Ils ne nourrissaient plus leur homme. Quelques-uns servent, pour les
pauvres gens, de sanatoria, ou de colonies de vacances; ils sont
revenus au peuple, et c'est ce qu'ils avaient de mieux à faire. Les
autres tombent en ruine et meurent dans leur cercle de ronces. Personne
n'en veut plus. Le temps est dur à l'oisiveté des hobereaux. Les jours
de marché, et le dimanche, à l'heure de la messe, on les voit encore se
pavaner à la ville, avec des culottes de velours usé, des cravaches,
des bottes, des éperons qu'ils font toujours sonner fièrement sur les
trottoirs. Mais ils n'ont plus de cheval, car l'avoine est chère; et
ils n'ont plus rien, car, pour avoir quelque chose, il faut le gagner
au travail. Ils se contentent de ces simulacres de luxe et de chic, où
ils trouvent encore de quoi alimenter leur orgueil déchu, et leur foi
chimérique... Heureux pourtant, quand, au retour de la foire, sur la
route, ils rencontrent un paysan qui consent à les ramener, chez eux,
dans sa carriole, avec son porc!... Je parle surtout de la Bretagne, du
Perche, du Nivernais, où il y a encore des châteaux, plus sales que des
porcheries, habités par des hobereaux, plus dénués que des mendiants...
Mais ici il semble qu'il n'y ait même plus de hobereaux, retournés avec
leurs cravaches, leurs éperons, leur Roi et leur Dieu, dans le grand
tout du passé.
Quelquefois, sur une hauteur, se dresse encore un château tout neuf, de
brique et de pierre, avec des tours, des tourelles, des créneaux. Soyez
sûr qu'il appartient à un cordonnier heureux, à un épicier enrichi,
parvenus enfin à réaliser le rêve anachronique et seigneurial, qui
hanta leur esprit de prolétaire..
Une ville morte.
Rocroy, nom sonore qui semble claironner, à lui seul, toute la jeune
gloire de Louis XIV.
J'ai vu bien des villes mortes,--elles ne sont pas rares en
France,--mais d'aussi mortes que Rocroy, il n'est pas possible qu'il
y en ait, nulle part, dans le monde. Rocroy est plus qu'une ville
morte, c'est un cimetière; plus qu'un cimetière, c'est le cimetière
d'un cimetière, si une telle chose peut se concevoir. L'administration
des ponts et chaussées qui, par pudeur nationale, sans doute, a voulu
épargner aux voyageurs étrangers l'affligeant spectacle de cette
déchéance, a déclassé la route qui mène à Rocroy. Rien ne mène plus à
Rocroy qu'un chemin ensablé, cahoteux, que personne ne prend, et où
poussent librement des herbes grisâtres: l'ancienne route. La nouvelle
le contourne à quelques kilomètres, et s'en va desservant des villages
plus vivants et de moins mornes campagnes. Pourtant, Rocroy subsiste
encore sur les cartes, par habitude, je pense, peut-être par charité,
comme, dans les budgets de l'État, subsistent parfois des crédits
alloués à des services supprimés, ou à des personnes disparues... Je ne
puis me faire à l'idée que le gouvernement trouve des fonctionnaires
assez dénués, pour les envoyer--sous-préfets, juges, percepteurs,
etc.--dans cette nécropole. J'imagine qu'on les recrute--et avec peine
encore--parmi les anciens concierges de châteaux historiques et les
gardiens de cimetières désaffectés... Quant aux quelques figurants,
chargés de représenter l'indigène, d'où viennent-ils? De quels
hôpitaux? De quelles morgues?... De quels musées de cire?
Et remarquez que, par une audacieuse ironie, Rocroy tient, dans
notre système de géographie départementale, l'emploi de chef-lieu
d'arrondissement... C'est chef-lieu de rétrécissement qu'il faudrait
dire...
