très jolie, infiniment gracieuse, qui joue avec ses deux petites
filles. La jeune femme, très élégante, est tout en blanc, souple,
mol et léger; les deux petites filles, en blanc aussi, jambes nues,
avec d'immenses chapeaux de paille et de dentelles... Toutes les
trois, elles jouent à se poursuivre, autour d'une caisse verte où
fleurit un grand laurier rose. Très raide, très digne, tout en noir,
la gouvernante est assise sur un banc, près de la porte, un paquet
d'ombrelles et de manteaux sur les genoux, un livre, non ouvert, à la
main. Elles attendent, sans doute, une voiture commandée qui ne vient
pas plus que n'est venu mon déjeuner... Le portier, tout galonné d'or,
inspecte la place et les rues d'un air inquiet.
Je m'arrête à considérer cette jeune femme, qui est bien plus enfant
que ses deux petites filles. Je n'ai jamais vu de si beaux cheveux
blonds, blonds, comme, à certains jours, est blonde cette mer si
merveilleusement blonde du Nord. Je n'ai jamais vu une nuque, mieux
infléchie, d'une pulpe plus soyeuse. Les yeux bleus sont d'une candeur
puérile, adorable. Ah! comme ils ignorent Nietzsche, et comme leur est
indifférent ce Rembrandt, dont la _Ronde de Nuit_ leur est inexplicable
et ridicule, puisqu'on n'y voit pas des petites filles qui dansent, le
soir, dans un jardin... Chaque mouvement du buste des bras, des jambes
qui, souvent se devinent sous la batiste brodée de la robe, chaque
balancement des hanches, chaque pli de la jupe est une élégance, une
caresse, une invention de beauté, une fête émouvante de la vie. Bien
qu'elle soit fine de lignes, d'apparence presque délicate, on la sent
ronde et ferme avec une peau qui, certainement, irradie de la lumière,
comme, au crépuscule, ces grands iris blancs de Florence...
Tout à coup, elle pousse un petit cri d'oiseau, s'arrête de courir,
se hausse sur la pointe de ses souliers mordorés, allonge divinement
les bras, tend son buste élastique, et prend je ne sais quoi sur une
branche du laurier.
Les deux petites trépignent, tapent dans leurs mains.
--Donne... donne... maman.
Et je vois dans sa main, gantée de suède du même blond que les cheveux,
une coquille de petit escargot, sèche et vide.
--Ah! le pauvre petit!... Il est mort... dit-elle avec un air de
consternation délicieuse... Il est mort!
Je crois bien qu'il est mort, le pauvre escargot... Il est mort
depuis des millions d'années, car c'est un escargot fossile... Avec
des précautions infinies, des tendresses maternelles, qui furent des
prodiges de grâce sculpturale, elle remet la coquille, dans la fourche
d'une branche. Elle semble lui dire:
--Dors, petit, dors!
Puis elle recommence de courir, de poursuivre les deux petites filles,
en criant:
--Jeanne... Gabrielle... mes amours... Le gros lion... le gros lion...
le gros lion!
Comme Jeanne, Gabrielle, faisant semblant d'avoir peur, se mettent à
pleurer pour rire, la jeune femme se baisse, s'accroupit, attire dans
ses bras les enfants qu'elle dévore de caresses et de baisers:
--O les petites bébêtes aimées!... les chères bébêtes adorées!
Il ne m'a pas échappé que, se sentant regardée, admirée, elle a
prodigué peut-être pour le portier de l'hôtel, peut-être pour le
passant qui passe, peut-être pour moi aussi, le charme multiple de
ses gestes, la grâce glissée ou appuyée de ses œillades. Mais je
n'en tire aucune vanité, aucun espoir. Je connais ces coquetteries et
jusqu'où elles vont, ou plutôt, jusqu'où elles ne vont pas.
Du reste, il serait tout à fait surnaturel que, dans un hôtel de
Bruxelles, il pût m'arriver des aventures qui ne me sont jamais
arrivées dans aucun hôtel du monde.
N'y pensons plus, comme chante M. Gounod, et allons bravement voir le
Manneken-Piss, puisque c'est par là que tout finit, ici...
Tout de même, le soir, j'ai voulu m'informer auprès du garçon:
--C'est une dame de Paris... explique-t-il... elle vient quelquefois...
elle se fait appeler Madame X... mais nous savons que ce n'est pas son
nom...
--Ah!
--Oui...
Il s'approche de moi, et tout bas, avec une sorte de gravité
confidentielle:
--Le Roi en est!...
