avait honte de ne pouvoir pleurer, peut-être, de ne pouvoir plus
jamais pleurer... Des sanglots m'étreignaient la gorge, des larmes me
montaient aux yeux.
Et pour qu'il ne vit pas mes larmes, moi aussi je me détournai...
Prostitution.
En longeant les boulevards--boulevards encombrés, trépidants--que sont
ces quais, je me suis rappelé le port d'Anvers, il y a une trentaine
d'années, les ruelles tortueuses, où la prostitution, en chemise rose,
en jupons étoilés, vivait comme au Havre, à Marseille, à Toulon, sur
le pas des portes. De grosses femmes hébétées et fardées, une fleur
de papier dans les cheveux, attendaient le client, assises sur des
chaises, ou bien dormassaient, le menton appuyé sur leurs bras nus...
Je me suis rappelé la difficulté d'accéder jusqu'aux bassins, le défaut
d'air, de lumière de ces bouges, leur désordre puant, la misère et la
saleté.
À cette époque, ce n'était déjà plus les splendeurs orientales du
Rideck, que je n'ai pas connues, dont Anvers fut si fier, dont quelques
vieux Anversois m'ont parlé, avec de lyriques enthousiasmes...
--Tout s'en va, monsieur... Hélas! tout s'en va...
Il paraît que la municipalité en faisait les honneurs aux étrangers de
distinction, comme nous faisons aux délégations anglaises, italiennes,
norvégiennes, aux étudiants, aux blanchisseuses des pays amis, aux
rois des pays alliés, les honneurs de notre Louvre, de notre Sorbonne,
de notre Opéra, de nos Académies... Dès qu'un personnage célèbre, un
prince plus ou moins couronné, débarquait à Anvers, vite au Rideck!...
C'était le complément obligé des banquets et de toutes fêtes. Même le
dimanche, après dîner, des familles entières, pères, mères, filles
et garçons, nièces et cousins, et leurs camarades, et leurs bonnes,
venaient s'y promener, sans gêne, en leurs plus riches atours... On
disait aux enfants: «Si vous êtes bien sages toute la semaine, si vous
travaillez avec assiduité, on vous mènera, dimanche, au Rideck!». La
messe, les vêpres, des gâteaux et le Rideck, voilà ce qu'on pouvait
appeler un beau dimanche... Nul ne songeait à s'en offenser... Bien au
contraire...
Le Rideck, c'était des petites boutiques, pittoresquement aménagées, où
l'on vendait des produits exotiques, des petits cafés où l'on dansait
des danses nègres, au son des banjos... et des petites cases où l'on
vendait de la chair jaune, rouge, cuivrée, noire et même blanche. Et
quels parfums!... Les jours de visites, on s'arrangeait pour que tout
cela fût décent et ressemblât à quelque exposition coloniale.
--Colonisons... Il en restera toujours quelque chose...
Je n'ai pas vu ces spectacles familiaux. Je n'en parle que sur la foi
des souvenirs évoqués par des notables d'Anvers... Mais j'ai vu--je
m'en souviens avec une grande tristesse--j'ai vu, la nuit, dans les
rues chaudes, la pantomime de la luxure internationale et son avidité
effrénée qui bousculait, en criant, les filles de toutes races... J'ai
vu des matelots de tous pays, bras noués, entre les murs des ruelles,
braillant et courant, comme de grands enfants fous... Je ne les ai pas
vus qu'à Anvers, je les ai vus à Hambourg, au Havre, à Marseille, et,
le samedi soir, je les ai vus surtout à Toulon. Tous les mêmes, d'où
qu'ils viennent, tous pareils avec leurs mufles de poisson sur leurs
cous nus... Et, dans les taudis pleins de fumées sonores, j'ai vu les
brutes affalées, ceux qui n'avaient plus la force de boire... ceux qui
n'avaient plus la force d'embrasser et de se battre... et des colosses
endormis, débraillés, la tête roulant sur les genoux compatissants
d'une négresse, qu'ornait, dans les cheveux, un peigne doré, et
qu'habillait, aux reins, une mince écharpe de gaze rouge.
Je me rappelle, en ce temps-là, une négresse. C'était une Dahoméenne,
de Kotonou. Son corps long, fin et souple, d'un noir profond, avait
des transparences d'or. Elle reposait sur un matelas de soie jaune,
nue, toute frottée de parfums violents qui vous prenaient à la gorge.
