**Les mécaniciens exercent sur l'imagination des cuisinières et des

femmes de chambre un prestige presque aussi irrésistible que les

militaires. Ce prestige a une cause noble; il vient du métier même

qu'elles jugent héroïque, plein de dangers, et qu'elles comparent à

celui de la guerre. Pour elles, un homme toujours lancé à travers

l'espace, comme la tempête et le cyclone, a vraiment quelque chose

de surhumain. Elles se rappellent avoir vu des gravures où des anges

guerriers soufflaient dans les longues trompettes, pour exciter la

frénésie meurtrière des armées, ou bien des petits dieux joufflus

dont l'haleine soulevait la mer, culbutait les forêts, emportait les

montagnes, comme des fétus de paille... Je pense qu'elles se font une

idée semblable du mécanicien d'automobile.

Pourtant, Brossette n'est pas beau. Son aspect n'a rien d'exaltant

et qui puisse éveiller, dans l'esprit, de telles allégories, de tels

prodiges. Il a le dos voûté, la poitrine plate, les jambes maigres et

un peu cagneuses. On dirait que sa moustache, très courte, est rongée

par la pelade. N'était un sourire assez joli, qui lui donne parfois

une expression de joviale malice, un air de gaieté spirituelle et

farceuse, son visage n'offrirait aucun charme spécial à l'amour.

Sa tenue lâchée, ses vêtements le plus souvent sales et fripés, sa

casquette enfoncée en arrière, sur la nuque, sa démarche lourde et

raide d'ouvrier, n'excitent pas aux rêves de volupté et de gloire...

Eh bien! il n'y en a que pour lui, à l'office.

La cuisinière l'adore, et la femme de chambre en est folle. On le

soigne comme un pacha; on le dorlote comme un enfant. L'une le gorge

de petits plats amoureusement mijotés, et de friandises; l'autre

n'est occupée qu'à tenir sa garde-robe, son linge... Il est comblé

de cadeaux de toute sorte, et mes boîtes de cigares y passent, l'une

après l'autre. Lui, se laisse faire, gentiment, gaiement, sans trop

d'empressement, en homme blasé de toutes ces faveurs. Ménager de ses

forces et de sa moelle, Brossette n'a pas un tempérament d'amoureux. De

l'amour, il aime surtout les blagues un peu grasses, qui n'engagent à

rien, et les petits profits. Il se passe volontiers du reste.

Tout cela ne va pas, bien entendu, sans de terribles scènes de

jalousie. Souvent les deux rivales se menacent, se prennent aux

cheveux. Il y a de tels fracas dans la batterie de cuisine et dans

la vaisselle, que, pour mettre d'accord ces enragées, souvent je

suis obligé de les mettre à la porte... Et puis cela recommence avec

les autres... J'ai cru qu'en éloignant Brossette de la maison, j'y

ramènerais le calme... Je lui ai dit:

--Écoutez, Brossette... vous êtes assommant... Vous mettez tout sens

dessus dessous, chez moi. Je n'ai plus de maison. Dorénavant, vous

logerez et vous prendrez vos repas dehors.

Et lui, philosophe, m'a répondu:

--Monsieur a bien raison... Au moins, je pourrai lire _L'Auto_ à mon

aise... Mais, allez!... ça ne changera rien à rien... Elles en veulent,

monsieur... Ah! ces sacrées femmes, ce qu'elles sont embêtantes!...

En voyage, il est bombardé de lettres... À peine s'il les lit,

en haussant les épaules... Il n'y répond jamais... Mais il écrit

copieusement à des amis, à qui il raconte des aventures émouvantes,

des prouesses de plus en plus extraordinaires, et il tient pour eux un

livre de «moyennes», jamais atteintes, ai-je besoin de le dire?

Ce que j'admire en Brossette, c'est la puissance de sa vue, qui lui

permet d'apercevoir, à des kilomètres de distance, le moindre obstacle

sur la route; ce que j'admire surtout, c'est le sens étonnant,

mystérieux, qu'il a de l'orientation. Cette faculté, qui semble

un prodige, on peut l'expliquer, on l'explique, par des raisons

physiques, très claires, chez les pigeons, les canards sauvages, les

hirondelles... Mais comment l'expliquer chez Brossette? Et lui qui aime

tant à se vanter de tout, il est, sur ce point, d'une modestie qui me

surprend... Il n'y pense pas... n'en parle pas... Il est comme ça...

il a toujours été comme ça... voilà... Je l'observe souvent. Le dos

rond, la main touchant à peine le volant, la figure grave et plissée,

surveillant tour à tour le graisseur, le voltmètre, le manomètre, la

campagne... l'oreille attentive aux moindres bruits du moteur, il va,

sans s'inquiéter jamais de la borne indicatrice, du poteau, dont les

flèches montrent le chemin... Aux carrefours, il dresse un peu plus

la tête... Il regarde l'horizon, flaire le vent, puis il s'engage

résolument dans l'une des quatre ou six routes qui sont devant lui...

C'est toujours la bonne... Il n'arrive pour ainsi dire pas qu'il se

trompe...

Il y a deux ans de cela... Nous revenions de Marseille. Nous

nous étions arrêtés à Lyon, un jour... Brossette se montrait

particulièrement gai... jamais je ne l'avais vu si gai. Je lui en fis

la remarque.

--C'est la machine, monsieur... Elle va comme un ange... Ça me fait

plaisir.

Nous quittâmes Lyon, au petit matin. Je pensais rentrer par Dijon, où

j'avais l'intention de déjeuner chez un ami... Je m'aperçus bientôt

que nous n'étions pas sur la route... Mais Brossette me dit avec une

tranquille assurance:

--Que monsieur ne se fasse pas de mauvais sang!... Ça va bien... Ça va

très bien.

Il était tellement sûr de son fait que je n'osai pas insister

davantage... Pourtant, je ne cessai de me répéter à moi-même: «Nous ne

sommes pas sur la route... Nous ne sommes pas sur la route.»

Le temps était très frais... presque froid. Pas de soleil dans le

ciel... pas de brume, non plus... une atmosphère limpidement grise,

subtilement argentée, où toutes les choses prenaient des colorations

délicates... J'avais le cœur réjoui... La machine était ardente,

excitée par une carburation régulière et forte... Et nous allions...

nous allions... C'étaient des paysages, des villages, des villes, des

côtes que nous passions à toute vitesse, et dont j'étais bien sûr que

nous ne les avions jamais rencontrés; du moins, jamais rencontrés

entre Lyon et Dijon... Deux heures... trois heures... quatre heures.

Aux formes des terrains, au type des visages, je sentais que nous nous

approchions de la Touraine, que nous étions peut-être en Touraine, que

peut-être, nous l'avions déjà dépassée.

Il fallut faire de l'essence, dans un bourg. Je consultai la carte...

Parbleu! qu'est-ce que je disais?... Triomphalement, je montrai la

carte à Brossette, heureux de le prendre, une fois, en défaut.

--Encore quatre heures de ce train-là, Brossette.. et nous sommes à

Bordeaux. Nous courons vers l'ouest, mon ami... nous y courons, comme

l'avenir...

Mais Brossette hocha la tête:

--Comme monsieur se tourmente, fit-il... Puisque je dis à monsieur!...

Ces routes-là... j'irais les yeux fermés... Monsieur me connaît...

--La carte, Brossette... voyez la carte!

--Ah! la carte!

Et, jetant sur le trottoir le dernier bidon d'essence vidé, il haussa

les épaules, dans un mouvement de souverain mépris... Puis il se toucha

le front.

--La carte! répéta-t-il... la voilà la carte... le Taride...

l'État-major... c'est là!...

Nous repartîmes... J'étais résigné à tout, même à franchir

l'Atlantique, au besoin, si telle était la fantaisie de mon ami

Brossette.

Une heure après, à l'entrée d'un village, nous stoppions, le long

d'un grand mur, au milieu duquel s'ouvrait une porte, peinte en gris

et armée de lourdes traverses de fer... Au-dessus de la porte, était

écrit, en lettres noires presque effacées, et surmonté d'une croix de

pierre, ce mot: Asile. Brossette était vivement descendu de la voiture,

et sonnait à la porte...

--Que monsieur ne s'inquiète pas!... Je reviens tout de suite...

J'étais tellement stupéfait que je ne pensai pas à lui demander

d'explications... D'ailleurs, la porte aussitôt ouverte, Brossette

avait disparu...

Quel asile?... Pourquoi cet asile?... qu'allait-il faire en cet

asile?... Est-ce que mon mécanicien était devenu subitement fou?