Nous y arrivâmes par hasard, ou plutôt par erreur, car, malgré
Brossette, que son instinct ne trompe jamais, je m'acharnai à croire
que le dit chemin cahoteux devait être un raccourci, et, qu'à le
prendre, nous économiserions de la route et du temps, pour gagner Fumay.
Hélas! ce fut Rocroy.
Mais, je ne regrette rien. Les spectacles agréables ne nous sont pas
seuls utiles, et nous avons appris, depuis l'histoire romaine, que rien
n'exerce l'esprit, n'élève le cœur, comme de méditer sur des ruines.
Rocroy a encore ses remparts et ses deux portes. Bien qu'ils aient
été construits par Vauban, qui avait pourtant de l'imagination et le
goût du pittoresque, ils n'ont rien de terrible, rien de décoratif,
non plus. La ville n'est, pour ainsi dire, qu'une place, une petite
place lugubre et muette, fort sale, autour de laquelle des maisons, qui
n'ont même pas le prestige des architectures anciennes, se délabrent,
s'excorient, s'exfolient, ainsi que de pauvres visages, atteints de
dermatose. Cela est noir, galeux, effrayamment vide. Je ne me rappelle
pas y avoir vu un arbre, une fontaine, un kiosque. On y chercherait
vainement, même sur une boutique ou sur un café, le souvenir du grand
Condé... Ah! les Espagnols peuvent venir à Rocroy, sans la moindre
humiliation. Rien n'y évoque plus la mémorable frottée qu'ils y
reçurent; aucun trophée à la mairie, aucun canon sur les remparts...
Mais que viendraient faire à Rocroy les Espagnols? Ils ont aussi des
villes mortes, chez eux, de vieilles villes sarrasines, des villes de
porcelaine que le soleil, chaque matin et chaque soir, anime de reflets
enflammés et merveilleux.
Quand nous traversâmes cette place, nous vîmes quelques fantômes,
assis sur des chaises et sur des bancs, au seuil des portes, devant
les boutiques, dont la plupart, d'ailleurs, étaient closes. Ils ne
remuaient pas, ne parlaient pas, ne regardaient pas. Le bruit de
l'automobile ne leur fit même pas lever la tête.
Dans les plus petits villages, perdus au fond des terres, un chien
étranger, un chemineau qui passe, une voiture d'ambulant, un vol
d'oies sauvages, est un événement considérable. À plus forte raison,
une auto... On s'inquiète, on s'assemble autour de ces choses
inhabituelles, qui, pour un instant, rompent la monotonie de ces
existences enfermées.
À Rocroy, ils ne s'inquiétaient de rien, ne regardaient rien, si
parfaitement immobiles que nous eûmes la pensée que c'étaient des
mannequins d'étoupe, et que, si nous les avions effleurés d'une
chiquenaude, ils fussent tombés sur le trottoir, avec un bruit mou...
Notre surprise s'augmenta à découvrir que les devantures des boutiques
s'ornaient d'enseignes, telles que celles-ci: «Épicerie parisienne...
Boulangerie parisienne... Charcuterie parisienne...». J'ignore l'idée
que ces spectres se font de Paris, si Paris, pour eux, symbolise la vie
ou la mort... Ce que je sais, c'est que tout était parisien, à Rocroy,
et que tout était mort.
On ne perçoit d'abord que le comique des choses; ce n'est qu'à la
réflexion que le tragique apparaît.
Il ne nous fallut pas longtemps pour sentir que cette ruine et que
cette mort étaient bien la parfaite et douloureuse image de la ruine
et de la mort, que fut l'œuvre politique et militaire de Louis XIV,
œuvre à jamais néfaste, que, plus tard, vint achever Napoléon dont,
par un prodige, la France n'est pas morte, mais qui pèse toujours sur
elle d'un poids si lourd et si étouffant...