Un gros dahlia pourpre fleurissait sa chevelure laineuse. Des anneaux
de cuivre cerclaient ses bras. Et son rire était d'une blancheur
aveuglante. Des coutelas à manche de bois peint, des masques de
féticheurs, deux petites idoles de terre bleue, une cruche à long
bec, couverte de dessins enfantins, ornaient l'étroite chambre...
Elle savait un peu de français, n'ayant pas connu de l'Europe que les
bouges d'Anvers... Toute jeune, elle avait servi, à Bordeaux, dans la
famille d'un armateur, puis à Paris, dans une maison publique... Un
commissionnaire en viande humaine l'avait emmenée à Anvers... Il y
faisait trop froid. Il y faisait trop gris. Elle ne s'y plaisait pas.
Près d'elle, un soir de mélancolie sinistre, j'essayais d'évoquer son
pays, les sanglants mystères de la brousse, les rudes chemins semés
d'épines où les amazones courent, pieds nus, pour s'entraîner à la
douleur, les plaines toutes rouges, les maisons de boue rose, les
palais et les temples avec leurs toits plats, pavés de crânes humains.
Mais c'était très difficile. Curieuse, indiscrète et bavarde, elle
ne me laissait pas un instant de répit.... Elle me racontait toutes
sortes d'histoires ridicules que, d'ailleurs, j'avais peine à suivre
et à comprendre. Des souvenirs de Paris, surtout, tantôt puérils,
tantôt obscènes, des attrapades, des batteries avec ses camarades de
prostitution... Enfin, elle parla de son pays pour m'en décrire, comme
elle pouvait, les splendeurs regrettées... C'était une nuit d'été,
étouffante... La fenêtre était ouverte... j'entendais, tandis qu'elle
parlait, des musiques bizarrement ululantes, qui venaient d'un taudis
voisin...
De tout son verbiage inutile, sans couleur, sans accent, sans imprévu,
je n'ai retenu que ceci, que je traduis, ou plutôt que je commente
fidèlement:
--Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'est le palais de notre
grand roi, à Kotonou... Ce palais est d'une beauté inouïe, et tous vos
monuments, à côté de lui, ne sont que de misérables cahutes... Il a de
grands murs épais, tout roses. Presque pas de fenêtres. On y pénètre,
par une porte basse, en demi-cercle, que gardent des guerrières,
effrayamment tatouées... Ce qu'il a surtout de remarquable, c'est le
toit... un toit plat entièrement couvert, ou mieux, entièrement pavé
de têtes coupées... C'est un travail minutieux, très difficile...
Il y faut d'habiles artistes qui sachent arranger ces têtes comme
de la marqueterie, comme de la mosaïque... Le Roi, qui est lui-même
un artiste et qui possède un goût merveilleux, exige que ce soit
très beau, et très bien fait, de façon que la pluie ne tombe jamais
dans son palais... Il veut, sous peine de mort, que ces têtes soient
aussi imperméables que la tuile d'Europe, ou le chaume de la paillote
hindoue. L'aspect en est vraiment féerique, le soir, au soleil
couchant, et l'odeur délicieuse... Par les vents du nord, elle se
répand sur la ville, comme une pluie de parfums. Mais ce genre de
toiture, quoiqu'on fasse, n'est pas très solide. Du moins, elle ne
dure pas longtemps. Soit que les têtes se désagrègent sous l'action
de la putréfaction, soit que les vautours parviennent à en chaparder
quelques-unes, des fissures ne tardent pas à se produire, par où la
pluie s'infiltre et s'égoutte dans l'intérieur du palais... Alors,
notre grand Roi envoie par tout le royaume ses féticheurs les plus
fidèles. Le visage couvert de leurs masques horrifiants, à corne rouge,
un lourd coutelas en main, ils crient, ils hurlent: «Le toit du Roi
se dépave!... Le toit du Roi se dépave!...» Aussitôt les massacres
s'organisent... Les poitrines des sujets viennent, d'elles-mêmes,
s'offrir au couteau... Partout, la terre, pourtant si rouge de notre
pays, rougit encore sous les flots de sang... «Le toit du Roi se
dépave!...» Et le palais reprend bien vite un aspect tout neuf,
éclatant, vraiment royal...
