Le sort ne fait pas toujours justice aux vivants. Entre leurs destinées
et leurs mérites, la contradiction s'élève parfois jusqu'au scandale. Et
ce n'est pas le moins insolent triomphe de ce désordre que le bonheur de
certaines femmes. On en voit, séductrices des événements comme des
hommes, s'assurer par les caprices de leurs coeurs contre ceux de la
fortune; sur ces deux choses les plus fragiles du monde bâtir solidement
leur vie; obtenir par la galanterie l'argent, l'influence, les amitiés,
la considération; éteindre les orages de leur jeunesse dans l'apaisement
de soirs tranquilles et doux, et joindre aux joies des impures les
récompenses des sages. Ces spectacles troublent la conscience et la
tenteraient de conclure que la vertu est sans action sur les hasards de
la vie.
Il ne faut pas se fier à cette immoralité du sort. Les fautes ne
réussissent pas à tout le monde. Pour ne pas trop décourager de
l'honnêteté, la vie, comme les contes, change parfois le bien en
récompense et le mal en châtiment.
Cette loi de justice gouverne toute l'existence d'Aimée de Coigny.
Les libéralités gratuites et magnifiques de la nature avaient prodigué à
cette femme toutes les chances de bonheur. Naissance, richesse, beauté,
savoir, charme, art de se faire aimer et énergie d'aimer; intelligence
que la perfection de la tendresse est le dévouement et le sacrifice;
goût de porter cette générosité non seulement dans l'amour, mais dans la
raison; impartialité assez haute pour admettre que ses intérêts
personnels fussent contraires à l'intérêt général; détachement assez
complet pour ne pas se préférer et pour renouveler par la patience de
chaque jour les sacrifices une fois consentis; aptitude non seulement à
supporter les événements, mais à les dominer; puissance de la parole et
de la plume: tous les avantages partagés d'ordinaire entre les
privilégiées du sort se trouvaient réunis en cette accapareuse. Elle
possédait, outre les ressources utiles en tous les temps, les ressources
les plus précieuses pour le temps où elle vivait, comme des dons de
rechange qui lui assuraient de n'être jamais à court, et, ses titres
disparus même avec ses richesses, de rester au premier rang. Soit
qu'émigrée elle opposât son sens des réalités aux rêves de sa caste,
soit qu'en France, elle recommandât à l'ancienne société les réformes de
la nouvelle et à la nouvelle les traditions de l'ancienne, quelle
conseillère pour ses contemporains éperdus entre un monde détruit et un
monde destructeur! Ce qui manqua alors aux deux Frances qui avaient à se
comprendre et à se pardonner, ce furent les influences propitiatrices.
Pour être une de ces reines de paix, il suffisait que cette femme ne
repoussât pas les avances de la destinée.
Pourquoi fut-elle si peu ce qu'elle pouvait être? Quelles erreurs de
conduite lui fermèrent l'avenir? Au début, une seule. Elle ne veut pas
soumettre son coeur à d'autre loi que l'attrait. En quoi, elle ne semble
que suivre l'usage. L'indépendance du coeur était alors pour les grandes
dames comme le droit commun de la vie conjugale: habiles ordonnatrices
de leurs désordres, la plupart s'assuraient, par leurs amants, la
variété des tendresses et, par leur mari, la fixité de la fortune et du
rang. Ces femmes, à qui il fallait tant d'affections, n'aimaient en
réalité qu'elles-mêmes. C'est leur égoïsme qui, dans les aventures
défendues et dans les situations régulières, cherchait uniquement son
plaisir et sa commodité. Autrement profonde, la sensibilité d'Aimée se
lassa bientôt de trahir ainsi tout ensemble le devoir et la passion.
Elle voulut être sans discontinuité ni partage où elle aimait. En cela,
elle dérogeait aux moeurs qu'elle avait l'air de suivre, et il y avait
dans sa tendresse exclusive plus de probité que dans les froides
combinaisons des coquettes. Mais son ardeur l'entraînait plus loin hors
de l'ordre et ménageait moins les apparences qui concilient les
faiblesses avec la réputation. Comme elle consulte seulement son coeur,
et comme, ce coeur soi-disant infaillible se laisse prendre quand il
croit choisir, elle fuit chacune de ses erreurs dans une erreur plus
grande, et ses pertes de rang et de fortune ne sont pas les pires[40].