Aujourd'hui, de probes et sagaces historiens entreprennent de réviser
l'histoire de ce siècle abominable que, dans les écoles démocratiques
et les salons libéraux, on appelle toujours le grand siècle. Vraiment,
nous n'avons plus à avoir honte du nôtre, quoi qu'en aient les
Académies, gardiennes sévères des mensonges du passé.
Que sont nos vices, notre corruption, notre vénalité, que sont nos
pauvres petits Panamas, si on les compare aux vices, aux corruptions,
aux concussions, aux trahisons de cette cour fameuse qu'on nous donne
encore pour le modèle de l'honneur, du patriotisme, de l'élégance et
de la vertu? À peine des farces de collégien... Ma pensée allait,
avec une sorte de reconnaissante piété, vers nos bons radicaux et
radicaux socialistes qui, comme la noblesse d'alors, forment la classe
privilégiée d'aujourd'hui, celle qui, éternellement, sous des titres
différents, mais avec des appétits égaux, se rue, dit-on, à la même
curée des honneurs et de l'argent... Quelles braves gens! Et comme
je les aime!... Ils sont affables, polis, modérés dans l'expression
publique de leurs passions, ennemis du scandale qui est toujours laid,
des intrigues trop bruyantes qui sont parfois dangereuses. Excellents
patriotes, fermes capitalistes, intermédiaires habiles entre l'épargne
et les banques, propriétaires orthodoxes, qui donc pourrait mieux
défendre les immortels principes de la conservation sociale, repartir
plus équitablement, entre les grosses affaires qu'ils protègent, et les
menus besoins des pauvres qu'ils administrent, la manne des budgets?...
En outre, ils ont de l'éducation, de la décence et de la vertu, une
culture moyenne qui les rend aptes à toutes les médiocrités éclatantes
et fructueuses, un raffinement de mœurs, qui fait leur commerce
agréable et sans surprises, des habitudes électorales qui les mêlent au
peuple, qui apprennent, même aux plus grincheux, la bienveillance et la
familiarité envers les petits...
Ah! comme ils ont bonne figure, à les comparer, en leur sévère habit
noir, à ces grands seigneurs, vêtus de soies et de dentelles, brutaux
et goujats, ignorants et voleurs, domestiques et proxénètes, dont
l'élégance si vantée, si regrettée, consistait à se roter au visage
l'un de l'autre, donner audience, déculottés sur leurs chaises percées,
se barbouiller de sauces, comme les chiens qui fouillent du nez dans
leur pâtée, cultiver, bactériologistes sans le savoir, d'immondes
vermines sous leurs perruques: charniers ambulants, ambulantes ordures,
qui laissaient de leur passage dans les couloirs de Versailles, de
Meudon, du Petit-Luxembourg, une persistante odeur de musc et de
merde... Prestigieux serviteurs de la monarchie et de la religion, ils
ne pensaient qu'à trafiquer de leurs fonctions, piller le trésor, les
tailles, les gabelles, les magasins publics, tricher au jeu, trahir
leur pays, mener leurs femmes, leurs filles, leurs maîtresses, au
lit royal, leurs fils au lit des augustes sodomistes de la Maison de
France, et, mieux que sur les champs de bataille où ils se battaient,
d'ailleurs, comme des lions, leur fierté chevaleresque s'exaltait
à présenter le pot de chambre au Roi, à changer ses chemises, ses
chausses, ses draps, souillés par les déjections de ses purgatifs...
Règne monstrueux et fétide, dont l'odeur de latrines, de bordel, vous
prend à la gorge, et vous fait tourner, soulever le cœur, jusqu'au
vomissement!... Ni la beauté des palais, ni la grâce des jardins et des
parcs, ni la gloire de La Rochefoucauld, de Pascal, de La Bruyère, de
Corneille, de Racine, de Molière, ni le puissant génie constructeur de
Colbert, ni--ce qui est plus beau et plus grand que tout cela--la force
accusatrice des aveux, des portraits de l'immortel Saint-Simon, ne
sauraient en effacer les hontes et les crimes.