L'accent belge.
Leurs théâtres, sauf le théâtre du Parc, qui est tout à fait français,
c'est presque la Comédie-Française, presque l'Opéra, presque les
Nouveautés, presque l'Olympia, mais avec l'accent. Or, cet accent est
triste et comique, à la façon d'un air faux.
Non seulement les ingénues, les grandes coquettes, les jeunes
premières, les vieilles dernières, les amoureux, les pères nobles, les
chanteuses, les choristes, les souffleurs, régisseurs, décorateurs, les
gymnastes, les montreurs de phoques et les écuyères, ont cet accent
sans accent qui fait rire et qui fait pleurer aussi, mais--chose
fantastique--les danseuses également, les danseuses surtout qui, ne
pouvant mettre l'accent dans leur bouche, l'introduisent dans leurs
jambes, dans leurs bras, dans leurs sourires, dans leurs exercices de
désarticulation, dans toutes leurs poses, jusque dans le frémissement
aérien des tutus envolés.
* * * * *
Je suis allé au Palais de Justice, où ils ont entassé pêle-mêle,
tant qu'ils ont pu, des souvenirs de monuments sur des monuments
de souvenirs, pour n'aboutir qu'à un monument d'une laideur
invraisemblable. Ils y ont empilé de l'assyrien sur du gothique, du
gothique sur du tibétain, du tibétain sur du Louis XVI, du Louis XVI
sur du papou... C'est tellement laid, que ça en devient beau...
On y jugeait un pauvre diable de Français qui, ne pensant pas à mal,
et pour s'emparer de son argent, dont elle ne faisait rien, avait
étranglé une vieille dame de Bruxelles. Sa mine réjouie, bonasse, naïve
me frappa. M. Edmond Picard le défendait, car, non seulement M. Edmond
Picard écrit, mais il parle aussi le belge le plus pur et le plus
châtié.
Quand le président lut, avec l'accent qui, cette fois, me parut d'un
comique étrangement sinistre, l'arrêt qui le condamnait au bagne
perpétuel, le client de M. Edmond Picard se mit à rire, à se tordre de
rire. À plusieurs reprises, il applaudit frénétiquement.
Le soir, il a dit à son avocat, qui lui reprochait sa conduite
inconvenante:
--Je ne croyais pas que c'était vrai... Je m'imaginais qu'on m'avait
amené au théâtre, pour me distraire un peu, et me faire voir les
meilleurs comiques de l'endroit. J'étais content... Je m'amusais... Ah!
je m'amusais!... Que voulez-vous? J'aime les imitations...
Et il a ajouté, déçu:
--Alors, c'est pas imité?... Ce juge, c'était bien un juge?... Et vous,
vous êtes bien un avocat?... Et moi, je suis bien un assassin?... Ah
vrai!...
Le repas des funérailles.
Il m'a bien fallu aller à l'enterrement de Mme Hoockenbeck, la femme
de mon ami Hoockenbeck. Il me savait à Bruxelles. D'ailleurs, un
enterrement belge, je n'y eusse point manqué pour un empire.
Mon ami Hoockenbeck, commerçant réputé,--il a brillamment réussi dans
ses affaires,--homme politique important--il est député,--protecteur
des arts--il est de toutes les sociétés artistiques qu'invente et
préside M. Octave Maus,--mon ami Hoockenbeck est bien le type de ces
pauvres diables dont on dit qu'ils «n'existent pas». Et si mon ami
Hoockenbeck «n'existe pas» à Bruxelles, je vous laisse à imaginer...
Hoockenbeck n'a jamais eu une opinion, ni un goût, ni une habitude, ni
même une manie capable de résister, plus de cinq minutes, à une autre
qu'on lui ait, je ne dis pas opposée, mais proposée. Rien de plus
facile que de le faire varier, surtout dans les questions qui lui
tiennent le plus à cœur: _la pôlitiq_, et l'art indépendant. Par
exemple, il se montre intraitable, quant aux calembours. Il fait des
calembours inlassablement, insupportablement. Cela vient de son bon
naturel. Il aime faire rire. Et, comme il n'a pas toujours le choix,
c'est de lui-même, le plus souvent, qu'il fait rire. Moi, qui n'ai pas
une âme pure, il m'a beaucoup fait pleurer. Avec cela bavard, fatigant,
médisant, curieux, vaniteux, au moins autant, à lui seul, que tous les
autres hommes. Son seul avantage sur eux, c'est qu'il est tout cela,
plus ingénument... Hoockenbeck est peut-être le seul homme au monde à
qui, pas une fois, je n'aie pu adresser la parole sérieusement; le seul
aussi qu'il m'ait été impossible d'écouter sans en être agacé, jusqu'à
la crise de nerfs... Au demeurant, je l'aime bien.
Sa femme a toujours été aussi insignifiante que son visage, aussi
neutre que le blond éteint de ses cheveux. Jamais je ne lui ai entendu
dire une parole juste, exprimer une idée, un sentiment quelconque.
Banale, jusqu'à en être exceptionnelle. Je l'aimais bien aussi.
J'ai trouvé le pauvre Hoockenbeck en larmes, désespéré. Il faisait
peine à voir. Il reniflait, pleurait, m'embrassait, multipliait
tellement les démonstrations de sa douleur, que je le regardais,
parfois, à la dérobée, avec la crainte d'une farce, encore.
Il voulut absolument m'amener devant le cercueil, et me fit, en
hoquetant, le récit de la mort de sa femme.
--Une tumeur à la matrice!... Oui... oui... Auriez-vous jamais cru ça,
à la voir? Moi... jamais, jamais, je ne m'étais aperçu de rien... Et
elle... ah!... elle ne m'avait jamais rien dit... Elle était si brave!
Et il sanglota:
--Ma pauvre Louise! Quelle perte pour moi!... Elle aimait tant...
an... s'amuser!... Nous devions aller à Paris... oh! oh!... le
mois prochain... Elle voulait retourner à l'abbaye de Thélème... à
l'abbaye... hi! hi!... de Thélème... Pauvre Louise!... Ouh! ouh!...
Elle était si brave! Et maintenant... voilà!... Une tumeur à la
matrice.... Et voilà!... Non... non... jamais... je ne...
Sur quoi, mon ami Hoockenbeck eut une redoutable crise de sanglots,
durant laquelle je me surpris à jouer, par contenance, avec la
frange d'argent du drap mortuaire... Puis, tout à coup, je le vis se
précipiter sur le tapis, à plat ventre, et partir à se claquer les
fesses, comme s'il eût voulu se corriger de sa douleur, ou se punir de
n'en être pas assez abîmé...
--Elle était si brave!... Elle était si brave!
Il fallut lui tamponner les tempes, le frictionner, le faire boire,
enfin, le coucher sur un divan et lui tenir les mains jusqu'à ce qu'il
se fût, comme un petit enfant, apaisé.
Heureusement, d'autres visiteurs survinrent. Il se remit tout à fait,
pour les recevoir, et, tandis qu'il recommençait de pleurer sur leurs
joues, je m'esquivai.
Le lendemain, il y eut une messe magnifique, mais une messe belge...
Un latin, d'un sonore! Et un français, d'un belge!... Au cimetière,
oraisons funèbres en belge, condoléances en belge. Je me rappelle
qu'au milieu du discours pathétique d'un vieux petit blond, chauve,
étrangement sphérique, qui, tout pâle, suait à grosses gouttes, et dont
la voix tonnait en belge, toujours en belge, je poussai un cri qui fit
qu'on se retourna, et dus enfoncer mon mouchoir dans ma bouche. J'ai
gardé l'espoir qu'on s'était mépris, au sens de mes larmes...
Après la cérémonie, je ne pus refuser l'invitation de Hoockenbeck qui
insista, en pleurant, pour me garder à dîner.
Je pensais dîner en tête-à-tête avec lui. Ma surprise fut grande de
trouver dans le salon, où l'on avait débarrassé, à la hâte, la chapelle
ardente, une société nombreuse. Une odeur de fleurs fanées, d'encens,
une autre, équivoque, persistaient, qui étaient affreusement pénibles.
On me présenta à des tantes, à des cousines de Louvain, à des nièces de
Liège, à des amis d'Anvers, à une famille de Verviers, et à nombre de
Bruxellois. Les hommes en habit, cravatés de blanc; les femmes en robe
de soie. D'une, corpulente et fardée, le corsage était ouvert. Tout ce
monde avait une expression singulière, gênée: une expression d'attente.
Dans ces occasions-là, on ne sait jamais quelle contenance garder. La
mesure juste y est fort délicate. Après tout, un dîner, même un dîner
d'enterrement, ce n'est pas un enterrement... Ce n'est pas, non plus,
un dîner ordinaire...
Repas copieux, succulent, arrosé de ces bourgognes et de ces bordeaux
comme il n'en fermente que chez nous, mais comme on n'en élève qu'en
Belgique. Il commença tristement. Un oncle colossal évoqua, d'une voix
funèbre, l'enfance de la défunte. Insensiblement, de souvenirs en
souvenirs, on en vint aux historiettes attendries qui firent doucement
pleurer, puis aux anecdotes gaies qui firent rire un peu, puis aux
grasses plaisanteries qui firent pouffer de rire.
--Elle était si brave!... répétait, tantôt sur le mode douloureux,
tantôt sur le mode joyeux, mon ami Hoockenbeck, qui, d'ailleurs,
parlait peu et buvait beaucoup.
À une plaisanterie plus salée, Hoockenbeck, voulant s'empêcher de
rire, avala de travers une grosse bouchée de homard, et, de peur qu'il
n'étouffât, chacun se mit à lui bourrer le dos de coups de poing. À
partir de ce moment, l'animation s'accentua et, bientôt, l'enterrement
dégénéra en kermesse. Les trognes des hommes s'enluminaient de rouges
violents; les yeux des femmes s'emplissaient de lueurs troubles. Et
les coq-à-l'âne, les jeux de mots, les histoires épicées de partir, se
croiser, rebondir d'un bout de la table à l'autre bout. Et, sous la
table, Dieu sait ce qui se passait! Une grosse cousine appuyait, avec
une persistance de plus en plus frénétique, son pied sur le mien... Des
couples disparaissaient, revenaient...
--On n'enterre pas tous les jours une femme pareille... tonitruait
l'oncle colossal... une femme pareille!
Et, dodelinant de la tête, la langue déjà épaisse, Hoockenbeck bégayait:
--Elle était si brave!... si bra... a... ve!...
Malgré les vins, malgré les sauces, malgré les parfums évaporés des
peaux moites, l'odeur des fleurs fanées, et l'autre, s'acharnaient.
Mais la gaité d'aucun n'en paraissait retenue.
Quand je voulus rentrer, Hoockenbeck s'excusa,--il me sembla que
c'était à regret,--de ne pas me reconduire. Mais son beau-frère, un
capitaine revenu du Congo (il n'était malheureusement pas en uniforme),
prétendit que l'air lui ferait du bien... Aidé d'un jeune ménage de
Liège, il triompha aisément des scrupules du veuf qui, généralement
rubicond et couperosé, était devenu violet, à force de congestion.
Nous partîmes à cinq.
Que faire à Bruxelles, vers dix heures de la nuit, sinon la tournée
traditionnelle dans les cafés? De brasseries en brasseries, de cafés en
cafés, notre bande grossissait d'amis rencontrés... On s'attendrissait:
--Ah! mon pauvre vieux!
--Ah! la pauvre Louise!
--Comme ça... si vite?... qu'est-ce qu'il y a eu donc?
--Une tumeur à la matrice... Auriez-vous cru ça, à la voir?...
Hoockenbeck avait parfois des remords.
--Si elle nous voyait!... disait-il timidement.
À quoi le capitaine répliquait:
--Allons donc! Louise était une excellente femme... Elle aimait à
s'amuser, sans en avoir l'air. Comme elle serait contente, d'être au
milieu de nous!
--Elle était si brave... leitmotiv ait, d'une voix do plus en plus
pâteuse, le malheureux veuf...
Il arriva, à la fin, qu'ayant épuisé tous les cafés et tous les bouges,
nous échouâmes dans un restaurant de nuit... Il était bruyant... Des
femmes dégrafées, des jeunes gens ivres, chantaient, dansaient aux sons
de la musique des _laoutars_ roumains.
--Du champagne! du champagne! commanda Hoockenbeck qui, entré dans la
salle, sa cravate dénouée, et son chapeau de travers, prit la taille
d'une petite brune... Mais je crois bien que ce fut seulement pour
assurer son équilibre... En suite de quoi, il alla rouler sur une
banquette...
À six heures du matin,--j'ai honte de l'avouer, mais il faut bien
l'avouer,--je me réveillai dans un fiacre, à la porte de mon hôtel. Le
veuf ronflait à mes côtés. Je sortis sans bruit, et donnai l'adresse
d'Hoockenbeck au cocher. Je ne m'aperçus que plus tard que je m'étais
trompé: c'était l'adresse d'un mauvais lieu.
Brave Hoockenbeck! Il y est peut-être encore...
Vive l'armée belge!
Le plus comique--tout est toujours le plus comique en Belgique--c'est
l'armée belge. L'armée belge est bien plus terrible à voir que l'armée
allemande, non par le nombre de ses soldats, mais par la chamarrure de
ses uniformes. Elle rappelle--en beaucoup plus hippodrome--les plus
splendides moments de l'Épopée napoléonienne. Il ne lui manque que ses
guerres et ses victoires, et Monsieur d'Esparbès, pour les chanter. Les
Belges n'ont pas osé aller jusque-là...
Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, ce matin, six soldats, des cavaliers.
Gros, gras, lourds, la moustache longue et épaisse, le torse bombé
sous un dolman vert que passementent, sur la poitrine, sur les flancs
et dans le dos, d'énormes brandebourgs orange, les manches tellement
galonnées qu'on ne sait jamais si on a affaire à des caporaux ou à
des généraux, le pantalon amarante, très collant aux cuisses, et
tirebouchonné sur la botte, le bonnet de police avec des brandebourgs
aussi, crânement posé sur l'oreille... Et tellement martiaux, tellement
conquérants qu'on dirait qu'ils ont vaincu le monde!... J'ai cru voir
des survivants de l'immortelle garde impériale... Ils étaient six.
La foule, heureuse, toute fière, entoure ces six cavaliers... D'après
ce que j'entends autour de moi, il paraît que c'est la petite tenue...
et presque la tenue de corvée... Un bourgeois dit à un ami étranger
qu'il promène par la ville:
--Et si tu les voyais, en grande tenue, sais-tu?...
Quelque temps après, le même bourgeois, tout rayonnant d'enthousiasme,
dit encore:
--Cent mille hommes comme ça... tu penses?
Ma complice.
Je n'ai passé à Bruxelles qu'une bonne journée: celle qu'y a passée Mme
B... arrivant de Monte-Carlo pour aller à Ostende. C'est toujours un
plaisir que de la voir et de l'entendre rire.
J'ai pu lui parler de Bruxelles, à mon aise, et c'est sa complaisance
qui est un peu responsable du souvenir que j'ai gardé de ce dernier
séjour.
Elle possède à merveille la coquetterie de donner, en riant à tout ce
qu'ils disent, de l'orgueil aux plus sots, comme si elle ne savait pas
du tout qu'elle arrive à être encore un peu plus jolie quand elle rit,
que ses yeux s'approfondissent et jouent, à la façon du velours sous la
pesée du doigt, et que sa lèvre, non contente de se soulever sur les
dents qu'elle a, découvre encore la surprise et le délice d'une gencive
de chatte. Si je n'étais guéri d'aimer l'amour, et capable en tous cas
de m'éprendre d'autre chose qu'une femme laide, j'envierais l'ami qui
est si amoureux d'elle, et l'envierais plus qu'elle, qui ne sait que
s'en moquer.
Ce n'est sans doute pas cette pauvre jolie petite Mme B... qui a
inventé l'accent belge, l'accent belge de Bruxelles, surtout; ni
elle qui est responsable de l'art belge, ou des modes belges, ou des
mœurs belges, ou des imitations belges, ni de l'aspect comique et
cossu des Bruxellois et de leurs Bruxelloises. Mais, à coup sûr, si
les compatriotes de M. Francis de Croisset, né Wiener, me demeurent
tellement comiques, où, ce qui revient au même, sont aussi comiques,
c'est que je n'ai poussé si fort leurs ridicules que pour entendre
encore, entendre toujours glousser de rire et pleurer de rire, et
s'étouffer à rire, et chanter à force de rire, cette jolie petite Mme
B... dont le naturel a le goût exquis de l'eau très pure, et dont
l'absence d'hypocrisie eût ravi Stendhal, aux Italiennes de qui elle
ressemble.
De sorte que si ces pages ont un sort heureux, si elles demeurent
quelques jours, si on m'accuse d'avoir calomnié Bruxelles, s'il m'est
désormais interdit de m'y montrer, sans risquer de me faire lapider,
c'est votre faute, vous avez beau rire, vous avez bien raison de rire,
ce sera votre faute, Madame...
Au cabaret.
Nous fûmes, un soir, dans un de ces cabarets à bonne chair de la rue
Chair-et-pain ou de la rue des Harengs, les hôtes d'une bande de
Bruxellois...
Ai-je besoin de dire que ce sont d'excellents garçons, et qu'ils ont le
cœur sur la main? Après tout, ce n'est point de leur faute, s'ils
sont de Bruxelles... D'une amabilité bruyante, quasi marseillaise, mais
sans le pittoresque, sans la grâce piquante, fleurie, de Marseille, ils
s'intitulent les Parisiens de Bruxelles, ou les Bruxellois de Paris...
je ne sais plus au juste.
Ce soir-là, nous étions, moi particulièrement, j'étais las de musées et
las de galeries, las de la plus belle peinture, même las de la peinture
flamande et des plus purs Hollandais... Je ne pouvais plus entendre,
sans devenir aussitôt neurasthénique et chronophage, les noms vénérés
de Van Eyck, de Jordaens, de Rubens, de Bouts. Volontiers, j'eusse
donné, sinon un Vermeer de Delft,--j'ai horreur de l'exagération--mais
peut-être quatre Memling, et sûrement l'œuvre entier de Wiertz, de
Gallait, de Leys, de Van Beers, de Jef Lambeaux, des deux Stevens et
de Rops, et encore celui de Henri de Groux ajouté à celui de Knopff,
et bien d'autres avec, ah! je vous le jure, sans compter bien entendu,
les lanternes japonaises de M. Théo Van Rysselberghe, pour manger
tranquillement, et que je n'entendisse pas parler d'art, et pas parler
de Paris... de Paris, surtout... de Paris... Mais les Bruxellois,
quand ils se mettent en frais, et pour bien étaler leur culture, et
pour bien montrer qu'ils sont de Bruxelles, n'ont que deux sujets de
conversation: l'art et Paris... Paris et l'art...
Par malheur, ce soir-là, nos hôtes étaient particulièrement amateurs
d'art, et amateurs de Paris, et particulièrement prolixes. Au bout de
cinq minutes, à peine avions-nous touché aux hors-d'œuvre--comment
s'y prirent-ils?--ils avaient fini par me dégoûter de leur musée,
qui est un admirable musée de province, par me dégoûter de tous les
musées, aussi bien ceux de Dresde et de Berlin que de La Haye, de
Madrid et de Florence... Quant à Paris, chaque fois que ce nom sortait
de leur bouche, l'effet en était tel que je me mettais à aboyer
douloureusement, comme un chien devant qui l'on joue du piano...
Faut-il tout avouer? Ils avaient fini par me dégoûter de leur cuisine
merveilleuse...
Ils énuméraient, comme un vieux soldat ses campagnes, les premières
parisiennes où ils avaient été, où ils iraient, revenaient des
vernissages, des grandes ventes, du Salon des Indépendants,
retourneraient à d'autres salons, d'autres vernissages, d'autres
grandes ventes, au Grand Prix, aux dernières premières de la
saison, au Salon d'automne, chez les Bernheim, chez Vollard, chez
Moline, chez Durand Ruel... J'avais honte d'ignorer jusqu'aux neuf
dixièmes des Parisiens illustres qu'ils tutoyaient, et plus des
quatre-vingt-dix-neuf centièmes des auteurs, dont ils citaient, par
cœur, des pages entières, en prose libre et en vers libérés...
J'aurais bien voulu m'en aller...
Mais c'étaient nos hôtes, et nous étions définitivement attablés.
À des huîtres, nourries des plus grasses algues de la Zélande,
avaient succédé des poissons dont la chair exhalait toute la forte
saveur de la mer du Nord; aux pièces de boucherie ruisselantes
de jus, flanquées de pâtes rissolées, toutes sortes de volatiles
dorés, craquants, débordant de truffes par tous les bouts; à des
légumes rares, choux maritimes, jets de houblon, qui avaient pompé
les plus subtils arômes de la terre et les éthers les plus parfumés
des terreaux, des montagnes d'écrevisses, des lacs de crème, des
pâtisseries des Mille et une Nuits. Et encore des fruits, qui avaient
dû murir en paradis, s'ajoutaient à des fromages qui avaient dû
pourrir en enfer. Les meursault, les haut-brion, les château-laffitte,
les clos-vougeot, les chambolle-musigny, les ruchotte, les romanée
dont s'enorgueillit la cave du professeur Albert Robin, des
champagnes plus durs que l'acier-nickel, les eaux-de-vie, mieux que
centenaires, toutes les liqueurs de la Hollande, tous les tord-boyaux
de l'Angleterre et de l'Amérique ne faisaient qu'exciter la verve
esthétique et le parisianisme pourtant si exalté de nos hôtes, tandis
que, l'abrutissement me gagnant, je ne trouvais même plus la force
d'exprimer, pas même la faculté de sentir toute l'horreur que l'art
m'inspirait, et Paris, donc... ah! Paris!
Je ne songeais plus à m'en aller... je ne songeais plus à rien...