Son œuvre fut décriée, injuriée, maudite, parce qu'elle était belle

et nue, parce qu'au mensonge poétique et religieux elle opposait

l'éclatante, saine, forte vérité de la vie, et les réalités fécondes,

constructrices, de la science et de la raison.

On le traqua, comme une bête fauve, jusque dans les temples de justice.

On le hua, on le frappa dans la rue, on l'exila: tout cela parce qu'au

crime social triomphant, à la férocité catholique, à la barbarie

nationaliste, il avait voulu, un jour de grand devoir, substituer la

justice et l'amour.

Sa mort fut un drame épouvantable et stupide. Lui qui, devant les

rugissements des hommes, devant leurs foules ivres de meurtre, avait

montré un cœur si intrépide, un si magnifique et tranquille courage,

il n'a rien pu contre l'imbécillité lâche et sournoise des choses,

car l'on dirait que les choses elles-mêmes ont de la haine, une haine

atroce, une haine humaine, contre ce qui est juste et beau.

Et voilà un sculpteur, deux sculpteurs, dont les intentions ne peuvent

être, une minute, suspectées, qui aimèrent Zola, qui l'admirèrent,

et qui, parce qu'ils furent impuissants à interpréter le génie d'une

œuvre et l'héroïque beauté d'un acte, s'écrient, dans leur langage

d'artistes fourvoyés:

--Décidément, la Vérité et Zola ne sont pas d'ensemble.

Je sais bien que le fait, en lui-même, est assez mince, et qu'il

ne faut voir dans ces paroles qu'un mauvais calembour, en argot de

métier...

Pourtant, ce soir-là, à la suite de ce récit, je rentrai à l'hôtel

affreusement triste et découragé. Je passai une nuit fort agitée et

fiévreuse. Dans mes cauchemars, je ne voyais partout que des places

publiques, des squares, des jardins, où des foules forcenées érigeaient

au Mensonge, à la Haine, au Crime, à la Stupidité, des monuments

formidables et dérisoires.

Heureusement, le lendemain, Bruxelles me reprenait. Je revis, en

sortant, la jolie femme au laurier-rose, plus candide, plus enfant que

jamais... Elle ne jouait plus au gros lion avec ses petites filles;

elle jouait au méchant tigre. Et les Bruxellois eurent vite fait de

chasser les fantasmes de la nuit, et de m'entraîner, à nouveau, dans la

ronde de leur comique.

Sur les ponts

De Bruxelles...

Qu'est-ce que je chantais là, mon Dieu?... À Bruxelles, il n'y a pas

de ponts... Ils avaient bien, autrefois, une rivière, une rivière

que, par esprit d'imitation et pour justifier leur parisianisme, ils

avaient appelée, en en réformant l'orthographe: la Senne. Mais, depuis

longtemps, ils l'ont enfouie sous terre et recouverte d'une voûte...

Peut-être aussi, est-ce pour ne pas faire concurrence au Manneken-Piss,

dont le pipi puéril leur suffit, suffit à leur amour de l'eau, à leur

amour des reflets dans l'eau...

Un Industriel.

J'ai vu un grand industriel. Il était d'ailleurs tout petit, ainsi

qu'il arrive souvent des grands écrivains, des grands artistes, des

grands avocats, des grands médecins.... Il était tout petit, très rouge

de visage, très blond de barbe et de cheveux, et bedonnant, avec une

très grosse chaîne, ou plutôt un très gros câble d'or, en guirlande sur

son ventre.

--Ça va très mal... ça va très mal... gémit-il... On ne peut plus

travailler tranquillement... Toujours des grèves!... Quand l'une cesse,

l'autre commence... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi?... Ah! je ne sais pas

ce que va devenir notre industrie, notre pauvre industrie... Elle est

bien malade...

Et, brusquement:

--C'est de votre faute!... crie-t-il.

--De ma faute?... À moi?

--Oui, oui... Enfin, de la faute des socialistes... des anarchistes

français... Mais oui... Vous ne connaissez pas nos ouvriers, à nous...

De braves gens... de très braves gens... Au fond, ils ne veulent

rien... ne demandent rien... sont très contents de ce qu'ils gagnent.

Ils ne gagnent pas grand'chose, c'est vrai. Mais ça leur suffit... Du

reste, qu'est-ce qu'ils feraient de plus d'argent?... Rien... rien...

rien... Vous allez rire. L'année dernière, j'ai donné vingt francs à un

ouvrier qui avait sauvé la vie à ma fille... ma fille unique... tombée

dans le canal... Savez-vous ce qu'il a fait de ses vingt francs? Il a

acheté un samovar, mon cher monsieur, un samovar!... Il est vrai que

c'est un Russe... N'importe.