Et comme je n'oubliais pas que nous étions à Rocroy, je m'arrêtai
plus complaisamment à la physionomie du grand Condé qui, au dire de
l'Histoire, fut la plus pesante, la plus stupide, la plus héroïque
brute de ce siècle de brutes, qui vendit toujours son épée au plus
offrant, qui la vendit même à la France... O gloire de Chantilly!
En sortant de Rocroy, où, parmi tant de morts, m'étaient revenus tant
de souvenirs d'un passé détesté, avec quelle ferveur je me plongeai à
nouveau--c'est une image--dans le bain de vos vertus rafraîchissantes
et hygiéniques, bons radicaux et radicaux socialistes de notre
temps, si paisible et si raffiné!... Avec quelle joie purifiante,
avec quelle dévotion consolatrice je me plus à évoquer vos vertueux
hauts-de-forme et vos honnêtes habits noirs... à évoquer encore, à
évoquer toujours, groupées autour de M. Fallières--c'était alors
M. Loubet--dans les appartements enfin aérés, enfin désinfectés de
Rambouillet, les élégances de notre Cour contemporaine!... Qu'il me
parut rassurant, M. Loubet!--c'est aujourd'hui M. Fallières, bon gros
vigneron de notre terroir méridional.--Qu'elles me parurent charmantes,
émouvantes, antiseptiques, vos élégances nouvelles, bons radicaux et
radicaux socialistes! La belle affaire qu'un esprit vil, frivole et
chagrin observe, si mal à propos, tout ce qu'elles doivent encore aux
parfumeries des salons de coiffure, à la coupe familiale des coupeurs
de la Belle-Jardinière!....
* * * * *
La mort de Rocroy a gagné la campagne qui l'environne, comme la
gangrène d'un membre gagne le membre voisin... L'impression en est
sinistre... On croit qu'on va respirer, on étouffe plus encore.
Avant de retrouver la vie balsamique de la terre, la splendeur de la
forêt, le tumulte de la Meuse, au long des ardoisières de Fumay, il
nous faut traverser un large plateau, sorte de zone funéraire, où le
sol est pierreux, lugubrement stérile. Là, ne poussent que des herbes
sèches et décolorées, de maigres bouleaux qui ne dépassent pas la
taille d'un arbuste nain, et çà et là, des ajoncs qui n'ont pas une
fleur... Ensuite, c'est une joie à pousser des hosannas, c'est comme
une résurrection, lorsque nous rejoignons, par les lacets des Ardennes,
la rivière mouvementée, et que nous entendons la sirène des remorqueurs
qui entraînent les longs trains de bateaux... Et tout reverdit, tout
miroite, tout sent bon, tout travaille, le sol fleuri, les arbres s,
les eaux, les coteaux, les maisons, les hommes, le ciel; tout est
féerique jusqu'à Givet.
Une ville forte.
Quelle folle terreur ont donc su nous inspirer les Belges, que Givet
soit une telle forteresse?
La ville disparaît presque sous l'accumulation des défenses
militaires... Forts tapis au haut des pics, terrasses armées, enceintes
bastionnées, casemates blindées, fossés remplis d'eau, pont-levis,
mâchicoulis, échauguettes, demi-lunes, chemins de ronde, tout ce
qu'inventa, pour la sécurité des frontières, la science ancienne et
moderne de la fortification, Givet en est pourvu... Par les poternes
et les chemins couverts, on s'attend à voir, tout d'un coup, débusquer
des hommes d'armes, bardés de fer... Ah! les Belges doivent être fiers
d'être Belges, en regardant Givet... Ils savent ainsi tout ce que
leur puissance militaire a de redoutable... J'imagine aisément que
Givet soit, pour eux, la meilleure école, où se fortifie leur arrogance
nationale. Le dimanche, les pères doivent conduire leurs enfants à
Givet, et je les entends qui leur disent:
--Voyez, comme nous faisons trembler le monde!
