XII

La collaboratrice de Boisgelin et de Talleyrand juge mieux qu'eux leur

oeuvre. Elle aide, mais elle doute. A qui penserait-elle sinon à eux

quand elle dit: «Les plans entiers de bons gouvernements peuvent partir

de têtes saines et de coeurs droits; mais leur application est toujours

funeste, parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur des terrains nus,

c'est-à-dire après des renversements.» Le plus grand mal des révolutions

lui semble précisément qu'elles imposent à l'intelligence la tâche

d'improviser sur la ruine du passé un ordre nouveau: elle a peur de

cette faiblesse orgueilleuse où «chaque homme compte pour rien le lien

social», et au nom de sa pensée solitaire, prépare «l'ordre quelconque

d'un changement total». Avec une pénétration rare elle reconnaît

qu'alors «les hommes cessent d'être favorables à la société, et font

servir leurs qualités personnelles à des règles isolées qui tendraient à

la dissoudre». Elle comprend que l'essence de la monarchie n'est pas une

hérédité de couronne dans une famille, mais une hérédité de respects

dans la conscience nationale, une religion de la stabilité en toutes

choses, l'intelligence contraire à l'intelligence novatrice, la défiance

des réformes logiques, oeuvres d'une seule pensée et d'un seul instant,

et la foi dans les institutions anciennes, bonnes par le témoignage

collectif et perpétué des générations qui les ont maintenues. Son regret

du «temps où il y a des moeurs, c'est-à-dire des habitudes», va jusqu'à

dire que «sans elles il n'y a pas d'avenir». Et sa certitude qu'à

remplacer l'omnipotence d'un homme par l'omnipotence d'un parlement on

change seulement de mal apparaît en ces fortes paroles: «La tyrannie

n'est pas seulement l'abus de la puissance royale, mais de toute espèce

de puissance.»

Pourquoi une femme, et une femme accoutumée à aimer ses amis jusqu'à

aimer leurs idées, a-t-elle, sur des questions réservées d'ordinaire aux

hommes, un avis personnel et une clairvoyance supérieure à celle des

hommes? Parce qu'eux travaillent, non seulement pour leurs convictions,

mais pour leur parti, pour eux-mêmes, pour la richesse, pour le rang,

pour la faveur. Toutes leurs passions se précipitent vers un seul moment

de la monarchie; il faut qu'elle commence. Leur bélier ne bat que la

porte à ouvrir; l'essentiel pour eux est de hâter l'occasion, et la

hâter, c'est rendre le passage facile de ce qu'on veut détruire à ce

qu'on veut inaugurer. Elle est détachée de tout parti, de toute caste,

de tout intérêt personnel. Sa pensée n'est donc pas concentrée sur une

seule portion de l'entreprise, mais s'étend sur l'ensemble; elle ne

tient pas pour essentiel que la monarchie commence, mais dure. Or le

désintéressement est lumière.

La clairvoyance amoindrit d'ordinaire la docilité. L'une et l'autre se

complètent en cette femme. Elle reçoit d'abord de ceux qu'elle aime, et

par une partialité de coeur plus prompte que l'examen, des opinions de

complaisance. Mais sa complaisance dès lors finie, elle applique tout

l'effort de sa propre pensée à mesurer seule la portée et à prévoir

l'avenir des doctrines qu'elle a acceptées. Et le même dévouement lui

inspire cette contradiction. Elle croit devoir toute sa raison aux

entreprises qu'elle a accueillies par tendresse, et sert deux fois leur

succès, d'abord par sa soumission, puis par son indépendance.

D'ordinaire, les hommes se réservent la politique comme importante, et

les femmes la fuient comme ennuyeuse. La politique d'Aimée est

réfléchie, prévoyante autant qu'une oeuvre d'homme, mais élégante et

nuancée comme une broderie de femme. Presque tout appartient à Aimée

dans ses idées d'emprunt. Ses collaborateurs lui ont moins donné qu'ils

n'ont reçu d'elle, ils ne voient pas si loin qu'elle ne devine, elle dit

mieux qu'eux ce qu'ils pensent, et jamais M. de Boisgelin n'eut tant

d'esprit que quand elle l'a fait parler.