Et il répète, en levant les bras au ciel:

--Un samovar!... Un samovar! Et ils sont tous comme ça!... Parbleu! ils

se mettent bien en grève, de temps en temps, comme les autres... Que

voulez-vous?... c'est la mode, aujourd'hui, dans le monde ouvrier...

Du moins, chez nous, les grèves ne sont pas sérieuses... des grèves

pour rire... Quelques jours de flâne... et puis à l'ouvrage!... Nos

grèves?... C'est la forme moderne de la kermesse... Oui, mais, dès

que nos ouvriers sont en grève, arrivent, on ne sait d'où... des

tas de socialistes... d'anarchistes... enfin des Français... Ils

gueulent: «Debout! Debout!... Sus aux patrons!... Mort au capital!...»

Ils excitent à la violence, à l'émeute, au pillage. Et voilà nos

bons petits agneaux belges, changés, aussitôt, en bêtes féroces

françaises... Alors, tout va mal... le gâchis, quoi!... Nous sommes

bien obligés, parfois, d'augmenter les salaires... Or, augmenter les

salaires, savez-vous ce que c'est? C'est ruiner notre industrie, tout

simplement... Oui, monsieur, notre industrie... vous ruinez notre

industrie, tout simplement... Ah! sans vous!...

Je voulus expliquer à mon interlocuteur que nos grands industriels du

Nord formulaient les mêmes éloges sur le désintéressement de leurs

ouvriers, et les mêmes plaintes contre les excitateurs belges. C'est

beaucoup plus facile que de rechercher les vraies causes d'une

évolution, disons, pour ne pas les vexer, d'une maladie économique,

et d'y remédier. Je tâchai de lui faire comprendre que, tant que les

conditions du travail ne seraient pas réorganisées sur des bases plus

justes, il en serait toujours ainsi... Mais le petit grand industriel

s'obstine à ne pas entendre raison.

Il proteste, s'agite, trépigne, crie:

--Non, non... Il n'y a pas d'évolution économique, pas de maladie

économique... Il n'y a rien d'économique. Il y a le travail... Le

travail est le travail... Qu'est-ce que le travail?... Rien... Que

doit-il être?... Rien... Je ne connais que ce principe-là... Mais,

laissez-moi donc tranquille... Non, non. Il y a vous, vous!... Vous,

vous avez toujours été les propagandistes de l'esprit révolutionnaire

parmi les peuples... C'est dégoûtant... Ah! je sais bien ce que vous

rêvez... je vois bien ce que vous attendez... La Belgique aux Français,

hein?

--Et vous la France aux Belges, hein?

Le petit grand industriel me considère alors d'un œil singulièrement

brillant:

--Hé!... Hé! fait-il en claquant de la langue... Ne riez pas...

Dites donc? Dites donc?... Avec nos bons, nos excellents amis les

Allemands?... Hé! hé?... Mais dites donc?... Ah! ah!...

Puis, il se hausse sur la pointe des pieds, atteint de la main mon

épaule, où il tape, le bon Belge, de petits coups protecteurs:

--Hé! hé!... Sapristi... dites-moi donc?... Ce serait une fameuse

chance, pour vous!...

Waterloo.

Le même jour, je suis allé visiter le champ de bataille de Waterloo.

Peut-être ai-je été poussé inconsciemment à cette absurde visite, par

cette idée, non moins absurde, de m'habituer tout de suite à l'idée de

la défaite, de la dénationalisation, de la belgification, qu'évoque en

moi le nom seul de Waterloo.

Mais je n'ai rien vu, au champ de bataille de Waterloo... Au champ de

bataille de Waterloo, près de l'auberge de Belle-Alliance, où quelques

excursionnistes anglais échangeaient de petits cailloux jaunes contre

de petits cailloux noirs, je n'ai vu, debout sur une table, les jambes

bottées, sur la tête un panama en bataille, aux yeux une énorme

lorgnette, je n'ai vu que M. Henry Houssaye, qui regardait... quoi?

Des corbeaux volaient ici et là, dans la morne plaine... Et je me dis

mélancoliquement:

--Il les prend encore pour des aigles.

Au Musée.

