve
d'un joli décor, à leur naissance. Je crois à l'influence profonde
et secrète du milieu sur la direction et la destinée d'un esprit; je
crois que les choses natales laissent une empreinte durable sur le
cerveau, et qu'il est très difficile de s'en affranchir, plus tard,
quand elles furent mauvaises. Je fus assez étonné de ne trouver aucune
affinité entre Vincent van Gogh et Bréda. Il est vrai que, tant qu'il
y vécut, il ne songea pas une minute à devenir l'artiste original et
violent qu'il fut. Ennuyeuse et morne, entourée de paysages aux lignes
étriquées, aux formes pauvres, Bréda n'avait pas su lui révéler sa
vocation. Il y était quelque chose comme instituteur, un instituteur
libre. Il parlait aux enfants qu'il assemblait dans la rue, même aux
hommes, et il leur prêchait la morale protestante, relevée de tout ce
que son âme imaginative et tourmentée contenait déjà d'élans passionnés
vers le grand et vers le beau... Et puis il était parti, découragé de
son impuissance et de l'inutilité des paroles...
J'aurais voulu avoir des renseignements sur ce moment de la vie de van
Gogh, ou bien, à défaut de renseignements parlés, voir sa maison, et,
de sa maison, les premiers spectacles qui s'offrirent à lui et qui
l'émurent... Je m'informai... À mes questions, les gens s'ébahirent:
--Vous dites?... Comment dites-vous?... Vincent van Gogh?... Un
peintre?... Vous ne vous trompez pas de nom?... À Bréda?... Vous ne
confondez pas avec Amsterdam?... Attendez donc...
Personne ne savait.
J'expliquai que ça avait été un grand et douloureux artiste... qu'il
était mort, encore jeune, en France... qu'il n'y avait pas longtemps
de cela... Et, m'animant devant ces mines étonnées, j'expliquai qu'il
était célèbre en France, en Allemagne... même en Hollande... qu'il y
avait des tableaux de lui au musée de Rotterdam... Et j'insistais:
--Voyons!... Au musée de Rotterdam... ah!
--C'est bien possible, me répondit-on... Van Gogh?... Non, ça ne nous
dit rien. Il y a tant de peintres et tant de musées, en Hollande!
Je m'efforçai de leur rappeler son visage tragique, son front obstiné,
ses yeux ivres de penser et de regarder, sa courte barbe blonde.
--Des barbes blondes... ça n'est pas ce qui manque ici...
Je m'acharnai sottement:
--Enfin... souvenez-vous... Il était bon avec les enfants... il leur
parlait...
Mais ils ne m'écoutaient plus... Ils s'éloignèrent de moi, en me
regardant avec méfiance.
Pauvre Vincent!... Il n'eût pas été humilié de l'ignorance de ses
compatriotes... Il ne chercha pas la gloire... il chercha quelque chose
de plus impossible: l'absolu. Et il en est mort...
J'appris, à Rotterdam, qu'un parent très proche de van Gogh vivait à
Bréda, entouré de la plus belle collection qui soit, de ses œuvres.
Seulement, il ne porte pas le nom de van Gogh.
Voilà pourquoi «van Gogh», «ça ne leur disait rien».
**J'ai une autre impression.
Deux semaines après, je sortais du musée de La Haye où j'avais passé
presque toute la journée. J'étais ivre de Vermeer, ivre surtout de
Rembrandt... La tête me tournait. L'_Homère_ et, davantage, le
portrait du frère de Rembrandt me poursuivaient... Ce visage si
prodigieusement humain, à la fois si dur et si doux, si mélancolique
et si obstiné, cette effigie, aux plans si larges et sûrs, plus
vivante que la vie, ce front encore tout chaud de la double pensée
qui l'anima et qui le modela, et ces yeux où l'on voit tout ce qu'ils
ont regardé!... Le génie de Rembrandt est si fort, qu'il en devient
douloureux... On ne peut en supporter le premier choc, sans un grand
bouleversement. J'avais besoin de me remettre de mon émotion... Je
longeai quelque temps les bords du Vivier. Je me promenai sous les
arbres de cette place où tout s'apaise, devient doux, silencieux,
glissant, comme ces eaux dorées qui la baignent... Et je rentrai dans
la ville...