Par l'entrebâillement de la porte, j'aperçus des jardins et, au fond,

une grande maison toute blanche... Des vieilles gens formaient des

groupes devant la maison. Des vieilles gens se promenaient, à petits

pas, dans les allées du jardin...

Brossette reparut bientôt, le visage tout épanoui. Il soutenait une

très vieille femme, grosse, courte, toute ridée, toute courbée, qui

marchait péniblement, en s'aidant d'un bâton. Il la conduisit, près de

moi, et me dit, en me regardant d'un regard qui demandait pardon, en

même temps qu'il s'illuminait de bonheur.

--Fallait pourtant bien, monsieur, que je vous fasse connaître maman...

C'est maman, monsieur!

Et s'adressant à la vieille:

--Tiens, maman... C'est monsieur... Dis bonjour à monsieur!

La vieille sembla d'abord consternée de nos peaux de loup, de nos

lunettes relevées sur la visière de nos casquettes... Tout rond,

hagard, son œil allait de moi à son fils, qu'en vérité elle ne

reconnaissait pas, sous cette vêture où s'ébouriffaient des poils

blancs et noirs... Enfin, elle chevrota, indignée:

--Si c'est Dieu possible!... Ah! ah!... Des masques!... Des masques!...

Brossette éclata d'un bon rire, d'un rire plein de tendresse.

--Maman! Oh! maman!... Ça t'épate, hein?,.. Et tiens..., ça...,

c'est une automobile... C'est moi, ton fils... qui la conduis...

Regarde un peu... T'en as peut-être jamais vu, ma pauvre maman, des

automobiles?... Attention...

Il mit le moteur en marche, le fit ronfler épouvantablement. La

vieille, effrayée, voulut rentrer. Elle criait:

--Si c'est Dieu possible!... Si c'est Dieu possible!

Brossette l'apaisa, en l'embrassant et en lui glissant deux louis dans

la main.

--Allons, dis adieu à monsieur... Faut que nous partions... Mais nous

reviendrons dans quelque temps... Nous reviendrons te voir, encore une

fois...

Il confia sa mère à une surveillante qui attendait, près de la porte,

l'embrassa de nouveau, tendrement...

--Porte-toi bien, maman...

Et il sauta dans la voiture:

--Soixante-dix-sept ans, monsieur!... Et maligne... maligne!... Vous

comprenez?... toute seule à son âge... Alors, je l'ai mise là... on la

soigne bien... elle est heureuse...

Puis:

--Monsieur a été bon pour moi... Je remercie bien monsieur... Vrai!...

monsieur est un bon garçon...

Il ajouta, après avoir vérifié son graisseur:

--Si monsieur a faim, nous pouvons aller déjeuner à Amboise... C'est à

dix minutes d'ici...

En traversant le village, lentement, il reconnaissait les maisons...

appelait les gens.

--Tiens!... C'est Prosper... Bonjour, Prosper!... Voilà la forge du

père... Maintenant, c'est un café... Tenez, monsieur. _À Tivoli_...

oui, c'est là qu'elle était... Eh bien, mon vieux Vazeilles... tu en

as un fameux coup de soleil... Ça, c'est mon oncle... ce petit gros,

devant l'épicier... Bonjour, mon oncle!...

Ému et glorieux, il se dressait, se carrait dans l'automobile.

Lorsque nous eûmes dépassé la dernière maison, il se retourna vers moi,

et me dit «en donnant ses gaz»:

--Joli patelin, n'est-ce pas?... Il n'a pas changé...

Ce mois-là, en examinant son livre, je constatai, sans trop de surprise

et sans la moindre irritation, que le bon Brossette avait largement

rattrapé les quarante francs donnés à sa mère. Je dois dire, à son

honneur, qu'il y avait eu lutte. Des surcharges toutes fraîches

indiquaient visiblement qu'il ne s'était décidé que tard, à cette

restitution... Je lui en sus gré. Mais l'habitude avait été plus forte

que la reconnaissance... Une fois de plus, son intérêt triomphait de

son émotion. Après tout, n'avait-il pas raison?... Tout ça, n'est-ce

pas? c'est des histoires de riches...

Brave Brossette!...

Frontières.

Ce n'est pas sans appréhension que, par un beau matin d'avril 1905,

nous démarrâmes, mes amis et moi, sur notre merveilleuse, ardente et

souple C.-G.-V.

