XIII

Occupée de Talleyrand, madame de Coigny n'a garde de se taire sur le

monde où elle le rencontre. Jamais on n'a mieux exprimé le contraste

entre «la manière de vivre positive» et nouvelle «des gens occupés de

leurs affaires, les faisant bien, prenant tout au sérieux, affrontant

les dangers, mais ne sachant pas en rire, employant tous leurs moments

parce qu'ils ignoraient comment on peut les perdre» et «le

_savoir-vivre_ d'autre-fois, composé de nuances, d'à peu près, et d'un

doux laisser-aller, où la gaieté, la plaisanterie, la molle insouciance,

berçaient la moitié de la vie, où _laisser couler le temps_ était une

façon de parler habituelle et familière.» Elle fait comprendre combien

les quelques survivants de cet art tinrent à en jouir encore quand ils

se retrouvèrent, combien ces asiles du passé furent précieux à M. de

Talleyrand, combien il «avait besoin de dire et d'écouter quelques

paroles sans suite et sans conséquence, pour se reposer de celles

toujours écoutées et comptées qu'il prononçait à la Cour». Elle raconte

les dîners où mesdames de Bellegarde priaient chaque semaine des

écrivains et des artistes pour distraire le grand diplomate qui ne

savait pas s'ennuyer. Elle énumère les familiers qui chaque soir se

retrouvaient chez la princesse de Vaudemont, «fort bien partagés entre

la grâce piquante de madame de Laval, le doux murmure de conversation de

mesdames de Bellegarde, ma bonne volonté de plaire et de m'amuser et le

charme inexprimable que M. de Talleyrand sait répandre quand il

n'enveloppe point cette qualité dans un dédaigneux silence». Mais ne

croyez pas que là même son plaisir fasse oublier à Aimée sa

conspiration: c'est sa conspiration qui est son plaisir. Dans ce salon

où «vivaient dans l'intimité» MM. de Saint-Aignan, beau-frère de M. de

Caulaincourt, Pasquier, Molé, Lavalette, le duc d'Alberg, Vitrolles,

elle voit «le corps d'armée napoléonienne» dont elle épie «les

espérances et les inquiétudes». Les principaux n'étaient pas gens à dire

plus qu'ils ne voulaient, ni à laisser deviner ce qu'ils ne disaient

pas: est-ce pour se venger de leur silence qu'elle ne parle pas d'eux?

Molé seul obtient cette mention d'une aigreur bien sommaire: «ses yeux

sont chargés de donner seuls du mouvement et de l'esprit à sa

physionomie, car il a les dents gâtées.» Les eût-elles vues si laides

s'il les avait desserrées pour la renseigner sur ce qu'elle voulait

savoir? «De tous ces messieurs-là, continue-t-elle, je n'estimais que le

comte de Lavalette.» Mais Lavalette eût-il été fier de la préférence

s'il en eût su le pourquoi? «Je m'amusais à disputer contre lui; resté

seul après les autres, il perdait toute réserve, excité par la

contradiction de mon discours et par le petit morceau de sucre,

continuellement arrosé de rhum, qu'il faisait entrer dans sa bouche à

chaque parole qui sortait de la mienne. Cet exercice prolongé

quelquefois bien avant dans la nuit nous a révélé plus de choses, fait

pressentir plus d'événements qu'il n'en savait peut-être lui-même et

jamais ne nous a trompés.» Ceux-là seuls qui la renseignaient ont droit

à son souvenir, fussent-ils les derniers des comparses. Elle tient pour

tel «un comte de S..., ancien envoyé de Perse à la Cour de France,

Piémontais par son père, Polonais par sa mère, cocu Allemand par sa

femme, Anglais par ses alliances, Russe par une cousine, Français par

conquête et espion par goût, état et habitude.» Ses titres occupent plus

de place dans les _Mémoires_ que les mérites de Pasquier, Molé, d'Alberg

et Saint-Aignan. Voulez-vous le secret? C'est qu'il livrait les secrets.

«Ce vieux espion de Maret, accoutumé à passer la fin de ses soirées avec

nous et ne pouvant en tirer parti pour son métier, semblait le mettre de

côté passé minuit et, resté dans le petit cercle de trois ou quatre

personnes dont nous faisions nombre jusqu'à une ou deux heures du matin,

il nous racontait des anecdotes curieuses de tous les temps, et, par

entraînement de causerie, il finissait par nous dire ce qu'il savait de

la veille ou du jour et nous mettait ainsi au fait de ce que nous

voulions savoir.»