Comme je flânais à travers la rue, j'avisai une petite boutique, devant
laquelle de grandes affiches mobiles annonçaient une exposition des
œuvres de van Gogh... Je me dis:
--Non... non... pas aujourd'hui... Ce serait une trahison... Je
reviendrai demain...
Et, en disant cela, je pénétrai machinalement dans la boutique.
Le soir commençait à venir... Il n'y avait plus personne, qu'un employé
qui dormait, la tête appuyée sur une pile de catalogues... Sur les murs
gris, une vingtaine de tableaux, peut-être. Au centre de la pièce,
une sorte de divan circulaire, d'un rouge affreux, du milieu duquel
jaillissait une colonne drapée que terminait un ridicule petit palmier
dans un pot de céramique.
Je m'assis, et je regardai... Je regardai longtemps... Je regardais,
sans fatigue, intéressé...
Je sentais bien que d'autres tableaux, même parmi ceux qu'on appelle de
bons tableaux, m'eussent fait fuir. Je les eusse considérés comme une
profanation... Oui, oui, j'étais bien sûr qu'il m'eût été impossible de
les regarder...
Je regardais toujours...
Et un calme, une sécurité--plus que cela--une sorte de joie nouvelle,
entraient en moi...
C'étaient des paysages de printemps, des paysages du Midi... des
vergers... des moissons dorées ondulant sous le vent... Et des ciels
étrangement mouvants, où des formes vagues de grands animaux, de femmes
couchées, s'allongeaient, s'émiettaient, reprenaient d'autres formes...
Et des figures tourmentées, parmi lesquelles celle du peintre, d'un
accent si tragique... celle aussi du bon père Tanguy, souriante,
avec sa vareuse brune, son tablier vert, ses deux grosses mains de
travail... Et des fleurs, d'adorables fleurs, tulipes, glaïeuls, roses,
iris, soleils, d'une vie, d'un éclat, d'une caresse, d'un rayonnement
extraordinaires...
Ces toiles, je ne les détaillais pas comme je fais en ce moment, même
d'une façon si sommaire... C'est l'ensemble des formes, c'étaient les
taches de lumière qu'elles faisaient sur les murs, qui me retenaient et
me charmaient...
Je me disais:
--Ce que j'ai là, devant moi... c'est une autre sensibilité, une
autre recherche... c'est autre chose... c'est un autre art... moins
écrit, moins solide, moins profond, moins somptueux, que celui dont je
viens de recevoir une commotion si violente... Évidemment, je vois,
parfois, dans ces toiles, une grimace douloureuse, parfois j'y sens
une impuissance consciente à réaliser, par la main, complètement,
l'œuvre que le cerveau a conçue, cherchée, voulue. Et, cette
grimace, je ne la vois, cette impuissance, je ne la sens, peut-être,
que parce que j'ai connu tous les doutes, tous les troubles, toutes les
angoisses de Vincent van Gogh, et cette faculté cruelle d'analyse, et
cette dureté à se juger soi-même, et cette existence toujours vibrante,
toujours tendue, à bout de nerfs, et cet effort affolant, torturant, où
il se consuma. D'ailleurs, qui sait, qui saura jamais à quoi se vérifie
la réalisation complète, en une œuvre d'art? N'est-ce pas dans les
créations de ses dernières années, dans ce que certains critiques
appellent grossièrement ses ébauches, que Rembrandt est allé le plus
loin, le plus haut, dans la science et dans le génie?... Mais de ces
toiles qui sont là, devant moi, rayonnantes sur ces murs gris, ce que
je sais c'est, qu'en dépit de leurs discordances, de leur inachèvement,
de leur brutalité, c'est le seul art que mes nerfs surexcités, que
mes yeux toujours emplis des plus belles visions, puissent supporter,
aujourd'hui. Après Rembrandt, qui bouleverse comme un phénomène de la
nature, on peut s'arrêter à van Gogh, qui inquiète et qui enchante...