Pas très loin de Saint-Quentin, où nous devions faire le petit

pèlerinage obligatoire aux pastels de Latour, on nous jeta des

pierres... À La Capelle, des gendarmes, embusqués derrière des verres

d'absinthe, dans un cabaret, nous arrêtèrent et réclamèrent les

papiers de la voiture, avec des airs menaçants. Après une discussion

interminable où, une fois de plus, j'admirai la belle tenue, le

beau langage, l'impeccable logique des autorités françaises, deux

contraventions, en dépit de la verve de Brossette, nous furent

dressées, la première pour excès de vitesse, la deuxième parce que

le numéro, à l'arrière, le 628-E8, avait, sur la route, recueilli

un peu de poussière qui le cachait en partie. Il faut bien que les

gendarmes égayent un peu leurs mornes stations dans les cafés... Comme

nous arrivions à Givet, place forte élevée contre les incursions des

Belges, un gamin, du haut d'un talus, fit rouler, sous les roues de la

voiture, une grosse bille de bois, qui nous obligea, pour l'éviter, à

un dangereux dérapage...

Et nous étions en France, dans la douce France, la France du progrès,

de la générosité et de l'esprit! Prémices réconfortantes! Qu'allait-il

advenir de nous, en Hollande, pensaient mes amis, et surtout en

Allemagne, où il est reconnu, par les plus doctes historiens de _La

Patrie_, que les êtres informes qui peuplent ces deux pays, ne sont

encore que des sauvages?...

J'avais beau les rassurer... Ils n'étaient pas si tranquilles.

On leur avait dit:

--Ah! vous allez en avoir des embêtements!... En Hollande, les Bataves

vous regardent comme des bêtes curieuses et malfaisantes, s'ameutent,

s'excitent, dressent des embûches... Et c'est la culbute dans le

canal... Pour l'Allemagne, c'est un pays encore plus dangereux...

Rappelez-vous la guerre de 70... Ce qui va vous arriver... c'est

effrayant!

On leur avait conté de terrifiantes anecdotes sur l'hostilité des

populations, l'implacable rigueur des règlements, la tyrannie

sanguinaire des autorités... Il semblait qu'il fût plus facile et moins

périlleux de pénétrer à la Mecque, à Péterhof ou à Lhassa, qu'à Cologne

et à Essen...

--Et les routes!... Quelque chose d'affreusement préhistorique... Pas

de vicinalités, dans ces pays-là... pas de ponts et chaussées!...

Admettons, pour un instant, que les populations ne vous massacrent

point; que vous sortiez, à peu près intacts, votre automobile et

vous, des griffes de l'autorité... jamais vous ne sortirez de ces

routes-là... Des cloaques,... des fondrières,... des abîmes...

L'accident certain,... la prison probable,... la mort possible... Voilà

ce qui vous attend... Mais vous ne connaissez pas les Allemands. Tenez,

pendant la guerre, nous avons dû loger, à la campagne, un escadron de

uhlans... Savez-vous ce qu'ils faisaient?... Ils mangeaient le cambouis

de nos voitures... Mais oui... tel est ce peuple, mon cher...

Si bien qu'ils avaient hésité longtemps à m'accompagner, dans ce

voyage, qui, pour toutes sortes de raisons, leur tenait à cœur...

Aussi, avant de partir, s'étaient-ils munis copieusement de toutes les

recommandations politiques, diplomatiques, militaires et douanières...

Nous avions un portefeuille bourré de certificats, d'attestations,

et d'admirables lettres d'une très belle écriture, ornées de cachets

rouges imposants. Les papiers hollandais disaient: «Nous prions les

autorités, etc.» Les papiers allemands disaient: «Ordre est donné aux

autorités.» Il y a avait là une nuance plutôt rassurante... Mais, le

moment venu de les mettre à l'épreuve, qu'allaient-ils peser, devant

tant de barbarie?...

La douane allemande.

Ce qui nous arriva, quand nous franchîmes la frontière allemande, à

Elten...

Nous venions de passer un mois merveilleux, un mois enchanté, en

Hollande, dans la douce et claire Hollande, encore tout émus de ses

paysages de ciel et d'eau, de ses villes penchées, de ses musées. Il

ne nous était rien arrivé de fâcheux, au contraire. Ici un accueil

réservé et, au fond, bienveillant; là, une hospitalité enthousiaste.

Même en Frise, où une automobile est une bête presque inconnue, où la

curiosité hollandaise se montre parfois gênante, nous n'avions suscité

qu'une sorte d'étonnement respectueux... Du moins, cet étonnement,

c'est ainsi que je me plus à le qualifier... Quand on file sur les

routes frisonnes, on voit, à chaque minute, passer des hommes au

visage placide, qui mènent ces admirables chevaux, dont la peinture

hollandaise consacre les belles formes rondes, de ces chevaux très

noirs, à la haute encolure, à la robe luisante, qui s'accordent si bien

avec le paysage et décorent nos corbillards parisiens avec tant de

majesté... Ils s'arrêtaient pour nous considérer, laissant s'emballer

leurs bêtes surprises... Je garde le souvenir de celui que nous fîmes,

en cornant, se retourner de loin, et qui, sans plus se soucier de son

cheval parti et galopant, à fond de train, dans le polder, demeura

pétrifié d'admiration, immobile au bord de la route, son chapeau à la

main...

Je me rappelais aussi qu'à Edam, ayant laissé l'automobile à la

garde de Brossette, pour prendre le coche d'eau qui mène à Volendam,

nous avions été entourés, subitement, par les habitants de tout le

village... Il y avait là de jolies filles souriantes, parées de

bijoux et de dentelles; il y avait surtout des hommes, dont l'aspect

nous inquiéta. Ces colosses, calmes et rasés, très beaux sous leurs

bonnets de peau de mouton et dans leurs amples culottes bouffantes, me

faisaient penser à ces paysans héros, leurs ancêtres, qui boutèrent,

hors de leur République, notre bouillant Louis XIV, ses fringantes

cavaleries, ses infanteries si bien dressées, ses cuisines et ses

dames, non sans garder quelques bannières et drapeaux, et quelques

canons historiés. Et je m'imaginai qu'ils examinèrent ces trophées du

même regard fier et conquérant dont leurs descendants examinaient notre

machine... À notre retour de Volendam, j'appris de Brossette, qu'il

avait été traité royalement et que ces braves gens lui avaient offert

un banquet.

--Seulement, expliqua Brossette,... j'ai dû en promener

quelques-uns,... les notables de l'endroit,... et y aller d'une

conférence sur le mécanisme...

--Vous savez donc le hollandais? lui demandai-je...

--Non, monsieur... Mais il y a les gestes... C'est égal... ce sont des

types, vous savez!... Et je ne m'y fierais pas...

Oui, mais l'Allemagne?... Ses douaniers rogues, ses terribles

officiers, son impitoyable police? Les épreuves allaient maintenant

commencer. Je regrettai, ah! combien je regrettai, à ce moment, de

n'avoir pas l'âme chimérique de M. Déroulède, pour, d'un geste, rayer à

jamais de la carte du monde ce barbare pays!

Nous arrivâmes, venant d'Arnheim, vers quatre heures de l'après-midi,

à Elten. Je cherchai longtemps où pouvait bien être la douane... On

m'indiqua un petit bâtiment, modeste et familial, que nous eûmes la

surprise de trouver vide... Je heurtai les portes et appelai vainement,

plusieurs fois... À grand'peine, je finis par découvrir une bonne

femme, assise, dans le coin d'une pièce, et qui reprisait pacifiquement

des bas... Elle avait de larges lunettes, un visage vénérable et très

doux. Elle était sourde. Près d'elle, un chat jaune dormait, roulé

en boule sur un vieux coussin... Un pot de terre chantait sur la

grille d'un fourneau. J'eus beau inspecter la pièce, pas le moindre

appareil de force, nulle part... pas de râtelier avec sa rangée de

fusils,... nul casque à pointe,... pas même un portrait de l'Empereur

Guillaume, aux murs... Je crus que je m'étais trompé. Avec beaucoup de

difficultés, je mis la bonne femme au fait de ce qui m'amenait.

--Oui... oui, fit-elle, en se levant pesamment... c'est bien ici...

Elle posa ses lunettes et son ouvrage sur une table encombrée de

paperasses, de registres, de livres à souche. Le chat réveillé s'étira

voluptueusement... Elle dit en souriant:

--Un beau temps pour voyager... Na!... Venez avec moi... C'est à deux

pas...

