Au fond de la petite salle, à la peinture écaillée, aux lambris

dévernis, parmi une tablée de Flamands, dont je regardais s'empourprer

les visages, comme des pignons de brique, sous le soleil couchant, un

couple ne cessait de s'embrasser, de s'embrasser à perdre haleine, de

s'embrasser toujours, de s'embrasser encore... Ah! ils ne pensaient

pas à l'art, ceux-là... Ils ne parlaient pas d'art, ceux-là... Ils ne

parlaient pas d'art, et pas de Paris, je vous assure... Les heureuses

gens!... Et comme je les enviais... non de s'embrasser... mais de se

taire!... Je m'attachai désespérément au spectacle qu'ils me donnaient

comme on s'attache à une image quelconque, aux fleurs d'un tapis, aux

rais de lumière d'une persienne, à la promenade d'une mouche sur un mur

blanc, pour chasser, loin de soi, une idée pénible, et qui revient, et

qui s'obstine...

Elle était presque trop blonde, presque trop rose, presque trop

grasse, de ce gras fleuri de rose et malsain qu'ont les bons pâtés

de Strasbourg, et elle s'enroulait à un joli gars, aux yeux les plus

noirs, sec et bistré comme un Espagnol... Pendant que leurs amis

mangeaient avec une gloutonnerie silencieuse, eux ne faisaient que

s'enlacer, s'enlaçaient si bien qu'ils semblaient tourner, tourner...

Hors des longs gants de Suède, retroussés, les menottes, un peu

courtes et potelées, pas jolies, sensuelles, mais d'une sensualité

un peu grossière, ces menottes, où jouaient les feux d'un rubis, se

crispaient, pour ajouter encore au goût du baiser, sur un brin de

moustache, sur les épaules, la nuque, le col, dans les cheveux épais du

garçon, dont les mains, aussi, s'égaraient sous les jupons, comme au

bord d'une kermesse de Rubens. Et cela n'était pas très impudique, à

force de franchise, de naïveté et de maladresse...

Personne, d'ailleurs, ne prenait garde au couple énamouré, ni leurs

compagnons qui n'en perdaient pas une bouchée, ni mes amis accablés,

ni nos hôtes infatigables, ni la caissière penchée sur ses additions,

ni le vieux maître d'hôtel, à l'habit crasseux et trop large, au crâne

luisant, aux cheveux gris envolés, qui circulait, pesamment, entre les

tables, portant les plats... Oh! ce vieux domestique de _La Joie fait

peur!_

Quand la petite enragée s'arrêtait pour reprendre son souffle, on

percevait à son cou l'éclat d'une croix en brillants... Elle se

tapotait vivement les cheveux, au bord du chapeau, suçait, non moins

vivement, une patte d'écrevisse, et remontait, ensuite, d'un geste

bref, ses gants au-dessus de ses coudes... Puis ils s'enlaçaient

à nouveau, avec plus de hardiesse, aussi libres que s'ils eussent

été seuls, dans une chambre... Leurs mains cachées sous la table

travaillaient à des caresses invisibles, mais précises... J'admirais

que, gauche et lourde, elle ne fût gracieuse et légère que dans le

baiser... Ils ne disaient toujours rien, non plus que leurs compagnons,

comme si les mots dussent contrarier les joies, également passionnées,

également fugaces, de la gueule et de l'amour...

Et j'entendais la caissière, très pâle et très hautaine, sous ses

bandeaux noirs, répéter, en écrivant sur un gros registre, comme les

mots d'une dictée.

--Quatre homards grillés..., quatre bécassines au champagne.

Et j'entendais le vieux maître d'hôtel crier, d'une voix cassée:

--Les cigares... voilà, monsieur...

Et j'entendais nos Bruxellois, de plus en plus enthousiastes, clamer,

l'un:

--Paris!... Paris!... Paris!

L'autre:

--L'art!... l'art!... l'art!

Un troisième rythmer cette phrase, où M. Camille Lemonnier _avère_,

comme ils disent, une autobiographie, si poétiquement juste:

--«Et depuis lors, mon âme se volatilise, parmi la gracilité mouvante

des roseaux, et la frivolité des libellules.»

Et j'entendais une voix furieuse s'élever du fond de moi-même:

--Zut! Zut! Zut!...

Si bien que, vers deux heures du matin, étourdi, exténué, le cerveau

affreusement liquéfié, le cœur chaviré, les jambes titubantes, je me

couchai, aussi informé des choses de Paris que le moindre d'entre ces

Parisiens de Bruxelles, ou de ces Bruxellois de Paris... je ne sais pas

encore...

