La collaboratrice de Boisgelin et de Talleyrand juge mieux qu'eux leur
oeuvre. Elle aide, mais elle doute. A qui penserait-elle sinon à eux
quand elle dit: «Les plans entiers de bons gouvernements peuvent partir
de têtes saines et de coeurs droits; mais leur application est toujours
funeste, parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur des terrains nus,
c'est-à-dire après des renversements.» Le plus grand mal des révolutions
lui semble précisément qu'elles imposent à l'intelligence la tâche
d'improviser sur la ruine du passé un ordre nouveau: elle a peur de
cette faiblesse orgueilleuse où «chaque homme compte pour rien le lien
social», et au nom de sa pensée solitaire, prépare «l'ordre quelconque
d'un changement total». Avec une pénétration rare elle reconnaît
qu'alors «les hommes cessent d'être favorables à la société, et font
servir leurs qualités personnelles à des règles isolées qui tendraient à
la dissoudre». Elle comprend que l'essence de la monarchie n'est pas une
hérédité de couronne dans une famille, mais une hérédité de respects
dans la conscience nationale, une religion de la stabilité en toutes
choses, l'intelligence contraire à l'intelligence novatrice, la défiance
des réformes logiques, oeuvres d'une seule pensée et d'un seul instant,
et la foi dans les institutions anciennes, bonnes par le témoignage
collectif et perpétué des générations qui les ont maintenues. Son regret
du «temps où il y a des moeurs, c'est-à-dire des habitudes», va jusqu'à
dire que «sans elles il n'y a pas d'avenir». Et sa certitude qu'à
remplacer l'omnipotence d'un homme par l'omnipotence d'un parlement on
change seulement de mal apparaît en ces fortes paroles: «La tyrannie
n'est pas seulement l'abus de la puissance royale, mais de toute espèce
de puissance.»
Pourquoi une femme, et une femme accoutumée à aimer ses amis jusqu'à
aimer leurs idées, a-t-elle, sur des questions réservées d'ordinaire aux
hommes, un avis personnel et une clairvoyance supérieure à celle des
hommes? Parce qu'eux travaillent, non seulement pour leurs convictions,
mais pour leur parti, pour eux-mêmes, pour la richesse, pour le rang,
pour la faveur. Toutes leurs passions se précipitent vers un seul moment
de la monarchie; il faut qu'elle commence. Leur bélier ne bat que la
porte à ouvrir; l'essentiel pour eux est de hâter l'occasion, et la
hâter, c'est rendre le passage facile de ce qu'on veut détruire à ce
qu'on veut inaugurer. Elle est détachée de tout parti, de toute caste,
de tout intérêt personnel. Sa pensée n'est donc pas concentrée sur une
seule portion de l'entreprise, mais s'étend sur l'ensemble; elle ne
tient pas pour essentiel que la monarchie commence, mais dure. Or le
désintéressement est lumière.
La clairvoyance amoindrit d'ordinaire la docilité. L'une et l'autre se
complètent en cette femme. Elle reçoit d'abord de ceux qu'elle aime, et
par une partialité de coeur plus prompte que l'examen, des opinions de
complaisance. Mais sa complaisance dès lors finie, elle applique tout
l'effort de sa propre pensée à mesurer seule la portée et à prévoir
l'avenir des doctrines qu'elle a acceptées. Et le même dévouement lui
inspire cette contradiction. Elle croit devoir toute sa raison aux
entreprises qu'elle a accueillies par tendresse, et sert deux fois leur
succès, d'abord par sa soumission, puis par son indépendance.
D'ordinaire, les hommes se réservent la politique comme importante, et
les femmes la fuient comme ennuyeuse. La politique d'Aimée est
réfléchie, prévoyante autant qu'une oeuvre d'homme, mais élégante et
nuancée comme une broderie de femme. Presque tout appartient à Aimée
dans ses idées d'emprunt. Ses collaborateurs lui ont moins donné qu'ils
n'ont reçu d'elle, ils ne voient pas si loin qu'elle ne devine, elle dit
mieux qu'eux ce qu'ils pensent, et jamais M. de Boisgelin n'eut tant
d'esprit que quand elle l'a fait parler.