Cette place accordée aux personnages même secondaires de ce petit monde,

comment omettre les femmes autour desquelles il se mouvait? Mesdames de

Bellegarde ne sont pour Aimée qu'«un doux murmure de conversation»,

comme si, sur leur insignifiance sans défauts le souvenir glissait sans

prises. Elles reçoivent, mais ce sont les autres qu'on va trouver chez

elles; elles sont dans la société comme les traits d'union dans la

grammaire, et n'ont pas de valeur isolée. Autres sont madame de

Vaudemont et madame de Laval: l'étude qu'Aimée fait d'elles donne à son

talent une nouvelle manière. Pour saisir les fugitives apparences de

Talleyrand, elle a multiplié et dispersé les croquis. Pour les autres

figures d'hommes, au contraire, elle a d'un seul coup, sans retouche,

sans lever la main, achevé l'oeuvre. Comme elle cherchait de leur

physionomie l'essentiel, et se bornait à la mettre en bon jour, son art

lui a révélé que la physionomie de l'homme, faite surtout par la netteté

et la vigueur des traits, peut, grâce à l'insistance sur le trait

principal et à l'élimination des autres, se réduire, en quatre coups de

pinceau, à la simplicité d'une caricature ressemblante. Mais, quand

Aimée voit les deux femmes qu'elle connaît le mieux, qu'elle rencontre

chaque jour, qu'elle a tout le loisir de bien étudier sans cesse et

qu'elle peut pénétrer à fond, sa nature de femme regardant en elle-même

son sexe, l'oeuvre se révèle toute différente à son instinct d'artiste.

La figure de la femme, faite de nuances autant que de lignes, de

mélanges plus que de heurts, et moins caractérisée par l'énergie du

relief que par la fusion des contours, exige une autre conscience de

dessin, une autre délicatesse de touche. Voilà comment le peintre s'est

mis cette fois à son chevalet et a laissé sur deux toiles égales et qui

se font pendant, deux portraits achevés.

«La princesse de Vaudemont est née Montmorency, de la branche

véritable, à ce qu'elle dit. Elle a épousé un prince de la maison de

Lorraine, dont elle est veuve. Sa figure était agréable dans sa

jeunesse, elle avait l'air noble et une belle taille. Sans être

romanesque ni galante, elle a eu des amants, et, sans chercher dans la

musique les tendres et profondes émotions qui jettent dans une douce

rêverie, elle l'aime avec passion. Madame de Vaudemont a la hauteur

qui fait qu'on s'entoure de subalternes au milieu desquels elle se

montre à la bonne compagnie, qu'elle ne perd point de vue. Elle a le

goût le plus décidé pour la puissance sans songer à y participer;

l'intimité des gens en place lui plaît, n'importe le gouvernement, et

les changements lui sont indifférents. Elle ne demande aux révolutions

que de passer par sa chambre, sans s'informer où elles vont ensuite.

L'égalité ne la choquait pas et le ton semi-théâtral, semi-camarade,

de la cour de Bonaparte ne lui était point désagréable. Quoique son

salon ait servi aux rendez-vous les plus importants et qu'elle en ait

été témoin, elle n'en a jamais prévu les conséquences; la preuve en

est dans sa surprise lors de l'arrivée du Roi et du retour de

Napoléon. Pourvu que ses petits chiens aient le droit de mordre

familièrement (les ministres et les ambassadeurs, et que son thé soit

pris dans l'intimité par les hommes puissants, le reste l'occupe peu.

Amie zélée et courageuse, ses qualités se développent quand il s'agit

d'être utile à ceux qu'elle aime, et elle ne manque pas alors de

justesse et de prévoyance dans l'esprit; mais, dans la vie ordinaire,

c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais.»

Voici madame de Laval:

«La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni comment, vint à

connaître mesdames de Bellegarde, et elle en fit aussitôt ses

esclaves, ce qui n'étonnera personne de ceux qui connaissent la

vicomtesse. Elle est vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux

conservent un charme plein de jeunesse. Elle a tourné quelques têtes,

ne s'est pas refusé une fantaisie, s'est perdue dans un temps où il y

avait des couvents pour donner un éclat convenu à la honte des maris,

et n'a évité cette retraite que parce que son beau-frère, le duc de

Laval, a substitué le plaisir de l'afficher à celui de la punir par ce

moyen. Je ne sais qui a dit que la réputation des femmes repousse

comme les cheveux, la sienne en est la preuve. Maltraitée par les

femmes considérables de son temps parce qu'elle traitait trop

favorablement leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a subi et

non demandé, l'a réconciliée avec les plus prudes. Changeant d'amant

presque autant que d'annéees, cette habitude s'est établie en droit et

celui de prescription à cet égard était dans toute sa vigueur

lorsqu'elle s'est logée dans la même maison que le comte Louis de

Narbonne, quoiqu'il fût marié. Les femmes les plus sévères vont chez

elle, _parce que_ le souvenir des torts de sa jeunesse est effacé;