De son côté, un officier français, devant qui je m'étonnais de ce luxe
guerrier, m'a expliqué ceci:
--Il ne faut plus, au cours des luttes futures, qu'on puisse encore
s'écrier: «Ah! voici les Belges. Nous sommes foutus!»
Et que de casernes!... Quelles immenses esplanades pour l'évolution des
troupes!... Que de soldats!
J'ai vu défiler des bataillons et des bataillons d'infanterie. En
tenue de campagne et clairon sonnant, sans doute ils revenaient
d'une reconnaissance, peut-être d'un combat. Et j'ai admiré leur
allure martiale, leur souple entraînement... Nous sommes bien
gardés, allez!... Tout me fait croire aujourd'hui que, devant un tel
déploiement de forces, un tel hérissement de défenses, l'armée belge
nous laissera tranquilles, désormais.
«Si tu veux la paix...», dit la Sottise des nations.
On rêve pour Nancy le tiers seulement des travaux patriotiques exécutés
à Givet... Il est vrai que, là-bas, ce ne sont que les Allemands...
Une famille d'automobilistes.
Revenus de notre surprise, bien sûrs de n'être pas dérangés par une
attaque soudaine des corps d'armée belges, nous passâmes la soirée
assez gaiement, dans un hôtel propre, très recommandé par le _Touring
Club_, où l'on nous servit de la cuisine simple et modeste, de la
cuisine de siège. Les truites de la Meuse, annoncées sur la carte,
furent, au dernier moment, remplacées par une plus humble friture de
gardons, et l'on substitua de la charcuterie au rosbif promis; tout
cela de si bonne grâce que nous fûmes enchantés de notre dîner.
Près de nous, était attablée toute une famille: le père et la mère, la
fille, le fils. Ils étaient arrivés, un peu avant nous, en automobile
aussi... Partis de Paris, depuis trois jours, ils avaient été arrêtés,
dans des endroits peu habitables, par toute sorte d'accidents... Ils en
parlaient avec aigreur... La mère, surtout, se plaignait amèrement de
la machine:
--Ce n'est rien... ce n'est rien... expliquait le père. Elle est un peu
paresseuse, c'est vrai... Elle va s'échauffer...
Elle insistait:
--Je t'ai toujours dit que tu aurais dû acheter une Charron, comme les
Levasseur, ou une Panhard, comme les Tripier... Ce ne sont pourtant pas
des imbéciles, eux!... Ah! c'est agréable, d'avoir tout le temps des
pannes!
--Elle va s'échauffer... je te répète qu'elle va s'échauffer... Il faut
qu'elle se fasse... Mais naturellement.... Tu n'es pas raisonnable...
Voyons, c'est comme des chaussures neuves... elles ne vont bien au pied
qu'au bout de huit jours... Ah! les femmes... la lune, tout de suite!
--Eh bien, moi, je te dis que nous n'arriverons jamais à Bruxelles,
avec ce sabot-là...
Il se mit à rire bruyamment, se tourna vers nous, comme pour en appeler
à notre témoignage:
--Sabot!... Une Brulard-Taponnier, douze chevaux!... Ah! ah! ah!...
--Tu verras... tu verras!...
Elle était couperosée, flasque, minaudière, et pessimiste. Pour bien
prouver qu'elle était venue en automobile, elle avait conservé ses
terribles lunettes bien en vue sur son chapeau de feutre beige. Lui,
gros, court, la joue ronde et rasée, la barbe en pointe, jovial,
vulgaire, et brave homme, arborait orgueilleusement une casquette
russe, ornée des insignes du _Touring._ Impossible d'être plus gauche,
plus sottement fagotée que la fille. Sans fraîcheur, sans grâce, les
oreilles livides et comme décollées, le cheveu pauvre, elle montrait
déjà, sur le devant de la bouche, une denture toute gâtée... Quant au
fils, le front bas, le menton fuyant, jaune et très maigre, le corps
aveuli par des habitudes solitaires, il était totalement abruti...