Elle était toute triste, maintenant. Sans doute, sa pensée était
envolée, là-bas; son idéal--tout le monde a son idéal--l'avait reprise
et reconquise... Elle marchait le long des fossés qui entourent sa
belle ville de Kotonou... Les chacals glapissaient autour d'elle... Et
elle respirait délicieusement l'odeur natale qui monte des charniers...
J'allumai une cigarette... Elle se taisait et ne regardait plus rien...
Je restai là à considérer ce corps de bronze précieux, étendu sur
le matelas de soie jaune. Le gros dahlia pourpre qui fleurissait sa
chevelure laineuse se fanait, devenait tout noir... Et j'écoutais les
musiques qui s'aigrissaient dans les bouges... les dévalées de matelots
ivres, les chants, les cris, les colères, les batailles sauvages de
la rue... Car il faut toujours à la débauche, comme à la royauté, des
gestes de meurtre, et beaucoup de sang...
Il ne reste presque plus rien de tout cela, aujourd'hui... Ces
quartiers immondes ont été en partie démolis. À la place où étaient ces
ruelles, s'élèvent des maisons d'affaires, à enseignes dorées... Et
l'on a bâti des docks, dans lesquels s'empilent d'autres marchandises.
Anvers prospère.
Il a prospéré continûment, grâce à son puissant outillage économique,
à son sens pratique du commerce servi par toutes sortes d'adjuvants,
tels que les sociétés d'études coloniales et les banques qui
pullulent et travaillent; grâce à la pénétration chaque jour plus
profonde, à l'organisation chaque jour plus méthodique, du continent
africain, qui ouvre, au trafic, des marchés nouveaux, à l'aventure
guerrière, un champ plus vaste, où toutes les violences individuelles,
administratives, sont d'autant mieux tolérées qu'elles ont pour
complices l'ignorance des uns et le silence de tout le monde... Il
a prospéré aussi, grâce à sa situation avancée dans les terres,
comme tous les grands ports, abrités sur les fleuves, prospèrent au
détriment des rades et des havres inutiles.
Marseille n'a pas diminué, Le Havre n'a pas été battu par Rouen pour
d'autres raisons. Pour la même raison, Paris un jour battra Rouen,
et Lyon sera peut-être, un jour plus lointain, le plus grand port
français... J'entrevois très bien le jour merveilleux, le jour de
féerie scientifique, où Bâle, qui est déjà le plus grand marché de
poisson de mer, deviendra le plus grand port de l'Europe, quand,
aidés des Allemands, les Suisses auront fait franchir, en tunnels, en
ascenseurs, leurs montagnes aux fleuves et aux canaux et amené, enfin,
en dépit des anciennes plaisanteries d'opérette, une colossale flotte
marine dans leur République.
* * * * *
Là-bas, à l'embouchure de l'Escaut, c'est en vain que Flessingue
s'épuise à vouloir devenir, même à demeurer un port. Les Hollandais
n'ont pas épargné l'argent. Les bassins ont été agrandis; d'autres
ont été creusés. Tout y est pourvu des dernières inventions de la
science... Vous pressez un bouton électrique, et, à un kilomètre de
là, des écluses s'entr'ouvrent aussitôt, mais pour ne laisser passer
que de l'eau et, quelquefois, que du vent... On a jeté dans la mer un
môle magnifique, de hautes terrasses de granit blanc, auxquelles on
accède par de splendides escaliers de temple babylonien... On s'attend
toujours à y voir apparaître, cuirassée d'or et voilée d'argent,
Semiramis. Mais un port n'est pas un décor d'opéra; les bassins et les
môles, si formidables qu'ils soient, ne suffisent pas à créer un port.
Il y faut aussi des bateaux. Et pour qu'il y ait des bateaux, il faut
tout un mécanisme financier et commercial qui manque douloureusement à
Flessingue... Aussi, l'herbe pousse autour des bassins, l'herbe pousse
sur le môle. Les grues, aux longs bras inemployés, se rouillent... Et
les docks sont vides... En vain les phares fouillent la mer, et les
pilotes y font la chasse... En vain, sitôt que paraît au large un mât,
une volute de fumée, une forme grise, on s'apprête... Et l'espoir,
mille fois déçu, renaît... Toute la ville accourt sur le môle... On
escalade joyeusement les marches de pierre... On braque des lorgnettes,
on agite des mouchoirs. On crie:
--Cette fois, c'est pour Flessingue!
--Anvers est perdu! C'est bien pour Flessingue...
--Vive Flessingue!
--À bas Anvers!...
