femmes de chambre un prestige presque aussi irrésistible que les
militaires. Ce prestige a une cause noble; il vient du métier même
qu'elles jugent héroïque, plein de dangers, et qu'elles comparent à
celui de la guerre. Pour elles, un homme toujours lancé à travers
l'espace, comme la tempête et le cyclone, a vraiment quelque chose
de surhumain. Elles se rappellent avoir vu des gravures où des anges
guerriers soufflaient dans les longues trompettes, pour exciter la
frénésie meurtrière des armées, ou bien des petits dieux joufflus
dont l'haleine soulevait la mer, culbutait les forêts, emportait les
montagnes, comme des fétus de paille... Je pense qu'elles se font une
idée semblable du mécanicien d'automobile.
Pourtant, Brossette n'est pas beau. Son aspect n'a rien d'exaltant
et qui puisse éveiller, dans l'esprit, de telles allégories, de tels
prodiges. Il a le dos voûté, la poitrine plate, les jambes maigres et
un peu cagneuses. On dirait que sa moustache, très courte, est rongée
par la pelade. N'était un sourire assez joli, qui lui donne parfois
une expression de joviale malice, un air de gaieté spirituelle et
farceuse, son visage n'offrirait aucun charme spécial à l'amour.
Sa tenue lâchée, ses vêtements le plus souvent sales et fripés, sa
casquette enfoncée en arrière, sur la nuque, sa démarche lourde et
raide d'ouvrier, n'excitent pas aux rêves de volupté et de gloire...
Eh bien! il n'y en a que pour lui, à l'office.
La cuisinière l'adore, et la femme de chambre en est folle. On le
soigne comme un pacha; on le dorlote comme un enfant. L'une le gorge
de petits plats amoureusement mijotés, et de friandises; l'autre
n'est occupée qu'à tenir sa garde-robe, son linge... Il est comblé
de cadeaux de toute sorte, et mes boîtes de cigares y passent, l'une
après l'autre. Lui, se laisse faire, gentiment, gaiement, sans trop
d'empressement, en homme blasé de toutes ces faveurs. Ménager de ses
forces et de sa moelle, Brossette n'a pas un tempérament d'amoureux. De
l'amour, il aime surtout les blagues un peu grasses, qui n'engagent à
rien, et les petits profits. Il se passe volontiers du reste.
Tout cela ne va pas, bien entendu, sans de terribles scènes de
jalousie. Souvent les deux rivales se menacent, se prennent aux
cheveux. Il y a de tels fracas dans la batterie de cuisine et dans
la vaisselle, que, pour mettre d'accord ces enragées, souvent je
suis obligé de les mettre à la porte... Et puis cela recommence avec
les autres... J'ai cru qu'en éloignant Brossette de la maison, j'y
ramènerais le calme... Je lui ai dit:
--Écoutez, Brossette... vous êtes assommant... Vous mettez tout sens
dessus dessous, chez moi. Je n'ai plus de maison. Dorénavant, vous
logerez et vous prendrez vos repas dehors.
Et lui, philosophe, m'a répondu:
--Monsieur a bien raison... Au moins, je pourrai lire _L'Auto_ à mon
aise... Mais, allez!... ça ne changera rien à rien... Elles en veulent,
monsieur... Ah! ces sacrées femmes, ce qu'elles sont embêtantes!...
En voyage, il est bombardé de lettres... À peine s'il les lit,
en haussant les épaules... Il n'y répond jamais... Mais il écrit
copieusement à des amis, à qui il raconte des aventures émouvantes,
des prouesses de plus en plus extraordinaires, et il tient pour eux un
livre de «moyennes», jamais atteintes, ai-je besoin de le dire?
Ce que j'admire en Brossette, c'est la puissance de sa vue, qui lui
permet d'apercevoir, à des kilomètres de distance, le moindre obstacle
sur la route; ce que j'admire surtout, c'est le sens étonnant,
mystérieux, qu'il a de l'orientation. Cette faculté, qui semble
un prodige, on peut l'expliquer, on l'explique, par des raisons
physiques, très claires, chez les pigeons, les canards sauvages, les
hirondelles... Mais comment l'expliquer chez Brossette? Et lui qui aime
tant à se vanter de tout, il est, sur ce point, d'une modestie qui me
surprend... Il n'y pense pas... n'en parle pas... Il est comme ça...
il a toujours été comme ça... voilà... Je l'observe souvent. Le dos
rond, la main touchant à peine le volant, la figure grave et plissée,
surveillant tour à tour le graisseur, le voltmètre, le manomètre, la
campagne... l'oreille attentive aux moindres bruits du moteur, il va,
sans s'inquiéter jamais de la borne indicatrice, du poteau, dont les
flèches montrent le chemin... Aux carrefours, il dresse un peu plus
la tête... Il regarde l'horizon, flaire le vent, puis il s'engage
résolument dans l'une des quatre ou six routes qui sont devant lui...
