Brossette a fort à faire. Je crains qu'il ne laisse échapper quelque

parole trop vive, quelque geste inopportun. Et alors que va-t-il

arriver? On ne sait jamais avec les foules, plus impressionnables, plus

nerveuses, plus folles que les femmes. Lui-même, autant que sa machine,

est l'objet de la curiosité générale. Comme le vent était froid, ce

matin, il a endossé sa peau de loup. Et cette peau de loup, sur le dos

d'un homme, étonne prodigieusement. Les uns rient et se moquent, les

autres se scandalisent, d'autres encore ont presque peur. On n'a jamais

vu une créature humaine habillée comme une bête... Tous, ils veulent

tâter la peau, pour voir si elle est vivante, passer leurs mains sur

les poils, pour voir si vraiment ces poils sont bien les poils de cet

homme étrange et fabuleux... Un loustic, au milieu des rires, demande

à Brossette s'il mange des vaches et des moutons vivants, et pourquoi

il ne marche pas à quatre pattes, comme un chien, au lieu de faire

le beau, sur deux, comme un homme... Ah! enfin! l'esprit parisien,

je le retrouve donc sur ces bords de l'Escaut, qui furent nôtres...

Je le retrouve en toute sa pureté traditionnelle de misonéisme et de

blague... Et je le retrouverai bien mieux encore, ce soir, au théâtre,

dans une revue satirique: _Tout Anvers à l'envers_, qui semble,

obscénités en moins, avoir été composée, écrite, mise en scène par un

monsieur de Gorsse du crû... Et c'est probablement tout ce qu'Anvers

a gardé de nous, de notre influence si courte, de notre domination

si éphémère, bien que Lazare Carnot, qui le gouverna, n'eût point

la réputation d'un esprit très parisien, ni d'un vaudevilliste des

boulevards extérieurs...

Je ne sais comment tout cela va finir, comment nous allons pouvoir

remonter en voiture, au milieu de cette foule qui semble toujours

grossir, grossir, et qui devient plus nerveuse. Je m'en inquiète auprès

du patron du restaurant... Il est souriant, empressé, fier de nous

recevoir dans son établissement. Il me dit:

--Rien... rien... ne craignez rien... Ils s'amusent... Ils n'en voient

pas souvent... ou alors de toutes petites machines de rien du tout...

vous comprenez?... Braves gens... braves gens...

Et, se grattant la tête, il ajoute avec une grimace:

--Tout de même... votre mécanicien ferait bien de retirer ça...

oui... enfin... sa peau, là!... Ah! sa peau!... C'est cette peau,

voyez-vous... c'est cette peau...

Il sort, agite sa serviette, dit quelques paroles à la foule, puis, à

un moment donné, comme il se trouve tout près de Brossette, il ne peut

s'empêcher, lui aussi, avec combien de précautions cérémonieuses et

comiques, de toucher cette peau, de palper cette peau... Ah! cette peau!

Cette curiosité, parfois gênante, ne va plus nous quitter désormais...

Elle nous suivra, dans toute la Hollande, sauf à Amsterdam, à La Haye,

et elle atteindra son paroxysme à Volendam où, pourtant, les hommes,

des colosses à la face de brique, au regard doux, sont coiffés de hauts

bonnets de fourrures, comme des Tcherkesses...

* * * * *

Je n'aime plus les vieilles villes, ni les vieux quartiers puants des

vieilles villes, ni les vieilles ruelles obscures qui dégringolent

les unes dans les autres, ni les vieux pignons gothiques où s'exerce

l'érudition hebdomadaire des sociétés d'art départemental qui, le

dimanche, s'en vont grattant et regrattant les portes jadis sculptées,

les chambranles et les poutres aux historiages disparus... Je n'aime

plus les vieux porches s'ouvrant sur des cours en ruine qui ne virent

jamais le soleil et, des fleurs, ne connurent que la mousse et le

lichen... Et je n'aime plus les vieux ponts sous lesquels dorment des

eaux noires et putrides. Si le pittoresque m'en plaît tout d'abord;