Et la preuve c'est que je suis là, encore, que je regarde, et que je
suis content.
Je ne quittai la petite boutique que quand le soir fut tout à fait
venu...
Sur les Hollandais.
À une dizaine de kilomètres au delà de Bréda, c'est enfin la
Hollande... la Hollande d'eau et de ciel, la Hollande infiniment
verte, infiniment gris-perle, où plus jamais n'osera s'aventurer le
moindre souvenir de Belgique. Les routes se font douces, élastiques,
sans poussière, avec leur pavage uni et lavé de briques sur champ.
Elles sont plantées magnifiquement d'arbres gigantesques, des ormes,
des platanes, des blancs de Hollande, dont on voit très bien que les
racines plongent au plus profond d'un sol riche où l'humus ne leur
a pas plus manqué que l'eau. Des bandes de vanneaux, de sansonnets
voyagent dans l'air, des bandes de canards voyagent sur l'eau... Et
l'eau est partout... On la voit sourdre sous les nappes de verdure,
comme, sous la couche de cendres qui le recouvre, on voit sourdre la
rougeur d'un brasier...
Dans la traversée des polders, sur les digues, il faut aller doucement.
Elles sont étroites, le plus souvent bordées de petits canaux en
contre-bas, coupées de petites passerelles en dos d'âne et de petits
ponts-levis qu'on n'aperçoit que lorsqu'on est dessus. Chaque fois
que vous rencontrez un cheval, un de ces beaux chevaux à l'encolure
guerrière, arrêtez la machine, et mieux, descendez-en, pour porter
secours au charretier ou au cavalier, car le cheval est partout le même
stupide animal, et, ici, son danger s'accroît de sa masse, et du peu de
place que le fameux ministre des Digues accorde à ses caracolades.
Il n'existe pas d'autre règlement, sur la circulation automobile, que
celui que vous établissez vous-même, en vue de votre propre sécurité.
En Hollande, l'important est d'entrer... Une fois cette difficulté
levée, vous faites ce que vous voulez... Vous tombez même dans le
canal, si tel est votre plaisir... Personne n'y voit le moindre
inconvénient et ne vous en saura mauvais gré, à condition toutefois que
vous vous en retiriez, mort ou vif, votre machine et vous, à vos frais.
Il suffit d'ailleurs du plus léger dérapage, ou que votre mécanicien
ait, en de certains endroits, une seconde de distraction. Car les
routes, à chaque instant, cessent brusquement, à pic, devant le fleuve,
ou devant le canal qu'il vous faut traverser sur des bacs à vapeur,
puissants et rapides...
Cette façon de voyager en auto, lente, interrompue par toute sorte
d'arrêts, est d'abord irritante. Brossette maugrée à toutes les
minutes, il s'écrie: «Sale pays!»... Et puis il s'y fait, et puis l'on
s'y fait. Cela devient vite un repos, même un plaisir. On se mêle ainsi
beaucoup mieux à la vie des choses et à celle des gens. Ce qui est
charmant et nouveau, en ce pays, c'est que, partout, même sur la route,
on est en contact perpétuel avec ses habitants. On les voit vivre et on
vit avec eux... On est chez eux...
**Sous sa face tranquille, avec ses gestes mesurés, le Hollandais
est rude et violent. Il aime aussi la moquerie, l'ironie. Mais quand
on n'est pas un Anglais, et qu'on s'habille comme tout le monde,
on s'en accommode assez bien. Au besoin, il saura être complaisant
sans servilité, et gaiement accueillant, s'il ne lui en coûte rien.
Par exemple, évitez de vous promener, vêtus de peaux de bêtes. Les
peaux de bêtes excitent d'abord sa curiosité, et sa curiosité peut
devenir agressive et méchante. Il m'est arrivée Rotterdam, où pourtant
débarquent des gens de tous pays et de tous costumes, à Leuwarden
aussi, d'être suivi, dans la rue, par une foule de quinze cents
personnes, hommes, femmes et enfants. Ils commençaient par rire et se
moquer, et bientôt, s'énervant l'un l'autre, finissaient par me lancer
des boules de papier et des pelures d'orange. Or, de l'orange à la
pierre, il n'y a pas très loin. Ce furent, des moments extrêmement
désagréables, et qui me rappelèrent la sortie des réunions publiques,
au temps de l'affaire Dreyfus. Ce n'est pas que le Hollandais soit
misonéiste et routinier, à la façon du Français, et qu'il s'étonne,
outre mesure, des choses dont il n'a pas l'habitude. Au contraire, il
accepte facilement un progrès, surtout quand il est d'intérêt général.
