aux intimités silencieuses, assis, derrière ce transparent qui vaporise
les figures, écoutant chanter les carillons, et pleurer l'âme des
hommes, regardant glisser les cygnes sur les eaux bronzées du Lac
d'Amour...
Ils sont de chez eux, parce qu'il faut toujours à la pensée un point
d'appui, un tremplin sûr, pour, de là, s'élancer et se disperser à
travers l'humanité. Ils sont de chez eux, et ils sont de chez nous, et
ils sont de partout, comme ces êtres privilégiés qui ont su donner une
vérité, une émotion, une forme éternelle de beauté au monde qui s'en
réjouit...
* * * * *
Et peut-être que ma mauvaise humeur--qu'ils me pardonneront pour
l'amour de Mæterlinck, de Verhaeren, de Franz Servais et de
Rodenbach--tient uniquement à ce fait puéril, que nous avons été
forcés de gravir et dégringoler trop souvent, malgré nous, la rue
Montagne-de-la-Cour, et de tourner, beaucoup plus longtemps que nous
n'aurions voulu, dans les bois de la Cambre... Il n'en faut pas plus...
À peine, en effet, au bout de huit jours, avions-nous achevé de
circuler dans Bruxelles, qu'au moment de partir, en plein boulevard
Anspach, nos quatre pneus éclatèrent à la fois.
J'ai tout de même pensé, en dépit de mes remords, que ça avait dû être
de rire.
ANVERS
Vers le port.
Un monsieur avait fait je ne sais quoi de contraire aux lois de la
Principauté de Monaco; car il n'y a pas seulement que des roulettes
et des cocottes, dans la Principauté de Monaco, il y a aussi--la
justice me pardonne!--des lois. Peut-être, ce monsieur avait-il eu
l'indiscrétion de gagner une trop grosse somme au Trente-et-quarante;
peut-être s'était-il permis de mettre en doute les vertus princières de
l'océanographie; peut-être avait-il attribué un caractère expiatoire
aux appareils sismographiques, dont la générosité du Prince a doté
chaque coin de rue, à Monte-Carlo. Toujours est-il, qu'un matin il vit
entrer dans la chambre de son hôtel le commissaire de police, qui,
solennellement, au nom de Son Altesse Sérénissime, lui signifia un
arrêté d'expulsion. Après quoi, le commissaire, selon l'usage, ajouta:
--Vous avez vingt-quatre heures, pour gagner la frontière.
Le monsieur répliqua, en souriant:
--Oh!... cinq minutes me suffiront...
Il n'y a guère plus de distances en Belgique qu'en Monaco. Ce qui fait
qu'ici on y est plus sensible, c'est l'état chaotique de la vicinalité.
Et j'invoque Léopold, avec quelle ferveur!
--O Léopold, supplié-je, souverain maître de la Commission, du Courtage
et de la Banque, Prince du Négoce, Roi d'affaires et des affaires,
incomparable Business king, toi qui comprends si bien, pour ton propre
compte, toutes les nécessités économiques de la vie moderne, Roi vert
galant, qui, si bien aussi, sais semer l'or et les roses sur toutes
les routes de Cythère, ne pourrais-tu distraire quelques-uns de tes
scandaleux profits sur les sables d'Ostende et les nègres du Congo, en
faveur de tes routes métropolitaines, qui vous rompent côtes et reins,
aussi cruellement que les phrases artistiques de M. Edmond Picard vous
meurtrissent le cerveau?
Vaine prière.
Même il me semble qu'une voix ironique, une voix bien connue des
cabinets particuliers de chez Paillard, me répond:
--Pourquoi veux-tu que je donne des routes à ces Belges dont je suis
le Roi toujours absent?... Fais comme moi... Les routes de France sont
magnifiques...