elle était flattée des faveurs que l'empereur Napoléon répandait sur

M. de Narbonne, son aide de camp, _parce que_ les sourires de la

fortune sont toujours agréables; sa chambre était remplie de la bonne

compagnie d'autrefois, _parce qu_'elle déteste la Révolution; elle est

difficile sur la conduite des femmes, _parce qu_'une certaine sévérité

sied bien à son âge; et, avec ces motifs pour chacune de ses actions

et cette inconséquence générale pour toutes, elle est la plus

piquante, la plus gaie, la plus absolue, la plus aimable et la moins

bonne des femmes.»

En tout bon portrait, on reconnaît deux personnes: le modèle et le

peintre, qui, par sa manière d'interpréter autrui, se montre lui-même.

Ici le peintre marque les deux oeuvres par un trait commun, l'insistance

sur l'irrégularité des moeurs. Pour madame de Vaudemont, Aimée se

contente de deux mots, mais de ceux qui par leur vague même étendent sur

toute une vie un soupçon de désordre; pour madame de Laval, le désordre

semble être toute la vie. Tant de lumière sur leurs faiblesses de coeur

jette surtout du jour sur la plaie secrète de celle qui leur ressemble.

En vain Aimée voudrait, par son silence sur sa vie intime, donner à

croire qu'elle se tait de son bonheur. Le monde, par ses jugements sans

nombre, sans bruit, et sans appel, lui a signifié qu'en abandonnant

l'existence régulière elle a perdu de son importance, de sa valeur et

même de son charme. Elle, à montrer que les femmes les plus respectées

et les plus prudes ont fait autant et pis, convainc d'hypocrisie la

morale et d'imbécillité l'estime publique, avilit les puissances dont

elle souffre et dont elle n'ose se plaindre. Pour son honneur, il lui

faut déshonorer. Et elle subit ainsi la double déchéance, qui, par nos

vices, nous rend malheureux d'abord et méchants ensuite.

Mais ces portraits sont beaux précisément parce que le peintre,

accoutumé à trouver sa perfection dans les imperfections de ses modèles,

n'a composé ici leur physionomie que de leurs laideurs. La plénitude

s'est faite du talent par la malignité. Et si, de cette malignité, une

part, l'accusation de mauvaises moeurs, est une vengeance de jalousie,

le reste, tout cruel soit-il, n'est inspiré par aucune haine. C'est

d'instinct, avant même de s'être demandé si elle ferait du mal, qu'elle

l'a déjà fait. Elle a comme les félins, les ongles rétractiles: il

suffit qu'elle détende ses nerfs et qu'elle étende ses muscles pour que

les ongles sortent d'eux-mêmes, sans colère se plantent dans toute chair

à leur portée, et, sans plus de colère, pour se dégager, emportent le

morceau. Ainsi se trouvent tracés à vif sur les victimes ses dessins à

la griffe. Cette cruauté inconsciente, cette inaptitude à la pitié,

défendaient des ménagements et de la lassitude cet esprit observateur,

toutes les spontanéités de ce verbe original et imprévu. Quel don de

frapper au plus sensible les amours-propres, quelle sûreté dans les

blessures, quelle justesse à n'enfoncer nul coup au delà de la

profondeur utile, quel entraînement à les redoubler jusqu'à la mort des

réputations, quel art d'investir toute une vie par si peu de griefs, et

dans ses analyses quelle synthèse de dénigrement! C'est du Saint-Simon,

un Saint-Simon femme, c'est-à-dire plus rapide et plus aigu dans la

méchanceté.