S'il fallait à toute force dans ces pages politiques reconnaître une

influence étrangère, ce serait celle d'une autre femme. Entre mesdames

de Staël et de Coigny, Lemercier avait signalé des ressemblances. En

effet, il arrive que les pensées de l'une se vêtent à la mode de

l'autre, et la phrase d'Aimée porte parfois le turban de Corinne. Encore

est-il moins régulièrement drapé, moins solennel; il se noue par un art

sans recherches; il se pose même en turban à jeter par-dessus les

moulins; et cet imprévu et cette négligence ont une vérité, une grâce et

une intimité de pensée auxquelles la noblesse plus tendue et la toilette

plus apprêtée du style n'atteignent pas.

Nos aptitudes font nos oeuvres. Si Aimée possède le don de s'élever aux

altitudes intellectuelles, de découvrir dans la politique les lois

générales et permanentes, ces facultés laissent inactives en cette femme

d'autres forces. De la vie elle a toujours cherché, plus que les leçons,

le spectacle; rien ne l'intéresse comme ce qui ne dure pas, le décor

mobile de la société et les personnages qui traversent la scène. Elle

aime, dans la ressemblance des temps, le son divers de chaque heure, et,

dans le visage commun de l'humanité, l'exception qu'est chaque homme. Et

ces goûts sont sollicités et servis par ses autres aptitudes: l'acuité

d'une observation toute proche et faite pour discerner les infiniment

petits, la promptitude à atteindre la fuite universelle des choses par

un regard plus rapide encore, l'instinct des métamorphoses en lesquelles

doit se changer et se multiplier le talent pour se rendre égal à toutes

ses curiosités est naturel en chacune d'elles. Ainsi, semblable aux

écoliers qui, sur les marges de leurs devoirs se délassent à improviser

des paysages et des figures, Aimée, dans ses _Mémoires_, mêle aux

pensées les portraits.

Celui de Talleyrand s'offrait trop de fois à elle pour qu'elle se

refusât à l'occasion. Non qu'une étude d'ensemble, aux vastes

proportions et poussée à l'extrême de l'ordonnance et du soin, atteste

le désir de rassembler en un tableau toute la physionomie du modèle.

Cette physionomie était trop multiple et contradictoire pour être

exprimée par une seule peinture. Mais toutes les fois qu'Aimée s'occupe

de lui, elle ajoute quelque détail de caractère révélé par les

circonstances. Et peut-être, parce qu'il y a plus de vérité, y a-t-il

plus d'art dans ces touches simples qui donnent en croquis détachés les

traits changeants du modèle. Le premier de ces croquis montre M. de

Talleyrand chez lui, entouré de quelques visiteurs et de ses livres, et

faisant intervenir à propos ses auteurs favoris dans ses entretiens.

«Personne ne sait causer dans une bibliothèque comme M. de Talleyrand.

Il prend les livres, les quitte, les contrarie, les lâche pour les

reprendre, les interroge comme s'ils étaient vivants, et cet exercice,

en donnant à son esprit la profondeur de l'expérience des siècles,

communique aux écrits une grâce dont leurs auteurs étaient peut-être

privés.» Aimée de Coigny en use avec Talleyrand comme Talleyrand avec

ses livres. Elle aussi le quitte pour le reprendre, et, de rencontre en

rencontre, le feuillette comme de page en page.

Et c'est bien lui qui parle quand elle le juge. On croirait entendre ce

que, dans sa bibliothèque, ce maître habile devait dire de lui à ses

visiteurs, et, dans les _Mémoires_, il ressemble sinon à ce qu'il fut,

du moins à ce qu'il voulait paraître. Elle a la coquetterie de le

montrer beau: leurs délicatesses de races s'attirent, surtout leurs

faiblesses morales sont complices. Tous deux, attachés â des devoirs

perpétuels, lui de prêtre, elle d'épouse, ont rompu leur ban. Elle lui

sait gré de cette ressemblance, et par un zèle de réhabilitation où elle

semble ne pas songer à lui seul, elle l'honore surtout d'avoir brisé le

lien inviolable, et soutient que l'abjuration est le centre,

l'essentiel, la fécondité de cette carrière. «Son talent, son esprit le

poussaient aux premiers emplois.» Or, pour se faire accepter de la

Révolution, il fallait d'abord se donner à elle et par une participation

aux pires excès. Lui, sans payer le terrible gage et par une

satisfaction que son scepticisme avait droit de donner sans honte à

l'impiété, acquit «le droit de dire _nous_ aux faiseurs de révolutions».

Qu'a-t-il fait? «Uniquement occupé d'apaiser les violences, il tâchait

de faire verser le plus doucement possible à chaque chute.» S'il adhéra

à Bonaparte, c'est dans l'espoir «qu'un pouvoir militaire ferait sortir

le peuple des habitudes d'insubordination et l'accoutumerait à

l'obéissance aux lois par le respect pour la discipline». S'il se

détacha de l'Empereur, «c'est quand les leçons d'obéissance profitèrent

plus qu'il ne voulait» et quand l'Empire «engloutissant le monde»

prépara sa propre fin; c'est «pour sa résistance à l'invasion de

l'Espagne» qu'il perdit la faveur de l'Empereur; c'est pour avoir

préféré la France à un homme qu'il a été «en butte à la malveillance,

épié jusque dans la chambre la plus intime de sa maison». Le maître

aurait hésité «entre le désir de le perdre et la crainte d'avoir l'air

de le croire trop considérable en s'en défaisant. C'est à cette

hésitation que M. de Talleyrand doit la vie.» Il a donc pu sans

ingratitude travailler par la ruine de l'Empire au triomphe de la paix

et des lois. Ainsi les souples contradictions de la conduite ne prouvent

que la constance de la volonté. Talleyrand n'avait que le choix

d'accepter certaines complicités avec le mal pour limiter le mal, ou,

pour fuir tout contact avec le mal, de laisser comme les émigrés, «les

fainéants du siècle», toute la place au mal. Et, dans ses actes, le bien

seul est à lui, le mal est la faute du temps.

Mais l'admiration est en Aimée une victoire de l'amitié sur la nature,

et cette nature observatrice et irrespectueuse reprend ses droits quand

Aimée note ce qu'elle-même a vu et entendu. Ses récits commentent et

diminuent ses louanges. Si puissant qu'elle proclame cet esprit, elle a

surpris la pensée du grand politique, dans l'urgence et la gravité

tragiques de l'heure, au moment où l'Empire, prison de la liberté, mais

forteresse de la puissance française, menace ruine, et où il faut bâtir

sur d'autres fondements. Or, l'oracle n'a trouvé qu'une inspiration, la

Régence, l'Empire sans l'Empereur, la voûte sans sa clef. La Régence

était le moindre changement, celui qui dans la déchéance du monarque

laissait au père la consolation de transmettre le pouvoir à son fils. La

préférence de Talleyrand a été droit au régime le plus facile à obtenir.

Voilà qui définit l'habileté de l'homme et la nature de ses ressources.

La supériorité de cette intelligence n'était pas dans la portée

lointaine des divinations, ni dans la puissance logique des jugements,

ni dans la solide architecture des projets, mais dans une opportunité

qui, sans prétendre à fixer l'avenir, bornait son adresse à sortir des

difficultés par l'issue la plus proche, fût-elle une impasse, comptait

sur cette continuité de ressources pour résoudre au fur et à mesure les

embarras nés à leur tour des habiletés, et tenait la vie pour une

succession de hasards où il était toujours nécessaire d'improviser et

toujours vain de prévoir.

Que même ce contempteur des principes, fertile en expédients, et

incomparable dans l'art d'accommoder les restes, ait laissé le hasard

conduire tout, Aimée de Coigny le constate. Elle démêle dans cette

réputation l'artifice: elle ose reprocher au prophète une «muserie qui

est dans son caractère, qui lui fait profiter de l'événement n'importe

lequel et se donner le mérite de l'avoir prévu et arrangé secrètement,

quand il n'a fait que l'attendre dans le silence».

De même elle a beau dire que l'amour du bien général fait l'unité des

combinaisons où il se mêla. Le jour où madame de Coigny se jetait d'un

si bel élan au cou du vieil enfant prodigue, en récompense de son retour

au foyer monarchique, elle voulait étouffer dans un baiser le «mais» qui

déjà gâtait la conversion. Par ce «mais» Talleyrand subordonnait sans

embarras sa paix avec les Bourbons à la faveur qu'ils lui garantiraient.

On compte sur sa main pour commencer le mouvement qu'il déclare le salut

de son pays; il la tend pour recevoir. Même rassuré sur le salaire, il

tient avant tout non à ce que son action soit efficace pour la France,

mais à ce qu'elle ne soit pas compromettante pour lui. Le premier geste

de son alliance avec les monarchistes est pour anéantir l'écrit qui la

propose. Sa promptitude à admettre, au premier mot de madame de Coigny,

qu'il y aurait témérité à ne pas détruire cet indice; sur le papier qui

se consume, cette pelle et cette pincette croisées par le prince

lui-même pour empêcher que rien du secret ne s'envole; cette

persévérance à pousser les autres sans se mouvoir; cet art de glisser à

l'oreille les mots suspects et libérateurs sans que ses lèvres semblent

s'ouvrir; tandis qu'il se garde ainsi, son insistance à répéter aux

autres, comme l'argument décisif, que leur énergie ne fera pas tort à

leur sûreté; son calme supérieur, dédaigneux et discrètement ironique

pour les idées dont il veut échauffer l'opinion pour la liberté et les

droits publics; son mot d'ordre en faveur de «ces plus belles choses du

monde qu'on peut dire sans danger»: tout est d'un homme qui se moque de

tout, sauf des risques.

Mais si madame de Coigny prête au personnage plus qu'elle ne retrouve

quand elle l'analyse, ce mécompte ne prouve pas l'inexactitude, il

atteste au contraire la fidélité de l'observatrice à reproduire les

apparences. Il est la mesure de l'illusion que Talleyrand fit toujours à

ses contemporains. De même, l'impression qu'il laisse de lui à la

postérité est supérieure à ses desseins et à ses actes, parce qu'il

impose et en impose grâce aux prestiges du passé survivant en lui. Ses

traditions de race donnent de l'aristocratie à ses moindres actes et de

la taille à ses mérites, transforment sa boiterie morale comme l'autre

en une sorte d'élégance, changent l'aspect de ce qu'il fait par la

manière dont il le fait, lui gardent, à quelques compagnies et à

quelques complicités qu'il s'abaisse, un air d'assurance, de fierté

déconcertantes, et feraient croire, tant son attitude est tranquille,

que sa conscience l'est aussi. Pourtant madame de Coigny a surpris

encore le défaut de cette apparence: «Comme les fées dont on nous a

entretenues dans notre enfance, qui pendant un certain temps étaient

obligées de perdre les formes brillantes dont elles étaient revêtues

pour en prendre de repoussantes, M. de Talleyrand est sujet à de subites

métamorphoses qui ne durent pas, mais qui sont effrayantes. Alors la vue

des honnêtes gens le gêne et ils lui deviennent odieux.» Odieux comme un

remords. En son âme partagée l'attrait de certains vices est trop

impérieux pour ne pas rester vainqueur; mais l'intelligence du bien est

trop claire pour ne pas répandre jusque sur ses plaisirs l'humiliation

de sa faiblesse morale. A certaines heures, le désintéressement, la

fidélité, le courage, chassés de sa vie, lui apparaissent dans la vie

des autres et ces spectres le troublent. Il voit la beauté de ce qu'il a

abandonné, il envie ce qu'il ne tente pas d'imiter. Et ses retours de

conscience semblent le rendre plus mauvais: il en veut aux vertus qui

l'obligent à comparer et à rougir, et sous sa belle impassibilité de

surface s'entr'ouvrent les profondeurs douloureuses de sa vie. Elle

ressemble à cette terre napolitaine où il a ses fiefs et dont il porte

le nom: là aussi l'atmosphère est douce, le climat égal, et les fleurs

sont de toutes saisons, mais de loin en loin par des fissures soudaines

s'échappe une haleine de soufre, et parfois le grand cratère, versant

sur cette paix ses laves et ses cendres, teinte le ciel entier par un

reflet infernal d'abîme.

Mémoires de Aimée de Coigny · 第 11 / 37 题