Le navire approche, s'engage dans la passe:
--Le voilà!... le voilà!
--Je vous dis que c'est pour Flessingue.
Mais non... Le navire a passé... C'est toujours pour Anvers...
Les navires ont l'air de se moquer de ces foules entassées sur le
môle de ce port maudit, où il n'entre guère que le petit bateau de
Breschens, qui amène, deux fois par semaine, les touristes étrangers
qui viennent visiter la Zélande, les parcs de Goès, le marché de
Middelbourg et ses belles filles rieuses, à la coiffe dorée, aux bras
trop rouges...
En haut du môle, dominant la mer et gardant l'Escaut, le superbe amiral
Ruyter, en bronze, ne commande plus qu'à des souvenirs... Il a l'air de
se dire, mélancoliquement:
--Ah! si j'avais encore ma flotte, qui défit si bien les Français!...
Oui... mais voilà, il n'a plus de flotte, le pauvre amiral Ruyter... Il
n'a plus rien que sa gloire... et les deux pauvres bachots de Breschens
et de Terneusen... Et encore, ils sont belges!...
Il est vrai que Flessingue est un port de pêche ravissant, avec sa
flottille serrée de barques aux voiles rouges et son pittoresque marché
de crevettes...
Toute la richesse d'Anvers n'a pas sa grâce.
EN HOLLANDE
Fantômes.
Je serais un pauvre homme, je me sentirais presque aussi dénué de
sensibilité et d'imagination qu'un auteur dramatique de ce temps, si je
disais que je suis entré en Hollande, sans angoisse.
Bien au contraire, le cœur me battait fort et, longtemps avant la
frontière, mes yeux s'ouvraient tout grands, vers l'horizon désiré.
J'étais très ému, il ne m'en coûte rien de l'avouer. Et, voyez
l'ironie des choses, je roulais sans m'en douter, depuis une dizaine
de kilomètres, sur la terre néerlandaise, que j'étais toujours dans
l'attente du choc... Aux tristes emblaves, aux sables stériles, aux
boqueteaux chétifs que nous traversions, comment-l'eussè-je reconnue?
Nous serions peut-être arrivés à Dordrecht, nous croyant toujours en
Belgique, si un paysan, interrogé, ne m'eût crié, avec un orgueil
farouche et d'une voix violente, en frappant le sol de ses lourds
sabots:
--_Nidreland!... Nidreland!_ Ah! il avait bien sa patrie à la semelle
de ses sabots, celui-là!
Il nous fallut faire demi-tour et regagner la frontière pour nous
mettre en règle avec la douane, que j'avais si lestement brûlée. On ne
badine pas avec la douane en Hollande.
Je n'en étais que plus impatient de franchir cette zone sans caractère
et de revoir le pays clair et uni, conquis sur l'eau, c'est-à-dire sur
l'élément le plus fuyant, le plus cruellement impitoyable; impatient
de retrouver ces villages vernis et fleuris, réfugiés sur les digues,
comme des inondés qui se pressent sur les hauts talus des champs,
et ces villes lustrées qui débordent d'abondance, et l'immensité
translucide de ces ciels mouvants, et ce printemps si vert, avec son
soleil pâle et son éclatante passementerie de tulipes.
J'eus beaucoup de peine à faire comprendre au douanier ma distraction.
C'était un colosse, avec une poitrine plate et un ventre proéminent.
Il portait un haut képi bleu, mathématiquement cylindrique. Fort de ce
képi, il m'expliqua que les frontières étaient des frontières, qu'on
n'entrait pas en Hollande comme dans un moulin. Sans aucun respect pour
les recommandations, pour tous les papiers réglementaires dont s'étais
muni, il fouilla la voiture de fond en comble, me fit déposer une
grosse somme d'argent. Finalement, en roulant de gros yeux, il déclara
qu'il en référerait au ministre des Digues.
Le ministre des Digues!... Quel délicieux pays!...
J'appris qu'un Américain, qui s'était présenté à la douane sans
papiers, était retenu à l'auberge du village et gardé comme un
prisonnier. On avait consigné sa machine. Depuis six jours, se saoulant
et dormant, dormant et se saoulant, il attendait que le ministre des
Digues voulût bien lui envoyer les autorisations nécessaires... Son
mécanicien, un gai lascar de Paris, vint nous voir... Je l'exhortai à
la patience...