Alors, nos quatre pneus, sur les injonctions énergiques de Brossette,
ayant fini de rire, nous filons sur Anvers. Ai-je besoin de répéter que
ce sont toujours les mêmes pavés, en vagues de pierre dure?... Mais,
au risque de casser nos ressorts et d'éventrer notre carter sur ces
rudes obstacles, nous faisons, dans la joie de quitter Bruxelles, du
cinquante-cinq de moyenne. Il nous faudra trois quarts d'heure pour
atteindre Anvers... Et pourtant je m'irrite que le moteur ne tourne pas
assez fort et que de la campagne flamande, qui, de sa fertilité plate,
nourrit un peuple industrieux, les arbres, les maisons basses, les
verdures noires, les petits villages coloriés et réguliers, ne passent
pas assez rapidement, au gré de mon désir, impatient d'un port...
Près de Malines, ô joie! des équipes d'ouvriers travaillent à enlever
les pavés... Nous allons dorénavant, je suppose, rouler sur la soie
élastique d'un macadam tout neuf... Et, voilà que, brusquement, une
violente secousse nous a jetés les uns contre les autres. La voiture
s'est enfoncée, jusqu'aux moyeux, dans un bourbier. Elle rage, gronde
et fume, impuissante... Une conduite d'eau, crevée, a, en cet endroit,
amolli, affaissé le sol, et transformé la route en un lac de boue
gluante et profonde... Il nous faut l'aide, un peu humiliante, de deux
chevaux, tirant à plein collier, pour arracher la voiture de cette
fondrière...
Et les pavés reprennent leurs ondulations suppliciantes...
Ah! ces routes!... ces routes!
Heureusement que la bonne C.-G.-V. est résistante à miracle, et si bien
assemblée, que pas un boulon ne manque, après ce raid audacieux... pas
un n'est desserré... Furieuse d'avoir dû demander du secours au cheval,
on ne peut pas la maîtriser. Il y a des moments où elle ne tient plus
au sol... Elle vole, vole dans l'air comme un ballon... Nous serons au
port, dans quelques minutes... à moins que nous ne soyons, gisant sur
la route, broyés et le ventre ouvert!...
Un port.
Spectacle merveilleux que celui d'un grand port et toujours nouveau!
Monde effarant où tout l'univers tient à l'aise entre les docks d'un
bassin, où, dans un prodige de couleur, s'entre-choquent les réalités
implacables de l'argent, du commerce, de la guerre, et les féeries les
plus délicieuses! Masses noires et roulantes qui portent dans leurs
soutes l'imagination, le génie, la fécondité, l'ordure, les richesses,
la mort de toute la terre!... Tumulte, sur les eaux clapotantes, des
petits remorqueurs enragés et des lourds chalands, autour desquels les
mouettes blanchissent et jaillissent, comme des flocons d'écume autour
d'un récif! Sur les quais, parmi les ballots, les tonnes de graisse
et de saindoux, les laines et les peaux, aux odeurs de pourriture,
grouillement des torses nus, ployant sous le faix, et des pauvres
gueules contractées de fatigue et de révolte! Travail des machines
qui, sans cesse criant, soulèvent et promènent dans l'espace, au bout
de leurs bras de fer, les charges pesantes, molles comme des ruées!...
Silhouettes légères, aériennes, des voilures, des mâtures.--«Tes
cheveux sont des mâtures... Ta robe glisse sur la pelouse du jardin,
comme une petite voile rose, sur la mer...»
Et entre tout cela qui grince, qui halète, qui hurle et qui chante,
l'entassement muet d'une ville, et la vaporisation, dans le ciel, de
coupoles dorées, de flèches bleues, de tours, de cathédrales, d'on ne
sait quoi... Au delà, encore, l'infini... avec tout ce qu'il réveille
en nous de nostalgies endormies, tout ce qu'il déchaîne en nous de
désirs nouveaux et passionnés!
* * * * *
Il n'y a pas de port dont je ne sois touché... Même, les tout petits
m'enchantent qui sont perdus, comme des nids de courlis, au fond
rocheux des criques, et d'où à peine une barque met à la voile... Mon
cœur saute et bondit dans les grands... Les fleuves qui sont humains
s'y unissent à la mer surnaturelle.
Les plus grandes villes me sont presque toujours de très petits mondes
fermés... Un moment vient bien vite où je m'y sens en prison... et m'y
cogne aux murs... J'étouffe dans la montagne; son atmosphère m'est
irrespirable, ses nuages, qui dérobent toujours la vue des cimes et le
ciel, m'écrasent comme de lourdes, comme d'épaisses plaques de plomb.
La forêt m'étreint le cœur, m'angoisse, me serre la gorge jusqu'au
sanglot... Je ne puis supporter cette sorte de terreur religieuse
qu'elle accumule sous ses voûtes et qui emplit ses ténèbres, où,
parfois, des bêtes nocturnes hurlent à la mort...
Mais il n'est pas de quai, de jetée, de môle, d'embarcadère, il n'est
pas, comme ils disent ici, de _piers_, au long desquels des bateaux
se balancent, où je ne me sente vraiment au bord de l'univers, et
joyeux, et libre, et léger... Les coups de sifflet qui font vibrer les
vitrages des gares, même gigantesques, ne sont que des avertissements
sans éclat; ils ne parlent pas assez à mon imagination... L'appel des
sirènes a une autre signification, une autre éloquence, une portée
plus haute. Quand il s'amplifie dans les ports, il a la sonorité, la
profondeur, l'émotion poignante des nouvelles qui arrivent du bout du
monde, et, chaque fois que j'en ai entendu durer les accents, j'ai
entendu leur répondre, du plus lointain de moi, mon avidité insatiable
des mers inconnues, des paysages de feu et de glace, des flores,
des faunes, des humanités que je voudrais connaître et que je ne
connaîtrai, sans doute, jamais.
Le chant des sirènes enfièvre, jusqu'au délire, ma curiosité du monde
entier...
Bateaux.
Mais l'aspect seul des bateaux me donne une satisfaction complète et
plus douce.
Je les aime tous.
C'est la plus hardie des machines humaines, celle qui a naturellement
le plus d'élégance. Je pense souvent, avec tendresse, à l'âme intrépide
et charmante de celui--dont l'histoire n'a pas retenu le nom--qui, un
jour, assis au bord d'un étang et voyant voguer sur l'eau une adorable
petite sarcelle à tête rouge, inventa la barque.
Ah! il eut raison de l'inventer, la barque, ce gentil inconnu, car je
crois bien que c'est moi qui l'eusse inventée, tant je l'aime... Et
qu'on ne se récrie pas!... J'ai bien, étant enfant, sans connaître un
mot de physique et de géologie, sans rien savoir du fameux principe des
vases communicants, inventé les fontaines jaillissantes. Et comme, tout
heureux, avec la foi candide de l'ignorance, je tâchais d'expliquer,
sommairement, cette découverte à mon professeur:
--Mais c'est le puits artésien!... s'écria celui-ci, avec une
expression de pitié méprisante que je n'oublierai jamais... Petit
imbécile, va!... Et Moïse, qui faisait jaillir les eaux, dans le
désert, du bout de sa baguette? Qu'en fais-tu, de Moïse?... Et la
poudre, l'as-tu aussi inventée, la poudre?... Tu me copieras mille fois
cette phrase: «J'ai inventé les puits artésiens.»
C'est à ce pensum, sans doute, que je dois de ne pas avoir, plus tard,
inventé la poudre... J'eus trop de honte.
* * * * *
Le goût que j'ai pour l'auto, sœur moins gentille et plus savante de
la barque, pour le patin, pour la balançoire, pour les ballons, pour la
fièvre aussi quelquefois, pour tout ce qui m'élève et m'emporte, très
vite, ailleurs, plus loin, plus haut, toujours plus haut et toujours
plus loin, au delà de moi-même, tous ces goûts-là sont étroitement
parents... Ils ont leur commune origine dans cet instinct, refréné par
notre civilisation, qui nous pousse à participer aux rythmes de toute
la vie, de la vie libre, ardente, et vague, vague, hélas! comme nos
désirs et nos destinées...
* * * * *
La locomotive qui me fut chère, jadis, je ne l'aime plus. Elle est sans
fantaisie, sans grâce, sans personnalité, trop asservie aux rails,
trop esclave des stupides horaires et des règlements tyranniques. Elle
est administrative, bureaucratique; elle a l'âme pauvre, massive, sans
joies, sans rêves, d'un fonctionnaire qui, toute la journée, fait les
mêmes écritures sur le même papier et insère des fiches, toujours
pareilles, dans les cases d'un casier qui ne change jamais. Sur ses
voies clôturées, entre ses talus d'herbe triste, elle me fait aussi
l'effet d'un prisonnier, à qui il n'est permis de se promener que dans
le chemin de ronde de la prison.
Trop gauche pour plier ses grossiers assemblages, ses articulations
raidies, à la jolie courbe des virages, trop lourde, trop vite
essoufflée pour escalader les pentes, elle s'enfonce, pour un rien,
dans les tunnels, comme un rat peureux dans les ténèbres de son terrier.
Elle n'est pas si vieille pourtant, et ce n'est déjà plus rien. De même
que tant de formes régressives, qui ne correspondent plus aux besoins
de l'homme nouveau, elle doit fatalement disparaître... Mais dans
combien de siècles?
Soyons justes envers elle. Elle eut son heure de gloire, et, quand on
va de Zurich à Innsbrück, traîné par elle, à travers les hardis défilés
de l'Arlberg, sa gloire dure encore. Il est vrai que la plus grande
part en revient aux ingénieurs audacieux qui surent tailler, pour elle,
dans la roche, au flanc des gorges, des chemins là où jadis n'osaient
pas s'aventurer les chamois et les pâtres...
* * * * *
L'homme ne s'est vraiment surpassé que quand il a construit des
machines qu'il a pu douer de la vertu de se mouvoir librement, à
l'heure de son besoin, à la minute même de son caprice.
Telle, l'auto.
Les ballons que je connais mal, presque aussi mal que M. Santos-Dumont,
mais beaucoup mieux que M. Lebaudy, font encore trop songer aux bêtes
disproportionnées, où la nature bégayait ses essais d'expression. Ces
monstres d'avant l'histoire, dont nous avons encore une survivance,
de plus en plus déchue, parmi ces curieux animaux qu'on appelle les
nationalistes (voir Millevoye, Déroulède), devaient faire de grands
bonds inutiles, et leur stupidité seule les empêchait de s'étonner de
leur maladresse énorme.
L'auto, elle, commence à prendre toute la beauté souple des êtres
construits raisonnablement, raisonnablement équilibrés, et dont les
organes répondent aux nécessités des fonctions.
* * * * *
Ici, pourtant, indignons-nous un peu.
Il y a d'irritants imbéciles, assez dépourvus d'imagination et de goût,
pour jucher sur un châssis de voiturette je ne sais quelle singerie
de chaises à porteurs; d'autres, non moins irritants et non moins
imbéciles, que hantent orgueilleusement des réminiscences de carrosses
vitrés, conservés dans les armeries royales, et que l'on vit encore, il
y a quelques années, servir aux carnavaleries des hippodromes... Il y
a des autos, grossièrement accroupies comme des Bouddhas, boursouflant
de hideuses bedaines sur des membres grêles d'insectes... Il y a eu, il
reste des radiateurs mal attachés que l'auto semble perdre, en route,
comme un pauvre cheval de corrida, ses intestins... Il y a des capots
parcimonieux, qui n'enferment pas tout le moteur et font croire à de
l'inachèvement. Il y en a, il y en a même beaucoup, qui ressemblent à
des garde-manger ambulants, d'autres à des cercueils déjà rongés des
vers, d'autres encore à de menus monuments funéraires, prématurément
édifiés pour y recevoir les membres mutilés de leurs infortunés
conducteurs... et encore d'autres, dont l'ambition peu éclatante, se
borne à simuler, en vue d'on ne sait quelle analogie, un modeste tuyau
de poêle couché... Il y en a dont l'emphase, tout italienne, et nous
l'avons vu, toute bruxelloise, est comique à développer l'envergure
d'une cloche à gaz autour de chambres vides où ne détonne pas seulement
la puissance de huit chevaux de fiacre. Il y a aussi des voitures
qui, au repos, paraissent logiques, stables, depuis l'avant courbé
à souhait, jusqu'à l'arrière arrondi en poupe de chaland, et qui,
quand la machine les emporte, sursautent, tressautent, se désunissent
et ferraillent lugubrement, de ce fait seul que leur maître, mal à
propos ambitieux, n'a pas compris l'irréparable faute d'équilibre et
de goût qu'est un porte-à-faux. C'est le même, entrepreneur enrichi,
commissionnaire heureux, qui croit étaler un faste seigneurial, en
installant au volant de son auto un mécanicien rasé, botté, sanglé,
affublé dérisoirement d'un haut de forme, d'une livrée de cocher
resplendissante et obscène...
Quant à la voiture électrique, elle n'est qu'un leurre, ne sachant pas
encore où loger sa force...
Et je n'ai pas un lit où reposer ma tête...
* * * * *
Mais, enfin, il faut bien le dire, une forme s'établit, surtout en
France, qui a ce qu'il convient pour nous satisfaire.
Si je suis sensible, par exemple, à la belle ligne, à la belle courbe,
si pleine, si modelée, si parfaitement harmonieuse du capot de la
Charron, c'est qu'il enferme toute la machine et lui applique son
épiderme exact. Je ne le suis pas moins à l'agencement du moteur, à
l'enroulement étudié des volutes de cuivre, au quadruple embranchement
de l'admission si pratiquement mécanique et si joliment ornemental,
à tout le dispositif assemblant les métaux les plus propres à leur
objet, à la distribution anatomique des pièces qui, non seulement, fait
vivre le moteur et captive sa fougue, mais encore lui donne une beauté
véritable.
Oui, une beauté, cher monsieur Mauclair de la Lune...
S'il y a une beauté des êtres et des objets qui soit n'importe quoi
d'autre que le fait de répondre pleinement, exclusivement, à leur
destin ou à leur emploi... alors, monsieur Mauclair, je suis comme
vous, je ne sais pas ce que c'est que la beauté.
L'esthétique des objets d'art est infiniment plus mystérieuse et, par
conséquent, infiniment plus confuse... Mais c'est le propre de toute
magie qu'il lui faille un grimoire.
* * * * *
Entre les machines que la sensibilité, que l'imagination de l'homme a
créées pour s'affranchir de ses mille servitudes et se rapprocher de
l'élément, c'est donc la barque et l'auto que je préfère.
Emporté par l'une ou par l'autre, je goûte la même volupté cosmique;
la même ivresse m'exalte... À leur bord, je suis au bord de l'espace.
Chaque tour de roue, comme chaque coup de l'hélice, ou le simple
effort de la voile, sous la poussée du vent, multiplie à l'infini
les circonférences d'air ou d'eau, concentriques à mon regard,
avec sa portée pour rayon, et leur addition vertigineuse fait ma
notion de l'espace mouvant.. Alors, peu à peu, j'ai conscience
que je suis moi-même un peu de cet espace, un peu de ce vertige...
Orgueilleusement, joyeusement, je sens que je suis une parcelle animée
de cette eau, de cet air, une particule de cette force motrice qui fait
battre tous les organes, tendre et détendre tous les ressorts, tourner
tous les rouages de cette inconcevable usine: l'univers... Oui, je sens
que je suis, pour tout dire d'un mot formidable: un atome... un atome
en travail de vie...
* * * * *
Il m'enchante que les formes de l'auto et de la barque s'apparentent;
que le vent coupe, en marche, les mots toujours si inutiles, comme la
mer impose le silence; que marin et chauffeur n'aient pas en commun que
le goût de se taire, qu'il leur faille encore, à l'un, au volant de sa
machine, comme à l'autre, à la barre de son navire, le même esprit de
décision rapide devant l'obstacle soudain qui se dresse, la même froide
tranquillité devant la mort. Et il me plaît que, dans leurs yeux,
l'observation continue des espaces approfondisse la même qualité de
couleur, aiguise la même sûreté de vision...
Et la sirène dans la campagne, la sirène dans la montagne, presque
aussi émouvante que sur la mer et dans les ports, la sirène dont
l'avertissement prolongé apprend aux bêtes peureuses, aux villages en
émoi, aux voitures somnolentes, aux humanités hostiles, que les routes
sont faites pour que tout y passe, même la tempête, même le progrès,
qui est une tempête, puisqu'il est une révolution!