Et plus compétent en art

Que leur monsieur Edmond Picard,

Et plus aussi, mon cher Mendès,

Que votre Dujardin-Beaumetz

Qui n'est pas de Bruxelles, mais

Qui, dans un discours belgifique,

Reconcentra les esthétiques

De la France et de la Belgique.

Et voyant que je parlais en vers... en vers belges, je m'endormis

rageusement...

CHEZ LES BELGES

Catholicisme.

Ce n'est pas en passant quelques jours dans un pays qu'on peut juger

de ses mœurs, de ses tendances, de ses idées, de ses institutions.

Les observations y sont forcément rapides et superficielles; elles ne

portent que sur un ordre de choses infiniment restreint, et d'ailleurs

peu important. On n'atteint pas l'âme intime, l'âme secrète, l'âme

profonde d'un pays, à moins d'y vivre de sa vie... Il faut donc se

contenter des apparences, qui trompent souvent. En considération de

quoi, je prie les lecteurs de me pardonner le ton parfois frivole et

injuste de ces pages.

Pourtant, dès que vous entrez en Belgique, vous êtes frappé par cette

sorte de malaria religieuse qui y règne. Elle attriste singulièrement

ce petit pays... C'est peut-être cela qui rend si noires ces verdures

de la campagne belge que détestait tant Baudelaire... De même que dans

notre sauvage et dolente Bretagne, où l'esprit religieux a en quelque

sorte tout pétrifié, de même que, dans le Tyrol autrichien, où, à

chaque tournant de route, à chaque carrefour, partout, se dressent des

images de sainteté qui pourraient servir à l'administration vicinale de

bornes kilométriques, de même, en Belgique, la superstition religieuse

est souveraine maîtresse des âmes, des paysages et des lois. Je ne

parle pas seulement des couvents qui y pullulent, comme, en Allemagne,

les casernes; je ne parle pas de ces béguinages, qui ne sont d'ailleurs

plus que des souvenirs, gardés seulement par Gand et par Bruges, pour

les badauds du pittoresque et les moutons de Panurge du tourisme. Je

parle de tout ce pays, sur qui le catholicisme étend son ombre épaisse

et malsaine. Dans les chemins, dans les sentes et dans les villes, on

rencontre, par milliers, de ces figures de foi têtue, de ces figures de

prières, agressives et sombres, telles qu'elles sont peintes dans les

triptyques des primitifs flamands. Les siècles ont passé sur elles, les

progrès et la science ont passé sur elles, sans en adoucir les angles

durs et obtus.

Je me souviens qu'il y a plusieurs années, pris d'un malaise subit dans

une auberge de village, je demandai qu'on allât me chercher un médecin,

à la ville voisine, qui était Gand.

--Ah! Seigneur Jésus, s'écria la bonne, en me voyant très pâle... Il va

peut-être mourir... Dites une prière, bien vite, monsieur... Dites une

prière... Et attendez-moi...

Elle sortit précipitamment, sans m'apporter d'autres secours.

Quelques minutes après, je vis entrer, introduit dans ma chambre par

la petite bonne, un gros prêtre, essoufflé d'avoir trop couru...

Il voulut, à toute force m'administrer l'extrême-onction. Et comme

je refusais de me munir des sacrements de l'Église, il insista

avec violence et ne se retira qu'après avoir appelé, sur ma tête de

mécréant, toutes les malédictions du ciel et toutes les fureurs de

l'enfer.

Partout des processions, des sons de cloche, des cérémonies cultuelles,

extravagantes et moyenâgeuses, des églises pleines et chantantes,

des décors d'autels dans les chambres privées, des dos courbés, des

mains jointes... et des prêtres insolents, paillards et pillards,

et de terribles évêques, avec des faces d'inquisition. Partout,

aussi, cette littérature dont l'érotisme mystique s'associe si

bien aux ferveurs pieuses et les exalte... Qui n'a pas assisté aux

fêtes du Saint-Sang, dans Furne, devenu, ces jours-là, un véritable

asile d'aliénés, ne peut concevoir à quels dérèglements, à quelles

démences, la religion, ainsi enseignée, peut conduire la pauvre âme des

hommes... C'est ce carillonneur de Rodenbach--personnage d'ailleurs

historique--qui gravait sur l'airain sonore et bénit de ses cloches

les plus monstrueuses obscénités... (Il paraît que ces cloches

illustrées, on peut les voir à Bruges, si l'on a quelques hautes

références ecclésiastiques...) C'est Philippe II, couvrant son carnet

d'imaginations démoniaques, alors qu'entouré de ses évêques, de ses

moines, de ses bourreaux, une nonne sur les genoux, il faisait couler

le sang et tenailler la chair des hérétiques, dans les chambres de

torture...

