chevaux... Voitures confortables... Prix modérés...
Après un nouveau silence, le monsieur regarda Ferdinand d'un regard
timide et suppliant:
--Vous êtes bien sûr?... Il n'y a pas un moyen?... Dites-moi?... pas un
moyen?
--Que monsieur demande à mon collègue!...
Brossette, qui se lavait les mains à la pompe, tourna la tête, répéta:
--Rien à faire...
Ferdinand rajusta le capot du moteur. Ils le considéraient comme s'ils
eussent encore espéré un miracle... Mais le moteur resta silencieux...
--Ah! c'est complet, fit, dans un serrement des lèvres, la femme dont
la couperose, sous le voile, s'accentuait de barres violacées... Elle
est jolie la Brulard-Taponnier, douze chevaux!... Elle est jolie!
De plus en plus hébété, le monsieur soupira.
--Arriver à Bruxelles en chemin de fer!... Dites-moi?... C'est raide...
La fille avait des larmes dans les yeux. Adieu, peut-être, le
Manneken-Piss!... Le fils ouvrait et refermait la portière d'un geste
colère et stupide...
En écoutant le bruit doux et régulier de notre moteur que Brossette
venait de mettre en marche, le monsieur, dans sa détresse, s'enhardit
jusqu'à m'adresser la parole:
--Vous avez de la chance... Ah! vous avez de la chance...
--Monsieur a une bonne voiture, voilà... rectifia aigrement la femme...
Monsieur n'a pas une Brulard-Taponnier, douze chevaux!...
Notre 628-E8 partit dans un démarrage que, malicieusement, Brossette
s'était appliqué à faire foudroyant.
--Pauvres gens!... dis-je à Brossette, quand nous fûmes sortis de la
ville.
Brossette, d'abord, ne répondit rien. Puis, haussant les épaules et ne
pouvant retenir un petit rire que je voyais se tordre, au coin de sa
bouche:
--De bonnes poires, monsieur!... La voiture n'a rien, vous savez?...
Seulement, Ferdinand est jaloux de sa femme... Ça le travaille... ça
le travaille... Il veut rentrer pour la surprendre... Et comme ils n'y
connaissent rien...
J'adressai de vifs reproches à Brossette, pour s'être fait le complice
d'une si mauvaise action.
--Oh! moi, monsieur... bien sûr que je donne tort à Ferdinand... Ces
choses-là, ça se fait pas... Mieux vaut être cocu... je lui ai dit...
Il s'est entêté... Tout de même, je pouvais pas refuser ce service à un
copain... Et puis, on n'est pas poires comme ces gens-là!
L'air piquait; le matin était exquis, odorant... Un gros bateau
remontait la Meuse, dans un clapotement rouge... Nous marchions
vivement... Peu à peu, je sentais mon indignation faiblir. Quand
nous nous arrêtâmes, devant la douane, les mauvais instincts, qui
travaillent l'âme de l'automobiliste, avaient fait leur œuvre. Et
c'est avec une sorte de joie méchante, de plaisir barbare, que j'aimai
à me représenter, dans la cour de l'hôtel, groupée autour de la machine
silencieuse, cette famille désemparée, à qui le patron de l'hôtel
continuait de dire, sans doute:
--Il y a de bien belles promenades, dans les environs!...
BRUXELLES
Il y a de quoi s'irriter d'avoir roulé, depuis la frontière, sur
d'infâmes pavés, sur d'immenses vagues de pavés, d'avoir traversé le
Borinage noir et fumant au soleil, avec des éclats de métaux, et qui,
toutes les nuits, incendie la nuit de ses bouillonnements de forge et
de ses flammes d'enfer, pour n'aboutir qu'à cette ville si parfaitement
inutile, si complètement parodique: Bruxelles.
Bruxelles!
Vraiment, il est insupportable, et même un peu humiliant de se sentir
dans cette capitale des sociétés de tramways du monde entier, reine de
l'industrie des asperges précoces, des endives amères et des raisins
de serre sans goût, quand Bruges en dentelles, Liège en acier, Louvain
en prières, Gand d'autrefois, avec ses rues si anciennes, ses pignons
peints, ses toits coloriés et tout ce que disent les façades de ses
églises, tout ce que chuchotent les vieux murs au bord du canal;
quand les formidables quais d'Anvers, Mons où grouillent les gueules
farouches, Charleroi et ses montagnes de crassiers que franchissent
les petits chemins de fer aériens; Furne où les processionnaires du
Saint-Sang défilent, portant des croix de fer, lourdes comme leurs
péchés, quand tout ce pittoresque, tout cet art, tout ce mouvement
tragique du travail, tout ce tumulte de la Meuse et de l'Escaut, tout
ce silence mortuaire des béguinages, tous ces souvenirs de kermesses et
de massacres, ne sont qu'à quelques tours de pneus d'ici.