C'est toujours la bonne... Il n'arrive pour ainsi dire pas qu'il se
trompe...
Il y a deux ans de cela... Nous revenions de Marseille. Nous
nous étions arrêtés à Lyon, un jour... Brossette se montrait
particulièrement gai... jamais je ne l'avais vu si gai. Je lui en fis
la remarque.
--C'est la machine, monsieur... Elle va comme un ange... Ça me fait
plaisir.
Nous quittâmes Lyon, au petit matin. Je pensais rentrer par Dijon, où
j'avais l'intention de déjeuner chez un ami... Je m'aperçus bientôt
que nous n'étions pas sur la route... Mais Brossette me dit avec une
tranquille assurance:
--Que monsieur ne se fasse pas de mauvais sang!... Ça va bien... Ça va
très bien.
Il était tellement sûr de son fait que je n'osai pas insister
davantage... Pourtant, je ne cessai de me répéter à moi-même: «Nous ne
sommes pas sur la route... Nous ne sommes pas sur la route.»
Le temps était très frais... presque froid. Pas de soleil dans le
ciel... pas de brume, non plus... une atmosphère limpidement grise,
subtilement argentée, où toutes les choses prenaient des colorations
délicates... J'avais le cœur réjoui... La machine était ardente,
excitée par une carburation régulière et forte... Et nous allions...
nous allions... C'étaient des paysages, des villages, des villes, des
côtes que nous passions à toute vitesse, et dont j'étais bien sûr que
nous ne les avions jamais rencontrés; du moins, jamais rencontrés
entre Lyon et Dijon... Deux heures... trois heures... quatre heures.
Aux formes des terrains, au type des visages, je sentais que nous nous
approchions de la Touraine, que nous étions peut-être en Touraine, que
peut-être, nous l'avions déjà dépassée.
Il fallut faire de l'essence, dans un bourg. Je consultai la carte...
Parbleu! qu'est-ce que je disais?... Triomphalement, je montrai la
carte à Brossette, heureux de le prendre, une fois, en défaut.
--Encore quatre heures de ce train-là, Brossette.. et nous sommes à
Bordeaux. Nous courons vers l'ouest, mon ami... nous y courons, comme
l'avenir...
Mais Brossette hocha la tête:
--Comme monsieur se tourmente, fit-il... Puisque je dis à monsieur!...
Ces routes-là... j'irais les yeux fermés... Monsieur me connaît...
--La carte, Brossette... voyez la carte!
--Ah! la carte!
Et, jetant sur le trottoir le dernier bidon d'essence vidé, il haussa
les épaules, dans un mouvement de souverain mépris... Puis il se toucha
le front.
--La carte! répéta-t-il... la voilà la carte... le Taride...
l'État-major... c'est là!...
Nous repartîmes... J'étais résigné à tout, même à franchir
l'Atlantique, au besoin, si telle était la fantaisie de mon ami
Brossette.
Une heure après, à l'entrée d'un village, nous stoppions, le long
d'un grand mur, au milieu duquel s'ouvrait une porte, peinte en gris
et armée de lourdes traverses de fer... Au-dessus de la porte, était
écrit, en lettres noires presque effacées, et surmonté d'une croix de
pierre, ce mot: Asile. Brossette était vivement descendu de la voiture,
et sonnait à la porte...
--Que monsieur ne s'inquiète pas!... Je reviens tout de suite...
J'étais tellement stupéfait que je ne pensai pas à lui demander
d'explications... D'ailleurs, la porte aussitôt ouverte, Brossette
avait disparu...
Quel asile?... Pourquoi cet asile?... qu'allait-il faire en cet
asile?... Est-ce que mon mécanicien était devenu subitement fou?
Par l'entrebâillement de la porte, j'aperçus des jardins et, au fond,
une grande maison toute blanche... Des vieilles gens formaient des
groupes devant la maison. Des vieilles gens se promenaient, à petits
pas, dans les allées du jardin...
Brossette reparut bientôt, le visage tout épanoui. Il soutenait une
très vieille femme, grosse, courte, toute ridée, toute courbée, qui
marchait péniblement, en s'aidant d'un bâton. Il la conduisit, près de
moi, et me dit, en me regardant d'un regard qui demandait pardon, en
même temps qu'il s'illuminait de bonheur.
--Fallait pourtant bien, monsieur, que je vous fasse connaître maman...
C'est maman, monsieur!
Et s'adressant à la vieille:
--Tiens, maman... C'est monsieur... Dis bonjour à monsieur!
La vieille sembla d'abord consternée de nos peaux de loup, de nos
lunettes relevées sur la visière de nos casquettes... Tout rond,
hagard, son œil allait de moi à son fils, qu'en vérité elle ne
reconnaissait pas, sous cette vêture où s'ébouriffaient des poils
blancs et noirs... Enfin, elle chevrota, indignée:
--Si c'est Dieu possible!... Ah! ah!... Des masques!... Des masques!...
Brossette éclata d'un bon rire, d'un rire plein de tendresse.
--Maman! Oh! maman!... Ça t'épate, hein?,.. Et tiens..., ça...,
c'est une automobile... C'est moi, ton fils... qui la conduis...
Regarde un peu... T'en as peut-être jamais vu, ma pauvre maman, des
automobiles?... Attention...
Il mit le moteur en marche, le fit ronfler épouvantablement. La
vieille, effrayée, voulut rentrer. Elle criait:
--Si c'est Dieu possible!... Si c'est Dieu possible!
Brossette l'apaisa, en l'embrassant et en lui glissant deux louis dans
la main.
--Allons, dis adieu à monsieur... Faut que nous partions... Mais nous
reviendrons dans quelque temps... Nous reviendrons te voir, encore une
fois...
Il confia sa mère à une surveillante qui attendait, près de la porte,
l'embrassa de nouveau, tendrement...
--Porte-toi bien, maman...
Et il sauta dans la voiture:
--Soixante-dix-sept ans, monsieur!... Et maligne... maligne!... Vous
comprenez?... toute seule à son âge... Alors, je l'ai mise là... on la
soigne bien... elle est heureuse...
Puis:
--Monsieur a été bon pour moi... Je remercie bien monsieur... Vrai!...
monsieur est un bon garçon...
Il ajouta, après avoir vérifié son graisseur:
--Si monsieur a faim, nous pouvons aller déjeuner à Amboise... C'est à
dix minutes d'ici...
En traversant le village, lentement, il reconnaissait les maisons...
appelait les gens.
--Tiens!... C'est Prosper... Bonjour, Prosper!... Voilà la forge du
père... Maintenant, c'est un café... Tenez, monsieur. _À Tivoli_...
oui, c'est là qu'elle était... Eh bien, mon vieux Vazeilles... tu en
as un fameux coup de soleil... Ça, c'est mon oncle... ce petit gros,
devant l'épicier... Bonjour, mon oncle!...
Ému et glorieux, il se dressait, se carrait dans l'automobile.
Lorsque nous eûmes dépassé la dernière maison, il se retourna vers moi,
et me dit «en donnant ses gaz»:
--Joli patelin, n'est-ce pas?... Il n'a pas changé...
Ce mois-là, en examinant son livre, je constatai, sans trop de surprise
et sans la moindre irritation, que le bon Brossette avait largement
rattrapé les quarante francs donnés à sa mère. Je dois dire, à son
honneur, qu'il y avait eu lutte. Des surcharges toutes fraîches
indiquaient visiblement qu'il ne s'était décidé que tard, à cette
restitution... Je lui en sus gré. Mais l'habitude avait été plus forte
que la reconnaissance... Une fois de plus, son intérêt triomphait de
son émotion. Après tout, n'avait-il pas raison?... Tout ça, n'est-ce
pas? c'est des histoires de riches...
Brave Brossette!...
Frontières.
Ce n'est pas sans appréhension que, par un beau matin d'avril 1905,
nous démarrâmes, mes amis et moi, sur notre merveilleuse, ardente et
souple C.-G.-V.
Pas très loin de Saint-Quentin, où nous devions faire le petit
pèlerinage obligatoire aux pastels de Latour, on nous jeta des
pierres... À La Capelle, des gendarmes, embusqués derrière des verres
d'absinthe, dans un cabaret, nous arrêtèrent et réclamèrent les
papiers de la voiture, avec des airs menaçants. Après une discussion
interminable où, une fois de plus, j'admirai la belle tenue, le
beau langage, l'impeccable logique des autorités françaises, deux
contraventions, en dépit de la verve de Brossette, nous furent
dressées, la première pour excès de vitesse, la deuxième parce que
le numéro, à l'arrière, le 628-E8, avait, sur la route, recueilli
un peu de poussière qui le cachait en partie. Il faut bien que les
gendarmes égayent un peu leurs mornes stations dans les cafés... Comme
nous arrivions à Givet, place forte élevée contre les incursions des
Belges, un gamin, du haut d'un talus, fit rouler, sous les roues de la
voiture, une grosse bille de bois, qui nous obligea, pour l'éviter, à
un dangereux dérapage...
Et nous étions en France, dans la douce France, la France du progrès,
de la générosité et de l'esprit! Prémices réconfortantes! Qu'allait-il
advenir de nous, en Hollande, pensaient mes amis, et surtout en
Allemagne, où il est reconnu, par les plus doctes historiens de _La
Patrie_, que les êtres informes qui peuplent ces deux pays, ne sont
encore que des sauvages?...
J'avais beau les rassurer... Ils n'étaient pas si tranquilles.
On leur avait dit:
--Ah! vous allez en avoir des embêtements!... En Hollande, les Bataves
vous regardent comme des bêtes curieuses et malfaisantes, s'ameutent,
s'excitent, dressent des embûches... Et c'est la culbute dans le
canal... Pour l'Allemagne, c'est un pays encore plus dangereux...
Rappelez-vous la guerre de 70... Ce qui va vous arriver... c'est
effrayant!
On leur avait conté de terrifiantes anecdotes sur l'hostilité des
populations, l'implacable rigueur des règlements, la tyrannie
sanguinaire des autorités... Il semblait qu'il fût plus facile et moins
périlleux de pénétrer à la Mecque, à Péterhof ou à Lhassa, qu'à Cologne
et à Essen...
--Et les routes!... Quelque chose d'affreusement préhistorique... Pas
de vicinalités, dans ces pays-là... pas de ponts et chaussées!...
Admettons, pour un instant, que les populations ne vous massacrent
point; que vous sortiez, à peu près intacts, votre automobile et
vous, des griffes de l'autorité... jamais vous ne sortirez de ces
routes-là... Des cloaques,... des fondrières,... des abîmes...
L'accident certain,... la prison probable,... la mort possible... Voilà
ce qui vous attend... Mais vous ne connaissez pas les Allemands. Tenez,
pendant la guerre, nous avons dû loger, à la campagne, un escadron de
uhlans... Savez-vous ce qu'ils faisaient?... Ils mangeaient le cambouis
de nos voitures... Mais oui... tel est ce peuple, mon cher...
Si bien qu'ils avaient hésité longtemps à m'accompagner, dans ce
voyage, qui, pour toutes sortes de raisons, leur tenait à cœur...
Aussi, avant de partir, s'étaient-ils munis copieusement de toutes les
recommandations politiques, diplomatiques, militaires et douanières...
Nous avions un portefeuille bourré de certificats, d'attestations,
et d'admirables lettres d'une très belle écriture, ornées de cachets
rouges imposants. Les papiers hollandais disaient: «Nous prions les
autorités, etc.» Les papiers allemands disaient: «Ordre est donné aux
autorités.» Il y a avait là une nuance plutôt rassurante... Mais, le
moment venu de les mettre à l'épreuve, qu'allaient-ils peser, devant
tant de barbarie?...
La douane allemande.
Ce qui nous arriva, quand nous franchîmes la frontière allemande, à
Elten...
Nous venions de passer un mois merveilleux, un mois enchanté, en
Hollande, dans la douce et claire Hollande, encore tout émus de ses
paysages de ciel et d'eau, de ses villes penchées, de ses musées. Il
ne nous était rien arrivé de fâcheux, au contraire. Ici un accueil
réservé et, au fond, bienveillant; là, une hospitalité enthousiaste.
Même en Frise, où une automobile est une bête presque inconnue, où la
curiosité hollandaise se montre parfois gênante, nous n'avions suscité
qu'une sorte d'étonnement respectueux... Du moins, cet étonnement,
c'est ainsi que je me plus à le qualifier... Quand on file sur les
routes frisonnes, on voit, à chaque minute, passer des hommes au
visage placide, qui mènent ces admirables chevaux, dont la peinture
hollandaise consacre les belles formes rondes, de ces chevaux très
noirs, à la haute encolure, à la robe luisante, qui s'accordent si bien
avec le paysage et décorent nos corbillards parisiens avec tant de
majesté... Ils s'arrêtaient pour nous considérer, laissant s'emballer
leurs bêtes surprises... Je garde le souvenir de celui que nous fîmes,
en cornant, se retourner de loin, et qui, sans plus se soucier de son
cheval parti et galopant, à fond de train, dans le polder, demeura
pétrifié d'admiration, immobile au bord de la route, son chapeau à la
main...
Je me rappelais aussi qu'à Edam, ayant laissé l'automobile à la
garde de Brossette, pour prendre le coche d'eau qui mène à Volendam,
nous avions été entourés, subitement, par les habitants de tout le
village... Il y avait là de jolies filles souriantes, parées de
bijoux et de dentelles; il y avait surtout des hommes, dont l'aspect
nous inquiéta. Ces colosses, calmes et rasés, très beaux sous leurs
bonnets de peau de mouton et dans leurs amples culottes bouffantes, me
faisaient penser à ces paysans héros, leurs ancêtres, qui boutèrent,
hors de leur République, notre bouillant Louis XIV, ses fringantes
cavaleries, ses infanteries si bien dressées, ses cuisines et ses
dames, non sans garder quelques bannières et drapeaux, et quelques
canons historiés. Et je m'imaginai qu'ils examinèrent ces trophées du
même regard fier et conquérant dont leurs descendants examinaient notre
machine... À notre retour de Volendam, j'appris de Brossette, qu'il
avait été traité royalement et que ces braves gens lui avaient offert
un banquet.
--Seulement, expliqua Brossette,... j'ai dû en promener
quelques-uns,... les notables de l'endroit,... et y aller d'une
conférence sur le mécanisme...
--Vous savez donc le hollandais? lui demandai-je...
--Non, monsieur... Mais il y a les gestes... C'est égal... ce sont des
types, vous savez!... Et je ne m'y fierais pas...
Oui, mais l'Allemagne?... Ses douaniers rogues, ses terribles
officiers, son impitoyable police? Les épreuves allaient maintenant
commencer. Je regrettai, ah! combien je regrettai, à ce moment, de
n'avoir pas l'âme chimérique de M. Déroulède, pour, d'un geste, rayer à
jamais de la carte du monde ce barbare pays!
Nous arrivâmes, venant d'Arnheim, vers quatre heures de l'après-midi,
à Elten. Je cherchai longtemps où pouvait bien être la douane... On
m'indiqua un petit bâtiment, modeste et familial, que nous eûmes la
surprise de trouver vide... Je heurtai les portes et appelai vainement,
plusieurs fois... À grand'peine, je finis par découvrir une bonne
femme, assise, dans le coin d'une pièce, et qui reprisait pacifiquement
des bas... Elle avait de larges lunettes, un visage vénérable et très
doux. Elle était sourde. Près d'elle, un chat jaune dormait, roulé
en boule sur un vieux coussin... Un pot de terre chantait sur la
grille d'un fourneau. J'eus beau inspecter la pièce, pas le moindre
appareil de force, nulle part... pas de râtelier avec sa rangée de
fusils,... nul casque à pointe,... pas même un portrait de l'Empereur
Guillaume, aux murs... Je crus que je m'étais trompé. Avec beaucoup de
difficultés, je mis la bonne femme au fait de ce qui m'amenait.
--Oui... oui, fit-elle, en se levant pesamment... c'est bien ici...
Elle posa ses lunettes et son ouvrage sur une table encombrée de
paperasses, de registres, de livres à souche. Le chat réveillé s'étira
voluptueusement... Elle dit en souriant:
--Un beau temps pour voyager... Na!... Venez avec moi... C'est à deux
pas...
Nous traversâmes la rue. Elle me fît entrer dans un cabaret où un
gros homme, très rouge de figure et très court de cuisses, fumait sa
grande pipe, assis devant une chope de bière... Quoiqu'il fût tout
seul, il semblait s'amuser extraordinairement. Peut-être songeait-il
à nos défaites, à ses victoires? Car, à quoi peuvent bien songer les
Allemands?--La femme lui dit quelques mots.
--Ah! ah! fit le gros homme... Très bien... très bien! Nous allons voir
ça...
Je remarquai alors qu'il était coiffé, assez comiquement, d'une
casquette anglaise, qui lui collait au crâne, et que ses vêtements,
déteints, ne rappelaient l'uniforme que par deux ou trois boutons de
cuivre et par un liséré, où le rouge ancien reparaissait, çà et là, à
de longs intervalles... Nous sortîmes.
Il tourna autour de la voiture, l'examina avec une curiosité réjouie...
Brossette le suivait, prêt à ouvrir les coffres à la première
réquisition... Moi, j'extrayais de ma poche le fameux portefeuille...
Et tel fut le dialogue qui s'engagea entre un citoyen français et un
douanier allemand:
--Ça va bien, hein?
--Assez bien...
--Ça va vite?
--Assez vite, oui.
--Trente kilomètres?
--Oh! Plus... plus...
--Sacristi!... C'est joli... c'est joli...
Il passa la main sur la poire de la trompe, gonfla ses joues, souffla:
--Beuh? Beuh?....
--Oui...
--C'est joli... Et vous allez à Krefeld?
--Non... à Düsseldorf...
--À Düsseldorf?... Sapristi!... Alors, dépêchez-vous... Houp!...
Houp!... Houp!
Il me frappa amicalement sur l'épaule:
--Français, hein?...
--Oui...
Il me serra fortement la main, et, m'indiquant la route:
--Düsseldorf... la première à droite... À Emmerich, vous passez le
Rhin, sur le bac... Houp! Houp!
Je demandai:
--La route est mauvaise, hein?
--Mauvaise?... C'est comme du parquet ciré... Houp!
Avant de virer, selon les indications du douanier, je me retournai...
Je le vis planté au milieu de la route, qui agitait en l'air sa
casquette, en signe de bon voyage.
Nous fûmes longtemps à revenir de notre étonnement.
--Ça doit cacher quelque chose de terrible, dit l'un de nous...
Attention, Brossette... Et pas si vite!
C'est ainsi que nous entrâmes en Allemagne.
Vers Rocroy.
Pour l'instant, nous n'avons même pas franchi la frontière belge, et
nous roulons toujours vers Givet.
Première journée désagréable.
Après Compiègne, le vent s'était levé brusquement, un vent du nord,
âpre et dur, qui gênait beaucoup notre marche, et faisait tournoyer
vers nous, sur la route, de petits cyclones de poussière... Tant que
nous eûmes à longer l'Oise, à la quitter pour la retrouver ensuite,
avec la fraîcheur de sa vallée, la surprise de ses ports charmants,
et le mouvement de sa batellerie, cela alla très bien. Mais au-delà
de Saint-Quentin, où notre patriotisme se contenta d'admirer Latour
et ne songea pas une minute, hélas! à donner le moindre souvenir à M.
Anatole de la Forge, le paysage devint morose. Nous aussi. Presque rien
que des champs de betteraves, à peine ensemencés... Il semblait que la
campagne se fripât, se ratatinât, se décolorât, sous la sécheresse du
vent... Elle était laide à voir, comme une chambre dont on n'a pas fait
la toilette depuis longtemps... Peu de villages, pas de villes, sauf
Guise qui ne me parut pas être l'Eldorado industriel, célébré par le
bon Fournière et créé par le bon Godin. De loin en loin, des hameaux
endormis, des fermes ensommeillées; ici, une pauvre briqueterie; là,
une distillerie abandonnée... et la route, la route monotone, inactive,
presque déserte. Nous ne rencontrâmes guère que ces hautes et lourdes
voitures de liquoristes, qui s'en allaient, dans un bruit de bouteilles
secouées, porter aux rares humains de ces régions la tristesse, la
maladie et la mort.
Moins un pays travaille, et plus l'on dirait qu'on rencontre de ces
assommoirs ambulants. Cela tient, sans doute, à ce qu'on ne rencontre
qu'eux.