Les centres ouvriers eux-mêmes, les cités industrielles, où souvent

grondent la révolte et l'émeute, n'échappent pas toujours à la

contagion. J'ai vu autrefois, à Gand, une grève. Ce n'étaient point

des flots de peuple lâchés et battant, avec des clameurs de mer

soulevée, les murs de la ville... C'était une procession religieuse qui

défilait silencieusement, avec des attributs religieux, des bannières

ecclésiales, des oriflammes, des femmes déguisées en Saintes-Vierges,

des enfants, en petits anges frisés... Et je me souviendrai toujours

de cet ouvrier, à la gueule farouche, qui marchait devant la foule,

portant je ne sais quoi, qui ressemblait à un ostensoir...

La Belgique ne peut pas éliminer le sang espagnol qui coule dans ses

veines...

Démocrates de Gand.

Un charmant ami de Mæterlinck, retrouvé à Bruxelles, nous conte

cette anecdote:

**Gand a chez nous la spécialité des émeutes bizarres. Vous

souvenez-vous de celles qui eurent lieu, en Belgique, il y a quelque

douze ans? Le peuple réclamait le suffrage universel. Il voulait, lui

aussi, être souverain. Cela lui était venu, tout d'un coup, on ne

sait pourquoi. Il avait déjà un Roi constitutionnel et trouvait, sans

doute, que cela ne suffisait pas à son bonheur. Il en voulait d'autres,

beaucoup d'autres, des rois en habit civil, et il les voulait de son

choix... Le peuple, donc, descendit en armes dans la rue et se livra

aux vociférations d'usage. Les bourgeois, protégés par les troupes,

s'amusèrent à ces spectacles qu'ils croyaient sans danger.

À Gand, les choses semblèrent, durant quelque temps, tourner au

tragique. Cris, barricades, rixes sanglantes, coups de revolver,

charges de cavalerie, décharges de mousqueterie, rien ne manqua à la

fête, pas même les morts. Ordinaire apothéose... Ces escarmouches

menaçant de se prolonger, on convoqua la garde civique. J'en faisais

partie. Force me fut de me ranger sous le drapeau de l'ordre, parmi les

défenseurs de la société. Dans ma compagnie, nous n'étions que deux

bourgeois authentiques, un peintre de mes amis, et moi. Le reste?...

ouvriers, petits employés, commis de magasin, tous, ou presque tous,

en parfaite communion d'idées avec les émeutiers. Dans le rang, ils

discutaient, entre eux, à voix basse, et ce mot de «suffrage universel»

revenait sans cesse, sur leurs lèvres.

Ils se promettaient bien, ils juraient, si on leur commandait de tirer

sur le peuple, de tirer en l'air.

--Ils ont raison, disait l'un, ils combattent pour notre bonheur.

--Mieux que cela, appuyait un autre... pour notre souveraineté...

--Oui, oui!... Tous, nous voulons être souverains, comme en France.

--Imposer notre volonté, comme en France.

--Dicter nos lois, comme en France.

--Patience!... Encore quelques jours, et nous serons les maîtres de

tout, comme en France.

Un autre disait:

--On peut commander tout ce qu'on voudra. Je ne tirerai pas... D'abord,

parce que ce n'est point mon idée, ensuite parce que mon frère est avec

ceux qui se battent, pour notre souveraineté. Je me serais bien battu,

moi aussi... mais j'ai une femme, deux enfants...

--Moi aussi, je me serais bien battu... mais le patron, qui n'est

pas pour le peuple, m'aurait mis à la porte, et je n'aurais plus

d'ouvrage... Oui, mais, quand nous serons souverains, c'est nous qui

mettrons les patrons à la porte...

Un petit homme, qui n'avait encore rien dit, se mit, tout à coup, à

répéter, plusieurs fois, en me criblant de regards aigus, sautillants

et menaçants:

--Moi, je sais bien pour qui je voterai...

Et, comme je restais muet, dans mon rang...

--Oui, oui... Vous voudriez que je vote pour vous... Mais je ne suis

pas un imbécile... Je ne voterai pas pour vous... Je sais bien pour qui

je voterai... Je voterai pour quelqu'un... Et quand j'aurai voté pour

celui que je sais... ah! ah! ah!... Je sais ce que je dis... Et vous...

vous ne dites pas ce que vous savez...

--Au moins, pensais-je... ils ne tireront pas.

Notre capitaine se promenait devant le front de la compagnie, inquiet,

nerveux, l'oreille ouverte aux clameurs encore lointaines de l'émeute.

De temps en temps, des cavaliers traversaient la place, au galop.

Les boutiques se fermaient; de pâles bourgeois rentraient chez eux,

en hâte, essoufflés. Peu à peu, le grondement populaire se fit plus

proche; les cris, les vociférations, les appels, plus distincts. Deux

coups de feu claquèrent, comme deux coups de fouet, dans une bagarre

de voitures... Le capitaine se tourna vers nous. C'était un marchand

de cravates de la ville... Il avait une figure toute ronde et rose, un

gros ventre pacifique, des yeux doux...

--Mes enfants, nous dit-il... ça se gâte... Ils vont être là dans

quelques minutes... Qu'est-ce que vous voulez?... Je vais être obligé

de faire les sommations légales et de commander le feu... C'est très

embêtant... car je les connais... ce sont des enragés... ils ne

m'écouteront pas... Tirer sur des gens de la ville, des gens qu'on

connaît... c'est très embêtant. D'un autre côté, il faut bien que

force reste à la loi... Il le faut... C'est très embêtant... Si encore

ils avaient exposé tranquillement leurs revendications!... Le Roi

est un brave homme, les ministres sont de braves gens... Eux aussi,

parbleu, sont de braves gens... On se serait arrangé, bien ou mal...

Enfin, ça n'est pas tout ça... Le devoir avant tout... c'est très

embêtant... Soldats... écoutez-moi bien... Il faut faire le moins

de malheur qu'on pourra... Quand je commanderai le feu, le premier

rang ne tirera pas... Il n'y aura que le second rang qui tirera...

Et encore est-il nécessaire que le second rang tire, tout entier?...

Non... non... En somme, il ne s'agit que de les effrayer... Trois,

quatre morts... trois, quatre blessés... C'est très embêtant... mais

ce n'est pas une grosse affaire... Et ça suffira peut-être à les

arrêter, ces bougres-là... Voyons, vous, là-bas, dans le second rang,

attention!... Fixe!... Y a-t-il, parmi vous, dix hommes... bien décidés

à lâcher leur coup sur le peuple, à mon commandement?... Y en a-t-il

cinq seulement?... Voyons, voyons, sacristi!... Y en a-t-il quatre?...

quatre?... Répondez!

Et à ma stupéfaction, de la droite à la gauche du rang, j'entendis sur

chaque lèvre, voltiger sur chaque lèvre, rebondir de lèvre en lèvre, ce

mot:

--Moi... moi... moi... moi... moi!...

Sur les cinquante hommes que nous étions dans le rang, deux seulement

s'étaient tus... Deux seulement étaient froidement résolus, non

seulement à ne pas tirer sur des hommes, mais à lever la crosse en

l'air, aussitôt parti l'ordre de mort... Et ces deux hommes, ce

n'étaient point des prolétaires, c'étaient les deux bourgeois de la

compagnie, mon ami le peintre et moi...

Heureusement qu'ils tirèrent fort mal... Il n'y eut que dix pauvres

diables de tués, et douze de blessés!...

Constantin Meunier.

Revu toute la journée--une journée triste et pluvieuse--des œuvres

de Constantin Meunier.

Constantin Meunier est un artiste intéressant et méritoire. Par son

talent, par sa belle vie sans défaillance, il a droit au respect de

tous. De son œuvre, se dégage une forte signification humaine.

Comme tant d'autres, qui y trouvèrent fortune et profit, il eût pu

faire des Dianes cireuses, d'onduleuses Vénus et de voluptueuses

faunesses. Il eût pu élever, aussi bien que d'autres, des monuments en

sucre ou en saindoux, à la mémoire des grands hommes de Bruxelles, et

peupler le bois de la Cambre de toute une foule de peintres, de poètes,

d'orateurs et de militaires... Mais il avait un idéal plus fier.

Né au milieu d'un pays de travail et de souffrance, vivant dans une

atmosphère homicide, ayant toujours sous les yeux, le lugubre spectacle

de l'enfer des mines, le drame rouge de l'usine, il fit des ouvriers.

Il les peignit d'abord; ensuite, il les modela.

Ardemment, il se passionna à leurs labeurs, à leurs misères, à

leurs révoltes. Il comprit la rude beauté tragique de leurs torses,

la musculature contractée, violente de leurs gestes, la tristesse

haletante, farouche, durcie de leurs faces souterraines. Il tenta de

styliser, de ramener vers la simplicité linéaire du drapement antique,

leurs tabliers de cuir, leurs bourgerons collants, leurs pauvres

hardes de travail. Et surtout, il s'émut,--car il était infiniment

bon, et il rêvait toujours de justice,--de ce que contient d'injustice

sociale, d'âpre exploitation capitaliste et politique, la destinée de

ces parias, à qui il est dévolu de ne trouver leur maigre existence

quotidienne, que dans l'effroi, ou dans l'usure lente d'un métier,

auprès de quoi le bagne semble presque une douceur.

De tout cela il sut tirer des accents assez nobles, des apparences

sculpturales assez fortes, de la pitié. On lui doit trois œuvres

presque entièrement belles: Une _Figure de paysanne_, au visage usé,

aux yeux morts, aux seins taris; le _Cheval de mine_, la _Femme au

grisou_, cette dernière, surtout, d'une composition ample et simple,

d'un métier plus serré. C'est déjà beaucoup.

Malheureusement, venu trop tard à la sculpture, qui est un art très

difficile, ennemi du truquage et du trompe-l'œil, Constantin

Meunier, en dépit de ses dons réels, de sa passion, de sa forte

compréhension de la vie ouvrière, ne connut pas très bien son métier.

Son modelé est pauvre, parfois désuni, sa forme souvent lourde, ses

plans pas assez nombreux, pas assez colorés, ses contours secs... Il

ne sait pas toujours combiner avec harmonie un monument, architecturer

un ensemble, grouper des figures... On sent trop l'effort en tout ce

qu'il fait. La souplesse qui donne la vie, le mouvement à la matière,

est peut-être ce qui lui manque le plus. Seul, le morceau vaut ce qu'il

vaut, et, le plus souvent il n'a qu'une valeur,--par conséquent, une

illusion--de littérature.

* * * * *

On m'a raconté le drame suivant:

La Ligue des Droits de l'homme que préside, avec tant de fermeté et un

si beau dévouement, M. Francis de Pressensé, institua une commission

chargée d'élever, à la grande mémoire d'Émile Zola, un monument.

Cette commission choisit, pour l'exécuter, Constantin Meunier. Mais

celui-ci hésita longtemps, émit des scrupules. Il était souffrant,

se trouvait bien vieux, avait encore une œuvre importante à

terminer, cette œuvre dont nous avons admiré, à nos expositions, de

nombreux fragments, et qu'il eût bien voulu voir se dresser sur une

des places publiques de Bruxelles, avant de mourir. Sur des instances

réitérées, flatteuses pour lui, à coup sûr, mais maladroites, car lui

seul était en mesure de savoir ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas

entreprendre,--il finit par accepter cette lourde mission, mollement,

à la condition qu'on lui adjoignît un collaborateur français, qui fut

aussitôt désigné, ou plutôt qui se désigna lui-même: M. Alexandre

Charpentier.

Au bout d'une très longue année, Constantin Meunier et M. Alexandre

Charpentier présentèrent à la commission une maquette, pas très

heureuse, dit-on. Elle fut jugée insuffisante. Les deux artistes

avouaient d'ailleurs qu'ils n'en étaient pas contents. Ils comprirent

qu'ils devaient chercher et trouver autre chose...

Le monument était tel. Un Émile Zola, debout, oratoire, dramatique,

étriqué, en veston d'ouvrier, en pantalon tirebouchonné, un Zola sans

noblesse et sans vie propre, où rien ne s'évoquait de cette physionomie

mobile, ardente, volontaire, timide, si conquérante et si fine, rusée

et tendre, joviale et triste, enthousiaste et déçue, et qui semblait

respirer la vie, toute la vie, avec une si forte passion. Derrière ce

Zola, banal et pauvre, une Vérité nue étendait les mains. À droite,

un mineur; à gauche, une glèbe. L'invention était quelconque. On voit

qu'elle ne dépassait pas la mentalité des artistes officiels. Et tout

cela se groupait assez mal.

--Sapristi! dit M. Alexandre Charpentier, devant cette découverte un

peu tardive... Voilà qui est ennuyeux... Car ils ont raison... Ça ne

vaut rien du tout... J'ai idée que c'est la Vérité qui nous gêne...

Elle est très jolie... mais pas à sa place, derrière Zola... Il faut

absolument la mettre devant... Qu'en dites-vous?

--Essayons de la mettre devant... consentit Constantin Meunier.

--Essayons.

Placée devant, la Vérité produisit un effet plus déplorable encore. Et

puis elle annulait la glèbe, le mineur.

--Diable! s'écrièrent, avec un ensemble plus parfait que leur œuvre,

les deux artistes terrifiés...

Et ils réfléchirent longuement.

--Si on l'habillait?... proposa Constantin Meunier.

--La Vérité?

--Oui... Eh bien, quoi?

--Une Vérité habillée?... Ce ne serait plus la Vérité... Non...

Essayons à droite.

--Essayons... acquiesça Constantin Meunier.

On transporta la Vérité à droite... Mais...

--Non, non... quelle horreur!... Enlevez...

Constantin Meunier se cache la face... Tout se déséquilibre du

monument... Tout s'effondre... tout fiche le camp, comme on dit dans

les ateliers.

Le problème devenait de plus en plus ardu.

--Alors, à gauche, invita, pour la deuxième fois, M. Alexandre

Charpentier.

Le pauvre Constantin Meunier n'avait plus la foi. Il répondit,

mollement:

--Essayons à gauche.

On transporta la Vérité à gauche.

--Impossible!

Tel fut le cri que poussèrent simultanément Constantin Meunier et M.

Alexandre Charpentier.

Hélas! ni devant, ni derrière, ni à droite, ni à gauche.... Situation

douloureuse et sans issue. Ce qu'elle dut en entendre, la Vérité, comme

toujours!

Au cours de leurs travaux, les deux sculpteurs avaient eu des

mésententes assez pénibles. Cette dernière aventure n'était point pour

les dissiper. Ceux qui connaissent le cœur des hommes, surtout le

cœur des artistes, qui sont deux fois des hommes, peuvent se faire

une idée de ce qui se passa entre Constantin Meunier et M. Alexandre

Charpentier. Ils en arrivèrent, dans leurs rapports, à une tension

telle, que l'artiste belge, irrité de l'ingérence dominatrice de son

collaborateur, et pensant que son influence avait pu être déprimante,

finit par se priver de ses services. Peut-être eût-il dû commencer par

là.

Resté seul, le pauvre grand sculpteur fut bien embarrassé. Faut-il

croire, comme d'aucuns l'affirment, que l'atmosphère de Bruxelles,

aujourd'hui, est funeste à toute création artistique? Ou bien,

Constantin Meunier était-il trop vieux? Manquait-il de cette ardeur

d'imagination qui tant de fois corrigea ce que son métier avait

d'insuffisant? Il essaya quantité de combinaisons qui ne réussirent

point. Finalement, après des jours d'efforts, après des luttes

douloureuses avec son œuvre et avec lui-même, il en vint à cette

conclusion stupéfiante: que, esthétiquement, du moins, les deux figures

de la Vérité et de Zola s'excluaient, qu'il fallait choisir entre la

Vérité et Zola et ne plus tenter de les associer l'une à l'autre, en

bronze. Et il choisit Zola, réservant la Vérité pour une destination

inconnue.

On prétend que l'irritation, le chagrin, l'état de lutte constante

où il avait dû se mettre vis-à-vis de M. Alexandre Charpentier, la

déception, tout cela ne fut pas étranger à sa mort, qui arriva peu

après. Et le monument d'Émile Zola, en dépit des oppositions de la

famille de Constantin Meunier, revint à M. Alexandre Charpentier, qui y

travaille, seul, désormais. Où en est-il? Comment est-il? Je n'en sais

rien, n'étant pas dans le secret des dieux.

Cette histoire est triste, et, comme toutes les histoires tristes, elle

a sa part de comique, un comique amer et grinçant, qui est bien ce

qu'il y a de plus tragique dans le monde. Mais, quand on y regarde de

près, elle est très caractéristique, et aussi, très harmonieuse avec la

vie.

**Avant de se pacifier dans l'immortalité, la destinée d'Émile

Zola aura été étrangement tourmentée. Comme tous les hommes de

génie,--surtout les hommes d'un génie rude, tenace et humain,--Zola a

créé, toujours, autour de lui, de la tempête. Il n'est pas étonnant que

la bourrasque souffle encore.

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 6 / 32 段