Famille bien française, comme on voit.
En voyage, nous ne cessons, nous autres de France, de nous moquer
des familles allemandes, anglaises, italiennes, que nous rencontrons
sur notre route, et qui, souvent, nous donnent l'exemple de la santé
physique et de la bonne éducation. Avec une joie féroce et un imbécile
orgueil, nous nous complaisons à relever, toujours à notre avantage,
ce que nous appelons leurs ridicules, leurs tares, qui ne sont,
peut-être, que des vertus... Mais il est entendu que rien n'est beau,
élégant, pétulant, spirituel, rien n'est intelligent que de France. Les
grands hommes d'autre part ne sont que de plats copistes, de honteux
plagiaires. Dickens doit tout à Alphonse Daudet, Tolstoi à Stendhal...
Ibsen est, tout entier, dans _La Révolte_ de Milliers de l'Isle-Adam...
Qu'eût été Gœthe sans Gounod et sans Thomas?... Et pour ce qui
est de Henri Heine, ne parlons pas, voulez-vous?... de ce vil espion
pensionné par Guizot... L'âme française, je la retrouve, toute, dans
cette exclamation de Brossette qui, un jour, à Kœnigsberg, me
disait:
--Les Allemands, monsieur?... quel peuple de sauvages!... Ils ne
comprennent pas un mot de français...
Ah! si pourtant nous songions quelquefois à mirer, dans nos familles
à nous, nos infériorités de race, nos descendances d'alcooliques, de
syphilitiques, notre lourdeur, notre stupidité haineuse ou jobarde?
Cette fois, en considérant cette famille de mon pays, attablée près de
nous, j'y songeai, avec quelle douloureuse humilité!
**Ils allaient en Belgique. Jamais encore ils n'étaient sortis de
France, et l'idée que, le lendemain matin, pour la première fois, ils
franchiraient une frontière, entreraient dans un pays qui ne serait
plus la France, cette idée-là les impressionnait, les troublait au delà
de tout... Ils ne savaient pas trop s'ils devaient avoir peur, ou se
réjouir...
Après le dîner, la table desservie, le père s'entretint longuement,
avec le patron de l'hôtel, des industries du pays; la mère tira de son
sac un jeu de cartes et fit une patience; la jeune fille feuilleta le
_Bædecker_, et le fils, écroulé sur sa chaise, bouche ouverte et
bras pendants, s'endormit profondément.
Tout à coup la jeune fille demanda:
--Mère!... qu'est-ce que c'est que le Mannekem-Piss?
--Veux-tu bien te taire?... chuchota la mère, en glissant vers nous un
regard inquiet... Veux-tu bien ne pas dire de ces choses-là, petite
malheureuse?
Mais la jeune fille appuya, ingénument:
--Quelles choses?... Puisque c'est dans le _Bædecker!_
--Ça n'est pas convenable, là!
--Pourquoi?
--Parce que...
--Alors, on ne verra pas le Manneken-Piss?
--Si, tu le verras... Tu le verras avec ta mère... Seulement, tais-toi!
Et le père continuait de s'instruire auprès du patron de l'hôtel.
--Nous avons ici, énumérait ce dernier, de très beaux calcaires... une
importante fabrique de colle forte.... des tanneries...
--Des tanneries?... Ah!... c'est intéressant... Et la conserve?
--Non, nous n'avons pas ça... Par exemple, nous avons aussi une belle
usine de caoutchouc...
--Bigre!... Ah! dites-moi?... Et pas de conserve?... C'est curieux!...
À cette insistance, nous comprîmes que le gros monsieur avait, quelque
part, un établissement de conserves... Malgré son air bonhomme,
avait-il dû en empoisonner des gens! Et, peut-être, avait-il élevé ses
enfants avec ses produits, ce qui expliquait leur teint terreux et
maladif... Satisfaits de ce renseignement et de ces hypothèses, nous
allions nous retirer, quand le mécanicien entra, en cotte de travail,
les mains toutes noires de graisse...