Nous traversâmes la rue. Elle me fît entrer dans un cabaret où un

gros homme, très rouge de figure et très court de cuisses, fumait sa

grande pipe, assis devant une chope de bière... Quoiqu'il fût tout

seul, il semblait s'amuser extraordinairement. Peut-être songeait-il

à nos défaites, à ses victoires? Car, à quoi peuvent bien songer les

Allemands?--La femme lui dit quelques mots.

--Ah! ah! fit le gros homme... Très bien... très bien! Nous allons voir

ça...

Je remarquai alors qu'il était coiffé, assez comiquement, d'une

casquette anglaise, qui lui collait au crâne, et que ses vêtements,

déteints, ne rappelaient l'uniforme que par deux ou trois boutons de

cuivre et par un liséré, où le rouge ancien reparaissait, çà et là, à

de longs intervalles... Nous sortîmes.

Il tourna autour de la voiture, l'examina avec une curiosité réjouie...

Brossette le suivait, prêt à ouvrir les coffres à la première

réquisition... Moi, j'extrayais de ma poche le fameux portefeuille...

Et tel fut le dialogue qui s'engagea entre un citoyen français et un

douanier allemand:

--Ça va bien, hein?

--Assez bien...

--Ça va vite?

--Assez vite, oui.

--Trente kilomètres?

--Oh! Plus... plus...

--Sacristi!... C'est joli... c'est joli...

Il passa la main sur la poire de la trompe, gonfla ses joues, souffla:

--Beuh? Beuh?....

--Oui...

--C'est joli... Et vous allez à Krefeld?

--Non... à Düsseldorf...

--À Düsseldorf?... Sapristi!... Alors, dépêchez-vous... Houp!...

Houp!... Houp!

Il me frappa amicalement sur l'épaule:

--Français, hein?...

--Oui...

Il me serra fortement la main, et, m'indiquant la route:

--Düsseldorf... la première à droite... À Emmerich, vous passez le

Rhin, sur le bac... Houp! Houp!

Je demandai:

--La route est mauvaise, hein?

--Mauvaise?... C'est comme du parquet ciré... Houp!

Avant de virer, selon les indications du douanier, je me retournai...

Je le vis planté au milieu de la route, qui agitait en l'air sa

casquette, en signe de bon voyage.

Nous fûmes longtemps à revenir de notre étonnement.

--Ça doit cacher quelque chose de terrible, dit l'un de nous...

Attention, Brossette... Et pas si vite!

C'est ainsi que nous entrâmes en Allemagne.

Vers Rocroy.

Pour l'instant, nous n'avons même pas franchi la frontière belge, et

nous roulons toujours vers Givet.

Première journée désagréable.

Après Compiègne, le vent s'était levé brusquement, un vent du nord,

âpre et dur, qui gênait beaucoup notre marche, et faisait tournoyer

vers nous, sur la route, de petits cyclones de poussière... Tant que

nous eûmes à longer l'Oise, à la quitter pour la retrouver ensuite,

avec la fraîcheur de sa vallée, la surprise de ses ports charmants,

et le mouvement de sa batellerie, cela alla très bien. Mais au-delà

de Saint-Quentin, où notre patriotisme se contenta d'admirer Latour

et ne songea pas une minute, hélas! à donner le moindre souvenir à M.

Anatole de la Forge, le paysage devint morose. Nous aussi. Presque rien

que des champs de betteraves, à peine ensemencés... Il semblait que la

campagne se fripât, se ratatinât, se décolorât, sous la sécheresse du

vent... Elle était laide à voir, comme une chambre dont on n'a pas fait

la toilette depuis longtemps... Peu de villages, pas de villes, sauf

Guise qui ne me parut pas être l'Eldorado industriel, célébré par le

bon Fournière et créé par le bon Godin. De loin en loin, des hameaux

endormis, des fermes ensommeillées; ici, une pauvre briqueterie; là,

une distillerie abandonnée... et la route, la route monotone, inactive,

presque déserte. Nous ne rencontrâmes guère que ces hautes et lourdes

voitures de liquoristes, qui s'en allaient, dans un bruit de bouteilles

secouées, porter aux rares humains de ces régions la tristesse, la

maladie et la mort.

Moins un pays travaille, et plus l'on dirait qu'on rencontre de ces

assommoirs ambulants. Cela tient, sans doute, à ce qu'on ne rencontre

qu'eux.

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 2 / 32 段