Je ne dirai rien des visites que j'ai faites aux Musées. Je veux

garder secrètes en moi, au plus profond de moi, les jouissances et les

rêveries que je vous dois, ô Van Eyck, ô Jordaens, ô Rubens, ô Teniers,

ô Van Dyck!... Je veux, en admirateur respectueux, soucieux de votre

immortel repos, vous épargner toutes les sottises, épaisses, gluantes,

que sécrètent hideusement les critiques d'art, lorsqu'ils se trouvent

en présence des œuvres d'art, de n'importe quelles œuvres d'art,

sottises indélébiles qui, bien mieux que les poussières accumulées et

les vernis encrassés, encrassent à jamais vos chefs-d'œuvre, et

finissent par vous dégoûter de vous-mêmes... Ah! c'est bien la peine

que vous ayez été de grands hommes et de braves gens!

Un soir, au Musée de La Haye, j'ai vraiment entendu l'_Homère_ de

Rembrandt me dire:

--Éloigne de moi,--ah! je t'en supplie, toi qui sembles m'aimer

silencieusement,--éloigne de moi tous ces sourds bourdonnements de

moustiques, toutes ces douloureuses piqûres de mouches, qui rendent

ma vie si intolérable, dans ce musée, et qui font que je regrette

souvent--je t'en donne ma parole d'honneur--de n'avoir pas été

peint par M. Dagnan-Bouveret... Car, si j'avais été peint par M.

Dagnan-Bouveret, comprends-tu?... tout ce qui se dit de moi aurait sa

raison d'être... Et je n'en souffrirais pas... Tiens! regarde cette

grosse dame... oui, là-bas... à gauche..., cette grosse dame en rose...

devant le Vermeer... Tout à l'heure, elle rassemblait autour de moi

toute sa famille--quatre petits garçons, quatre petites filles, et

autant de neveux et de nièces--et elle disait à tout ce monde, en me

désignant de la pointe d'une aiguille à chapeau: «Examinez bien ce

vieux-là, mes enfants. Comme il ressemble à votre grand-père!» Et

les enfants de s'écrier, en tapant dans leurs mains: «C'est vrai!...

Grand-papa... grand-papa!» Eh bien, j'aime mieux ça. Je ne sais pas

pourquoi... ça m'a fait plaisir... oui, ça m'a ému, de savoir que je

ressemble à quelqu'un, à quelqu'un de vivant, même à quelqu'un de

Bruxelles;... car, sûrement, elle est de Bruxelles, la grosse dame en

rose... Mais si tu avais entendu, l'autre jour, M. Thiébaut-Sisson?

Alors je ne ressemblais plus à rien... Et M. Mauclair, donc?...

N'affirmait-il pas que je suis «de la peinture statique»? Quelle pitié,

mon Dieu... quelle pitié!

Est-ce curieux?... Est-ce humiliant pour notre mentalité, qu'il existe

encore au XXe siècle tant de gens assez oisifs, assez pauvres d'idées,

assez dénués du sens de la vie, assez peu respectueux du sens de la

beauté, pour se donner la mission ridicule d'expliquer des choses, que

d'ailleurs on n'explique point, auxquelles ils ne comprennent et ne

comprendront jamais rien, quand il est si facile de laisser, chacun,

jouir de ce qu'il a devant les yeux, librement, à sa façon?

Mais voilà... Tout homme a, dans le cœur, un Mauclair qui sommeille.

Si, du moins, il sommeillait toujours, ce sacré Mauclair-là!...

N'est-ce pas, mon pauvre Homère?

Il fait de la race.

Les Belges sont grands éleveurs de poules et aussi de lapins. Ils ont

fabriqué une espèce de lapin qui se nomme d'un nom grandiose: le géant

des Flandres, et qui, pour un lapin, animal généralement peu lyrique,

est bien un géant, plus qu'un géant, un véritable monstre. Le géant des

Flandres arrive à peser jusqu'à vingt-deux livres de viande.

Mais c'est surtout la poule qui constitue, pour la Belgique, un

commerce intéressant et très prospère. Il faut le reconnaître, les

Belges sont des maîtres incomparables, en aviculture.

Parmi les élevages, très nombreux autour de Bruxelles, j'en ai visité

un qu'on m'avait spécialement recommandé. Il appartient à M. de S...

Mi-paysan, mi-hobereau, d'accueil un peu rude, mais bon homme au fond,

M. de S..., après quelques minutes, finit par se familiariser jusqu'à

l'indiscrétion, jusqu'aux bourrades joyeuses, aux tapes sur le ventre.

