choses arrivent et défilent autour de vous; personne n'a d'yeux,
personne n'a d'oreilles...
Ils restèrent, comme de coutume, dans des généralités lyriques qui
ne m'apprirent rien d'autre, sur ce personnage passionnant, que leur
propre opinion, laquelle, faut-il le dire, m'était fort indifférente.
Je sus, ainsi, ce que je savais déjà depuis longtemps, que le Roi
est fin, rusé, retors, voluptueux, sans le moindre scrupule ni la
moindre pitié. Il est horriblement âpre et avare, mégalomane aussi,
par surcroît, d'une mégalomanie singulière qui le pousse à bâtir, à
bâtir des maisons, des palais, des boutiques, sans autre but que de
faire de Bruxelles une ville monumentale, dans le genre de New-York
et de Chicago. Projet absurde, car il n'a sans doute pas réfléchi que
c'est à des Belges--à des Belges de Bruxelles--qu'il s'adresse, non
à des Américains. Pour satisfaire en même temps à son avarice, à ses
plaisirs, à sa mégalomanie, il ne pense qu'à conquérir de l'argent,
encore de l'argent, toujours de l'argent. Tous les moyens lui sont
bons, principalement les pires. Son imagination, en affaires, est
inépuisable et merveilleuse. Il roule les gens, et même les peuples,
avec une maestria souveraine. Les bons tours ne lui font jamais
défaut. Il a beau le vider, son sac en est toujours plein. Ses filles,
qu'il a dépouillées en un tour de main, en savent quelque chose.
L'Angleterre et l'Allemagne, qui ne sont point pourtant des gogos
faciles à _mettre dedans_, ont connu, à leurs dépens, cette supériorité
prestidigitatrice, lors des fameuses négociations du Congo... De
son trône, il a fait une sorte de comptoir commercial, de bureau
d'affaires, comme il n'en existe nulle part de mieux organisé, et
où il brasse de tout, où il vend de tout, même du scandale. Dans un
autre temps, cet homme-là eût été un véritable fléau d'humanité, car
son cœur est absolument inaccessible à tout sentiment de justice
et de bonté. Sous des dehors polis, aimables, spirituels, élégamment
sceptiques, familiers même, il cache une âme d'une férocité totale,
qu'aucune douleur ne peut attendrir... Ce qu'il a fait souffrir sa
femme, ses filles, on ne le saura sans doute jamais... Ah! les pauvres
créatures!... Et on les enviait!... Ce fut une stupeur, dans toute
la Belgique, quand on apprit que la Reine--la meilleure, la plus
douce, la plus résignée des femmes--était morte, seule, toute seule,
abandonnée comme une pauvresse, dans cette triste résidence de Spa. Le
Roi, lui, était à Paris... Il vint sans hâte, en rechignant, enterra
sa femme, sans cérémonie, vite, vite, et, la formalité accomplie,
le soir même, il s'empressa de reprendre le train pour Paris et de
retourner à ses plaisirs... On ne lui sut, en cette circonstance, aucun
gré de son manque d'hypocrisie... Je pense qu'on eut le plus grand
tort, car il est beau que les hommes--fussent-ils rois--se montrent
tels qu'ils sont. Il estima peut-être assez son peuple, pour ne point
lui donner la comédie d'une douleur bourgeoise qu'il ne ressentait
pas; explication trop idéaliste à laquelle le Belge notoire ne voulut
pas souscrire... Non, ce jour-là, on ne vit sur la figure du Roi que
l'ennui, l'agacement d'avoir été dérangé pour si peu de chose... Cette
messe mortuaire, vite expédiée pourtant, ne valait pas la déception
d'un rendez-vous d'affaires manqué, ou d'un déjeuner remis, au Pavillon
d'Armenonville...
La femme du Belge notoire dit à son tour:
--Indulgent pour lui-même, le Roi est implacable aux autres. Sa
Cour est gourmée, raide, d'un protocole compassé et vieillot, d'une
hiérarchie surannée et comique... Il y veut de la vertu et de la
religion... On s'y ennuie mortellement... Peu lui importe. Sa vie à
lui n'est pas là... Il ne vient à sa Cour que pour se reposer de ses
fatigues parisiennes et se mettre au vert... Nous lui servons de temps
de carême... D'ailleurs, outre cette cure d'hygiène dont nous faisons
tous les frais, je crois que son malfaisant égoïsme s'amuse énormément
à voir les autres se dessécher d'ennui... Ah! vous n'avez pas idée de
ce qu'est une fête à la Cour du roi Léopold, ce vieux marcheur, cet ami
de tous les plaisirs... On y a toujours l'air d'enterrer quelqu'un...