Et justement Bruxelles!
Enfin, j'y suis... Il faut bien que j'y reste, ne fût-ce que pour
panser mes côtes meurtries et mes reins brisés par tant de ressauts et
de cahots, sur ces routes de supplice...
* * * * *
Après tout, on peut aimer Bruxelles. Il n'y a là rien d'absolument
déshonorant.
Je sais des gens, de pauvres gens, des gens comme tout le monde, qui y
vivent heureux, du moins qui croient y vivre heureux, et c'est tout un.
J'ai conté, jadis, je crois, l'histoire de cet ami, interne dans une
maison de fous en province, qui, de sa chambre, n'ayant pour spectacle
que les casernes, à droite; à gauche, la prison et une usine de
produits chimiques; en face, l'hôpital et le lycée; rien que de la
pierre grise, des chemins de ronde, des préaux nus, des cours sans
verdure, des fenêtres grillées, me montrait, avec attendrissement,
au-dessus d'un mur, un petit cerisier tortu, malade, la seule chose qui
fût à peine vivante, au milieu de ce paysage de damnation, et me disait:
--Regarde, mon vieux... On est bien ici, hein?... C'est tout à fait la
campagne.
Il y a des gens qui croient que Bruxelles, c'est tout à fait la ville.
J'en sais même qui voudraient y vivre, qui regrettent de ne pas y
vivre, par exemple ces gais notaires de nos provinces économes, ces
financiers bons enfants de la rue Lepelletier qui, actuellement, au
Dépôt, à Gaillon, à Poissy, à Clairvaux, se reprochent amèrement
de n'avoir pas su mettre au point--au point légal--ces dangereuses
opérations de l'abus de confiance et du faux. Mais l'espèce en devient
de plus en plus rare. Et depuis la réforme du régime des prisons,
préfèrent-ils à Bruxelles ce Fresnes humanitaire, où le confort et
l'hygiène ne sont pas illusoires, où le travail semble récréatif et
moralisateur, où le modem style des cellules, des préaux, des parloirs,
est supportable, sobre, et ne donne pas de cauchemars: la première
prison où l'on cause.
* * * * *
On peut ne pas aimer Bruxelles. C'est d'ailleurs le cas de beaucoup de
Bruxellois et non des moindres.
Voyez le roi Léopold qui n'y est jamais, qui multiplie les occasions de
n'y jamais rester, qui est partout, en France, en Italie, en Suisse,
en Allemagne, en Angleterre, qui est en chemin de fer, en yacht, en
automobile, mais jamais en Belgique.
--C'est ainsi, confessait-il gaiement, un soir d'Élysée Palace, à un de
mes amis, lequel sait parler aux rois, c'est ainsi que j'ai pu garder
la vivacité de mon esprit, la sûreté de mon goût, et cette jeunesse qui
impressionne tant les femmes... Et puis, que voulez-vous?... J'ai de si
grosses affaires, dans tant de pays...
--Même en Belgique, sire...
--Oui... je sais bien... faisait-il en hochant la tête... en Belgique,
j'ai un peuple... Mais j'ai aussi, ailleurs, une fortune énorme, qui me
cause beaucoup de tracas... Il faut bien que je l'administre...
Voyez tous les poètes, tous les écrivains, tous les artistes bruxellois
et ixellois qui, dès l'âge le plus tendre, en cohortes serrées,
s'empressent de déserter leur capitale, et s'en viennent à Paris, afin,
sans doute, d'y apporter un peu de cet accent savoureux qui manque
encore à notre littérature, et d'y gagner rapidement cette consécration
décorative et lucrative qui manque tant à la leur...
Et comme ils ont raison.
* * * * *
Ils ont raison, car presque tout me paraît ridicule à Bruxelles, me
donne et leur donne envie de rire, mais d'un rire terne, d'un rire sans
éclats, de ce rire glacial, douloureux qui rend tout à coup si triste,
si triste, triste comme son ciel d'hiver, ses boulevards circulaires,
les livres de M. Edmond Picard, les poèmes de M. Ivan Gilkin, les
couvertures de M. Deman, les meubles de M. Vandevelde.
Pourtant, Bruxelles est comique. Il n'y a pas à dire, il est
extrêmement comique, n'est-ce pas, cher monsieur Camille Lemonnier,
qui fûtes, tour à tour, avec une ardeur égale et avec un égal bonheur,
Alfred de Musset, Byron, Victor Hugo, Émile Zola, Chateaubriand, Edgar
Poe, Ruskin, tous les préraphaélites, tous les romantiques, tous les
naturalistes, tous les symbolistes, tous les impressionnistes, et qui,
aujourd'hui, après tant de gloires différentes et tant d'universels
succès, mettez vos vieux jours et vos toujours jeunes œuvres sous
la protection du naturisme, et de son jeune chef, M. Saint-Georges de
Bouhélier?
* * * * *
Au temps de sa splendeur, au temps où les ducs de Bourgogne y étalaient
leur luxe barbare et magnifique, où les infants et les archiducs
y commandaient pour le compte de l'Empereur ou du roi d'Espagne,
Bruxelles fut la ville éclatante de drap d'or, de velours, de soies,
de fourrures, la poétique et amoureuse ville des dentelles, qui sont
le luxe le plus joliment féminin, l'art le plus exquisement valet de
la sensualité. Ce fut la capitale du bien vivre, du bien boire, où
bourgeois cossus, riches marchands, ribaudes étoffées, s'amusaient
grassement et cognaient leurs danses titubantes aux murs des rues
étroites, où les étrangers les plus opulents se sentaient pauvres et
dénués devant tant de somptuosités et tant de ribotes...
De cette vie pittoresque et forcenée il ne demeure pour témoins que
la Maison de ville, trop regrattée, trop redorée, Sainte-Gudule au
nom joli, mais dont pas une femme ne voudrait pour patronne, le
Manneken-Piss, tristement anachronique, et quelques ruelles aux pignons
penchés, aux noms sonores de mangeailles.
Maintenant, il n'y a plus que des femmes qui sont presque jolies,
presque bien mises, nymphes grassouillettes du Parc, de la Monnaie et
de la Cambre, des messieurs presque élégants, qui font l'ornement de
Spa, la parure de Blankenberghe, et la royale gloire d'Ostende. Il n'y
a plus que de faux cigares de la Havane qui, tous, viennent d'Anvers et
de Hambourg, et d'affreuses dentelles fausses, d'affreuses dentelles
mécaniques, bien que cent maisons de lingerie se disputent--comme
jadis cent villes de la Grèce faisaient d'Homère--le piètre honneur
d'avoir fourni le trousseau de la princesse Stéphanie.
Et il n'y a plus, à Bruxelles, que des boursiers sans carnet, les
fondateurs des XX sans tableaux, les inventeurs du modem style sans
clients, çà et là, quelques critiques d'art symbolistes, hélas! sans
emploi, quelques poètes aigris de n'avoir pu partir pour ailleurs,
mélancoliques laissés pour compte de la littérature, de l'art, de la
brasserie, et ce qui est pire que tout cela--oh! comme je comprends
mieux tous les jours, cher Baudelaire, ton sarcasme douloureux!--des
Bruxellois.
* * * * *
Sous l'Empire qui fut le second et qui sera le dernier--car nous
n'avons rien à redouter d'un prince qui a pu vivre vingt ans avenue
Louise,--Bruxelles était encore quelque chose... On le dit du moins...
Aujourd'hui, ce n'est plus rien.
Ah! comme ils furent bien inspirés, le jour où ils chassèrent Victor
Hugo de chez eux!... Quel bonheur, en quelque sorte providentiel, pour
le grand poète, et pour nous! Il y eût sûrement perdu tout son génie;
nous, nous eussions perdu toute sa gloire, insuffisamment remplacée par
celle de M. Viélé-Griffin.
D'ailleurs, jamais ils n'ont pu garder un exilé de choix. Il leur
fallait des proscrits à leur taille, de pauvres petits proscrits de
rien du tout... C'est Boulange, Boulange, Boulange, c'est Boulange
qu'il leur faut!... Oui, il leur fallait le général Boulanger... Ils
l'ont eu... Ils étaient fiers de ses bottes dévernies et de sa plume
blanche maculée de la boue du nationalisme... Ils l'entouraient de
prévenances, lui envoyaient des fleurs, lui jouaient de la musique de
M. Gevaert... Et voilà qu'au bout de très peu de temps, écœuré de
la rue Montagne-de-la-Cour, du bois de la Cambre, n'en pouvant plus
d'ennui et de dégoût, le pauvre diable finit par se brûler ce qui lui
restait de cervelle... Celui-là aussi!... Alors qui?
Je ne crois pas qu'il existe, aujourd'hui, dans n'importe quel pays, à
Aurillac et au Puy, pas même à Briançon, de caissiers assez dépourvus
pour prendre leur retraite à Bruxelles. À preuve cette confidence,
émouvante et douloureuse, que me fit, un soir, un honorable préposé à
la caisse d'un grand établissement de crédit français:
--Plusieurs fois, monsieur, m'avoua ce sage, j'ai songé à me sauver
avec la caisse... Que voulez-vous?... J'ai trop de famille, et pas
assez d'appointements... Je n'arrive pas... je n'arrive pas à nouer les
deux bouts... Ah! cela m'était bien facile, je vous assure... Du samedi
soir au lundi matin... j'avais tout le temps, vous comprenez!... Mais
je me suis dit: «Il va falloir vivre à Bruxelles désormais... Ma foi,
non... J'aime mieux rester honnête homme.»
Et il soupira profondément...
* * * * *
Malgré toute ma bonne volonté--car il est bien évident, n'est-ce pas,
que je suis sans parti pris, touchant Bruxelles,--il m'est impossible
de trouver à ces rangées de petits hôtels et à ces parcs minuscules,
de caractère. Ils ne paraissent faits que pour démontrer que Londres
est une belle ville unique. De ci, de là, des constructions neuves, de
larges voies moroses, où le Roi s'acharne à engloutir les millions de
ses filles, évoquent la triste richesse de Berlin... Mais Bruxelles,
avec ses gardes civiques, n'est pas la capitale d'un Empire de canons
et d'affaires, où subsistent encore le souvenir d'un grand Frédéric, et
le charme de son dix-huitième siècle truqué.
Non, Bruxelles est bien la capitale comique, la capitale d'opérette, la
capitale de Vandepereboom!
* * * * *
Derrière le Musée, dans une rue que bordent de maigres acacias, j'ai
remarqué, à travers sa grille, entre cour et jardin, une maison, trop
petite assurément pour y loger Little-Tich... Devant la maison, un
bassin rond, et guère plus grand qu'une assiette, d'où s'élancent deux
fleurs d'arum, et qu'enjambe, on ne sait pourquoi, un pont arqué, peint
en vert. Quelques plantes, qui gardèrent leur secret, se dessèchent au
bas des murs, le long desquels la clématite et la vigne vierge refusent
obstinément de grimper. On aperçoit à droite quelque chose de fauve, de
roussi et de pelé qui fut peut-être, jadis, une pelouse.
Le propriétaire de cette villa a deux cygnes, l'un blanc, l'autre
noir, mais le bassin est si étroit, et si peu profonde l'eau, que les
deux malheureux volatiles, dans l'impossibilité de se baigner, se sont
réfugiés sur le pont. C'est là que, affalés, étalés, tantôt le bec sous
l'aile, tantôt le col allongé vers l'eau, ils passent leurs journées à
dormasser, à rêvasser de lacs bleus et d'étangs pleins de roseaux...
Je ne veux pas dire que ceci soit un trait de bucolique spécial
à Bruxelles. On peut le rencontrer, l'observer dans toutes les
banlieues, à Chatou, au Vésinet, sans doute, non moins qu'à Villeneuve
Saint-Georges et à Choisy-le-Roi, partout, autour des villes, où
l'homme qui se relire des affaires a des désirs plus vastes que sa
maison, son jardin et son bassin, et croit se créer un univers, en
faisant souffrir les bêtes et les plantes...
Ce qui me fait supposer que Bruxelles n'est pas une ville, mais la
banlieue d'une ville qu'on construira peut-être un jour...
Espérons... Espérons...!
* * * * *
J'ai été chercher, à la gare, des bagages que nous avions fait expédier
par le train.
Au-dessus d'une porte, j'ai lu cette inscription, en deux langues,
encore:
_Sortie des voyageurs sans bagages, et des autres aussi._
* * * * *
Nous avons été recevoir, à la gare, un ami qui arrive d'Amsterdam... Et
nous attendons le train sur le quai.
Un employé nous dit:
--Ici, savez-vous, c'est les Belges.
Il nous indique un autre point du quai:
--Là... savez-vous... c'est les autres!
* * * * *
Le même soir, au coin d'une rue, une femme--une Flamande assez fraîche
de visage, mais massive et pesante,--racole un passant. La conversation
s'engage; le passant demande:
--Et où demeures-tu?
La femme répond avec orgueil:
--Rue Montagne-de-la-Cour.
Le passant objecte:
--C'est trop loin.
Alors, la femme:
--Viens donc!... J'ai une belle chambre, sais-tu... bien _ridonnée_...
Tu verras, Manneke, comme elle est _ridonnée_... Je _tapisse_ partout.
* * * * *
Gérald B..., un de nos compagnons, nous raconte qu'il a passé la nuit
chez une des plus jolies cocottes de Bruxelles...
--Très jolie, ma foi!... et bonne fille... Et un appartement d'un
goût... qui m'a beaucoup gêné... Au moment du grand délire, la jolie
cocotte se met à pousser des soupirs, des soupirs, et, tout d'un coup,
elle s'écrie: «Il y a du bon... sais-tu... il y a du bon!»
* * * * *
Il circule dans Bruxelles beaucoup d'automobiles, et qui, toutes,
semblent des engins formidables. La plupart simulent--à ne pas s'y
méprendre--nos plus illustres marques françaises. En dépit de leur
apparence de monstres, elles ne vont pas vite, elles vont très
lentement, elles ne vont pas du tout.
--Par prudence, m'explique-t-on... Les Belges sont des mécaniciens très
sages... Sans ça!
Ce matin, j'ai vu, arrêtée devant la porte d'un petit hôtel que
décorent--comme tous les petits hôtels--des vitraux, des mosaïques, des
cuivres vernis, dessinés par M. Théo Van Rysselberghe, j'ai vu une de
ces voitures monstrueuses, plus monstrueuse encore que toutes celles
que j'ai vues jusqu'ici... Un frisson m'a secoué tout le corps, rien
qu'à considérer le redoutable capot qui protège le moteur... C'est
un prodigieux cube de tôle, flanqué de sirènes de paquebot, armé de
phares lenticulaires, gigantesques. En outre, un projecteur électrique,
capable d'éclairer toute la Belgique nocturne, est fixé à la barre
de direction. Je me dis avec un sentiment d'épouvante, où il entre,
d'ailleurs, beaucoup d'admiration:
--Une machine d'au moins cinq cents chevaux... Ces Belges, qui n'ont
l'air de rien, sont inouïs...
Très impressionné, je m'approche de cette terrible machine de guerre.
Elle est au repos... elle dort... Ah! j'aime mieux ça... Le mécanicien,
non plus, n'est pas là... quelle imprudence!... Sans doute, il boit,
dans un bar voisin, de la bière qui n'est pas de la bière, à moins que
ce soit du gin qui n'est même pas de l'eau-de-vie de pomme de terre...
Enfin, il n'est pas là... J'ai alors la curiosité de soulever cet
effarant capot... C'est comme si je tenais dans mes mains une bombe,
garnie de sa mèche allumée. Le cœur me bat, me bat...
D'abord, je ne vois rien, rien que le vide... Puis, à force de
regarder, je finis par apercevoir une espèce de minuscule mécanisme,
monocylindrique, de la grosseur d'une tasse à café chinoise, et dont la
force ne doit pas excéder un cheval et demi...
Le mécanicien revient. Il a un visage d'orgueil... il me regarde avec
pitié. Puis il se met à tourner la manivelle... Je m'en vais...
Une heure après, je repasse par cette rue, devant le petit hôtel. Le
mécanicien tourne toujours, sans succès, la manivelle... Tête nue, le
visage dégouttant de sueur, ses habits à terre, il tourne... tourne...
tourne!...
* * * * *
Après des révolutions, dans le genre des nôtres bien entendu, ils ont
été chercher, pour l'installer dans cette capitale nulle, une dynastie
de principicules allemands, mâtinés de quoi?... de d'Orléans.
Les drôles de gens!
Il n'est pas moins admirable qu'ils poursuivent l'effort paradoxal de
se faire une nationalité autonome avec des résidus de tant de races
si mal amalgamées, de même qu'ils s'acharnent à se faire une langue
officielle avec un patois.
Qu'on parle flamand en Flandre, wallon en Wallonnie, mais, je vous en
prie, monsieur Picard, qu'ils continuent de parler, à Bruxelles, ce
belge que vous parlez si bien!
Car si toute la Belgique est merveilleusement flamande, Bruxelles n'est
que belge, irréparablement belge. Nulle part ailleurs, on ne rencontre
plus d'effigies en pierre, en marbre, en bronze, en saindoux, en pain
d'épices, de ce lion qui n'est ni héraldique, ni zoologique, de ce lion
qui n'est pas méchant, qui n'est pas un lion, pas même un caniche,
qui ressemble si fort au lion des grands Magasins du Louvre, et à qui
est réservé, sans doute, le destin léopoldien de devenir, un jour,
l'enseigne des grands Magasins du Congo.
«L'union fait la force», répète partout l'inscription bilingue. C'est
l'union de toutes les imitations qui fait la force de leur comique.
* * * * *
Cependant Bruxelles ne semble se douter de rien de tout cela, ni de
cette drôlerie éparse, obsédante, ni de ce que fut le Bruxelles
d'autrefois. Et cette espèce de toute petite grande ville a l'air
encore assez satisfait de n'être que le Bruxelles d'aujourd'hui, et se
trouve--c'est le plus comique--à son avantage.
S'il est un Bruxelles charmant, et dont on puisse s'éprendre--après
tout, pourquoi pas?--je suis bien sûr, au moins, que c'est un Bruxelles
qu'on ne voit point. Le voyageur, qui passe quelque part, ne voit
jamais que ce qui se voit. Les âmes cachées dans les villes, comme les
fleurs qui se cachent dans les prairies, sont toujours les plus jolies.
Ah! je voudrais bien voir ce qui se cache à Bruxelles...
Cherchons toujours...
Le Roi en est...
Nous sommes descendus à l'hôtel Bellevue. On le répare. De la cave
au grenier, on le remet à neuf. Les couloirs sont obstrués par des
planches, des échelles, des tréteaux. De gros madriers soutiennent les
plafonds qui croulent. On nage dans les plâtras, dans les gravats; on
bute sur des pots de colle. Ça va être, paraît-il, une orgie de confort
moderne. Du moins, l'annoncent en anglais, en allemand, en russe, en
français, de petites notices, bien en vue dans les chambres.
Les garçons vous disent avec des airs avisés, et pour vous donner
confiance:
--Le Roi en est.
Parbleu! Le Roi est de tout, en Belgique; seulement, il n'est jamais en
Belgique. D'ailleurs, dans quelques jours, lorsque je paierai ma note
à la caisse, je m'apercevrai bien que le Roi en est... Il en est même
trop.
En attendant, on rencontre, dans l'hôtel, plus de peintres, de
fumistes, de plombiers, de menuisiers, de tapissiers, que de
voyageurs... À peine quatre ou cinq Américaines qui vont en Hollande,
ou qui en reviennent, elles ne savent pas au juste; à peine trois
pauvres Anglais, qui, demain matin, se rendront au champ de bataille de
Waterloo.
Le service est complètement désorganisé. On ne peut rien avoir,
pas même d'eau. Ce matin, en guise de petit déjeuner, j'ai eu une
conversation avec le garçon.
--Monsieur va sans doute à Ostende?
--Non, mon ami... Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je n'irai point
à Ostende.
--Monsieur a tort... monsieur devrait y aller... Il faut avoir vu
cela... C'est curieux... Depuis l'abolition des jeux, nous avons
au Casino d'Ostende, quatre tables de roulette et trente-deux de
baccara... Elles travaillent nuit et jour, monsieur... Je ne parle pas
des petits chevaux, pour les petites gens... Il y en a!... Il y en
a!... Et les femmes... les femmes!... Ah!... monsieur sait sans doute
que, maintenant, Ostende doit rester ouvert toute l'année?... Du moment
que les jeux sont supprimés, il n'y a plus à se gêner, n'est-ce pas?
Puis, discrètement:
--Le Roi en est!
Et comme je ne dis mot, le garçon explique:
--Oh! il ne s'en cache pas... Il s'en moque, allez, de ce qu'on peut
penser ou ne pas penser de lui... C'est un type... Et pourvu que la
galette soit au bout!... Bras dessus, bras dessous, il se promène, sur
la digue, avec Marquet, le directeur du Casino... En voilà un qui a de
la veine! Il n'y a pas si longtemps, il était garçon... petit garçon...
à la buvette de la gare de Namur... Bien des fois, il m'a servi une
tasse de café, entre deux trains... Il n'était pas fier, alors... Et
le voilà maintenant presque ministre... plus que ministre... associé du
Roi...
Je suis sorti.