Et son rire est quelque chose de si assourdissant que, chaque fois

qu'il rit, on est instinctivement porté à se boucher les oreilles,

comme au passage d'une locomotive qui siffle.

Son installation est merveilleuse. Rien n'y est laissé au hasard...

Tout y est combiné, prévu, réglementé, discipliné: nourriture, soins,

hygiène, exercice physique, sélection, en vue de l'amélioration

constante et du plus parfait bonheur de la race.. Je n'ai jamais vu

que, nulle part, on en ait fait autant pour les hommes.

--Je suis sévère..., confesse M. de S..., ça oui... mais je ne les

embête pas... Il ne faut jamais embêter les bêtes... Il faut qu'elles

s'amusent, au contraire.. Quand elles ne s'amusent pas, elles

dépérissent... Et alors, bonsoir les œufs!...

Ils ont deux espèces de poules, en Belgique; la Coucou de Malines,

et la Campine. Produit très bien fixé d'un croisement de la Brahma

herminée avec la Campine, la Coucou de Malines est résistante,

grosse, un peu lourde de formes, d'un joli gris caillouté, d'une

chair abondante et délicate. Elle est essentiellement commerciale. On

en expédie dans le monde entier. La Campine est la poule nationale.

On raconte qu'il y a plus d'un siècle, la race en était à peu près

perdue; du moins elle s'était astucieusement dispersée parmi d'autres

races. Peu à peu, on l'a reconstituée dans toute sa pureté originelle.

Elle est petite, mais extrêmement élégante, vive et jolie. M. Paul

Bourget dirait qu'elle a des allures aristocratiques. Svelte et un peu

piaffeuse, telle du moins que je la connais, je crois qu'il serait

plus juste de lui attribuer des airs de petite cocotte, de cocodette.

Un mantelet blanc, délicieusement blanc, accompagne sa robe blanche et

noire, très collante au corps, et qui dessine les formes avec une grâce

un peu hardie... Une crête effilée, d'un rouge vif, la coiffe d'une

façon exquisément insolente. Comme notre Bresse, elle a des pattes

bleues, ce qui est un signe de bonne naissance. Le sang bleu, toujours.

--Une pondeuse admirable, s'extasiait notre hobereau... la meilleure,

la plus régulière de toutes les pondeuses... avec ses petites mines

évaporées...

Et, tout en me promenant à travers ses parquets, propres, luisants,

luxueux, pareils aux villas de Saint-Germain et de l'Isle-Adam, il me

confiait, en termes prolixes, ses idées sur l'élevage...

Comme j'admirais la vitalité, la robustesse, la belle humeur de ses

bêtes:

--Ah! voilà!...professait-il. Il faut être impitoyable et

scientifique.. Je suis impitoyable et scientifique... J'élimine les

coqs qui ne chantent pas bien... dont la voix n'est pas assez sonore et

retentissante... Tout est là, mon cher monsieur... J'ai observé que,

plus un coq chante fort, plus il est ardent et, par conséquent, apte à

la reproduction. Une belle voix, chez les coqs, de même que chez les

hommes, annonce toujours... enfin, vous savez ce que je veux dire...

--Alors, les ténors?... ne pus-je m'empêcher de remarquer... Dites

donc, voilà un point de vue nouveau.

--Non, pas les ténors, naturellement. Les ténors sont des lavettes...

Ah! ah! ah!... Les ténors, à la broche!... Dans la marmite, les

ténors!... Bien entendu, je ne conserve que les barytons... les

barytons sérieux, bien gorgés... Allez! les poules ne s'y trompent

pas... Elles savent parfaitement que plus un coq barytonne, mieux elles

seront servies, plus leurs œufs seront gros, abondants... et plus

vigoureux leurs petits... car tout s'enchaîne, dans la nature... Tenez,

j'ai fondé à Bruxelles un Club, chargé de propager, à travers le monde,

ces vérités biologiques... Un succès fou, mon cher monsieur... Nous

avons maintenant des journaux, des conférences, des laboratoires...

beaucoup d'argent... Nous organisons des expositions épatantes...

avec des concours de chant... Un vrai conservatoire... mais pas de

musique... ah! ah!... non, sacré matin!... un conservatoire de... enfin

vous savez ce que je veux dire... C'est passionnant.

Il m'apprit qu'il n'y avait qu'un seul moyen de reconstituer une race

dégénérée: l'inceste.

--Ainsi vous prenez, je suppose, deux cochins fauves... Ils ont des

tares inadmissibles, ignobles, dégoûtantes, criminelles, telles, par

exemple, que des plumes grises, noires ou blanches... des culottes

étriquées, pas assez bouffantes... des queues trop longues... Enfin,

il reste en eux des mélanges anciens, des influences disparates... Eh

bien, vous les isolez dans un parquet... Bon... Ils ont des couvées...

Bon!... Vous sélectionnez, sans faiblesse, la poule et le coq,

c'est-à-dire le frère et la sœur que vous mettez carrément à la

reproduction... Et ainsi de suite, de couvées en couvées... Peu à peu,

les influences étrangères s'atténuent, les mélanges disparaissent...

Après cinq, six générations, vous avez retrouvé tous les caractères

bien définis, toutes les vertus ataviques, toute la pureté première de

la race. Ah! c'est passionnant.

Il ajouta:

--Pour les hommes, ma foi!... je n'ai point essayé...

Et il me poussa du coude légèrement:

--Hé! hé! Dites donc? Faudrait peut-être essayer ça... en France, où la

race s'en va... s'en va...

Je vis, dans un parquet, des oiseaux extraordinaires que, tout

d'abord, je pris pour des rapaces. Droits comme des hommes et juchés

sur de hautes pattes sèches, nerveuses, armées de terribles éperons,

le poitrail bombant, serré dans un justaucorps de plumes bleuâtres,

la queue courte, pointue, relevée à la manière d'un sabre, l'œil

féroce, le bec recourbé, coupant, nomme celui des vautours, ils me

firent l'effet de ces reitres querelleurs, qui, pour un rien, tiraient

l'épée, et vous étendaient, d'un coup d'estoc, sur la berge des routes.

--Des Combattants de Bruges... expliqua en haussant les épaules,

le hobereau... Rien du tout... rien du tout... Oui, ils font les

fendants... ça a l'air de quelque chose... et, au fond, des couillons,

mon cher monsieur, les pires couillons du monde. Ne me parlez pas de

ces épateurs, qu'un rouge, gorge mettrait en déroute... et qu'il faut

élever dans du coton...

Nous marchions toujours de parquets en parquets, et, toujours, le grand

aviculteur parlait, parlait, expliquait, commentait:

--L'hôpital! me dit-il, tout à coup.

Il s'arrêta, me montra un grand espace, divisé en cinq ou six

compartiments, enclos de grillages, où s'élevaient, bien exposées

au soleil, de vraies maisonnettes. Une forte odeur d'acide phénique

montait du sol soigneusement ratissé... Quelques poules se promenaient,

l'aile basse, de l'allure triste, lente et cassée qu'ont les vieilles

bonnes femmes, dans la campagne. J'en vis qui boitillaient, qui

sautillaient sur leurs pattes, entourées de linges de pansement.

D'autres, hottues, les plumes ternes et bouffantes, la crête décolorée,

restaient immobiles, sans rien voir de ce qui se passait autour

d'elles. D'autres encore, accroupies en rang, sur l'herbe sulfatée,

dodelinaient de la tête et se racontaient de petites histoires,

parlaient, sans doute, de leurs maladies, comme font les convalescents,

assis, dans le jardin de l'hospice, sur des bancs, un jour de soleil.

Et M. de S... me conta ceci:

--Un matin, j'apprends par mon chef basse-courrier, que j'ai deux

poules diphtériques... Comment avaient-elles pu attraper cette

contagion, ici, où, chaque jour, les parquets, le sol, les mangeoires,

l'eau, la nourriture même, tout enfin est désinfecté?... Je me le

demande encore... Mais il n'y avait pas à s'y tromper; elles étaient

diphtériques... Ah! sacristi!... Immédiatement, j'ordonne de les

isoler dans une de ces maisonnettes que vous voyez... Et on les

soigne... Trois fois par jour, un employé venait avec un petit attirail

d'infirmier... Il commençait par racler, avec un grattoir, le gosier

des poules, enduisait, ensuite, à l'aide d'un pinceau, les plaies à

vif, d'une bonne couche de pétrole, et comme il faut soutenir les

malades, durant l'évolution de cette maladie, qui est très déprimante,

il leur entonnait deux ou trois boulettes, d'une composition spéciale

et tonique... Ce régime leur était extrêmement pénible et douloureux.

Mais quoi? Elles avaient beau protester, il fallait bien en passer

par là... Or, voici ce qu'elles imaginèrent... C'est à ne pas croire!

Moi-même, j'eusse traité de blagueur celui qui m'eût rapporté la chose,

si je n'en avais pas été, une dizaine de fois, le témoin stupéfait...

Du plus loin qu'elles voyaient venir leur bourreau, avec sa trousse,

elles essayaient aussitôt de se mettre sur leurs pattes, battaient de

l'aile, affectaient la plus folle gaieté, puis, se précipitant aux

mangeoires garnies d'un peu de millet, elles faisaient semblant de

manger.... Oui, mon cher monsieur, avec une ostentation comique, elles

faisaient semblant de manger, goulûment. Et, regardant l'employé, en

dessous, d'un air malin, elles semblaient lui dire: «Tu vois, nous

avons grand appétit... nous sommes tout à fait guéries... Remporte donc

ton grattoir, ton pinceau au pétrole, et tes boulettes»... Ah! les

roublardes!... C'est passionnant...

--Dire, m'écriai-je, que j'ai été puni, au collège, de huit jours

de cachot pour avoir écrit, dans un discours français, ces mots

sacrilèges: «l'intelligence des bêtes»!

--Tiens! moi aussi, dans un thème latin, s'exclama l'aviculteur... chez

les Jésuites...

Et son gros rire fit s'agiter toute la basse-cour...

Je n'étais pas au bout de mes surprises...

Au centre d'un parquet, un petit homme, enveloppé d'une longue

blouse de toile écrue, un tablier blanc noué autour des reins, la

tête coiffée d'une calotte ronde--tout à fait l'air classique d'un

interne--disposait sur une table, méthodiquement, des pots, des fioles,

des bandes, des rouleaux de ouate hydrophile, et faisait flamber de

fins instruments d'acier, dans un récipient de métal.

--Pourquoi est-ce?... demandai-je.

L'aviculteur parut un moment gêné:

--Pour rien... pour rien... répondit-il.

Puis, tout à coup:

--Bah!... vous avez l'air d'un brave homme... Seulement, pas un mot à

personne, hein?... Eh bien, voilà... Il arrange les poules pour une

prochaine exposition... Il les met au point réglementaire...

Et, son caractère joyeux reprenant le dessus:

--Il fait de la race... ajouta-t-il, dans un rire sonore. Vous

comprenez?... J'ai des sujets qui ont des qualités... mais qui ont

aussi des tares... On n'est pas parfait, que diable!... Alors,

j'augmente les qualités, et je détruis les tares... Je rajeunis les

éperons trop vieux... Je peins en rose ou en bleu, selon l'espèce, les

pattes jaunes... Je teins les plumes défectueuses... Je supprime des

doigts, ou j'en rajoute, suivant le cas... Je retaille les crêtes mal

faites et les mets à l'ordonnance... Très délicat, très compliqué, vous

savez?... Enfin, voilà!... Que voulez-vous?... Il faut bien faire comme

tout le monde... Si je vous disais qu'il y a deux ans, à Liège, j'ai

enlevé le Grand Prix d'honneur, avec un mauvais lot de cochins fauves,

entièrement passés au carbonyle?... Le diable m'emporte!... Ah! c'est

passionnant.

Sur cette étrange confidence, nous terminâmes notre visite.

Roi d'affaires.

Dînant chez des amis de la colonie étrangère, je demandai à un Belge

notoire, qui passe pour presque tout savoir des choses de Bruxelles,

surtout les choses scandaleuses, de me conter quelques anecdotes

caractéristiques, sur le roi Léopold.

Le Belge notoire sourit, et il me dit:

--Oh! ce n'est pas la peine... Vous le connaissez mieux que moi...

Léopold, c'est Isidore Lechat...

Et, finement:

--Un Lechat mieux léché, par exemple... corrigea-t-il.

--Bon! répliquai-je... Isidore Lechat... C'est entendu... Mais cela ne

me dit rien de précis... J'entends toujours, quand on parle du Roi: «Le

Roi est ceci... Le Roi est cela»... mais d'histoires, qui illustrent

ces vagues affirmations, pas la moindre. Ou bien alors, ce sont des

histoires qui courent les rues, les théâtres, les boudoirs, les

restaurants de Paris, et que je ne puis vraiment prendre au sérieux...

Non, je voudrais des faits positifs... des traits de caractère... du

document, enfin... Un homme pareil!... Il doit y en avoir d'admirables,

d'extraordinaires, par milliers...

Alors, ils se mirent à bavarder sur le Roi, avec abondance...

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 7 / 32 段