Mais il a des manies, des mœurs parfois bizarres auxquelles il
tient. Il faut les connaître. Il faut le connaître, et ne jamais
contrarier son esthétique populaire, d'ailleurs harmonieuse. Et on
l'aime, et il nous aime à sa façon, qui n'est pas la nôtre, mais dont
la rudesse ne manque ni de bonhomie, ni de pittoresque.
En Hollande, il n'y a ni charbon, ni bois, ni pierre, ni métaux, ni
fruits. Ce n'est que de l'eau. Les petits vallonnements des environs
d'Arnheim, qu'on franchit facilement, à la quatrième vitesse accélérée,
et la forêt d'Appeldorn, avec ses arbres de haute futaie, y font
l'effet d'étrangers. Ils annoncent déjà l'Allemagne. Là, l'homme est
moins actif; il m'a paru moins fort, moins beau. C'est une autre race.
Le vrai Hollandais, c'est le Hollandais du polder et du canal. La lutte
qu'il livre sans cesse aux caprices, aux sournoiseries, aux violences
de l'eau, l'a rendu industrieux, patient, énergique, rusé. De cette
force dévastatrice, il a su faire un admirable outillage économique,
une richesse énorme, et une émouvante beauté. Il en est très fier. Un
gros entrepreneur d'Amsterdam me disait:
--En Italie, à la Martinique, ils ont la chance d'avoir des volcans...
Et qu'est-ce qu'ils en font?... Rien... absolument rien... De la ruine
et de la mort, monsieur... C'est pitoyable... Ah! si nous les avions
ces volcans-là!... Notre eau et ces volcans-là, monsieur?... ah! vous
verriez.... vous verriez!... Quelles tristes gens!...
--Que feriez-vous des volcans?... lui demandai-je.
--Je n'en sais rien... la question ne se pose pas chez nous... Soyez
sûr que nous en ferions quelque chose... Tenez, c'est comme votre
vent, dans le Midi, le mistral... Oui... Eh bien! qu'est-ce que vous
en faites?... Rien, non plus... Pourtant, je me suis laissé dire qu'on
sait parfaitement où il se forme... Rien de plus facile alors que de le
capter et de s'en servir... Mais non... vous le laissez souffler où il
veut, comme il veut... C'est de la gâcherie, monsieur.... de la vraie
gâcherie...
Mais je crois bien qu'il se moquait de moi...
**Ce terrible élément de l'eau, le Hollandais a pu l'assouplir, le
domestiquer, le faire servir docilement à toutes les nécessités, à
tous les décors de son existence. L'eau est non seulement la parure
de la Hollande; non seulement elle est le grand moyen de circulation,
et, en quelque sorte, le système vasculaire du pays; non seulement
elle est la rue, la route, le chemin de traverse, la voie qui, par
mille dérivations, fait communiquer entre eux les grands centres, les
villages, les hameaux, les fermes, les masures, les étables isolées
dans le polder, les châteaux, les jardins, les parcs, échelonnés le
long des digues; elle fait aussi office d'engrais merveilleux, de
basse-cour pour les canards dont il y a partout d'immenses élevages;
elle sert de bornage, de délimitation cadastrale; elle sépare et
identifie les propriétés. Sur la pittoresque route de Groningue à
Zwolle, j'ai longé toute une série de petits villages, où chaque
maison, chaque champ, chaque jardin est entouré d'eau, comme ailleurs,
de murs, de haies, de grillages. On se croit, tout d'un coup,
transporté au temps des habitations lacustres. Rien n'est joli, et
étrange, et miroitant, comme cette succession de palafittes multipliés
par leurs reflets, où l'on voit travailler durement et passer l'eau,
sur des barquettes légères, des troupes de femmes, en courtes et
lourdes robes de bure, le corsage avivé d'une broderie rouge, la tête
ornée de petits casques plats, dont le métal poli brille au soleil.
La grande passion de l'homme, en Hollande, c'est le travail. De Bréda
au Helder, de Walcheren au Texel, tout le monde, hommes, femmes,
enfants, travaille d'un travail âpre et continu. On travaille à l'eau,
à la terre, aux digues, aux ports, aux navires, aux fleurs. Rien n'est
perdu. De la moindre chose, on sait faire une source d'enrichissement.
Le jour que nous passâmes à Leuwarden, on avait vendu, sur le marché,
cent vingt mille œufs de vanneaux. Ils savent organiser et
développer, comme celle de la poule, la ponte de cet oiseau farouche.
Il n'est pas jusqu'au touriste, de plus en plus nombreux, qui ne soit
pressuré, vidé, desséché... Comme il est ravi du voyage, il paie et ne
dit mot.
Un jour, à Utrecht, en me remettant sa note, où s'additionnaient, se
multipliaient les chiffres les plus fantastiques, l'hôtelier me dit,
avec un sourire:
--Monsieur verra que nous ne sommes plus au temps de Voltaire...
--Pourquoi... de Voltaire?... fis-je... Quel rapport?
--Mais oui... monsieur... de Voltaire... qui disait... monsieur sait
bien... qui disait: «Pays de canaux, de canards et de canaille». Ah!
nous l'avons toujours sur le cœur, ce mot-là...
--Je vois... et sur la note, hein?
Canailles?... non pas... Commerçants? Oui... Et n'est-ce pas un peu
la même chose? Ils ont, comme on dit, le commerce dans la peau. Aucun
peuple n'est mieux doué pour les affaires, et pour la banque... Ils
mettent, à drainer l'or, la même ingéniosité tranquille et tenace qu'à
drainer l'eau du polder...
On sait qu'ils furent les premiers navigateurs européens à pénétrer
utilement en Chine. Avant tous pour-parlers, les Chinois, redoutant en
eux des ennemis de leur religion, les obligèrent à marcher, à cracher
sur le crucifix, ce qu'ils firent sans la moindre hésitation. Après
quoi, rassurés, les Célestes les autorisèrent à pénétrer dans le pays,
et à y commercer à leur guise.
Race forte et dure, réaliste et laborieuse, dominée, en toutes
choses, par l'intérêt qui ignore le scrupule et éloigne le sentiment.
Quoi qu'en pensent certains politiques, elle ne se laissera jamais
violenter, absorber par l'Allemagne... La Hollande n'est pas au bout de
son histoire.
Le Hollandais est un bon colonisateur. Il a su tirer, de ses
magnifiques établissements dans l'Inde, des profits considérables. Mais
il a trouvé, là-bas, peu à peu, son maître, dans le Chinois. À Java, le
Chinois sourcille de partout, s'infiltre et s'étale partout... C'est
une sorte d'eau envahissante, conquérante, que le Hollandais ne peut
pas endiguer et qui menace de le submerger...
Un ancien consul, retiré à Arnheim, M. X..., m'a conté cette anecdote
caractéristique:
À Canton,--il y a vingt ans de cela--M. X... avait à son service un
boy chinois, d'une intelligence, d'une souplesse, d'une fidélité
extraordinaires... Valet de chambre, secrétaire, cuisinier, tailleur,
bottier, musicien et poète, ce boy était tout... tout ce qu'on
voulait...
--Je l'aimais beaucoup, me dit M. X..., et lui, paraissait s'être
attaché à moi, pour la vie... Une perle!...
Un jour, le consul fut envoyé à Batavia, chargé par le gouvernement
d'une affaire importante. Sachant combien il tenait à cet excellent
serviteur, des amis lui conseillèrent de le laisser à la maison...
--Aussitôt là-bas... il sera circonvenu, pris, embauché par des
compatriotes... Vous ne le reverrez plus...