[40] On peut voir à l'appendice comment le désordre de sa fortune et
le désordre de ses moeurs allèrent de pair.
Dans les faiblesses d'amour on peut garder intactes les délicatesses de
son esprit, de son éducation, même de sa conscience qui les juge, et
l'espoir de goûter un bonheur qui satisfasse mieux leurs plus hautes
aspirations entraîne la plupart des femmes à leur première faute. Mais
l'habitude de la galanterie diminue ces exigences, déprave le goût,
accoutume les plus aristocrates de nature à la vulgarité progressive des
choix, et, à force d'avoir le coeur moins difficile que l'esprit, elles
semblent atteintes dans leur esprit même par la maladie de leur coeur.
Ainsi d'Aimée. Et comme enfin sa sincérité va jusqu'à l'impudeur, toutes
ses erreurs sont publiques et c'est d'elles surtout que se fait sa
réputation.
Dès lors, il était inévitable que ses actes dépréciassent ses mérites,
que la fausseté de sa situation enlevât tout crédit à la puissance de
son esprit. Par la faute d'une seule faiblesse, ses opinions sages et
fortes sur l'ancien régime et la société nouvelle, ses résignations
vaillantes aux changements légitimes, n'eurent pas autorité d'exemple.
Assez brillante pour mettre le bon sens à la mode chez les plus
mondains, assez profonde pour donner à réfléchir aux plus sérieux, égale
aux situations les plus importantes, cette femme exerça sur les affaires
de son temps, une seule fois, une influence clandestine et auprès d'un
seul homme, qui avait comme elle et plus encore oublié la décence de sa
condition première. Et, pour avoir mené publiquement les erreurs de son
existence privée, elle était obligée d'écrire comme un secret, pour un
seul ami, son intervention dans les affaires publiques et les sages
conseils que ses contemporains n'auraient pas acceptés de sa folle vie.
Elle répondait: Qu'importe? Aucun de ces avantages perdus ne lui coûtait
un regret. Elle avait pris les devants, demandé au sort, en échange de
tout ce qu'il lui offrait, l'indépendance dont elle savait un plus cher
emploi. Elle s'était mise à l'abri de ces épreuves qui sont des
justices, vulnérable seulement au coeur.
Mais à ces justices suffisait sa passion même. Tant qu'il lui resterait
l'amour, rien ne pouvait la faire souffrir: pour la rendre malheureuse,
ce sera assez de l'amour. Elle est, dans toutes ses aventures, atteinte
du coup le plus sensible, le plus humiliant, le plus invraisemblable.
Elle, triplement séductrice par le corps, l'esprit et le coeur, est
toujours abandonnée, non seulement de ses pairs, mais de ceux que son
affection avait été chercher le plus bas. Elle éprouve l'inconstance non
seulement de ceux envers qui elle a des torts, mais de ceux envers qui
elle est sans reproche, et quand ce n'est pas son infidélité qui lasse,
c'est sa tendresse. Elle n'a pas voulu être enchaînée aux affections,
elle ne sait pas les retenir. Elle n'a pas deviné que la discipline du
coeur est pour l'amour une protection autant qu'une contrainte, elle n'a
pas compris quelle noblesse, quelle profondeur, quelle sécurité trouve
l'amour à se confondre avec le devoir.
Malgré tout, elle garde sa confiance. Chassée des affections qu'elle
avait crues durables, contrainte de chercher, d'aventure en aventure, un
asile contre l'intolérable solitude du coeur, elle a comme une grâce
d'oubli qui, à chaque expérience, efface de son souvenir toutes les
leçons du passé. Elle retrouve, dès que bat son coeur, la virginité de
ses illusions. Et chaque nouvel effort pour atteindre enfin à la
tendresse ardente et durable ramène de nouvelles douleurs. Quelques
jours d'ivresse et des années de désenchantement, telle avait été
l'histoire de toutes ses passions jusqu'à sa rencontre avec M. de
Boisgelin.
Là, elle avait enfin trouvé ce qu'elle cherchait, dans l'homme galant un
galant homme, toutes les grâces de l'éducation, les délicatesses qui ne
s'apprennent pas et sont les plus exquises, et la joie de satisfaire sa
propre intelligence par une collaboration à une oeuvre d'intérêt
général. La morale, cette fois, semblait vaincue par le bonheur. Et
c'est alors qu'elle prend sa revanche la plus cruelle et définitive.
Attendre, comme faisait Aimée, de l'attrait seul la durée des
tendresses, c'était se promettre la durée de la grâce séductrice qui les
avait formées, c'était compter sur la permanence de la beauté et de la
jeunesse. Or, tandis qu'elle écrivait pour son ami l'histoire de leurs
efforts monarchiques, goûtait la joie d'associer leur union fragile à
une oeuvre de stabilité, et s'efforçait de retenir le passé par ses
souvenirs, il était emporté par le temps. C'est une méthode très
grossière de compter ce temps par années, tant elles sont inégalement
destructives: les unes prolongeant sans dommage ce qui est le plus
ancien, les autres rendant tout à coup lointaines les choses les plus
récentes et semblant mettre un siècle entre hier et aujourd'hui. Aimée
de Coigny, parvenue à l'arrière-saison, avait gardé, dans son regard,
son sourire, sa taille, sa démarche un printemps attardé. Mais, comme
ces villes vaillantes jusqu'au bout et dont la capitulation montre
soudain toutes les ruines jusque-là cachées, les femmes qui se sont le
plus obstinément défendues contre la vieillesse tombent tout d'un coup.
Que cette jeunesse du corps abandonnât Aimée, quand la puissance de
l'intelligence fournissait ses plus remarquables preuves et quand l'âme
se relevait, c'était peu sans doute. Mais ce peu est le sortilège, qui,
faisant les hommes captifs d'un regard et d'un sourire, fait la
puissance déraisonnable et d'autant plus forte de l'amour. Dès que
l'amour libre est réduit, pour se persuader de vivre, aux raisons
raisonnables, il meurt. En 1817, Aimée de Coigny avec ses quarante-huit
ans était devenue plus vieille que M. de Boisgelin avec ses cinquante,
eux-mêmes bien vieux pour les folies. Et, s'il n'est pas d'âge où
l'homme soit incapable de les commettre, il y a une heure où la femme
devient incapable de les inspirer.
Or, pour M. de Boisgelin rendu à la liberté de son jugement, c'était
bien une folie que la durée de cette liaison. En travaillant pour le
Roi, Aimée de Coigny avait travaillé contre elle-même. La Restauration
avait rappelé d'exil le respect. La suppression du divorce, la place
rendue à l'Église dans l'État en même temps que se relevait le trône,
attestèrent la solidarité et le rétablissement de toutes les
disciplines. Non pas que l'incroyance et l'immoralité perdissent d'un
coup leurs adeptes: mais, au lieu de demeurer les protégés des lois et
les maîtres de l'opinion, ils trouvaient contre eux le gouvernement et
le cours nouveau de l'esprit public. Bon nombre cherchèrent refuge dans
l'hypocrisie, le désordre se fit discret et prit des airs sages et
pieux. Madame de Coigny, trop sincère pour feindre, demeura ce qu'elle
était. Mais, pour n'avoir pas changé dans un monde qui changeait,
l'épicurienne jadis à la mode se trouva devenir une femme scandaleuse.
La liaison que M. de Boisgelin, particulier obscur et un peu
conspirateur, avait pu nouer avec elle dans des temps troublés,
devenait, sous le régime de toutes les légitimités, compromettante pour
le marquis de Boisgelin, pair de France et favori de la Cour. Le souci
de sa fortune nouvelle eût suffi pour le mettre en garde contre son
ancienne tendresse, et il n'est pas d'amant si dépravé qui ne lise une
leçon de morale dans les premières rides de sa maîtresse. M. de
Boisgelin n'était pas un corrompu, ses principes n'avaient pas été assez
forts pour lutter contre les ardeurs de ses passions; mais, même alors,
l'élévation naturelle de sa nature apparaissant jusque dans ses erreurs,
il avait respecté, cultivé ce qu'il y avait de généreux et de probe en
son amie. Maintenant qu'il n'était plus divisé contre lui-même, il
cédait sans lutte à cette attraction du bien. Sa conscience adhérait à
ces réformes qui étendaient en France la revanche de la loi chrétienne,
il sentait le devoir d'établir une harmonie entre cet ordre de la vie
nationale et l'ordre de sa propre vie, et les remords étaient nés dans
son coeur où mourait le désir. Entre le chrétien qu'il redevenait et la
païenne que restait sa compagne, la contradiction lui apparut
fondamentale, inconciliable. En désaccord sur le but de l'existence,
comment perpétuer la confusion de leurs existences? Qu'il regardât le
monde, elle ou lui, le devoir, l'intérêt, la satiété lui donnaient le
même conseil[41]. Sans discussions inutiles, sans querelles bruyantes,
il s'évada de l'amour dans l'amitié.
[41] La santé même d'Aimée de Coigny s'était tout à coup affaiblie.
Cette femme qui, jusque-là, ignorait la souffrance, fut condamnée à
ne plus guère sortir de sa chambre. Elle écrit en 1818, le 9
novembre, à de Jouy: «Adieu, monsieur, je suis malade, dans mon lit,
bien languissante, de sorte que je n'ai pas l'espoir de vous
rencontrer chez nos bons et excellents Pontécoulant chez lesquels je
ne puis me traîner.»--_Lettres_, etc., p. 215.
En vain donc cette femme a, pour rendre ses passions plus libres,
arraché de sa vie le devoir, elle n'a pu dévaster toutes les âmes comme
la sienne, et son bonheur se brise contre cette borne du devoir demeurée
debout dans la conscience de l'être le plus cher. Et la délaissée n'a
pas même la consolation de penser que les bons propos sont fragiles,
que, s'il se croit autre, elle demeure la même, qu'elle le saura
reprendre. Elle doit reconnaître qu'en lui la vertu ne lutte pas contre
l'amour, mais lui succède; qu'il ne résiste pas au danger, mais ne le
sent plus; qu'il ne fuit pas la séduction, mais que la séduction l'a
abandonnée elle-même; que ni celui-ci ni aucun autre ne seront plus
attirés vers elle; que c'en est fait et pour jamais. Sa plus grande
souffrance n'a été jusque-là que l'inconstance des tendresses trop
fragiles: elle voit tout à coup devant elle la terrible stabilité du
vide que laisse la fin du dernier amour.
Il y a des plantes à la fois vivaces et faibles qui ne peuvent supporter
leur propre poids. Où un arbre s'élève elles s'élèvent avec lui, et le
parent de leurs fleurs; où il cesse de les porter, elles gisent à terre.
Il y a aussi de ces âmes lianes qui ne peuvent se soutenir seules. La
nature flexible et enveloppante d'Aimée de Coigny avait besoin de
s'enlacer autour d'une volonté et d'une tendresse d'homme. Elle n'avait
pas passé un jour sans vivre de cet appui ou l'espérer. Si elle avait
désiré plaire à tous, c'était pour se rendre plus précieuse à un seul,
pour lire plus de fierté dans les yeux de l'élu, pour l'attacher
davantage à un mérite reconnu par un témoignage unanime. Ses _Mémoires_
n'étaient qu'un acte d'amour, une grâce d'intimité, portes closes, pour
le maître de ses pensées. Quand il ne fut plus là, toute la terre fut
vide pour elle; quand elle ne s'adressa plus à lui, elle n'eut plus rien
à dire à personne.
Si son intelligence gardait toutes ses ressources et si son talent
d'écrire avait atteint sa plénitude, à quoi bon? Dire sa vie? C'était
rajeunir ses épreuves et souffrir deux fois de ses peines. Raconter les
événements qui avaient sous ses yeux bouleversé et changé le monde? Ce
monde était aussi pour elle aussi mort que le passé. Peindre la société?
Peindre des indifférents pour le plaisir d'indifférents. Songer à la
postérité? Aux fils de ces étrangers, plus étrangers encore que leurs
pères.
Voilà pourquoi elle ne reprit pas la plume. Ainsi l'amour n'avait pas
seulement rempli son coeur jusqu'à le briser, il finissait par rendre
stériles les dons de son intelligence.
Triste silence, plus triste que toute plainte, tandis qu'au soir de
cette vie, la morale méconnue assemblait ses revanches. Après avoir
prodigué plus de tendresses qu'il n'en aurait fallu pour s'attacher
indissolublement bien des affections légitimes, cette femme finissait
sans affections. Elle avait cru que les tendresses étaient gâtées par le
devoir, le devoir n'en retenait aucune auprès d'elle. A la servitude
conjugale elle avait préféré les unions libres: la présence d'un mari
manquait à ses journées vides, à ses soirées que la souffrance rend si
longues. Dans l'existence qu'elle avait choisie, la maternité eût été
une gêne et une honte: il lui manquait la sollicitude des fils qui donne
aux mères une fierté si douce, il lui manquait les soins caressants des
filles qui donnent aux mères tant de quiétude attendrie. Elle avait
dédaigné comme un sentiment trop tiède, et sacrifié sans scrupule à ses
passions l'amitié: l'amitié aussi était absente ou banale. Et comme le
monde n'était plus rien pour Aimée, Aimée n'était plus rien pour le
monde.
Le regard que repoussent les tristesses de la terre peut s'élever plus
haut. Ce refuge n'est pas seulement ouvert aux justes qui présentent
leurs souffrances imméritées comme des créances à la justice éternelle
et regardent leurs droits s'accroître par les délais de la providence
réparatrice. Il est ouvert aux artisans de leurs propres épreuves, quand
se révèle à eux la petitesse de ce qui leur semblait grand, la brièveté
de ce qui leur semblait durable, la vanité des riens qui leur tenaient
lieu de tout. Alors ils ne subissent pas seulement leurs maux, ils les
jugent, et le commencement de mépris qu'ils éprouvent pour eux-mêmes est
le commencement de leur sagesse. Ils ne s'étonnent plus si le bonheur,
cherché par eux où il n'est pas, leur échappe. Leur douleur s'épure de
colère; par leur résignation ils collaborent à l'ordre qu'ils n'ont pas
servi par leurs actes, et l'idée de justice, en leur apportant la
patience, les rend à l'espoir. Si l'acceptation humble du châtiment
devient un mérite, ce mérite prie pour les fautes, les compense, la
générosité du courage crée un titre au pardon et les maux eux-mêmes
préparent ainsi le bonheur dont le désir survit à tout. Alors toutes les
épreuves deviennent profitables, tous les délaissements sont bénis, et
la solitude se change en une compagnie incomparable, quand elle a mené à
Celui qui sait, lorsqu'il lui plaît, enlever aux larmes leur amertume.
Et vinssent-ils à lui quand le jour s'achève, et ne leur restât-il que
le temps de reconnaître au seuil de la mort la longue erreur de leur
vie, il a fait pour eux dans son évangile sa promesse aux ouvriers de la
dernière heure.
A Aimée de Coigny manqua cette consolation suprême. Pour trouver la
quiétude dans l'oubli des devoirs, elle avait eu besoin de croire que ce
monde est le seul, et s'était fait les sophismes qu'on juge décisifs
quand on a intérêt à les admettre. Cette corruption de son jugement par
ses passions était si profonde qu'elle était devenue sa nature. Le ciel
lui paraissait plus vide encore que la terre, et Dieu fut absent de sa
mort comme de sa vie. Elle avait été jusqu'à la fin la «jeune captive»,
la captive de l'amour qui ne sait pas vieillir.