La ville.
Après avoir longtemps longé les méandres de la Senne--la route et l'eau
se fuyaient, se rattrapaient, comme des enfants se poursuivent en
jouant--après avoir traversé quelques petites villes indifférentes, des
villages presque morts, une campagne triste et noire, toute grondante
de vent, après avoir brûlé Malines et ses fondrières de boue, franchi
les forts qui défendent Anvers, ralenti dans les faubourgs, nous ne
nous sommes arrêtés qu'au milieu de la ville, place de Meir, pour
déjeuner.
Si l'on devait juger de la beauté d'une ville, par l'excellence de
ses restaurants, Anvers serait bien en dessous de Bruxelles. À Anvers
qui, pourtant, est extrêmement riche, où la vie bourgeoise est,
dit-on, intense et fastueuse, où, tous les jours, arrivent quantité
de voyageurs, pour de là se disperser aux quatre coins du globe, les
restaurants sont quelconques, les hôtels aussi. Pas de confortable, pas
de luxe; le nécessaire à peine. Des repas vite préparés, vite avalés,
et l'on s'en va. On dirait à voir leur agitation que les Anversois
n'ont pas le temps de manger. Agitation moins badaude, moins musarde,
moins bavarde, moins littéraire, plus expressive qu'à Bruxelles.
La place de Meir est noire de monde en mouvement. Foules pressées qui
ne s'attardent pas aux boutiques, aux menus incidents de la rue, qui
se croisent, se mêlent, disparaissent, et se reforment sans cesse...
Elles vont au travail, aux affaires... Cela rappelle, avec moins de
fébrilité trépidante, l'activité de Londres, dans les rues de la
Cité, ou, mieux, celle plus calme, plus pesante de Berlin, dans la
Friedrichstrasse. Peu de caractère dans les types, au premier abord.
En vain, je cherche, parmi les femmes, les beautés grasses, les
beautés blondes, la luxuriance, l'épanouissement lyrique des chairs de
Rubens... Mais cela ne se voit pas tout de suite, cela se voit surtout
au village, à la campagne, au seuil des portes, et j'ai remarqué, à
quelques exceptions près, que les villes, surtout les villes de travail
et de richesses, qui, comme Anvers, sont des déversoirs de toutes les
humanités, ont vite fait d'unifier, en un seul type, le caractère des
visages... Il semble maintenant que, dans les grandes agglomérations,
tous les riches se ressemblent, et aussi tous les pauvres.
Il ne faut pas grand'chose pour que la badauderie reprenne le dessus,
en cette foule qui paraît si affairée. Il suffit d'une automobile,
arrêtée devant un restaurant. Dois-je croire qu'il y ait ou qu'il
passe, à Anvers, si peu d'automobiles, que la nôtre y soit un
spectacle à ce point nouveau, ou si rare? Ce serait surprenant. Elle
fait sensation, il n'y a pas à dire; elle fait même scandale. On la
regarde, avec une sorte de curiosité troublée, comme une bête inconnue,
dont on ne sait si elle est douce ou méchante, si elle mord ou se
laisse caresser. Des gamins, d'abord, comme partout, puis des femmes,
s'approchent, s'interrogent d'un regard à la fois inquiet et réjoui.
Cela forme déjà un groupe nombreux qui se tient encore à distance de la
machine, respectueusement... Chacun se dit:
--Si, tout d'un coup, elle allait rugir, partir, se ruer sur nous!...
Puis, au bout de quelques minutes, c'est une véritable foule qui,
d'instant en instant, grossit, grossit. On s'enhardit jusqu'à la
toucher, jusqu'à vouloir faire jouer la manette des vitesses, celle du
frein, la pédale d'embrayage, jusqu'à soulever les ouvertures du capot.
Bientôt, on ne distingue plus les têtes confondues, on ne voit que des
ondulations, des remous, une surface mouvante, houleuse, d'où s'élèvent
des murmures...