si je suis tout d'abord séduit par le dessin souple et compliqué de

ces arabesques, par cette patine, faite de crasses accumulées, que le

temps polit et modela; si ce faux «sentiment artiste» que je dois à une

éducation régressive, me retient quelques minutes devant ce spectacle

de la détresse, de la déchéance et de la mort, un autre sentiment--un

sentiment de révolte et de dignité humaine--m'en éloigne bien vite

avec horreur. Car j'y vois le triomphe de l'ordure, de la maladie,

de la paresse, où croupit toute la poésie du passé, où s'étiolent

misérablement les réalités du présent...

Est-ce curieux, est-ce décourageant, cette persistance de la poésie

à n'aimer que ce qui est morbide, ce qui est vieux, ce qui est mort,

et à condamner, au nom d'une beauté imbécile et stérile, le jeune et

magnifique effort que font les hommes d'aujourd'hui, pour soumettre à

une domination créatrice l'élément indompté et toutes les farouches

forces que la nature n'employait qu'à la destruction?

Quand vous franchissez les gorges de la Romanche, et que vous

apercevez, tapie sur le bord du torrent, au fond d'un abîme de

roches, cette toute petite usine qui a capté la chute d'eau, qui

l'a transformée en énergie motrice, en lumière, en source infinie

de travail qu'elle distribue par des réseaux de fils de cuivre, à

travers tout un vaste pays, est-ce que vous n'éprouvez pas une émotion

autrement poignante, est-ce que vous ne sentez pas une poésie autrement

grandiose que devant quelques pierres effritées?

Mais non, la poésie nous tient et nous tiendra encore longtemps, car

elle fait partie des éléments qui constituent notre race latine et

catholique. Et voyez. Dès qu'il s'agit de jeter bas un pâté de vieilles

maisons pourries, de mettre la pioche dans des ruelles emplies de

l'ordure des siècles, pour y faire pénétrer l'air, la lumière, la

santé, alors ce ne sont que protestations, cris, fureurs. Des sociétés

de protection artistique, historique, se forment, des commissions

bourdonnent et travaillent, les journaux se livrent aux propagandes

les plus folles, s'excitent l'un l'autre, le radical, le socialiste,

le royaliste, à préserver, contre ce qu'ils appellent un acte de

vandalisme, ce qu'ils appellent aussi les trésors de notre patrimoine

national. Finalement, l'administration recule devant le danger

électoral qu'il y a toujours, en France, à tenter d'accomplir une

œuvre d'assainissement. Pour honorer la poésie, l'art et l'histoire,

elle conservera ces redoutables foyers d'infection. Elle fera mieux:

elle nommera, pour les conserver, un conservateur.

Ah! je me demande souvent, malgré toute mon admiration pour la

splendeur de son verbe, si Victor Hugo ne fut point un grand Crime

social? N'est-il pas, à lui seul, toute la poésie? N'a-t-il pas gravé

tous nos préjugés, toutes nos routines, toutes nos superstitions,

toutes nos erreurs, toutes nos sottises, dans le marbre indestructible

de ses vers?

* * * * *

Je ne vous mènerai donc point dans le vieil Anvers, pas même au Musée

Plantin, où nous laisserons ces ribambelles d'Anglais parcourir

interminablement les interminables galeries, en écoutant le gardien

raconter la vie et les travaux de cet imprimeur fameux, comme ils

écoutèrent le guide qui leur fit compter, sur les doigts, les échos non

moins fameux des grottes de Han, et aux champs de bataille de Waterloo,

l'historien médaillé qui leur enseigna l'histoire de Napoléon, enfin

vaincu par les Belges. Brûlons aussi la cathédrale où je m'irrite

que Rubens s'ennuie, sur ces murs sombres et froids, derrière ces

rideaux tirés de lustrine verte, autant qu'au Jardin Zoologique, ces

pauvres condors, qui, pour faire plaisir à Leconte de l'Isle, et pour

authentifier ses vers, dorment, non plus dans l'air glacé des Andes,

mais dans leurs cages,

... les ailes toutes grandes.