--Oh! fit-il, j'suis pas pressé... Le patelin n'est pas joli... joli...
mais j'couche avec la femme du douanier... C'est bien son tour,
dites?...
* * * * *
Depuis que j'étais venu en Hollande, pour la première fois, il y avait
tant d'années... tant d'années... que je n'osais plus les compter...
Les années qu'on a vécues paraissent, à distance, de plus en plus
belles, à mesure qu'en nous s'affaiblit avec l'expérience, et s'éteint
avec l'illusion, la faculté d'espérer le bonheur. Du moins, à présent,
saurai-je comment les pays vieillissent... Hélas!... ils vieillissent à
mesure que nous vieillissons. Tous les êtres et toutes les choses n'ont
pas d'autre vieillesse que la nôtre... Ils n'ont pas, non plus, d'autre
mort que la nôtre, puisque, quand nous mourons, c'est toute l'humanité,
et c'est tout l'univers qui disparaissent et meurent avec nous.
Si l'on n'avait pas appris l'art cruel de faire des miroirs, et que
les femmes dussent passer leur vie au bord des rivières, chacun de
nous ne verrait vieillir que les autres... Il se croirait toujours le
jeune homme qui courait follement au bonheur, ou même l'enfant, le
petit enfant qui ne pensait qu'à jouer, dont les larmes coulaient pour
un rien, et pour un rien, aussi, étaient séchées. Chaque âge, n'étant
plus que l'adolescence--sans amertume--d'un autre âge, nous resterions
perpétuellement adolescents... Mais, pour n'être pas détrompés, il
faudrait ne retourner jamais, à quinze ans d'intervalle, dans un pays
où l'on aurait vécu trop heureux... C'est alors qu'apparaissent, dans
une mélancolie amère, toutes nos rides, tous nos cheveux blancs, et
tout ce qui s'est fané sur nous, tout ce qui s'est flétri en nous.
Il n'est pas de miroir d'une eau plus pure, partant plus implacable.
* * * * *
Je ne me doutais pas de cela--du moins, je ne pensais pas à cela--quand
l'idée me vint de retourner en Hollande, et je m'imaginais joyeusement
que j'allais la revoir, comme autrefois, mirer sa blonde jeunesse,
son luxe paisible et mon bonheur, dans l'eau toujours pareille de ses
canaux.
C'est au printemps aussi que nous étions partis naguère, tout au début
du printemps, d'un printemps alerte et doux, dont il nous semblait que
son enchantement devait durer toute la vie. Je m'en souviens bien, et
je sais maintenant d'où venait mon illusion et ce qui l'excuse.
Tout le temps de notre voyage, nous étions remontés toujours vers le
nord, au-devant de la floraison des lilas. Avant de partir, nous en
avions respiré à Paris les derniers bouquets, et, à mesure que nous
avancions sur la route, ils avaient recommencé de fleurir... Ils
fleurissaient, fleurissaient devant nous, et refleurissaient, sans se
lasser.
--C'est le printemps!... c'est toujours le printemps!... ne
cessaient-ils de nous dire, au passage, dans les petites cours, dans
les petits jardins, sur le rebord des fenêtres où leurs tiges coupées
trempaient dans l'eau d'un pot bleu...
Et ils avaient beau se faner, nous les retrouvions plus loin, plus
jeunes, plus frais, leurs brins à peine entr'ouverts...
--C'est le printemps!... C'est toujours le printemps!...
Pour des êtres jeunes et heureux, qui ne croient qu'au
miracle--puisqu'ils sont eux-mêmes le miracle--et qui ne veulent
écouter aucune des voix de la vie, l'illusion naîtrait d'un moindre
prodige...
* * * * *
Et maintenant?... Je n'étais plus très rassuré...
Allais-je, avant d'aborder à Dordrecht--que nous appelions
Dordt--réentendre la sonorité des quais du Rhin, où grouilleraient
les ateliers des armateurs et se répercuteraient les coups de marteau
des deux rives? Cette terrasse de l'hôtel, d'où l'on voit si bien
le soleil se coucher dans le fleuve et le fleuve s'endormir dans
la nuit, existait-elle encore? Reverrais-je une petite place de
Rotterdam, dont le clair de lune adoucirait aussi tendrement le ton
des pierres? Et, à Delft, où les pignons de brique, les vieilles
tours penchées, les portes s'ouvrant sur les clairs jardins, les eaux
et les visages répètent, sans cesse, le nom magique de Vermeer... à
Delft, sur le canal encaissé, le canal ombragé, à peine ombragé des
pousses roses d'un tout jeune printemps, retrouverais-je ces jolies
barques, toutes pleines de fleurs, pensées en mottes, tulipes en
boules rondes, guirlandes de narcisses, qui glissaient mollement,
l'une derrière l'autre, remorquées par une petite paysanne blonde, et
qui souriait? Recevrais-je encore ce coup de foudre, qui, à La Haye,
me fit m'agenouiller devant Rembrandt, comme à Amsterdam j'eus le
cœur défaillant, les yeux en larmes, la première fois que j'entendis
ces voix divines qui faisaient pénétrer en moi le surhumain génie de
Beethoven?... Rembrandt et Beethoven... les deux ferveurs de ma vie!...
Je me demandais tout cela... Et que ne me demandais-je pas encore?
* * * * *
Mais cette fois-ci, comme je vous l'ai dit, nous ne sommes pas entrés
en Hollande par le fleuve et ses méandres autour des neuf îles de
la Zélande. Nous n'avions plus, pour nous attrister de poésie et de
souvenirs, les hantises de l'eau et ses amollissants mirages. Nous
sommes entrés par la route, par le solide support de la route. Il
n'en fallut pas moins--tant pleurer est le propre de l'homme--il n'en
fallut pas moins le rebondissement de la voiture sur un dos d'âne et
sur un caniveau, pour me réveiller de ces souvenirs et faire s'effacer
leurs dolentes images, et aussi l'image--qui les contenait toutes--du
vieux bateau, qui, si lentement, si rêveusement, nous porta d'Anvers à
Rotterdam... jadis!...
Par bonheur, il n'est pas de mélancolie dont ne triomphe l'ardent
plaisir de la vitesse...
**Maintenant, je vois les bandes des cultures virer... La plaine paraît
mouvante, tumultueuse, paraît soulevée en énormes houles, comme une
mer. Que dis-je?... La plaine paraît folle de terreur hallucinée...
Elle galope et bondit, s'effondre tout à coup, dans les abîmes, puis
remontent s'élance dans le ciel...
Et elle tourne, tourne, entraînant dans une danse giratoire ses longues
écharpes vertes, et ses voiles dorés... Les arbres, à peine atteints,
fuient en tous sens, comme des soldats pris do panique...
Le lilas André Theuriet[1].
Quand on va lentement à pied, même en voiture, chaque arbre sur la
route est un petit événement. On l'accoste, on reconnaît son essence,
on le salue, on lui parle... On dit:
--C'est un chêne!
--Ah! voici un orme... un peuplier... un platane.
--Tiens! un sycomore... qu'est-ce qu'il fait là?
Et l'on sort de son ombre pour entrer dans une ombre nouvelle...
Il vous revient des histoires amusantes...
Un jour--la vie a de ces rencontres,--je me promenais avec M. André
Theuriet, au Jardin d'acclimatation. M. Theuriet--on le sait--est
l'Amant de la nature. Mieux que personne au monde, il connaît les
bois et les sous-bois. C'est même par là qu'il est entré dans la
littérature, à l'Académie, dans l'Immortalité... J'étais fier, vous
pensez, de marcher aux côtés d'un tel homme, parmi toutes ces choses
qu'il connaît si bien... Et j'allais en apprendre des mystères!... Tout
à coup, M. Theuriet s'arrêta devant un groupe d'arbustes.
--Ah! ah!... fît-il.
Et il parut intrigué...
[Footnote 1: Écrit en mars 1906.]
Nous étions au commencement du printemps. À peine si ces arbustes
avaient des feuilles... M. Theuriet était donc très intrigué devant ces
arbustes... Il dit:
--C'est curieux... Je ne connais pas ça...
Il prit une branche, dans sa main, l'inclina, en examina longuement
l'écorce, les bourgeons prêts à éclater... J'admirais sa grâce de
botaniste...
--Tiens! tiens!... fit-il encore...
Puis, après un nouvel et plus scrupuleux examen, pour lequel il eut
recours à un lorgnon qu'il posa, avec des gestes méthodiques, sur son
nez... il dit:
--Voilà qui est fort!... Ah! par exemple... Figurez-vous, mon cher...
Non, en vérité, je ne connais pas ces arbustes-là... C'est bien étrange.
Il lâcha la branche, qui alla rejoindre les autres, et il reprit: