LA 628-E8
Par
OCTAVE MIRBEAU
COMPRENANT EN ANNEXE
LE CHAPITRE INTÉGRAL «BALZAC»
SUPPRIMÉ LORS DE L'APPARITION
EN 1907
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
FASQUELLE ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11
DÉDICACE
À Monsieur FERNAND CHARRON
À qui dédier le récit de ce voyage, sinon à vous, cher Monsieur
Charron, qui avez combiné, construit, animé, d'une vie merveilleuse, la
merveilleuse automobile où je l'accomplis, sans fatigue et sans accrocs?
Cet hommage, je vous le dois, car je vous dois des joies multiples,
des impressions neuves, tout un ordre de connaissances précieuses que
les livres ne donnent pas, et des mois, des mois entiers de liberté
totale, loin de mes petites affaires, de mes gros soucis, et loin de
moi-même, au milieu de pays nouveaux ou mal connus, parmi des êtres si
divers dont j'ai mieux compris, pour les avoir approchés de plus près,
la force énorme et lente qui, malgré les discordes locales, malgré la
résistance des intérêts, des appétits et des privilèges, et malgré
eux-mêmes, les pousse invinciblement vers la grande unité humaine.
Oui, ce qui est nouveau, ce qui est captivant, c'est ceci. Non
seulement l'automobile nous emporte, de la plaine à la montagne, de
la montagne à la mer, à travers des formes infinies, des paysages
contrastés, du pittoresque qui se renouvelle sans cesse; elle nous mène
aussi à travers des mœurs cachées, des idées en travail, à travers
de l'histoire, notre histoire vivante d'aujourd'hui...
Du moins, on est si content qu'on croit vraiment que tout cela est
arrivé. Et puis, pour nous les rendre supportables et sans remords, ne
faut-il pas anoblir un peu toutes nos distractions?
* * * * *
Il y a six ans, je me rappelle, parti, un malin, d'Aurillac, sur une
des premières automobiles que vous ayez construites, j'arrivai, le
soir, vers quatre heures, en plein Jura, à Poligny.
C'était la fin d'un jour de marché. Tout était calme dans les rues. Nul
bruit dans les cabarets, à peu près vides. Bêtes et gens s'en allaient
pacifiquement, qui à l'étable, qui au foyer. Quelques groupes restaient
encore à deviser sur la place, où les petits marchands avaient démonté
et repliaient leurs étalages... Rien qu'à la traverser, la ville me
fut sympathique. Elle avait un air de décence, de bonne santé, de bon
accueil, très rare en France.
Dans l'auberge où je descendis, je m'attablai entre deux paysans,
très beaux, très forts, les cheveux drus et noirs sur une puissante
tête carrée, le masque modelé en accents énergiques; singulièrement
avenants. Ils parlaient de leurs affaires, et moi, tout en mangeant
de savoureuses truites, arrosées d'un excellent vin d'Arbois, je les
écoutais parler. Comme ils n'avaient rien du nationalisme sectaire et
méfiant, avec lequel, d'ordinaire, les paysans reçoivent ce qu'ils
appellent les étrangers, ils permirent fort gentiment que je prisse
part à leur conversation.
Ils se montrèrent parfaits techniciens agricoles, curieux de progrès,
informés au delà des choses de leur métier. Je n'avais plus, devant
moi, l'Auvergnat, âpre et rusé, bavard et superstitieux, ignorant
et lyrique, que j'avais quitté le matin même, non sans plaisir, je
l'avoue; je voyais enfin des hommes, calmes, réfléchis, réalistes,
précis, qui ne croient qu'à leur effort, ne comptent que sur lui,
savent ce qu'ils veulent, ont le sentiment très net de leur force
économique, exigent qu'on respecte en eux la dignité sociale et humaine
du travail. Aucune trace de superstition, en leurs discours, et, ce qui
me frappa beaucoup, pas le moindre misonéisme. Ils n'eurent pas une
parole de haine contre l'automobilisme. Au contraire. Ils admiraient
grandement cette nouveauté, lui faisaient crédit de n'être encore
qu'un sport--un sport expérimental--aux mains des riches, et ils en
attendaient des applications démocratiques, avec confiance.
À plusieurs reprises, ils marquèrent cette fierté que, de tous les
départements français, le leur fût celui où l'instruction s'était le
plus développée.
L'un d'eux me dit:
--Chez nous, tous, nous désirons apprendre. Malheureusement, on ne
nous apprend pas grand'chose. Nous n'avons pas, bien sûr, l'ambition
de devenir des savants, comme Pasteur. Mais nous voudrions connaître
l'indispensable. Or, l'instruction qu'on nous donne est, tout entière,
à réformer. C'est l'instruction cléricale qui persiste hypocritement,
dans l'instruction laïque. On nous farcit toujours l'esprit de légendes
dont nous n'avons que faire... Mais nous continuons à ignorer les plus
simples éléments de la vie: par exemple, ce que c'est que l'eau que
nous buvons, la viande que nous mangeons, l'air que nous respirons, la
semence que nous confions à la terre..., en bloc, tous les phénomènes
naturels, et nous-mêmes... Alors, comme nos anciens, nous cheminons, à
tâtons, dans la routine, et nous ne sommes pas capables de tirer parti
des immenses richesses qui sont, partout, dans la nature, à portée de
la main.
L'autre, qui approuvait, dit à son tour:
--Les socialistes nous prêchent sans cesse l'émancipation,
l'affranchissement... J'en suis, parbleu!... Mais, l'affranchissement,
l'émancipation de quoi, si tout d'abord on n'affranchit et on
n'émancipe notre cerveau?
Je compris très bien que le passé n'avait plus aucune prise sur ces
hommes conscients et qu'ils défendraient avec une volonté tenace et une
tranquille assurance, les conquêtes, les pauvres petites conquêtes,
matérielles et morales, qu'ils avaient su, tout seuls, arracher à la
société et au sol ingrat de leurs montagnes...
Et tel était le miracle... En quelques heures, j'étais allé d'une
race d'hommes à une autre race d'hommes, en passant par tous les
intermédiaires de terrain, de culture, de mœurs, d'humanité qui les
relient et les expliquent, et j'éprouvais cette sensation--tant il me
semblait que j'avais vu de choses--d'avoir, en un jour, vécu des mois
et des mois.
Et cette sensation que, seule, l'automobile peut donner, car les
chemins de fer, qui ont leurs voies prisonnières, toujours pareilles,
leurs populations parquées, toujours pareilles, leurs villes
encloses que sont les chantiers et les gares, toujours pareilles,
ne traversent réellement pas les pays, ne vous mettent point en
communication directe avec leurs habitants,--cette sensation, tout
à fait nouvelle, que de fois j'en goûtai la force et le charme, au
cours de ce voyage exquis, où je retrouve constamment mon admiration
et, je puis le dire, ma reconnaissance, pour cette maison roulante
idéale, cet instrument docile et précis de pénétration qu'est
l'automobile, et surtout--puisqu'il faut bien finir par tout ramener
à soi--l'automobile créée par vous, cher monsieur Charron, pour mes
curiosités et mes vagabondes rêveries...
* * * * *
C'est pour cela que j'aime mon automobile. Elle fait partie désormais
de ma vie; elle est ma vie, ma vie artistique et spirituelle, autant
et plus que ma maison. Elle est pleine de richesses, sans cesse
renouvelées, qui ne coûtent rien que la joie de les prendre au
passage, ici, là, partout où m'entraînent la fantaisie de voir et
le désir d'étudier. J'y sens vivre les choses et les êtres avec une
activité intense, en un relief prodigieux, que la vitesse accuse, bien
loin de l'effacer. Elle m'est plus chère, plus utile, plus remplie
d'enseignements que ma bibliothèque, où les livres fermés dorment sur
leurs rayons, que mes tableaux, qui, maintenant, mettent de la mort sur
les murs, tout autour de moi, avec la fixité de leurs ciels, de leurs
arbres, de leurs eaux, de leurs figures... Dans mon automobile j'ai
tout cela, plus que tout cela, car tout cela est remuant, grouillant,
passant, changeant, vertigineux, illimité, infini... J'entrevois,
sans en être troublé, la dispersion de mes livres, de mes tableaux,
de mes objets d'art; je ne puis me faire à l'idée, qu'un jour, je
ne posséderai plus cette bête magique, cette fabuleuse licorne qui
m'emporte, sans secousses, le cerveau plus libre, l'oeil plus aigu,
à travers les beautés de la nature, les diversités de la vie et les
conflits de l'humanité.
* * * * *
Eh bien, faut-il vous le dire, cher monsieur Charron? J'ai beaucoup
hésité, avant d'inscrire votre nom en tête de ce petit volume...
J'avoue que, durant quelques heures, j'ai manqué de courage... Voilà un
bien gros mot, n'est-ce pas, pour une chose pourtant bien naturelle et
bien simple... C'est que je connais les hommes de mon temps, surtout de
mon milieu. Leur bienveillance si connue, leur indomptable morale et
l'intransigeance de leurs vertus, m'ont positivement effrayé... Mais le
sentiment très vif que j'ai de ma liberté, l'horreur, non moins vive,
que j'ai des usages reçus et des pratiques courantes, mon immoralité,
pour tout dire, eurent vite fait de surmonter cette terreur passagère
et absurde... Si on les écoutait, ces braves gens-là, on ne ferait
jamais rien de ce que l'on veut et de ce qui vous plaît... Laissons-les
dire...
Laissons-les dire, mais profitons de cette circonstance pour risquer
quelques observations...
* * * * *
L'époque, cher monsieur Charron, est terriblement réfractaire à
l'admiration que nous devons aux choses du progrès, à la reconnaissance
que nous devons aux hommes qui travaillent, luttent et trouvent.
Admiration et reconnaissance, on ne les comprend et ne les accepte
que si elles sont tarifées et rétribuées selon des prix courants,
proportionnés à l'enthousiasme avec lequel on les exprime. La presse
est devenue si universellement vénale, elle oblige tellement toutes les
choses de la vie à verser dans sa caisse, pour être reconnues valables,
un impôt de plus en plus lourd, qu'un écrivain, aujourd'hui, sous
peine de se déshonorer, n'a plus le droit de signaler une découverte
scientifique importante, ou de confesser un plaisir, une émotion, si
cette émotion, ce plaisir lui viennent d'un objet fabriqué et qui se
vend. Pour un temps, dont on aperçoit, d'ailleurs, la fin prochaine, il
peut encore--sauf dans _Le Journal_, bien entendu--admirer un livre, un
tableau, une statue, dire, à peu près librement, ses impressions sur ce
qu'on appelle une œuvre de l'imagination. Classification vraiment
arbitraire et comique, car j'ai toujours pensé que les statues, les
tableaux, les livres se vendent avec plus d'âpreté encore que les
machines; et les machines m'apparaissent, bien plus que les livres, les
statues, les tableaux, des oeuvres de l'imagination. Quand je regarde,
quand j'écoute vivre cet admirable organisme qu'est le moteur de
mon automobile, avec ses poumons et son cœur d'acier, son système
vasculaire de caoutchouc et de cuivre, son innervation électrique,
est-ce que je n'ai pas une idée autrement émouvante du génie humain,
de sa puissance imaginative et créatrice, que si je lis un livre de
M. Paul Bourget, ou considère un tableau de M. Detaille, une statue
de M. Denys Puech? Est-ce que le moindre mécanisme qui transporte
l'énergie motrice, la chaleur, la parole, l'image, par de minces
réseaux de fils métalliques, ou par d'invisibles ondes, n'implique pas
une plus grande somme d'études, d'observations, d'efforts, de facultés
supérieures?... Et cependant, le livre banal, infiniment inutile de
M. Paul Bourget, la statue--si l'on peut dire--de M. Denys Puech, le
tableau--euphémisme--de M. Detaille, il est admis, il est honorable,
élégant, que je puisse les vanter tant que je voudrai, et tout le monde
me louera d'avoir débité, à leur propos, les sottises esthétiques
qui fermentent sous le crâne d'un critique d'art. Mais il me sera
formellement interdit de décrire une machine qui, comme l'automobile,
par exemple, bouleverse déjà, et bouleversera bien davantage les
conditions de la vie sociale.
Eh bien, je proteste, de toutes mes forces, contre cette conception
éducatrice des journaux qui leur permet--parce que c'est de l'art--de
vous raconter, en quatre colonnes, le dernier vaudeville des Variétés,
et qui fait que nous ne savons rien, jamais rien,--parce que c'est
du commerce,--des travaux admirables, par lesquels tant de savants
obscurs s'acharnent à conquérir, pour nous, chaque jour, un peu plus de
bonheur...
* * * * *
Cette liberté, je ne la revendique pas, cher monsieur Charron, pour
déclarer, tout de go, que vous avez inventé l'automobile. Mais, de
vous y être passionné, l'automobilisme vous doit beaucoup. Parmi
les constructeurs français--j'ai plaisir à le reconnaître--vous
êtes certainement celui qui apporta le plus de progrès notables à
cette industrie. Ingénieux, pratique et tenace, vous n'avez cessé de
chercher et de trouver des améliorations, vous n'avez cessé de créer
des dispositifs, adoptés universellement aujourd'hui, grâce à quoi
nos moteurs ont atteint ce degré de presque-perfection, où nous les
voyons en ce moment. Et ce qui m'étonne le plus, et dont je vous loue
infiniment, c'est que vous vous soyez aussi préoccupé de leur donner
une forme harmonieuse, et de doter la machine, comme un objet d'art, de
sa part de beauté.
Je vous ai suivi, avec un intérêt grandissant, depuis le jour où, dans
les sous-sols de l'avenue de la Grande-Armée--vous n'aviez pas d'usine
en ce temps-là--vous convoquiez quelques personnes à venir voir les
pièces du premier châssis que vous alliez monter... J'en étais... Je
me souviens qu'un curieux personnage, un Américain, qui n'est pas un
inconnu et qui est roi, comme pas mal de citoyens de sa république,
roi de l'Acier, M. Schwab, pour tout dire, en était aussi... Je le
vois encore, prenant chaque pièce, successivement, et après l'avoir
examinée, soupesée, éprouvée, flairée, disant:
--Ça, c'est de l'acier... À la bonne heure!... Voilà de l'acier!...
Si bien qu'avant de s'en aller il vous commanda deux châssis pour lui,
dix autres, pour des Américains, des rois de quelque chose évidemment,
dont il vous donna les noms et les adresses:
Et il ajouta:
--S'ils n'en veulent pas... tant pis pour eux!... Je les prendrai,
moi... Marchez!... Marchez!... Ça, c'est de l'acier...
Et moi, qui ne suis roi de rien, entraîné par l'exemple de M. Schwab,
j'en commandai un, également.
--Bon!... s'écria M. Schwab... Parfait!... Et si, au dernier moment,
vous n'en voulez pas, non plus... je le prends... C'est de l'acier!
* * * * *
Lors de ce voyage que j'entreprends de raconter ici M. Schwab me
rappelait cette journée, un soir, que je le vis entrer dans Delft, où
moi-même je venais d'arriver...
Ce fut une soirée assez comique, vraiment, et bien américaine.
Après le dîner, durant lequel nous avions beaucoup parlé de
nos autos--car entre autres bienfaits de l'automobilisme, il
est remarquable que le cours habituel de nos conversations sur
l'immortalité de l'âme et sur les femmes en ait été si radicalement
modifié--nous sortîmes. Et nous nous promenâmes par la ville.
Curieuse et délicieuse ville, et si lointaine!
La lune éclairait d'une lueur, aux éclats de nacre, les canaux
encaissés, les ponts qui les enjambent d'une arche unique, les
arbres grêles qui les bordent comme des rideaux de dentelle. Et les
découpages, sur le ciel, des hauts pignons, prenaient des aspects
d'un romantisme suranné et charmant... Puis, entre des espaces bleus,
d'énormes tours surgissaient tout à coup dans la nuit argentée... Je
dis qu'elles surgissaient; elles avaient plutôt l'air d'être tombées
du ciel, ayant gardé l'obliquité de leur chute sur le sol. Et nous
longions ensuite des palais, sombres et muets, où la lumière dessinait,
çà et là, l'ogive d'une porte, l'intervalle d'un créneau, des plaques
de vitraux treillissés... Personne dans les rues, presque pas de
lumières aux fenêtres... des boutiques endormies dont le rayonnement
semblait se rétrécir, s'affaiblir et mourir, comme celui des lampes qui
vont s'éteindre dans un sanctuaire... Et, brusquement, nous respirions,
parmi l'âcre odeur des eaux enfermées dans la pierre, de violents
parfums de jacinthes qui montaient, vers nous, de barquettes pleines de
fleurs, amarrées au quai et attendant le marché du lendemain.
Nous ne parlions pas... M. Schwab fumait avec effort un de ces
détestables cigares, comme n'en fument que les milliardaires... Et moi,
transporté dans ce décor nocturne du moyen âge, il me semblait que
fêtais loin de tout, loin des aciers et des rois de l'acier... si loin,
si loin, si loin!
Mais M. Schwab n'avait pas quitté le siècle, lui, ni l'Amérique, ni
même l'avenue de la Grande-Armée... Il s'acharnait à tirer sur son
cigare qui laissait une affreuse odeur, derrière lui... Et cela faisait
exactement le bruit que font les carpes dans un bassin, quand elles
viennent respirer, le museau hors de l'eau, l'air des beaux soirs
d'été. Je l'entendais, dans l'intervalle de ces bruits, qui disait:
--Ce petit Charron... Hein? C'est un gaillard!... Il sait ce que c'est
que l'acier...
Deux femmes, en longues manies noires, passèrent près de nous, avec
des pas feutrés, silencieuses comme des vols de chauves-souris... D'où
venaient-elles?... Où allaient-elles?... Était-ce même des femmes?...
N'était-ce pas plutôt des âmes, des âmes anciennes, les âmes nocturnes
de tout ce passé?... Je vis leurs manteaux se fondre dans la nuit...
M. Schwab ne les avait pas regardées... Il poursuivait:
--Vous savez... en Amérique... ce petit Charron, il serait roi aussi...
roi de l'automobile...
Et alors, au loin, très loin, ce fut comme un son de cloche, un tout
petit son de cloche, d'un timbre unique, sans vibration prolongée,
un son pareil au chant si joli, si mélancolique du crapaud, dans les
jardins étouffants d'août... Puis d'autres sons de cloche, aussi
lointains, à l'est, à l'ouest, se répondirent... Je crus voir des
intérieurs de couvents, des cloîtres, des visages blêmes sous des
voiles, des mains jointes, des cierges... Et, près de moi, une voix que
je n'écoutais plus, et dont il ne me venait que des paroles coupées par
le silence que ces petits sons de cloche, là-bas, partout, rendaient si
émouvant, si mystérieux, une voix disait:
--Carburateur... boîte de vitesse... boîte d'embrayage... magnéto...
acier... acier... acier... acier...
Et ce moi «trust... trust... trust...» qui vibrait, me chatouillait,
m'agaçait l'oreille, comme un bourdonnement d'insecte:
--Pruut... Pruut... Pruut!...
Nous ne rentrâmes que fort tard à l'hôtel.
J'ai pensé que cela vous amuserait de savoir que vous aviez préoccupé
l'esprit d'un homme tel que M. Schwab, au point que, dans un soir calme
de Hollande, parmi le décor d'une vieille ville, illustrée de tant de
souvenirs et qui, depuis Guillaume le Taciturne, n'a guère changé, il
vous ait sacré Roi de l'Automobile!...
OCTAVE MIRBEAU.
LA 628-E8
LE DÉPART
Avis au lecteur.
Voici donc le Journal de ce voyage en automobile à travers un peu de la
France, de la Belgique, de la Hollande, de l'Allemagne, et, surtout, à
travers un peu de moi-même.
Est-ce bien un journal? Est-ce même un voyage?
N'est-ce pas plutôt des rêves, des rêveries, des souvenirs, des
impressions, des récits, qui, le plus souvent, n'ont aucun rapport,
aucun lien visible avec les pays visités, et que font naître ou
renaître, en moi, tout simplement, une figure rencontrée, un paysage
entrevu, une voix que j'ai cru entendre chanter ou pleurer dans le
vent? Mais est-il certain que j'aie réellement entendu cette voix, que
cette figure, qui me rappela tant de choses joyeuses ou mélancoliques,
je l'aie vraiment rencontrée quelque part; et que j'aie vu, ici ou là,
de mes yeux vu, ce paysage, à qui je dois telles pages d'un si brusque
lyrisme, et qui, tout à coup,--par suite de quelles associations
d'idées?--me fit songer au botanisme académique de M. André Theuriet?
Il y a des moments où, le plus sérieusement du monde, je me demande
quelle est, en tout ceci, la part du rêve, et quelle, la part de la
réalité. Je n'en sais rien. L'automobile a cela d'affolant qu'on n'en
sait rien, qu'on n'en peut rien savoir. L'automobile, c'est le caprice,
la fantaisie, l'incohérence, l'oubli de tout... On part pour Bordeaux
et--comment?... pourquoi?--le soir, on est à Lille. D'ailleurs, Lille
ou Bordeaux, Florence ou Berlin, Buda-Pesth ou Madrid, Montpellier ou
Pontarlier..., qu'est-ce que cela fait?...
L'automobile, c'est aussi la déformation de la vitesse, le continuel
rebondissement sur soi-même, c'est le vertige.
Quand, après une course de douze heures, on descend de l'auto, on est
comme le malade tombé en syncope et qui, lentement, reprend contact
avec le monde extérieur. Les objets vous paraissent encore animés
d'étranges grimaces et de mouvements désordonnés... Ce n'est que, peu
à peu, qu'ils reprennent leur forme, leur place, leur équilibre. Vos
oreilles bourdonnent, comme envahies par des milliers d'insectes aux
élytres sonores. Il semble que vos paupières se lèvent avec effort sur
la vie, comme un rideau de théâtre sur la scène qui s'illumine... Que
s'est-il donc passé?... On n'a que le souvenir, ou plutôt la sensation
très vague, d'avoir traversé des espaces vides, des blancheurs
infinies, où dansaient, se tordaient des multitudes de petites langues
de feu... Il faut se secouer, se tâter, taper du pied sur le sol, pour
s'apercevoir que votre talon pose sur quelque chose de dur, de solide,
et qu'il y a autour de vous, devant vous, des maisons, des boutiques,
des gens qui passent, qui parlent, qui s'empressent... On ne se
ressaisit bien que le soir, tard, après dîner. Encore, vous reste-t-il
une sorte d'agitation nerveuse qui décuplera et grossira vos rêves de
la nuit.
--Alors, me direz-vous, c'est le journal d'un malade, d'un fou, que
vous allez nous donner?
Hélas!..., cher monsieur Thureau-Dangin, quel homme--même parmi ceux
qui ont le moins de génie--peut se vanter de n'être ni fou, ni malade?
* * * * *
Au gré de souvenirs qui ne sont peut-être que des rêves, et de rêves
qui ne sont peut-être que des impressions réelles, il est possible,
après tout, que je vous mène de Cologne à Rotterdam, de Rotterdam
à Hambourg, de Hambourg à Anvers, d'Anvers à Delft, de Delft au
Helder, du Helder à Brême et à Düsseldorf, et que, pour arriver à ces
différentes étapes, nous passions par l'Amérique, la Russie, la Chine,
les lacs d'Afrique, les montagnes glacées des solitudes polaires.
Mais ne vous y fiez point. En tout cas, n'attendez pas de moi des
renseignements historiques, géographiques, politiques, économiques,
statistiques, des documents parlementaires, édilitaires, militaires,
universitaires, judiciaires... Non que je les méprise, croyez-le
bien... Mais où et comment eussè-je pu les recueillir? Il faut habiter
un pays, vivre parmi ses institutions, ses usages quotidiens, ses
mœurs et ses modes, pour en sentir les bienfaits ou les outrages...
Or, je n'ai pu que rouler sur ses routes, comme un boulet sur la courbe
de sa trajectoire.
Que les démographes et les sociologues laissent donc ici toute
espérance! Je n'ai point la prétention de leur offrir un ouvrage
sérieux et copieux, comparatif de l'état des peuples, énumérateur de
leurs richesses, annonciateur de leurs destinées, et qui--pour peu
qu'en plus de ces connaissances respectables et chimériques je connusse
intimement la concierge ou la corsetière de Madame de X...,--me
vaudrait les éloges de l'Institut, et, peut-être, ce prix--ah! que j'ai
souvent souhaité--ce prix qui répond, au très gracieux, au très galant,
au très décoratif nom de Reine Pou!
* * * * *
Je sais des gens qui ont le don d'écrire, en marge de leurs guides, au
jour le jour, leurs émotions de voyage, ou ce qu'ils croient être leurs
émotions; qui vont, de salle en salle, dans les musées, un stylographe
d'une main, un carnet de l'autre, le Bædecker en poche, les yeux
ailleurs et l'esprit nulle part; qui font arrêter la voiture devant une
ruine historique, un point de vue recommandé, l'emplacement d'un ancien
champ de bataille, pour enregistrer aussitôt une «idée et sensation»,
qui n'est le plus souvent que la réminiscence d'une lecture de la
veille; qui ne s'endorment jamais sans avoir inscrit scrupuleusement
le compte détaillé de leurs enthousiasmes, en même temps que de leurs
dépenses.
Par exemple, ceci, que j'ai lu sur un carnet oublié par un touriste
dans une chambre d'hôtel:
«Visité le château de Chambord (voir description dans
_Bædecker..._). On ne bâtit plus comme ça... Oublié les
hontes du présent (Combes, Pelletan, Jaurès, Hervé)...
Vécu toute la journée parmi les nobles gloires du passé...
(François Ier, Diane de Poitiers, duchesse d'Étampes)...
Me sens consolé, et meilleur... (à développer)... Donné
deux francs au gardien, ce que ma femme trouve excessif...
Acheté pour douze sous de cartes postales illustrées (montrer
combien ces cartes postales grèvent aujourd'hui le budget
d'un voyage).»
Ces gens-là, je les vénère. Peut-être connaissent-ils des joies
supérieures que j'ignore. Mais je tiens à les ignorer, me contentant
des miennes, dont je ne sais pas d'ailleurs si ce sont des joies.
* * * * *
J'écrirai donc ceci au hasard de mes souvenirs et de mes rêves,
sans trop distinguer entre eux. Vous y verrez souvent, j'imagine,
des contradictions qui choqueront votre âme délicate et ordonnée,
exaspéreront votre esprit, si plein de forte logique... Qu'y faire?
C'est que je suis homme, comme tout le monde, et que rien des
infirmités, des incohérences, des erreurs humaines, ne m'est étranger.
De même que tous mes semblables,--qui se vantent, avec un si comique
orgueil, de n'être que cœur, cerveau, et tout ailes,--j'ai un
estomac, un foie, des nerfs, par conséquent des digestions, des
mélancolies et des rhumatismes, sur lesquels le soleil et la pluie, le
plaisir et la peine exercent des influences ennemies. Ce que M. Paul
Bourget appelle des «états de l'esprit», ce n'est jamais que des «états
de la matière», qui affectent diversement notre sensibilité morale,
notre imagination, le mouvement et la direction de nos idées, comme les
météores, qui passent sur la mer, en changent, mille fois par jour,
la coloration et le rythme. Selon que mes organes fonctionnent bien
ou mal, il m'arrive de détester, aujourd'hui, ce que j'aimais hier,
et d'aimer le lendemain, ce que, la veille, j'ai le plus violemment
détesté. Loin de m'en plaindre, je m'en réjouis, car c'est cela qui
donne à la vie son intérêt innombrable... «Il y a quelque chose que je
préfère à la beauté, c'est le changement», écrit Ernest Renan, à moins
que ce ne soit M. Maurice Barrès.
Enfin, je tâcherai de suivre, en toutes choses, le conseil de ce
Boileau, si sottement calomnié, et qui veut qu'un beau désordre soit un
effet de l'art.
Comme il doit être content, aujourd'hui, ce Boileau!
La vitesse.
Il faut bien le dire--et ce n'est pas la moindre de ses
curiosités--l'automobilisme est une maladie, une maladie mentale. Et
cette maladie s'appelle d'un nom très joli: la vitesse. Avez-vous
remarqué comme les maladies ont presque toujours des noms charmants?
La scarlatine, l'angine, la rougeole, le béri-béri, l'adénite, etc.
Avez-vous remarqué aussi que, plus les noms sont charmants, plus
méchantes sont les maladies?... Je m'extasie à répéter que la nôtre
se nomme: la vitesse... Non pas la vitesse mécanique qui emporte la
machine sur les routes, à travers pays et pays, mais la vitesse, en
quelque sorte névropathique, qui emporte l'homme à travers toutes
ses actions et ses distractions... Il ne peut plus tenir en place,
trépidant, les nerfs tendus comme des ressorts, impatient de repartir
dès qu'il est arrivé quelque part, en mal d'être ailleurs, sans cesse
ailleurs, plus loin qu'ailleurs... Son cerveau est une piste sans
fin où pensées, images, sensations ronflent et roulent, à raison de
cent kilomètres à l'heure. Cent kilomètres, c'est l'étalon de son
activité. Il passe en trombe, pense en trombe, sent en trombe, aime en
trombe, vit en trombe. La vie de partout se précipite, se bouscule,
animée d'un mouvement fou, d'un mouvement de charge de cavalerie, et
disparaît cinématographiquement, comme les arbres, les haies, les
murs, les silhouettes qui bordent la route... Tout autour de lui, et
en lui, saute, danse, galope, est en mouvement, en mouvement inverse
de son propre mouvement. Sensation douloureuse, parfois, mais forte,
fantastique et grisante, comme le vertige et comme la fièvre.
Par exemple, je vais à Amsterdam... Quand j'ai un ennui, un dégoût,
simplement, pour ne plus entendre parler de M. Willy et de M.
Bernstein, je vais à Amsterdam. Je décide que j'y resterai huit jours,
huit jours d'oubli, huit jours de joie... Il me faut huit jours, bien
pleins, pour revoir, un peu superficiellement, mais avec calme, cette
admirable ville. Si huit jours ne me suffisent pas, j'en prendrai
quinze... Je suis libre de moi, de mon temps... Rien ne me retient ici;
rien ne me presse là-bas.
Et je pars.
J'arrive à Amsterdam... Malgré la douceur de ma C.-G.-V., et
l'élasticité moelleuse, berceuse, de ses uniques ressorts, j'arrive,
un peu moulu d'avoir traversé les infâmes pavés, les offensants et
barbares pavés de la Belgique, où succombèrent tant de pauvres châssis,
mal préparés à affronter ces obstacles de pierre qui font, des routes
flamandes, quelque chose comme d'interminables moraines... Donc,
j'arrive, un matin, car je suis allé coucher à La Haye, où j'ai revu le
Vivier et ses Cygnes, où j'ai respiré ce calme doux, ce calme doré qui
doit me guérir de toute vaine agitation... Enfin... enfin... me revoici
à Amsterdam... Je suis content... Décidément, huit jours, quinze
jours... ce n'est pas assez... Je resterai trois semaines.
Je dis à mon mécanicien:
--Brossette, mon ami... nous resterons un mois ici... Peut-être plus.
Brossette sourit et répond:
--Entendu, monsieur... Alors, faut descendre les bagages?... Tous?
--Tous, tous, tous... Je crois bien...
--Entendu, monsieur...
--Et vous, mon bon Brossette... congé... Je n'ai pas besoin de la
voiture ici...
Le sourire de Brossette s'accentue...
--Bon!... bon!... fait-il... En tout cas, j'attendrai monsieur, ce
soir, pour les ordres.
--Mais non, mais non... Couchez-vous... Amusez-vous...
Et il se rend au garage.
À peine sorti de la voiture, la douche prise, le corps, des pieds à
la tête, frotté à l'essence de sauge et de romarin, souple, gai, le
jarret solide, je vais par la ville... Lentement, d'abord... en bon
promeneur qui veut jouir des choses qu'il retrouve, qu'il aime...
Ah! quelle ville!... Quelle joie!... Quelle tranquillité en moi!...
Pour la cent-millième fois, avec des phrases que je connais et que
vous connaissez si bien, je bénis l'invention de l'automobile et ses
incomparables bienfaits... Je me dis:
--Quelle merveille! On part quand on veut. On s'arrête où l'on veut.
Plus de ces horaires tyranniques, qui vous arrachent du lit trop tôt,
qui vous font arriver à des heures stupides de la nuit, dans des gares
boueuses et compliquées. Plus de ces promiscuités, en d'étroites
cellules, avec des gens intolérables, avec les chiens, les valises, les
odeurs, les manies de ces gens... Viendrais-je si souvent à Amsterdam,
s'il me fallait subir, toute une nuit, en un wagon, l'horreur de ces
voisinages et le danger de ces haleines, quand on a l'air vivifiant
de la prairie, de la forêt? Oh non!... Et les flâneries libres, les
belles, les délicieuses flâneries!... Le polder, le polder!...
Et, en me disant cela, sans m'apercevoir de rien, à chaque pas qui me
pousse et qui m'entraîne, je vais plus vite... encore plus vite... Mes
reins ont des élasticités de caoutchouc neuf; mes semelles, sur les
pavés, les trottoirs, rebondissent, devant moi, derrière moi, comme
des balles de tennis... Je cours pour les rattraper... Je cours... je
cours...
Je commence par les musées, n'est-ce pas?... par ces musées magnifiques
où, devant le génie de Rembrandt et de Vermeer, je suis venu oublier
les Expositions parisiennes, les pauvres esthétiques, essoufflées et
démentes de nos esthéticiens... Des salles, des salles, des salles,
dans lesquelles il me semble que je suis immobile, et où ce sont les
tableaux qui passent avec une telle rapidité que c'est à peine si
je puis entrevoir leurs images brouillées et mêlées... Et l'instant
d'après, sans trop savoir ce qui m'est arrivé, je me trouve longeant
les canaux, les canaux aux eaux mortes, bronzées et fiévreuses, où
glissent, pareilles aux jonques chinoises, ces massives et belles
barques néerlandaises qui laissent tomber, sur la surface noire, le
reflet vert, acide et mouvant de leurs proues renflées.
Maintenant, me voici sur des places, dans des rues, dans des ruelles
qui se croisent et s'entre-croisent, ces rues si prodigieusement
colorées, où défilent, défilent des maisons en porte-à-faux, d'un
dessin si souple, de hautes façades, étroites et pointues, qui se
penchent les unes sur les autres, s'étranglent les unes entre les
autres, s'écrasent les unes contre les autres. Deux fois, trois fois,
j'ai traversé le Dam... Je vais toujours, et, devant les glaces des
magasins, je me surprends à regarder passer une image forcenée, une
image de vertige et de vitesse: la mienne.
Et ce sont des jardins, avec des massifs de tulipes... d'énormes
monuments de brique... des banques comme des citadelles, la Bourse,
toute rouge, encore des canaux, des canaux, des ponts, des ponts,
et encore des maisons qui dansent et croulent, et, à deux enjambées
de la Kalverstraat, c'est le petit béguinage catholique, invisible,
silencieux, tout à fait perdu au milieu des boutiques vivantes
et trafiquantes, avec sa minuscule église, ses étroits jardins
triangulaires, si tristes d'être sans verdure et sans fleurs, ses
petites maisons à pignon vert, au seuil desquelles, accroupies et
tassées sous leurs coiffes plates, l'on voit prier et dodeliner de la
tête, des vieilles très anciennes, qui ne vous regardent pas, qui ne
regardent jamais rien, qui n'ont jamais rien regardé...
Je vais toujours... Ah! c'est le port...
Le soir est venu... Il souffle un vent humide et très froid. Je
n'aperçois dans la brume que des feux rouges, jaunes, verts, qui
clignotent, très pâles, sur le canal... Les sirènes ne discontinuent
pas de crier, comme des chiens perdus dans la nuit. Alors, je m'enfonce
dans les quartiers presque inconnus de ce port, où se cachent d'affreux
bouges, des musicos hurlants, toute une Inde étrange, boueuse et
glacée, un carnaval mi-septentrional, mi-javanais, qui vous racle les
nerfs de ses musiques aigres et traînantes, vous prend à la gorge, par
ses odeurs de salure marine, de goudron, d'alcool, d'opium, de pétrole,
d'oripeaux fétides, de chairs noires ou cuivrées, où, ici et là, autour
d'un bras levé, d'une cheville en l'air, reluit un cercle d'or... Que
sais-je?...
Car tout est nouveau, à Amsterdam, tout vous arrête, à ses aspects
multiples, tragiques et lointains... Mais je ne m'arrête pas... je ne
m'arrête nulle part... Je bouscule une négresse qui s'est accrochée à
moi, et, de ses grosses lèvres rougies de bétel, me souffle au visage,
avec des paroles de luxure, une odeur de mort... Et je vais... je vais
sans savoir où je vais... Je garde le souvenir vague de brasseries
obscures et profondes, en voûte de chapelle, où des visages d'ombre et
de silence regardent des foules qui passent, sans cesse, en cortèges
noirs, sous des lumières aveuglantes, comme des projections de lanterne
magique... Et puis rien... rien que des choses qui glissent... qui
fuient... qui tournoient comme des ondes... et se balancent comme des
vagues...
Rentré à l'hôtel, exténué, fourbu, la tête éclatant sous la pression de
tout ce que j'y ai entassé d'images tronquées, qui cherchent vainement
à se rejoindre, je n'ai plus qu'une obsession: m'en aller, m'en
aller... Oh! m'en aller...
Brossette est là qui m'attend... Il cause avec le portier. Il fait
le héros... Avec des gestes imitatifs, il décrit des virages, des
vitesses extravagantes, raconte des voyages admirables qu'il n'a jamais
accomplis, et où son sang-froid, son audace, sa science de mécanicien
m'ont sauvé de la mort... Je suis si heureux de le voir là, que j'ai
envie de l'embrasser.
--Eh bien, mon bon Brossette... La voiture est prête?
--Oui, monsieur.
--Alors... demain matin..., sept heures précises, Brossette... Nous
partons... nous partons...
Brossette ne s'étonne pas... Il a l'habitude de ces brusques sautes
dans mes résolutions... Pourtant, il ne peut s'empêcher--mais avec
discrétion--de manifester son contentement... Je sais qu'il n'aime pas
Amsterdam. Il m'a dit, un jour de spleen:
--Ça n'est pas une ville pour un chauffeur...
Il préfère Trouville, Dieppe, Monte-Carlo, Ostende... Ça, c'est des
garages... Il préfère surtout l'avenue de la Grande-Armée, la vraie
patrie du chauffeur.
Il me demande:
--Alors, monsieur rentre à Paris?
--Oui, oui... Et d'un trait, Brossette... d'un trait...
--Monsieur a raison.
En se retirant, il hausse les épaules:
--Que monsieur ne me parle pas d'un pays où on tire l'essence à même un
tonneau.
Et puis, lui aussi, sans doute, a le vertige, quand il n'est plus sur
sa machine, la main au volant... C'est là que le calme rentre dans son
âme, et dans la mienne...
Il savait si bien à quoi s'en tenir, ce malin de Brossette, qu'en dépit
de mes ordres, il n'a descendu de l'auto que ma valise...
Ah! comment faire pour attendre à demain? car je sens que je ne
dormirai pas... Malgré le calme de cet hôtel, tous mes nerfs vibrent et
trépident... Je suis comme la machine qu'on a mise au point mort, sans
l'éteindre, et qui gronde...
Le garage.
Charles Brossette? Il vaut la peine d'une digression...
Mais avant que de parler de lui, je dois dire un mot du milieu où
naquit et se développa cette nouvelle forme zoologique: le mécanicien.
L'automobilisme est un commerce en marge des autres, un commerce qui
ressemble encore un peu à celui des tripots et des restaurants de nuit.
À son début, il ne s'adressait exclusivement qu'au monde du plaisir et
du luxe. Il groupa donc, fatalement, automatiquement, autour de lui, le
même personnel, à peu près: fêtards décavés, gentilshommes tire-sous,
pantins sportifs, échappés des albums de Sem, cocottes allumeuses
et proxénètes, toute cette apacherie brillante, toute cette pègre
en gilets à fleurs, qui vit des mille métiers obscurs, inavouables,
que produisent la galanterie et le jeu, et dont les cabinets de
toilette, les cercles, sont les ordinaires bureaux. Les «grands noms
de France», soutiens des religions mortes et des monarchies disparues,
qui rougiraient de pratiquer des commerces licites, s'adonnent le
plus volontiers du monde aux pires commerces clandestins, pourvu
que leur élégance n'en souffre pas trop, publiquement, et que s'y
rassurent leurs principes traditionnels. Car il est faux de dire qu'ils
déchoient, ces gentilshommes; ils continuent. Ils se ruèrent donc
sur l'automobilisme avec frénésie. Tel duc, tel vicomte, qui gagnait
péniblement sa vie, en procurant à des Américains, à des banquiers
enrichis, de vieux meubles truqués, d'antiques bibelots maquillés, des
tableaux contestables, et, à l'occasion, des demoiselles à coucher ou
à marier, se mirent à brocanter des automobiles, à décorer, de leur
présence rétribuée, des garages qui se constituèrent, un peu partout,
pour l'exploitation--que dis-je?--pour le détroussement du client
nouveau.
Ces garages formèrent des équipes de mécaniciens. Ils leur inculquèrent
d'assez vagues connaissances sur la conduite et l'entretien des
moteurs; ils leur apprirent, surtout, à les détraquer, adroitement,
comme le cocher de grande maison détraque un attelage, pour avoir à le
remplacer et réaliser aussi de forts bénéfices sur la vente de l'un et
l'achat de l'autre. Ils leur enseignèrent d'admirables méthodes, les
trucs les plus variés, qui permissent de centupler la fourniture de
l'outillage, des accessoires, de voler sur l'huile et sur l'essence,
d'exploiter la fragilité des pneumatiques, comme le cocher dont je
parle vole sur l'avoine, le fourrage, la paille... Ce fut une école de
démoralisation où, s'entraînant l'un l'autre, le vieux lascar stimulant
le néophyte timide, chacun perdit, peu à peu, le sens proportionnel de
l'argent, la plus élémentaire notion de la valeur réelle de la camelote
brute ou travaillée. Et ce fut si fou que ce qui coûtait, ailleurs,
deux sous, valut, ici, sans qu'on s'étonnât trop, vingt francs. J'ai
le souvenir d'une note où un lanternier d'automobile me comptait
cent francs une simple soudure de phare, qui en valait bien trois...
Tel accessoire, coté, en ces temps héroïques, quatre-vingts francs,
est coté sept francs aujourd'hui dans les catalogues--illustrés par
Helleu,--des maisons les plus chères. Le reste, à l'avenant.
Ils ne risquaient rien, ni le mécanicien, ni le garage, car ils
tablaient à coup sûr, sur l'ignorance du client, à qui il suffisait,
pour qu'il se tût, qu'on lui lançât à propos une belle expression
technique:
--Mais, monsieur, c'est le train baladeur. C'est l'arbre de came...
C'est le cône d'embrayage... C'est le différentiel... Le différentiel,
monsieur... pensez donc!
Contre de si terribles mots, que vouliez-vous qu'il fît?... Qu'il
payât... Et il payait... Il se montrait même assez fier d'avoir acquis
le droit de dire à ses amis:
--Je suis ravi de ma machine... Elle va très bien... Hier, j'ai eu une
panne de différentiel...
Aujourd'hui que le commerce de l'automobilisme se développe de tous
côtés, amène une concurrence formidable, tend à rentrer dans les
conditions normales des autres commerces, les garages voudraient bien
refréner le mal qu'ils ont déchaîné... Ainsi les escrocs arrivés, les
cocottes vieillies aspirent à l'honorabilité d'une existence décente et
régulière. Dans l'espoir de faire disparaître une partie de ces abus
qui finissaient par les discréditer, eux aussi, la chambre syndicale
des constructeurs d'automobiles a décidé de refuser impitoyablement,
aux mécaniciens, des commissions, sur les réparations des voitures
qu'ils mènent. On commence, un peu partout, à prendre des précautions,
pour ramener à des pourcentages avouables le taux de ces bénéfices
usuraires. On voit dans les garages, ceux qui furent les plus acharnés,
hier, à inculquer aux mécaniciens les meilleurs procédés de brigandage,
leur prêcher, aujourd'hui, d'un ton convaincu, les beautés de la
modération et du désintéressement, le respect enthousiaste de la
morale. Les garages leur crient:
--Il n'est que d'être honnête, mes amis, et d'avoir une conscience pure.
Reste à savoir si des gens habitués à des gains qui, pour être
immoraux, n'en ont pas moins augmenté leur vie, élargi leur bien-être,
fondé une caste, enviée des autres travailleurs, y renonceront
facilement...
Un jour, Brossette, avec qui je discutais de ces choses, me dit:
--Eh bien, quoi, monsieur?... Quoi donc?... Tout ça c'est des histoires
de riches... Alors?
Et pourtant Brossette est conservateur, nationaliste, clérical.
En dehors de _L'Auto_, il ne lit que _La Libre Parole..._ Encore
aujourd'hui, il croit fermement à la trahison de Dreyfus, comme un
brave homme.
Mon chauffeur.
Brossette--Charles-Louis-Eugène Brossette,--est né en Touraine, dans
un petit village, près d'Amboise. Jusqu'à vingt ans, il a travaillé,
chez son père, maréchal-ferrant, et là, il a pris, en même temps que
le goût des chevaux, le goût de «la mécanique»: les deux choses qui
ont fait sa vie. Son service militaire terminé, son père, un des plus
parfaits ivrognes de la région, étant mort, le jeune Charles Brossette
est entré, comme charretier, dans une grande ferme, puis, comme cocher,
chez des bourgeois riches. Il aimait bien les chevaux, les connaissait
à merveille, les menait et les soignait de même, mais il détestait la
livrée. Ses divers patrons souffraient de ce qu'il fût toujours «ficelé
comme quat'sous». Il n'a pas changé, d'ailleurs.
Lorsqu'on commence à parler de l'automobile, Brossette comprend
aussitôt qu'il y a quelque chose à faire «là-dedans». Il a des
économies--car, contrairement aux lois de l'hérédité, il est sobre et
même un peu avare--et il s'en vient à Paris, pour apprendre ce nouveau
métier, dans un garage. Il est intelligent, adroit; il s'y passionne.
Ce lourdaud de province en remontre bien vite aux lascars parisiens
les plus délurés. Il va d'usine en usine, de garage en garage, se
familiarise avec tous les types de voiture, conduit des cocottes, des
boursiers, des ducs, fait des voyages, prend part à des enlèvements de
jeunes filles et à des épreuves de tourisme.
Il revenait d'Amérique, un peu désillusionné, quand je le rencontrai,
lui cherchant une voiture, moi, un mécanicien. Au cours de nos
pourparlers, je lui demandai son opinion sur l'Amérique.
--Rien d'épatant, monsieur, me répondit-il. L'Amérique? Tenez... c'est
Aubervilliers... en grand!
L'observation était, sans doute, un peu courte. Elle m'amusa.
J'engageai Brossette.
J'eus d'abord de la peine à m'habituer à lui... Et puis, je m'y
habituai, comme à un vice.
Brossette est le produit du garage.
Il ne sait pas très bien distinguer entre ce qui m'appartient et lui
appartient, et confond volontiers ma bourse avec la sienne. Depuis
trois ans, l'extraordinaire, c'est que le réservoir d'essence de ses
voitures, grâce à une fatalité diabolique, a sans cesse des trous, des
trous invisibles, par où la motricine coule et fuit, et qu'on ne peut
pas arriver à boucher... Exemple fâcheux, et contagion plus rare, le
réservoir d'huile imite son voisin à la perfection.
À chaque fin de mois, lorsque Brossette m'apporte son livre, la même
conversation s'engage, chaque fois, entre nous...
--Voyons, Brossette, je n'y comprends rien. Le mardi 17, vous me
marquez cinquante-cinq litres d'essence.
--Sans doute...
--Bon. Le mercredi 18, encore cinquante-cinq litres...
--Bien sûr...
--Bon... Mais rappelez-vous?... Le mercredi, nous ne sommes pas
sortis...
--Évidemment... sans ça!...
--Et je vois que, le jeudi 19, c'est encore cinquante-cinq litres...
--Naturellement... Monsieur sait bien... Ce sacré réservoir!
--Et l'huile? Vous ne me ferez jamais croire...
--Le réservoir aussi!... C'est facile à comprendre. Ils fuient... Tout
s'en va...
--Réparez-les, sapristi!
--Mais je ne fais que ça, monsieur! Je m'y tue... je m'y tue... On ne
peut pas!
Il m'est pénible de prendre ce brave garçon en flagrant délit de
mensonge et de vol... Et puis, quoi?... Tout ça, c'est des histoires de
riches... Je me tais et je paie...
D'ailleurs, Brossette a des vertus qui font que je lui pardonne ces
pratiques professionnelles. C'est un excellent compagnon de route,
gai, débrouillard, attentif sans servilité, et, hormis ces légères
fantaisies de comptabilité, très fidèle. Il m'amuse, et avec lui je
jouis de la plus complète sécurité. Il a un sang-froid imperturbable,
de la prudence, et, quand il le faut, de la hardiesse. Il ignore la
fatigue, et, dans toutes les circonstances, garde sa belle humeur...
Il faut le voir aux prises avec les agents cyclistes et les gendarmes,
qu'il étourdit de sa gentillesse pittoresque, ce qui fait qu'il passe,
presque toujours indemne, au travers des contraventions les mieux
établies...
Et puis, il aime sa machine; il en est fier; il en parle comme d'une
belle femme.
Le mois dernier, nous revenions de Bordeaux, la nuit. Entre Blois et
Chartres «nous avions crevé»... quatre fois...; au delà de Versailles,
tout près de Ville-d'Avray, pour la cinquième fois, un pneu éclata.
J'étais énervé, pressé de rentrer. En outre, j'avais vraiment pitié de
ce pauvre Brossette.
--Tant pis! lui dis-je... Marchons comme ça!...
Il avait arrêté la voiture:
--Non, monsieur, c'est impossible... fit-il. Ça fatigue trop le
différentiel...
Et il se mit à travailler, en aidant son courage d'une chanson.