C'est assez pour donner une idée de ces _Mémoires_. Philosophie,

histoire, politique, littérature, jugements sur la cour nouvelle, sur

l'ancienne société, sur les particuliers se succèdent et se mêlent dans

ces pages. Le style, aussi divers que les sujets, passe de la gravité à

la malice, de l'abondance à la formule brève, de la précision rigoureuse

à la négligence abandonnée, et non moins grande que la variété est la

promptitude de ses métamorphoses. La pensée se présente duchesse; vous

admirez comme se déroule sa robe de cour, elle la relève, pour

pirouetter et rire en soubrette de comédie; tandis que vous riez

vous-même, ses cotillons courts ont disparu sous un manteau de

philosophe, et, au moment où vous devenez grave à sa leçon, elle la

termine par un geste de gamin. Si chacun de ces changements,

vagabondages d'un esprit toujours incertain, mêlait un reste de ce que

vient d'être cette humeur à un commencement de ce qu'elle va devenir,

les impressions seraient envahies, pénétrées, gâtées les unes par les

autres, et toute cette promptitude de mouvement ne créerait que la

monotonie de la légèreté. Mais, au contraire, Aimée de Coigny est toute

à ce qu'elle est; elle entre dans chacune des demeures qu'elle traverse

comme si elle les devait toujours habiter, et note, subites, vives et

profondes comme elle les éprouve, ses impressions. C'est peut-être par

leur intensité qu'elles s'épuisent vite; c'est à coup sûr leur

sincérité, leur plénitude, et le contraste de leurs différences dans la

rapidité de leur succession, qui donnent tant de mouvement à ses

_Mémoires_.

C'est assez aussi pour montrer ce qui dans la nature humaine sollicite

ce talent. Les mérites graves, les hautes vertus qu'elle sait

reconnaître ne l'inspirent pas: l'admiration, le respect ressemblent

trop au devoir lui-même et ils l'ennuient. Les grandes souffrances et

les grandes scélératesses n'obtiennent pas davantage les préférences de

cette observatrice: elle n'a pas les curiosités qui attristent. Ce qui

attire son attention, ce sont les faiblesses, les ridicules, les manies,

ces aspects de l'infirmité humaine qui servent à l'amusement des

spectateurs. Cela sans doute n'indique pas une intelligence vraie de la

vie: car il y a autrement de pensées, et autrement nobles et autrement

fécondes, dans la tristesse que dans le rire. Du moins le rire, sur les

lèvres de cette épicurienne, sonne-t-il franc, naturel, contagieux, et

toujours nouveau, à l'aspect des apparences innombrables que prend notre

petitesse.

Quelle oeuvre pouvait être accomplie par un pareil ouvrier! Dès le début

de son travail, Aimée de Coigny avait étendu le sujet à la mesure de ce

qu'elle se sentait capable de faire. Au lieu de s'enfermer en cet obscur

cheminement de mine creusé par quelques travailleurs sous la masse

compacte de l'Empire, elle avait embrassé d'abord du regard tout le

régime. Et comme, dans ce régime, il n'y avait pas seulement le génie et

les erreurs d'un homme, mais aussi la puissance des choses, le terme

logique où toutes les pierres roulantes du passé et du présent avaient

terminé leur chute et repris leur stabilité, l'importance était de

montrer comment, dans la mort des institutions improvisées par les

politiques, se perpétuerait la vie de la société. Continuer les

_Mémoires_ était parvenir à leur partie la plus intéressante: aux

maladroits efforts de la première Restauration pour réconcilier les deux

Frances; aux Cent-Jours, où, tandis que Napoléon essayait de réveiller

dans la patrie la vigueur révolutionnaire, les Bourbons retrouvaient en

exil l'esprit émigré; à la furieuse vengeance qui commença la seconde

Restauration; enfin à la trêve royale, fil tendu entre les rancunes et

les espérances des deux armées désormais irréconciliables, et sur lequel

l'équilibriste impotent, Louis XVIII, se tint quelques années debout.

Peindre, à travers les divisions politiques, la reconstitution de la vie

mondaine était surtout l'oeuvre conforme aux goûts et aux talents de

cette femme. Il lui restait à compléter l'ébauche tracée par elle des

premières rencontres entre les représentants de l'ancien régime et de la

Révolution après la Terreur, à introduire dans ce monde impérial, dont

elle a si bien indiqué l'intelligence restreinte aux affaires publiques,

les plaisirs saisis en hâte, la pompe officielle et monotone; il lui

restait à décrire la vie de l'esprit et des salons au commencement de la

Restauration. Talleyrand est plus que jamais le centre de la société

française. Vivre près de lui, c'est être au croisement de toutes les

voies. Aimée est là. Tandis que les gens passent sous le feu de ses

terribles regards, il lui suffirait de peindre pour créer une galerie

d'inestimables portraits.

Et pourtant ce manuscrit commencé avec tant de joie s'arrête après la

soixantième page. Cette plume exquise et redoutable tombe des mains qui

la maniaient si bien, et le signet de soie marque la place où le goût de

poursuivre plus loin s'est épuisé. Car ce n'est pas le temps qui a fait

défaut à l'écrivain. Trois années lui restaient encore pour le travail

et la renommée; elle ne les a données qu'au silence. Cet inachèvement de

l'oeuvre complète la vérité de ce caractère et la logique de cette vie.

Mémoires de Aimée de Coigny · 第 12 / 37 题