J'objectai:
--Mais il a la réputation d'être charmant, galant avec les femmes...
--Avec les femmes des autres pays, parbleu!... s'écria la dame
courroucée... Mais nous?... Ah! nous!... Il n'a qu'une joie... une joie
infernale: nous embarrasser, nous blesser, nous mortifier... Il ne nous
montre que de l'ironie, et... le dirai-je?... du mépris... oui, c'est
cela, du mépris...
--Cependant... commençai-je à insinuer... la...
La dame du Belge notoire me coupa violemment la parole.
--Je sais ce que vous voulez dire... vous vous trompez... Elle n'est
pas belge... elle n'est pas belge... Elle est... enfin, elle n'est pas
belge...
Et elle poursuivit:
--Je ne l'ai jamais vu que méchant avec les femmes belges... d'une
grossièreté d'âme qu'il sait, mieux que personne, orner d'un badinage
léger, d'une drôlerie piquante, mais qui ajoute encore à la cruauté de
la blessure... Que faire?... Lui répondre?... se fâcher?... Il se venge
aussitôt sur les maris, car il dispose des places, des honneurs...
Alors, on se tait, on sourit, on accepte toutes les humiliations...
Il faut bien vivre... Tenez... voici un trait, tout récent, de son
caractère, ce qu'on se plaît à appeler son esprit... Au dernier bal de
la Cour, je me trouvais, dans un petit salon, avec une de mes amies, la
comtesse de M... C'est une charmante femme, veuve depuis quatre ans...
assez jolie... enfin pas très jolie... très bonne, par exemple, très
entrain... et dont l'existence est un peu libre, je le reconnais... un
peu libre... Mais quoi!... Elle fait ce qu'elle veut, et ce qu'elle
fait ne regarde qu'elle, après tout. La veille, au bal du Cercle de la
Noblesse, la comtesse avait beaucoup dansé avec M. de K... qui passe,
à tort ou à raison, pour être son ami... Mais enfin, elle avait dansé
décemment, et personne n'avait trouvé à y redire... Voyons, monsieur,
je vous le demande... si M. de K... est son amant, rien de plus naturel
qu'elle danse avec lui...
--Évidemment...
--Et s'il ne l'est pas?...
--Rien de plus naturel encore, approuvai-je... pour qu'il le devienne...
--Évidemment...
Elle s'aperçut que cet adverbe, ainsi placé, était peut-être un peu
vif... Aussi s'empressa-t-elle de reprendre son récit.
--Nous étions donc toutes les deux à nous morfondre dans ce petit
salon, quand le Roi, après le défilé du corps diplomatique, y entra.
Rien ne l'assomme, ne le dispose mal, comme cette cérémonie, qu'il
déteste... Il vint vers nous... Je suis obligée d'avouer, qu'en dépit
des années, le Roi a toujours une belle allure... de la sveltesse... de
la grâce... Enfin, il est très bien... Mais à ses petits yeux bridés,
effrayants quand on les regarde de près, à un certain pli de la bouche,
je sais lorsqu'il est en veine de méchanceté... Il y était...
--Eh bien, madame, dit-il, en abordant la comtesse... vous amusez-vous,
aujourd'hui?...
--Oui, Sire, beaucoup... répondit-elle, en faisant une profonde
révérence.
--Pas tant qu'hier... pas tant qu'hier, n'est-ce pas?
Mon amie s'embarrassa, balbutia:
--Comment, Sire?...
--On m'a dit, appuya le Roi... on m'a dit que vous aviez beaucoup
dansé, hier... au Cercle de la Noblesse... beaucoup dansé... Avec qui
avez-vous donc tellement dansé?
Ma pauvre amie rougit:
--Mais, Sire, bégaya-t-elle... je... je... ne sais plus...
--Ah!... Bien... bien...
Et, se retournant vers moi, brusquement, il me dit:
--Et, vous, madame?... Est-il indiscret aussi de vous demander avec qui
vous avez dansé?
Le Roi attendit ma réponse... Comme je me taisais, il salua, et, riant
d'un petit rire méchant qui nous couvrit de confusion, s'éloigna
lentement.
La dame semblait outrée, en racontant cette anecdote. Elle finit sur
cette conclusion d'une énergie un peu rude:
--Tout ce que vous voudrez... C'est un mufle!...
Alors, un haut fonctionnaire belge protesta doucement:
--On le calomnie beaucoup... Nous avons une tendance fâcheuse à exiger
des rois qu'ils soient au-dessus, ou en dehors de l'humanité... Mais
non... Ils sont des hommes comme les autres... Léopold est un homme
comme tout le monde... voilà tout... Il a nos défauts, nos désirs, nos
passions, nos méchancetés, nos vices, peut-être aussi--qui sait?--nos
qualités. Pourquoi voulez-vous que son ménage, par exemple, fût
meilleur que les vôtres?... Et qu'il pratiquât des vertus assommantes
et pompeuses que vous avez le bon esprit de répudier pour vous-mêmes?
Vous lui reprochez l'ennui de sa Cour? Où pensez-vous qu'on s'amuse,
qu'on puisse s'amuser quelque part à Bruxelles?... L'ennui de sa
Cour?... Mais c'est l'ennui de Bruxelles, mais c'est Bruxelles... Tout
Roi qu'il est, il n'y peut rien... Il fait ce que nous faisons tous,
selon nos moyens et nos préférences... quand il s'embête chez lui, il
va s'amuser ailleurs. Et il a raison... Pour les dames belges, on ne
peut pourtant pas l'obliger, par la Constitution, à coucher avec elles
toutes!
Ici, il y eut une explosion de fureurs que je néglige de vous décrire,
parce que vous devez vous l'imaginer sans peine, et aussi parce qu'elle
fut sans effet sur le haut fonctionnaire, qui n'en continua pas moins
son panégyrique.
--Moi, je sais au Roi un gré infini de ne pas prendre au sérieux sa
royauté. Il aura beaucoup servi--beaucoup plus que les anarchistes--à
démontrer aux peuples que la Royauté, dans notre temps, est une chose
tout à fait inutile, tout à fait démodée, presque aussi grotesque que
ces vieilles armures de chevaliers qui meublent encore, çà et là, les
antichambres et les couloirs, dans quelques châteaux de cordonniers
enrichis... Elle ne devrait plus exister que dans les opérettes,
encore que les librettistes estiment que le thème en est bien usé.
Sérieusement, est-ce que les Cours d'Autriche, d'Allemagne, d'Espagne,
avec la bouffonnerie de leur cérémonial, la splendeur carnavalesque
de leurs déguisements, ne vous paraissent pas maintenant de stupides
décors de théâtre, de lamentables mises en scène, pour représentations
d'hippodrome?... Quand je rencontre Léopold, il ne me donne jamais
l'impression que c'est le Roi des Belges. Je me dis: «Ah! voilà le
président du Conseil d'administration de la Belgique!»... Et cela
suffit bien, je vous assure, aux exigences de ma fierté nationale...
Et puis, je l'aime, moi, cet homme-là... Il a de l'esprit, un à-propos
charmant, de la modération... En voulez-vous une preuve?... Il fut un
temps où tous les kiosques de journaux et de fleuristes, toutes les
devantures des librairies, des papeteries, étaient pleins de cartes
postales, représentant--Dieu sait en quelles postures!--le Roi et Mlle
Cléo de Mérode. Je me souviens d'en avoir vu d'absolument obscènes...
Cela l'agaçait beaucoup... et ce qui l'agaçait plus encore que
l'intention de lèse-majesté qu'elles affichaient si audacieusement,
c'était leur sottise lourde et grossière... Quoiqu'il ne se soit jamais
plaint, l'étalage en fut interdit sévèrement, mais non la vente qui
continua, sous le manteau, comme on disait du temps d'Andréa de Nerciat.
Le haut fonctionnaire s'interrompit pour me demander:
--Vous connaissez, à coup sûr, M. B..., votre compatriote?
--Le sosie du Roi?
--Oui.
--Je crois bien... même taille, même élégante allure, même barbe
carrée, mêmes yeux... C'est extraordinaire!
--Vous le connaissez... Bon... Eh bien, un jour, l'année dernière, à
Ostende, le Roi se promenait sur la digue... avec quelques amis...
Il se mêle tellement à la foule, qu'on n'y fait pour ainsi dire pas
attention... Quand il passa près de moi, j'étais arrêté devant un
kiosque qui, exceptionnellement, était couvert, de la base au faîte, de
ces cartes dont je vous ai parlé... Quel ne fut pas mon étonnement de
voir, tout à coup, le Roi se retourner, quitter son groupe, se diriger
vers le kiosque!
--Bonjour, bonjour, cher monsieur C..., me dit-il, de sa voix la plus
aimable, en m'apercevant... Ah! ah! je suis content de vous voir... On
m'a dit que vous aviez gagné, hier, au Cercle... une grosse somme...
une très grosse somme...
--Mon Dieu, Sire... c'est vrai... J'ai été assez heureux... assez
heureux...
--Tant mieux... tant mieux... Il faut gagner de l'argent, cher monsieur
C..., beaucoup d'argent.
Il acheta un journal qu'il mit dans la poche de son pardessus...
et, levant la tête, il considéra toutes ces cartes dont la moins
inconvenante le représentait avec, sur ses genoux, Mlle Cléo de Mérode,
presque nue, et qui lui tirait la barbe. J'étais anxieux, quoique assez
amusé, je dois le dire.
Son examen terminé, il me montra ces ordures, avec une parfaite
aisance, et, du ton le plus naturel:
--Ce kiosque, hein?... fit-il. Croyez-vous?... Ah! ce pauvre B!...
Au fond, ça doit bien l'ennuyer, toutes ces cochonneries. Je sais
qu'il doit venir à Ostende, ces jours-ci... Faites donc enlever ça,
discrètement...
Et m'ayant serré la main, il alla rejoindre ses amis.
L'anecdote eut du succès.
--C'est assez joli!... murmurait-on, en approuvant par de petits
mouvements de tête... ça n'est pas mal...
Seule, la femme du Belge notoire ne désarma pas. Elle regarda, avec une
expression de haine, le haut fonctionnaire qui maintenant se taisait
et piquait, du bout des doigts, une praline de chocolat, dans une
bonbonnière... puis, haussant les épaules si fort qu'une rose, détachée
de son corsage, roula sur le tapis:
--Oh! vous... d'abord... grinça-t-elle.
On ne parla plus du Roi... On parla de Paris et on parla d'art, et on
parla d'art et de Paris, de Paris et d'art.
Naturellement!...
Naturellement aussi, je m'esquivai du mieux que je pus.
Le caoutchouc rouge.
Je m'arrête devant une petite boutique, dont l'étalage est étrange: des
pyramides de petites meules, petits cubes, petits cylindres, petits
parallélépipèdes, petits pains d'une matière mate, alternativement
grise et noire. Rien d'autre. Pas d'indication. Aucune étiquette. Le
front collé à la vitre, je distingue, dans le magasin, un homme épais,
en redingote, qui, cigare aux dents, lit un journal. L'enseigne porte
ce seul nom, écrit en rouge: «Blothair et Cie».
J'entre; j'interroge.
--Qu'est-ce que cela?
L'homme en redingote s'est levé. Il pose le journal sur une chaise, son
cigare sur le bord d'une table, s'incline, sourit et dit:
--Des échantillons de caoutchouc, monsieur.
La boutique est vide. Aux murs, des armoires fixes, en acajou ciré,
fermées. À droite, une table, où se répètent les échantillons de la
vitrine. À gauche, un comptoir, avec des registres. Au fond, une porte
ouverte, par où j'entrevois une sorte d'arrière-boutique, encombrée de
manteaux de pluie, de sections de câbles, de joints de machines, de
soques, d'enveloppes et d'enveloppes de pneus, et toute une famille de
chiens, dont quelques-uns, renversés, laissent voir, sous le ventre,
une petite plaie ronde, aux lèvres de métal. Tout cela est vieux,
usagé, comme on dit.
Désignant les pyramides de la vitrine et de la table, je demande:
--Congo, n'est-ce pas?
--Oui, fait l'homme simplement, mais avec une expression d'orgueil.
Cette vitrine a l'air inoffensif; la boutique est d'aspect placide.
Pourtant, peu à peu, ces échantillons me fascinent. J'en arrive à
ne pouvoir plus détacher mes yeux de ces morceaux de caoutchouc.
Pourquoi n'y a-t-il pas d'images explicatives, de _photos_, dans cette
vitrine?... Mon imagination a vite fait d'y suppléer.
Je songe aux forêts, aux lacs, aux féeries de ce paradis de soleil
et de fleurs... Je songe aux nègres puérils, aux nègres charmants,
capables des mêmes gentillesses et des mêmes férocités que les enfants.
Je me rappelle cette phrase d'un explorateur: «Ils sont jolis et doux
comme ces lapins qu'on voit, le soir, au bord des bois, faisant leur
toilette, ou jouant parmi les herbes parfumées.» Ce qui, d'ailleurs, ne
l'empêchait pas de les tuer... J'en vois montrer en riant leurs dents
éclatantes et se poursuivre, s'exalter aux sons de leurs fifres et des
tambours profonds. Je vois les bronzes parfaits des corps féminins, et
les petits courir, dont le ventre bombe. Je vois de grands diables,
aussi beaux que des statues antiques, sourire à un pagne, à des
verroteries; tendre les bras vers des liqueurs; se pousser, trépigner
autour des montres, des phonographes, de toute la pauvre camelote que
nous fabriquons pour eux; se cambrer, se dandiner, comme s'ils se
moquaient de nous, ou se moquaient d'eux-mêmes; remuer la tête comme
des enfants gênés. Je vois, à leurs femmes, sensibles aux caresses des
blancs, le geste gauche d'une paysanne qu'un citadin fait rougir d'aise.
Et voici que, tout à coup, je vois sur eux, et qui les menace, le
fouet du trafiquant, du colon et du fonctionnaire. Je n'en vois plus
que conduits au travail, revolver au poing, aussi durement traités que
les soldats dans nos pénitenciers d'Afrique, et revenant du travail
harassés, la peau tailladée, moins nombreux qu'ils n'étaient partis.
Je vois des exécutions, des massacres, des tortures, où hurlent,
pêle-mêle, sanglants, des athlètes ligotés et qu'on crucifie, des
femmes dont les supplices font un abominable spectacle voluptueux,
des enfants qui fuient, les bras à leur tête, leurs petites jambes
disjointes sous le ventre qui proémine. Nettement, dans une plaque
grise, dans une boule noire, j'ai distingué le tronc trop joli d'une
négresse violée et décapitée, et j'ai vu aussi des vieux, mutilés,
agonisants, dont craquent les membres secs. Et il me faut fermer
les yeux pour échapper à la vision de toutes ces horreurs, dont ces
échantillons de caoutchouc qui sont là, si immobiles, si neutres, se
sont brusquement animés.
Voilà les images que devraient évoquer presque chaque pneu qui passe et
presque chaque câble, gainé de son maillot isolant. Mais on ne sait pas
toujours d'où vient le caoutchouc. Ici, on le sait: il vient du Congo.
C'est bien le _red rubber_, le caoutchouc rouge. Il n'en aborde pas, à
Anvers, un seul gramme qui ne soit ensanglanté.
Dans l'Amérique tropicale, en Malaisie, aux Indes, l'exploitation
des plantes à caoutchouc n'est qu'une industrie agricole. Au Congo,
c'est la pire des exploitations humaines. On a commencé par inciser
les arbres, comme en Amérique et en Asie, et puis, à mesure que les
marchands d'Europe et l'industrie aggravaient leurs exigences, et qu'il
fallait plus de revenus aux compagnies qui font la fortune du roi
Léopold, on a fini par arracher les arbres et les lianes. Jamais les
villages ne fournissent assez de la précieuse matière. On fouaille les
nègres qu'on s'impatiente de regarder travailler si mollement. Les dos
se zèbrent de tatouages sanglants. Ce sont des fainéants, ou bien, ils
cachent leurs trésors. Des expéditions s'organisent qui vont partout,
razziant, levant des tributs. On prend des otages, des femmes, parmi
les plus jeunes, des enfants, dont il est bien permis de s'amuser, pour
s'occuper un peu, ou des vieux dont les hurlements de douleur font
rire. On pèse le caoutchouc devant les nègres assemblés. Un officier
consulte un calepin. Il suffit d'un désaccord entre deux chiffres, pour
que le sang jaillisse et qu'une douzaine de têtes aillent rouler entre
les cases.
Et il faut toujours plus de pneus, plus d'imperméables, plus de réseaux
pour nos téléphones, plus d'isolants pour les câbles des machines.
Aussi, de même qu'on incise les végétaux, on incise les déplorables
races indigènes, et la même férocité, qui fait arracher les lianes,
dépeuple le pays de ses plantes humaines.
Au diable les Anglais, qui sont des jaloux, et qui ne pardonnent pas au
roi Léopold de les avoir dupés et volés! Au diable les barbouilleurs
de papier, faiseurs d'embarras! Si du sang nègre poisse à tous nos
pneus, à tous nos câbles, la belle affaire! Pouvons-nous mieux associer
les races inférieures à notre civilisation, les mêler de plus près aux
besoins de notre commerce et de notre vie?... Et puis, les palais de
Léopold, ses fantaisies, ses voyages, ses voluptés, sont coûteux. Ne
faut-il pas aussi augmenter les dividendes des actionnaires, payer les
journaux, pour qu'ils se taisent, intéresser le Parlement belge, pour
qu'il vote, désintéresser les autres gouvernements, pour qu'ils ferment
les yeux sur ces atrocités?
C'est égal. Quand je rencontrerai encore le roi Léopold, traînant la
jambe dans Monte-Carlo, dans Trouville, ou rue de la Paix, quand je
verrai son œil briller, sous le verre, à contempler les écrins
d'un bijoutier, à détailler le corsage ou les lèvres d'une femme
qui passe, quand je reverrai la compagne trop mûre d'une demoiselle
très jolie parler, à l'oreille du souverain, dans un restaurant des
Champs-Élysées, je penserai à cette vitrine-ci, et je n'aurai plus
envie de rire...
--Nous avons aussi du bien bel ivoire... me dit l'homme en redingote,
en me reconduisant jusqu'à la porte.
Remords.
Je m'aperçois que moi, qui reproche si amèrement aux Français leur
ironie agressive et leur injustice envers les autres peuples, je viens
de me montrer bien français envers les Belges.
Parce qu'ils ont Bruxelles?
N'avons-nous pas Toulouse? N'avons-nous pas l'esprit de Toulouse qui
caricature l'esprit de la France, au moins autant que l'esprit de
Bruxelles, celui de la Belgique?
Les Belges, sans doute, ont des ridicules, comme nous en avons, comme
en ont tous les peuples. Ils ont aussi des qualités, des vertus, que
beaucoup n'ont pas, et que je souhaiterais aux Français, si orgueilleux
de leurs frivolités et de leurs vaines richesses. Ils travaillent.
Ils savent réveiller les vieilles cités de leur torpeur ancienne.
Même Bruges sort, enfin, de son long silence mystique. Le bruit des
marteaux, le sifflement des usines dominent aujourd'hui le chant de ses
carillons et le chuchotement mortuaire de ses béguinages. En dépit de
toutes ses tares religieuses, un frémissement de vie nouvelle secoue
et anime ce petit pays. Enfin M. Edmond Picard et M. Camille Lemonnier
ne sont pas plus la Belgique, que M. Drumont et M. Bourget ne sont la
France.
Et puis, je n'oublie pas que j'aime Maurice Mæterlinck, que j'aime
Émile Verhaeren, que j'ai aimé Franz Servais, le doux et tendre
Rodenbach. Et de ce dernier voyage dans Bruxelles, et de tout ce que
j'y ai rencontré, de tout ce que j'y ai coudoyé, je les aime plus
encore et les admire avec une foi plus haute. Ils ne doivent rien à
la France, qui, au contraire, fut heureuse de les accueillir, de les
honorer et de s'en honorer. Et Bruxelles, dont ils ne sont pas, dont
ils ne pouvaient pas être, qu'ils ont traversé en passant, ne leur a
rien enlevé, non plus, de leur génie. Ils sont de chez eux, car ils ont
su incarner dans leurs œuvres si différentes, avec une force et une
grâce très rares, l'âme même des pays où ils sont nés.
Mæterlinck, je l'ai retrouvé à Gand, au bord du canal, et j'ai
retrouvé aussi, dans les eaux mortes du canal, tous les mirages, tous
les reflets, toutes les féeriques mélancolies de sa jeunesse. Et, dans
le jardin de la maison familiale, j'ai revu la ruche, d'où partirent
les divines abeilles, qui allèrent butiner les belles fleurs de sagesse
et de vie.
Verhaeren, j'ai entendu sa voix éloquente, son verbe emporté, dans le
vent qui souffle sur les dures plaines de l'Escaut... et j'ai cueilli,
aux vieilles portes des demeures flamandes, aux vieux bahuts flamands
de ses villages, ses beaux vers sculptés d'une gouge si sûre, d'un
ciseau si puissant et si passionné.
J'ai cherché, comme s'il était encore vivant, Franz Servais, dans la
campagne abondante des environs de Hall et les tristes rues d'Ixelles.
Je l'ai entendu rire joyeusement, et s'attarder à parler de la musique
de Liszt, et de la part d'inspiration flamande qu'il y a dans celle
de Beethoven, et, une fois encore, de cet admirable poème de _Jeanne
d'Arc_, qu'il allait noter et qu'il a remporté.