--Ah! Ferdinand, dites-moi?... La voiture?... Ça va, hein?... Nous
partons demain, à huit heures, mon garçon... huit heures précises...
Dites-moi?... Faites le plein d'essence... Voyons... Namur?... Soixante
kilomètres, à peu près, hein? Non... le demi-plein... Ce sera assez...
Le mécanicien parut gêné, se gratta la tête:
--C'est que... dit-il... voilà... la machine ne va pas du tout... Elle
n'embraye plus...
--Sacristi!... Dites-moi?... Ça n'est pas grave?
--Hé!... monsieur... c'est embêtant...
Toute la famille, même le fils réveillé, tendait le col vers le
mécanicien...
--Comment?... Qu'est-ce que vous dites?... Une machine toute neuve!
--Bien sûr... mais monsieur doit comprendre... du moment qu'elle
n'embraye plus...
--Je comprends... certainement, je comprends... mais...dites-moi?...Ce
n'est pas une raison... Voyez ça... travaillez...
--Mauvais travail... Ici, il n'y a pas de fosse... Et puis, il fait
trop noir... Demain matin, nous verrons ça... Ah! j'ai bien peur...
--Mais non... mais non... Huit heures, hein?... Ah!.. Dix litres
seulement... Nous remplirons après la frontière...
Il prononça «la frontière» avec un accent majestueux. Le mécanicien
parti, il se promena quelques minutes dans la salle, le front plissé...
Mais, pour dissimuler ses préoccupations, les pouces aux entournures du
gilet, et balançant la tête, il faisait:
--Peuh! peuh! peuh!... Peuh! peuh!
La mère avait un sourire méchant... Elle dit:
--Tu verras... tu verras!
La fille demanda:
--Père... qu'est-ce que c'est: «elle n'embraye plus»?
--Mon enfant, c'est...
Il resta court, chercha une explication, et n'en trouvant pas:
--C'est rien... fit-il, rien du tout... Un peu de graissage... il n'y
paraîtra plus...
--Oui! oui... compte là-dessus... ricana la mère, en se levant.
Et nous allâmes nous coucher.
Le lendemain matin, dans la cour de l'hôtel, ce fut une scène tragique.
La famille, harnachée pour le voyage, était réunie autour de la
Brulard-Taponnier, douze chevaux... Nous arrivâmes juste au moment où
Brossette, à qui son collègue avait demandé aide, sortait de dessous la
voiture.
--Eh bien? interrogea le monsieur, qui avait mis ses derniers espoirs
dans la science de notre mécanicien...
--Eh bien... répondit-il en s'époussetant... rien à faire... Le cône
est faussé, le cuir est brûlé... Faut qu'elle aille à l'usine.
Ils furent tellement consternés, tous les quatre, qu'ils ne songèrent
même pas à protester, à s'indigner. Le silence qui suivit cette
sentence fut quelque chose de poignant... J'eus pitié d'eux...
Vraiment, ils avaient l'air de condamnés à mort.
Ferdinand s'approcha de son maître. Son expression de fourberie me
frappa. Il fut verbeux.
--Je l'avais bien dit à monsieur, hier soir... Ah! c'est très
embêtant... J'vas ramener la sacrée machine à Paris, et je viendrai
retrouver monsieur en Belgique, où que monsieur me dira... Vrai!... on
peut appeler ça de la guigne... Monsieur, lui, va prendre le chemin de
fer pour quelques jours, cinq... six jours... huit jours au plus...
le temps des réparations, quoi!... À moins que monsieur ne préfère
m'attendre ici... C'est, comme de juste, à la disposition de monsieur...
Le patron de l'hôtel, qui circulait autour de la voiture, lança
négligemment: