XIV

Le sort ne fait pas toujours justice aux vivants. Entre leurs destinées

et leurs mérites, la contradiction s'élève parfois jusqu'au scandale. Et

ce n'est pas le moins insolent triomphe de ce désordre que le bonheur de

certaines femmes. On en voit, séductrices des événements comme des

hommes, s'assurer par les caprices de leurs coeurs contre ceux de la

fortune; sur ces deux choses les plus fragiles du monde bâtir solidement

leur vie; obtenir par la galanterie l'argent, l'influence, les amitiés,

la considération; éteindre les orages de leur jeunesse dans l'apaisement

de soirs tranquilles et doux, et joindre aux joies des impures les

récompenses des sages. Ces spectacles troublent la conscience et la

tenteraient de conclure que la vertu est sans action sur les hasards de

la vie.

Il ne faut pas se fier à cette immoralité du sort. Les fautes ne

réussissent pas à tout le monde. Pour ne pas trop décourager de

l'honnêteté, la vie, comme les contes, change parfois le bien en

récompense et le mal en châtiment.

Cette loi de justice gouverne toute l'existence d'Aimée de Coigny.

Les libéralités gratuites et magnifiques de la nature avaient prodigué à

cette femme toutes les chances de bonheur. Naissance, richesse, beauté,

savoir, charme, art de se faire aimer et énergie d'aimer; intelligence

que la perfection de la tendresse est le dévouement et le sacrifice;

goût de porter cette générosité non seulement dans l'amour, mais dans la

raison; impartialité assez haute pour admettre que ses intérêts

personnels fussent contraires à l'intérêt général; détachement assez

complet pour ne pas se préférer et pour renouveler par la patience de

chaque jour les sacrifices une fois consentis; aptitude non seulement à

supporter les événements, mais à les dominer; puissance de la parole et

de la plume: tous les avantages partagés d'ordinaire entre les

privilégiées du sort se trouvaient réunis en cette accapareuse. Elle

possédait, outre les ressources utiles en tous les temps, les ressources

les plus précieuses pour le temps où elle vivait, comme des dons de

rechange qui lui assuraient de n'être jamais à court, et, ses titres

disparus même avec ses richesses, de rester au premier rang. Soit

qu'émigrée elle opposât son sens des réalités aux rêves de sa caste,

soit qu'en France, elle recommandât à l'ancienne société les réformes de

la nouvelle et à la nouvelle les traditions de l'ancienne, quelle

conseillère pour ses contemporains éperdus entre un monde détruit et un

monde destructeur! Ce qui manqua alors aux deux Frances qui avaient à se

comprendre et à se pardonner, ce furent les influences propitiatrices.

Pour être une de ces reines de paix, il suffisait que cette femme ne

repoussât pas les avances de la destinée.

Pourquoi fut-elle si peu ce qu'elle pouvait être? Quelles erreurs de

conduite lui fermèrent l'avenir? Au début, une seule. Elle ne veut pas

soumettre son coeur à d'autre loi que l'attrait. En quoi, elle ne semble

que suivre l'usage. L'indépendance du coeur était alors pour les grandes

dames comme le droit commun de la vie conjugale: habiles ordonnatrices

de leurs désordres, la plupart s'assuraient, par leurs amants, la

variété des tendresses et, par leur mari, la fixité de la fortune et du

rang. Ces femmes, à qui il fallait tant d'affections, n'aimaient en

réalité qu'elles-mêmes. C'est leur égoïsme qui, dans les aventures

défendues et dans les situations régulières, cherchait uniquement son

plaisir et sa commodité. Autrement profonde, la sensibilité d'Aimée se

lassa bientôt de trahir ainsi tout ensemble le devoir et la passion.

Elle voulut être sans discontinuité ni partage où elle aimait. En cela,

elle dérogeait aux moeurs qu'elle avait l'air de suivre, et il y avait

dans sa tendresse exclusive plus de probité que dans les froides

combinaisons des coquettes. Mais son ardeur l'entraînait plus loin hors

de l'ordre et ménageait moins les apparences qui concilient les

faiblesses avec la réputation. Comme elle consulte seulement son coeur,

et comme, ce coeur soi-disant infaillible se laisse prendre quand il

croit choisir, elle fuit chacune de ses erreurs dans une erreur plus

grande, et ses pertes de rang et de fortune ne sont pas les pires[40].

[40] On peut voir à l'appendice comment le désordre de sa fortune et

le désordre de ses moeurs allèrent de pair.

Dans les faiblesses d'amour on peut garder intactes les délicatesses de

son esprit, de son éducation, même de sa conscience qui les juge, et

l'espoir de goûter un bonheur qui satisfasse mieux leurs plus hautes

aspirations entraîne la plupart des femmes à leur première faute. Mais

l'habitude de la galanterie diminue ces exigences, déprave le goût,

accoutume les plus aristocrates de nature à la vulgarité progressive des

choix, et, à force d'avoir le coeur moins difficile que l'esprit, elles

semblent atteintes dans leur esprit même par la maladie de leur coeur.

Ainsi d'Aimée. Et comme enfin sa sincérité va jusqu'à l'impudeur, toutes

ses erreurs sont publiques et c'est d'elles surtout que se fait sa

réputation.

Dès lors, il était inévitable que ses actes dépréciassent ses mérites,

que la fausseté de sa situation enlevât tout crédit à la puissance de

son esprit. Par la faute d'une seule faiblesse, ses opinions sages et

fortes sur l'ancien régime et la société nouvelle, ses résignations

vaillantes aux changements légitimes, n'eurent pas autorité d'exemple.

Assez brillante pour mettre le bon sens à la mode chez les plus

mondains, assez profonde pour donner à réfléchir aux plus sérieux, égale

aux situations les plus importantes, cette femme exerça sur les affaires

de son temps, une seule fois, une influence clandestine et auprès d'un

seul homme, qui avait comme elle et plus encore oublié la décence de sa

condition première. Et, pour avoir mené publiquement les erreurs de son

existence privée, elle était obligée d'écrire comme un secret, pour un

seul ami, son intervention dans les affaires publiques et les sages

conseils que ses contemporains n'auraient pas acceptés de sa folle vie.

Elle répondait: Qu'importe? Aucun de ces avantages perdus ne lui coûtait

un regret. Elle avait pris les devants, demandé au sort, en échange de

tout ce qu'il lui offrait, l'indépendance dont elle savait un plus cher

emploi. Elle s'était mise à l'abri de ces épreuves qui sont des

justices, vulnérable seulement au coeur.

Mais à ces justices suffisait sa passion même. Tant qu'il lui resterait

l'amour, rien ne pouvait la faire souffrir: pour la rendre malheureuse,

ce sera assez de l'amour. Elle est, dans toutes ses aventures, atteinte

du coup le plus sensible, le plus humiliant, le plus invraisemblable.

Elle, triplement séductrice par le corps, l'esprit et le coeur, est

toujours abandonnée, non seulement de ses pairs, mais de ceux que son

affection avait été chercher le plus bas. Elle éprouve l'inconstance non

seulement de ceux envers qui elle a des torts, mais de ceux envers qui

elle est sans reproche, et quand ce n'est pas son infidélité qui lasse,

c'est sa tendresse. Elle n'a pas voulu être enchaînée aux affections,

elle ne sait pas les retenir. Elle n'a pas deviné que la discipline du

coeur est pour l'amour une protection autant qu'une contrainte, elle n'a

pas compris quelle noblesse, quelle profondeur, quelle sécurité trouve

l'amour à se confondre avec le devoir.

Malgré tout, elle garde sa confiance. Chassée des affections qu'elle

avait crues durables, contrainte de chercher, d'aventure en aventure, un

asile contre l'intolérable solitude du coeur, elle a comme une grâce

d'oubli qui, à chaque expérience, efface de son souvenir toutes les

leçons du passé. Elle retrouve, dès que bat son coeur, la virginité de

ses illusions. Et chaque nouvel effort pour atteindre enfin à la

tendresse ardente et durable ramène de nouvelles douleurs. Quelques

jours d'ivresse et des années de désenchantement, telle avait été

l'histoire de toutes ses passions jusqu'à sa rencontre avec M. de

Boisgelin.

Là, elle avait enfin trouvé ce qu'elle cherchait, dans l'homme galant un

galant homme, toutes les grâces de l'éducation, les délicatesses qui ne

s'apprennent pas et sont les plus exquises, et la joie de satisfaire sa

propre intelligence par une collaboration à une oeuvre d'intérêt

général. La morale, cette fois, semblait vaincue par le bonheur. Et

c'est alors qu'elle prend sa revanche la plus cruelle et définitive.

Attendre, comme faisait Aimée, de l'attrait seul la durée des

tendresses, c'était se promettre la durée de la grâce séductrice qui les

avait formées, c'était compter sur la permanence de la beauté et de la

jeunesse. Or, tandis qu'elle écrivait pour son ami l'histoire de leurs

efforts monarchiques, goûtait la joie d'associer leur union fragile à

une oeuvre de stabilité, et s'efforçait de retenir le passé par ses

souvenirs, il était emporté par le temps. C'est une méthode très

grossière de compter ce temps par années, tant elles sont inégalement

destructives: les unes prolongeant sans dommage ce qui est le plus

ancien, les autres rendant tout à coup lointaines les choses les plus

récentes et semblant mettre un siècle entre hier et aujourd'hui. Aimée

de Coigny, parvenue à l'arrière-saison, avait gardé, dans son regard,

son sourire, sa taille, sa démarche un printemps attardé. Mais, comme

ces villes vaillantes jusqu'au bout et dont la capitulation montre

soudain toutes les ruines jusque-là cachées, les femmes qui se sont le

plus obstinément défendues contre la vieillesse tombent tout d'un coup.

Que cette jeunesse du corps abandonnât Aimée, quand la puissance de

l'intelligence fournissait ses plus remarquables preuves et quand l'âme

se relevait, c'était peu sans doute. Mais ce peu est le sortilège, qui,

faisant les hommes captifs d'un regard et d'un sourire, fait la

puissance déraisonnable et d'autant plus forte de l'amour. Dès que

l'amour libre est réduit, pour se persuader de vivre, aux raisons

raisonnables, il meurt. En 1817, Aimée de Coigny avec ses quarante-huit

ans était devenue plus vieille que M. de Boisgelin avec ses cinquante,

eux-mêmes bien vieux pour les folies. Et, s'il n'est pas d'âge où

l'homme soit incapable de les commettre, il y a une heure où la femme

devient incapable de les inspirer.

Or, pour M. de Boisgelin rendu à la liberté de son jugement, c'était

bien une folie que la durée de cette liaison. En travaillant pour le

Roi, Aimée de Coigny avait travaillé contre elle-même. La Restauration

avait rappelé d'exil le respect. La suppression du divorce, la place

rendue à l'Église dans l'État en même temps que se relevait le trône,

attestèrent la solidarité et le rétablissement de toutes les

disciplines. Non pas que l'incroyance et l'immoralité perdissent d'un

coup leurs adeptes: mais, au lieu de demeurer les protégés des lois et

les maîtres de l'opinion, ils trouvaient contre eux le gouvernement et

le cours nouveau de l'esprit public. Bon nombre cherchèrent refuge dans

l'hypocrisie, le désordre se fit discret et prit des airs sages et

pieux. Madame de Coigny, trop sincère pour feindre, demeura ce qu'elle

était. Mais, pour n'avoir pas changé dans un monde qui changeait,

l'épicurienne jadis à la mode se trouva devenir une femme scandaleuse.

La liaison que M. de Boisgelin, particulier obscur et un peu

conspirateur, avait pu nouer avec elle dans des temps troublés,

devenait, sous le régime de toutes les légitimités, compromettante pour

le marquis de Boisgelin, pair de France et favori de la Cour. Le souci

de sa fortune nouvelle eût suffi pour le mettre en garde contre son

ancienne tendresse, et il n'est pas d'amant si dépravé qui ne lise une

leçon de morale dans les premières rides de sa maîtresse. M. de

Boisgelin n'était pas un corrompu, ses principes n'avaient pas été assez

forts pour lutter contre les ardeurs de ses passions; mais, même alors,

l'élévation naturelle de sa nature apparaissant jusque dans ses erreurs,

il avait respecté, cultivé ce qu'il y avait de généreux et de probe en

son amie. Maintenant qu'il n'était plus divisé contre lui-même, il

cédait sans lutte à cette attraction du bien. Sa conscience adhérait à

ces réformes qui étendaient en France la revanche de la loi chrétienne,

il sentait le devoir d'établir une harmonie entre cet ordre de la vie

nationale et l'ordre de sa propre vie, et les remords étaient nés dans

son coeur où mourait le désir. Entre le chrétien qu'il redevenait et la

païenne que restait sa compagne, la contradiction lui apparut

fondamentale, inconciliable. En désaccord sur le but de l'existence,

comment perpétuer la confusion de leurs existences? Qu'il regardât le

monde, elle ou lui, le devoir, l'intérêt, la satiété lui donnaient le

même conseil[41]. Sans discussions inutiles, sans querelles bruyantes,

il s'évada de l'amour dans l'amitié.

[41] La santé même d'Aimée de Coigny s'était tout à coup affaiblie.

Cette femme qui, jusque-là, ignorait la souffrance, fut condamnée à

ne plus guère sortir de sa chambre. Elle écrit en 1818, le 9

novembre, à de Jouy: «Adieu, monsieur, je suis malade, dans mon lit,

bien languissante, de sorte que je n'ai pas l'espoir de vous

rencontrer chez nos bons et excellents Pontécoulant chez lesquels je

ne puis me traîner.»--_Lettres_, etc., p. 215.

En vain donc cette femme a, pour rendre ses passions plus libres,

arraché de sa vie le devoir, elle n'a pu dévaster toutes les âmes comme

la sienne, et son bonheur se brise contre cette borne du devoir demeurée

debout dans la conscience de l'être le plus cher. Et la délaissée n'a

pas même la consolation de penser que les bons propos sont fragiles,

que, s'il se croit autre, elle demeure la même, qu'elle le saura

reprendre. Elle doit reconnaître qu'en lui la vertu ne lutte pas contre

l'amour, mais lui succède; qu'il ne résiste pas au danger, mais ne le

sent plus; qu'il ne fuit pas la séduction, mais que la séduction l'a

abandonnée elle-même; que ni celui-ci ni aucun autre ne seront plus

attirés vers elle; que c'en est fait et pour jamais. Sa plus grande

souffrance n'a été jusque-là que l'inconstance des tendresses trop

fragiles: elle voit tout à coup devant elle la terrible stabilité du

vide que laisse la fin du dernier amour.

Il y a des plantes à la fois vivaces et faibles qui ne peuvent supporter

leur propre poids. Où un arbre s'élève elles s'élèvent avec lui, et le

parent de leurs fleurs; où il cesse de les porter, elles gisent à terre.

Il y a aussi de ces âmes lianes qui ne peuvent se soutenir seules. La

nature flexible et enveloppante d'Aimée de Coigny avait besoin de

s'enlacer autour d'une volonté et d'une tendresse d'homme. Elle n'avait

pas passé un jour sans vivre de cet appui ou l'espérer. Si elle avait

désiré plaire à tous, c'était pour se rendre plus précieuse à un seul,

pour lire plus de fierté dans les yeux de l'élu, pour l'attacher

davantage à un mérite reconnu par un témoignage unanime. Ses _Mémoires_

n'étaient qu'un acte d'amour, une grâce d'intimité, portes closes, pour

le maître de ses pensées. Quand il ne fut plus là, toute la terre fut

vide pour elle; quand elle ne s'adressa plus à lui, elle n'eut plus rien

à dire à personne.

Si son intelligence gardait toutes ses ressources et si son talent

d'écrire avait atteint sa plénitude, à quoi bon? Dire sa vie? C'était

rajeunir ses épreuves et souffrir deux fois de ses peines. Raconter les

événements qui avaient sous ses yeux bouleversé et changé le monde? Ce

monde était aussi pour elle aussi mort que le passé. Peindre la société?

Peindre des indifférents pour le plaisir d'indifférents. Songer à la

postérité? Aux fils de ces étrangers, plus étrangers encore que leurs

pères.

Voilà pourquoi elle ne reprit pas la plume. Ainsi l'amour n'avait pas

seulement rempli son coeur jusqu'à le briser, il finissait par rendre

stériles les dons de son intelligence.

Triste silence, plus triste que toute plainte, tandis qu'au soir de

cette vie, la morale méconnue assemblait ses revanches. Après avoir

prodigué plus de tendresses qu'il n'en aurait fallu pour s'attacher

indissolublement bien des affections légitimes, cette femme finissait

sans affections. Elle avait cru que les tendresses étaient gâtées par le

devoir, le devoir n'en retenait aucune auprès d'elle. A la servitude

conjugale elle avait préféré les unions libres: la présence d'un mari

manquait à ses journées vides, à ses soirées que la souffrance rend si

longues. Dans l'existence qu'elle avait choisie, la maternité eût été

une gêne et une honte: il lui manquait la sollicitude des fils qui donne

aux mères une fierté si douce, il lui manquait les soins caressants des

filles qui donnent aux mères tant de quiétude attendrie. Elle avait

dédaigné comme un sentiment trop tiède, et sacrifié sans scrupule à ses

passions l'amitié: l'amitié aussi était absente ou banale. Et comme le

monde n'était plus rien pour Aimée, Aimée n'était plus rien pour le

monde.

Le regard que repoussent les tristesses de la terre peut s'élever plus

haut. Ce refuge n'est pas seulement ouvert aux justes qui présentent

leurs souffrances imméritées comme des créances à la justice éternelle

et regardent leurs droits s'accroître par les délais de la providence

réparatrice. Il est ouvert aux artisans de leurs propres épreuves, quand

se révèle à eux la petitesse de ce qui leur semblait grand, la brièveté

de ce qui leur semblait durable, la vanité des riens qui leur tenaient

lieu de tout. Alors ils ne subissent pas seulement leurs maux, ils les

jugent, et le commencement de mépris qu'ils éprouvent pour eux-mêmes est

le commencement de leur sagesse. Ils ne s'étonnent plus si le bonheur,

cherché par eux où il n'est pas, leur échappe. Leur douleur s'épure de

colère; par leur résignation ils collaborent à l'ordre qu'ils n'ont pas

servi par leurs actes, et l'idée de justice, en leur apportant la

patience, les rend à l'espoir. Si l'acceptation humble du châtiment

devient un mérite, ce mérite prie pour les fautes, les compense, la

générosité du courage crée un titre au pardon et les maux eux-mêmes

préparent ainsi le bonheur dont le désir survit à tout. Alors toutes les

épreuves deviennent profitables, tous les délaissements sont bénis, et

la solitude se change en une compagnie incomparable, quand elle a mené à

Celui qui sait, lorsqu'il lui plaît, enlever aux larmes leur amertume.

Et vinssent-ils à lui quand le jour s'achève, et ne leur restât-il que

le temps de reconnaître au seuil de la mort la longue erreur de leur

vie, il a fait pour eux dans son évangile sa promesse aux ouvriers de la

dernière heure.

A Aimée de Coigny manqua cette consolation suprême. Pour trouver la

quiétude dans l'oubli des devoirs, elle avait eu besoin de croire que ce

monde est le seul, et s'était fait les sophismes qu'on juge décisifs

quand on a intérêt à les admettre. Cette corruption de son jugement par

ses passions était si profonde qu'elle était devenue sa nature. Le ciel

lui paraissait plus vide encore que la terre, et Dieu fut absent de sa

mort comme de sa vie. Elle avait été jusqu'à la fin la «jeune captive»,

la captive de l'amour qui ne sait pas vieillir.

Mémoires de Aimée de Coigny · 第 13 / 37 题