Et nous irons, si vous voulez, au Musée, une autre fois, le jour

prochain peut-être, où je me sentirai disposé à vous confier mes

rêveries sur Rubens, sur ce Rubens abondant, éclatant, magnifique, dont

M. Ingres--ô ma chère Hélène Fourment!--écrivait qu'il n'était que le

«boucher ivre», le charcutier tout barbouillé de graisse et de sang, de

la peinture.

Traversons rapidement, sans trop nous y arrêter, la ville neuve, ses

larges voies vivantes et remuantes, ses jardins que la Hollande,

toute proche, embellit de ses plus belles tulipes, de ses plus beaux

narcisses; filons sur les boulevards, vite, vite, car rien ne m'y

retient. Il me tarde d'être au port d'où m'arrivent déjà, à pleines

bouffées, les bonnes, les fortes, les délicieuses les enivrantes odeurs

de salure et de coaltar.

**Anvers est une grande ville. Ce serait même la seule véritable grande

ville belge, si ce n'était, en réalité, une ville allemande. Allemands,

tous les gros armateurs, les gros banquiers, les gros marchands,

les ingénieurs; allemandes, les maisons de courtage, les maisons

d'arbitrage, les compagnies d'assurances maritimes, de navigation,

d'émigration; allemand, tout ce qui entreprend quelque chose et

travaille à s'enrichir, tout ce qui dresse un plan, lave une épure,

combine des chiffres, brasse les affaires et l'argent.

Du moins, l'affirment avec ostentation, avec éclat, les enseignes

dorées qui resplendissent aux façades des maisons, et les maisons

elles-mêmes, les gares, certains monuments publics qui affichent cet

orgueilleux monumentalisme que l'Allemagne a pris à l'Amérique, et

dont l'Amérique, peu à peu, dote toutes les capitales modernes, sauf

Paris qui, artiste, élégant, arbitre du goût, s'obstine à multiplier,

en nos rues, l'aspect alourdi, parodique, d'un dix-huitième siècle de

pacotille et de caricature.

C'est à Anvers, dans un immeuble d'affaires, que j'ai vu, pour la

première fois, en Belgique, ces ascenseurs allemands, sorte de

trottoirs roulants, perpendiculaires, que l'on prend en marche, que

l'on quitte en marche, et qui, sans s'arrêter jamais, mènent jusqu'au

toit et redéposent à la rue, dans un vertige, ces gens agités qui

accourent de la Bourse ou qui s'y ruent.

Le Roi a obtenu des millions pour fortifier Anvers. Ces fortifications

ont de la prestance. Les Belges en sont très fiers. Ils prétendent que

la ville est imprenable. Le malheur est qu'elle est déjà prise. Je

veux croire que les uhlans auraient plus de peine à y pénétrer que dans

Nancy. Mais pourquoi feraient-ils cette folie inutile d'y pénétrer par

la force? Leurs familles y pullulent, y dominent, solidement installées

en des places où la garde civique ne les délogera pas facilement.

Mais voici des rues noires, des chaussées que l'on dirait faites avec

de la poussière de charbon; des maisons crasseuses, saurées, une

foule de petits cabarets louches, de petites auberges borgnes, de

petites boutiques, d'étranges petits comptoirs, tassés les uns contre

les autres... tout un mouvement trépidant de tramways qui cornent,

de locomotives qui sifflent, de lourds camions... Et des figures

boucanées, des figures exilées, des figures d'autre part, de nulle part

et de partout... des entassements de sacs, des piles de caisses, des

barriques roulantes... et des douaniers, affairés, méfiants, martiaux,

qui, contre de pauvres choses mortes, lancent leurs sondes, comme des

baïonnettes, en vertu de ce principe que le commerce, c'est la guerre...

Et tout cela sent la suie, le poisson salé, l'alcool, la bière, l'huile

grasse, le bois neuf, le vieux cuir et l'orange...

Et voici les docks, par-dessus lesquels des vergues et des mâts se

balancent, le long desquels de grosses cheminées développent, sur le

ciel, la noire chevauchée de leurs fumées... et, de place en place, par

un échappement de lumière, entre de lourds madriers, entre de grosses

silhouettes sombres, voici clapoter, moutonner, les eaux jaunissantes

de l'Escaut.

C'est le port.

Sur les Quais.

Moins joyeux et divers, moins bigarré que Marseille, le port d'Anvers

est presque aussi imposant--pas aussi féerique et sinistre--que le

monstre Hambourg. Mais il n'est qu'un Hambourg.

Nul port n'a sa couleur extraordinaire, sa variété, son étendue, son

machinisme, ni ses puissantes avenues d'eau que bordent, jusqu'à

l'infini, comme d'immenses arbres d'hiver, les navires. Aucun n'a

ses venelles tortueuses, par où il se divise, se répand, en canaux

innombrables dans la ville, et longeant des parcs, des pelouses, des

palais, des talus fleuris, va rejoindre la belle nappe tranquille de

l'Alster. Aucun n'a ses recoins mouvants où l'Elbe, si difficile à

discipliner, s'infiltre, s'étrangle et rugit de ne pouvoir conquérir

toute la terre. Nulle part, ces colossales silhouettes imprévues,

ces îles flottantes, ces jardins magiques suspendus dans la brume,

ces énormes et interminables villes que sont les docks, et cette

impressionnante falaise rouge que font tout à coup surgir, dans le

brouillard, les hautes maisons de brique d'Altona. Nulle part, ces

nuits fantastiques qu'éclaire toute une prodigieuse constellation

d'astres signaux, de phares, de projecteurs, de feux électriques,

multicolores, de hublots embrasés... J'y ai, sur un petit yacht

très rapide de la Hamburg-America, voyagé tout un jour et tout un

soir, et je n'en ai vu qu'une partie infime. Nul grand port anglais

ne m'a donné, autant que Hambourg, la sensation écrasante, presque

douloureuse, du formidable...

L'horloge monumentale de Saint-Pierre, à Beauvais, est si compliquée

qu'elle renferme quatre-vingt-dix mille pièces mécaniques, et ces

quatre-vingt-dix mille pièces sont mises en mouvement par un simple

petit poids de cuivre, qui pèse cinquante grammes... Ici, c'est un tout

petit homme, un tout petit et très vieux homme, presque aussi petit,

presque aussi vieux et guère plus lourd que le poids de l'horloge de

Beauvais, M. Ballin, dont le génie est l'âme motrice de ce gigantesque

instrument de diffusion commerciale. À lui tout seul, M. Ballin a plus

fait pour la grandeur, pour la richesse allemandes, que les canons

de de Moltke, les mensonges de Bismarck, l'universelle agitation de

Guillaume II.

**Après Hambourg, Anvers a de quoi aussi nous satisfaire et nous

divertir.

On y débarque à quai des denrées du monde entier. Le double réseau du

chemin de fer et du fleuve canalisé y fait rythmiquement, comme aux

battements d'un organe d'échanges, l'échange des ballots de laine,

des métaux, de l'ivoire, contre les vêtements, les jouets et les

machines; des fruits, des plantes exotiques, des épices, des pétroles,

des tonnes de caoutchouc, des bois précieux, contre les calicots

coloriés, les parfumeries et les verroteries chères aux nègres... Des

vaisseaux frais, pimpants, partent gaiement, comme en sifflant d'aise,

et des coques boursouflées, exténuées, rongées par les fucus et les

pousse-pied, rentrent en geignant, qui vont aller s'étendre, dans les

bassins, pour se refaire... De même les marins... Ils sont partis, eux

aussi, la tête pleine de l'espoir de l'inconnu et des aventures...

Ils sont allés vers le prodige... Beaucoup sont restés... On en voit

qui reviennent qu'on ne reconnaît plus, qui ne reconnaissent plus

rien et personne... qui ne se reconnaissent pas eux-mêmes... Ils sont

étrangers.

* * * * *

Les ports sont l'image la plus parfaite, la plus exacte du rêve de

l'homme. Ils le contiennent, et ils l'emportent, tout entier, vers

toutes les chimères... Rêve de bonheur, espoir de fortune, oubli

des déchéances, illusion de l'aventure, rajeunissement des énergies

malchanceuses... Le départ fait joyeuses les pires détresses... car,

pour les malades, le remède n'est jamais là où ils souffrent... il est

là-bas... C'est qu'on a l'espace devant soi et pour soi... et, qu'ayant

l'espace, on a le temps aussi, et qu'au bout de l'espace et du temps

cela ne peut être que le bonheur... Le voyage est un engourdissement,

un sommeil que peuplent les songes heureux... Mais un rien vous

réveille et fait s'envoler les songes... Il suffit de la première forme

rencontrée en ce vague énorme qui vous berce; il suffit de la première

ville où l'on atterrit, du premier visage humain où se confrontent

à nouveau nos égoïsmes implacables... Et quand on arrive, c'est la

réalité qui vous reprend, partout... partout... partout!....

* * * * *

Les membres que, de tous côtés, en grinçant, les grues agitent,

multiplient l'effort des bras humains. Les manœuvres, les dockers

aux poitrines velues, aux dos écrasés, aux yeux hagards, à la face

de bêtes fourbues, qui paraissent condamnés à quelque vain supplice

de l'antiquité, déchargent les cales, qu'ils vont remplir, pour les

décharger et les remplir, sans relâche. C'est à croire que les bateaux

ne font le tour du monde que pour occuper interminablement leur effort

de farouches Danaïdes.

Tapirs.

Il y a mieux qu'une odeur de mer sur ces quais... On y respire les

Iles et tout un fiévreux parfum d'Afrique. On voit passer des nègres

qui grelottent, des oiseaux qui secouent, parmi des cris rauques, une

infinité de couleurs, des troupes de singes, curieux, bavards, où nous

aimons toujours à mirer nos grimaces, des animaux de toute sorte.

J'ai assisté au débarquement de vingt tapirs. Admirables bêtes et

bien modernes, quoique l'on sente qu'elles se sont arrêtées dans leur

évolution, dont l'idéal terminus est peut-être le porc et peut-être

l'éléphant. Ils ne paraissaient étonnés ni de la foule, ni de la

ville... Ils ne paraissaient étonnés de rien. Ils considéraient

tout avec une tranquillité pesante, une assurance impassible et

dure. On eût dit de vingt directeurs de banque--tout un conseil

d'administration--revenant d'un voyage d'études, d'une exploration

économique, et qui rentraient dans leurs bureaux, plus lourds

d'affaires nouvelles.

Minstrels.

Entourés de badauds, ouvriers, commis, petits marmitons de bord, deux

nègres... deux pauvres nègres, en habit noir, chapeau de haute forme,

comiquement cabossé, foulard rouge autour du cou. L'un dansait,

l'autre chantait.

Il chantait:

Dans mon pays, il y a des forêts,

Dans les forêts, il y a des arbres,

Dans les arbres, il y a des branches,

Dans les branches, il y a des oiseaux,

Et dans les oiseaux il y a une musique,

Une espèce de petite flûte qui fait: «Pipi... pipi... pipi...».

L'Évangéliste.

On m'a montré, assis sur une pile de bagages, devant un steamer

en partance, un compatriote. C'est un missionnaire. Barbu, botté,

sanglé de cuir, coiffé d'un trop hâtif casque colonial, la soutane

graisseuse et retroussée comme une capote de soldat, il s'initie au

mécanisme d'un revolver Browning, dont l'étui est fixé à sa ceinture,

près d'un chapelet à gros grains. Sa figure bronzée est énergique,

ses yeux rieurs sont très doux. Quand il rit, il ouvre une bouche de

scorbutique, toute noire et sans dents. Un brave homme, sûrement, et

qui a plutôt l'air d'un bandit que d'un apôtre... Cela me rassure. Je

l'aborde. Nous causons... Il part pour les îles Fidji... il emporte

avec lui toute une cargaison de gramophones.

--Vous n'imaginez pas, me dit-il, comme ces bougres de nègres-là

sont bornés, têtus!... C'est curieux..., je ne peux pas arriver à

les évangéliser... J'ai essayé de tout... Rien... rien n'y fait...

Des murs... Le bon Dieu, la Vierge, saint Joseph, les joies du

Paradis?... Ah! bien oui... Ce qu'ils s'en foutent..., vous n'avez

pas idée... J'en ai vu des nègres, dans ma vie... j'en ai vu, mais de

ce numéro-là... jamais... Croiriez-vous que l'alcool, ou rien... c'est

kif-kif?... Et pourtant, Dieu sait si c'est une excellente méthode de

conversion!... Ah! parbleu, ils se saoulent comme des cochons... Et

puis, un point, c'est tout... Mécréants après comme avant... Ça, vous

savez, c'est inouï... c'est même unique... Alors, ce coup-ci... je vais

essayer le gramophone... Ma foi, oui!... Qu'est-ce que je risque? Il

paraît, du reste, que le gramophone opère de vrais miracles... J'ai, en

Afrique, un ami, à qui ça réussit merveilleusement... Et pas d'ennuis,

pas de fatigues... pas de catéchisation... Il rassemble ses nègres

autour de l'instrument, et au bout de la troisième plaque... pan...

ils sont chrétiens... La grâce, ça leur vient en écoutant chanter

le gramophone... Ah! ah! ah!... Ça ne m'étonne qu'à moitié... J'ai

toujours remarqué que les nègres raffolent de musique et de chansons.

Enfin, je vais bien voir si, avec les marches militaires de la garde

républicaine, les valses de Strauss, les chansonnettes d'Yvette

Guilbert, et le _bel canto_ de M. Caruso, je serai plus heureux qu'avec

le bon Dieu, la promesse du Paradis, et les petits verres de rhum. En

tout cas...

Il se met à rire d'un rire franc, sonore:

--En tout cas, reprend-il, je ne serai pas reparti là-bas, pour rien...

Et je vous donne ma parole d'honneur que, si je n'arrive pas à les

convertir... et même, si j'y arrive... dites donc!... ah! ah!... ils me

les paieront ces gramophones, et un prix... ah! ah!... un vrai prix...

Qu'est-ce que je risque? J'en emporte mille que je dois à la générosité

d'une vieille douairière très pieuse... Ah! la brave femme, la sainte

femme!...

Il insère son revolver dans l'étui, et faisant tournoyer son

chapelet où des croix, des cœurs de Jésus, des médailles bénites

s'entre-choquent:

--C'est heureux, conclut-il, que, de temps en temps nous rencontrions

des âmes généreuses, des âmes comme ça... parce que la religion,

voyez-vous... dans ce temps-ci... ça devient un sale métier... ah!

sacristi... un bien sale métier! Enfin, voilà...

Émigrants.

Des ouvriers de Hongrie, de Roumanie, des paysans serbes, des

prolétaires bulgares, dont le goût s'apparente à celui des nègres,

des troupes de chanteurs russes s'embarquent pour l'Amérique...

Leur lassitude, déjà, fait de la peine... Des femmes éclatantes et

vermineuses, en loques rouges, avec de pauvres bijoux de cuivre,

traînent, comme des baluchons, des enfants qui pleurent de fatigue,

de faim, d'étonnement. On se demande ce que tout cela va devenir, et

s'ils arriveront jamais au bout de l'exil... On les fait descendre

brutalement, on les empile, comme des marchandises qu'ils sont, au fond

des cales, et, durant des jours et des nuits, ils seront entassés là,

pêle-mêle, dans la puanteur de leur misère et de leur crasse, sans air,

presque sans lumière, à peine nourris, soumis à la discipline la plus

dure... Ils n'auront même pas cette sorte de répit qu'est le voyage;

ils ne connaîtront pas cette sorte d'engourdissement, cet anesthésique,

qu'apporte aux plus désespérés ce vague énorme, berceur, de l'infini de

la mer et du ciel.

Mais les pires émigrants sont ces juifs de tous pays, cherchant, une

fois de plus, un coin de terre, qu'ils n'ambitionnent pas hospitalier,

mais où ils puissent s'affranchir, un peu, du mépris qui les suit, et

rompre les chaînes de cet affreux boulet d'infamie, qu'ils traînent

partout... J'en ai suivi une troupe en sombres guenilles, qu'aucun

spectacle ne laissait indifférents, et qui gesticulaient avec

vivacité... Malgré leur détresse, on devinait en eux un amour de la

vie, une intelligence de la vie, quelque chose d'ardent, de fort, de

tenace qu'on ne voit presque jamais au visage des autres hommes...

On sentait vraiment, rien qu'à les considérer, tout ce qu'on détruit

bêtement d'énergie utile, de travail ingénieux, de progrès, en les

massacrant, dans les pays barbares, comme la Russie, en les boycottant,

dans les pays civilisés, comme la France.

Et je me disais:

--C'est douloureux et absurde, sans doute; cela étreint le cœur

et confond la raison... Mais qu'y faire? Le juif pauvre paie pour le

juif riche... le juif ostentatoire, insolent, voluptueux, conquérant,

qui, de plus en plus, perd toutes les vertus anciennes de la race...

Ce n'est même plus sous son nom, dont il a honte et qu'il renie,

c'est maintenant, sous des noms d'emprunt, des noms ronflants et qui

n'ont pas d'odeur, qu'il travaille à la dépossession, à la ruine des

autres... Il met la main sur tout, il marche sur tout, piétine sur

tout. Dès qu'il s'installe quelque part, ce n'est pas seulement pour

s'y faire une place, ce qui serait légitime, c'est pour en chasser tout

le monde... Il a inventé des philosophies, des morales, où les vertus

les plus indispensables à l'homme, la conscience, la foi à la parole

donnée, sont bafouées et traitées de préjugés et de sottises... «Je me

fous de tout», telle est sa devise... On le déteste, mais on le redoute

aussi, car, dans une société uniquement fondée sur la puissance de

l'argent, son argent le protège.

Les haines qu'il déchaîne ne lui sont pas encore préjudiciables, à

lui; elles s'émoussent et se brisent sur sa cuirasse d'or. Elles

n'atteignent en plein cœur, en pleine vie, que les petits, que les

pauvres, comme toujours. On se venge sur eux, innocents, des excès de

ce brigand, qui semble--à l'exemple des aristocraties déchues, dont,

par de honteuses alliances, il s'efforce de redorer les blasons ternis,

de remplir les coffres vides--n'avoir rien appris et tout oublié. Lui

qui, jadis, tout au long de sa belle et terrible histoire, fut un des

plus nobles éléments du progrès humain, lui qui se devait à soi-même

et devait à sa race, toujours proscrite, d'être l'éternel révolté, le

voilà devenu le complice et, le plus souvent, le trésorier de toutes

les réactions, même de la réaction antisémite, la plus hideuse, la

plus barbare de toutes... Et c'est pourquoi, ces malheureux, chargés

de ses crimes à lui, partent à la recherche d'un pays libre,--en

existe-t-il?--où d'être juif cela ne soit pas une irrémédiable honte.

Et de ces pauvres diables que j'écoutais parler, avec une pitié

amère, combien, de continents en continents, poursuivront leur course

errante, sans un seul des cinq sous, leur espoir, dont continue de

les leurrer la Providence qu'ils se sont inventée?... Sur mille, un

reviendra à bord d'un paquebot magnifique, dans une cabine dorée, il

reviendra ostentatoire, insolent, conquérant, et il trahira ses anciens

compagnons de misère, et contribuera à faire pire leur infortune

éternelle.

Pogromes.

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 10 / 32 段