S'il fallait à toute force dans ces pages politiques reconnaître une
influence étrangère, ce serait celle d'une autre femme. Entre mesdames
de Staël et de Coigny, Lemercier avait signalé des ressemblances. En
effet, il arrive que les pensées de l'une se vêtent à la mode de
l'autre, et la phrase d'Aimée porte parfois le turban de Corinne. Encore
est-il moins régulièrement drapé, moins solennel; il se noue par un art
sans recherches; il se pose même en turban à jeter par-dessus les
moulins; et cet imprévu et cette négligence ont une vérité, une grâce et
une intimité de pensée auxquelles la noblesse plus tendue et la toilette
plus apprêtée du style n'atteignent pas.
Nos aptitudes font nos oeuvres. Si Aimée possède le don de s'élever aux
altitudes intellectuelles, de découvrir dans la politique les lois
générales et permanentes, ces facultés laissent inactives en cette femme
d'autres forces. De la vie elle a toujours cherché, plus que les leçons,
le spectacle; rien ne l'intéresse comme ce qui ne dure pas, le décor
mobile de la société et les personnages qui traversent la scène. Elle
aime, dans la ressemblance des temps, le son divers de chaque heure, et,
dans le visage commun de l'humanité, l'exception qu'est chaque homme. Et
ces goûts sont sollicités et servis par ses autres aptitudes: l'acuité
d'une observation toute proche et faite pour discerner les infiniment
petits, la promptitude à atteindre la fuite universelle des choses par
un regard plus rapide encore, l'instinct des métamorphoses en lesquelles
doit se changer et se multiplier le talent pour se rendre égal à toutes
ses curiosités est naturel en chacune d'elles. Ainsi, semblable aux
écoliers qui, sur les marges de leurs devoirs se délassent à improviser
des paysages et des figures, Aimée, dans ses _Mémoires_, mêle aux
pensées les portraits.
Celui de Talleyrand s'offrait trop de fois à elle pour qu'elle se
refusât à l'occasion. Non qu'une étude d'ensemble, aux vastes
proportions et poussée à l'extrême de l'ordonnance et du soin, atteste
le désir de rassembler en un tableau toute la physionomie du modèle.
Cette physionomie était trop multiple et contradictoire pour être
exprimée par une seule peinture. Mais toutes les fois qu'Aimée s'occupe
de lui, elle ajoute quelque détail de caractère révélé par les
circonstances. Et peut-être, parce qu'il y a plus de vérité, y a-t-il
plus d'art dans ces touches simples qui donnent en croquis détachés les
traits changeants du modèle. Le premier de ces croquis montre M. de
Talleyrand chez lui, entouré de quelques visiteurs et de ses livres, et
faisant intervenir à propos ses auteurs favoris dans ses entretiens.
«Personne ne sait causer dans une bibliothèque comme M. de Talleyrand.
Il prend les livres, les quitte, les contrarie, les lâche pour les
reprendre, les interroge comme s'ils étaient vivants, et cet exercice,
en donnant à son esprit la profondeur de l'expérience des siècles,
communique aux écrits une grâce dont leurs auteurs étaient peut-être
privés.» Aimée de Coigny en use avec Talleyrand comme Talleyrand avec
ses livres. Elle aussi le quitte pour le reprendre, et, de rencontre en
rencontre, le feuillette comme de page en page.
Et c'est bien lui qui parle quand elle le juge. On croirait entendre ce
que, dans sa bibliothèque, ce maître habile devait dire de lui à ses
visiteurs, et, dans les _Mémoires_, il ressemble sinon à ce qu'il fut,
du moins à ce qu'il voulait paraître. Elle a la coquetterie de le
montrer beau: leurs délicatesses de races s'attirent, surtout leurs
faiblesses morales sont complices. Tous deux, attachés â des devoirs
perpétuels, lui de prêtre, elle d'épouse, ont rompu leur ban. Elle lui
sait gré de cette ressemblance, et par un zèle de réhabilitation où elle
semble ne pas songer à lui seul, elle l'honore surtout d'avoir brisé le
lien inviolable, et soutient que l'abjuration est le centre,
l'essentiel, la fécondité de cette carrière. «Son talent, son esprit le
poussaient aux premiers emplois.» Or, pour se faire accepter de la
Révolution, il fallait d'abord se donner à elle et par une participation
aux pires excès. Lui, sans payer le terrible gage et par une
satisfaction que son scepticisme avait droit de donner sans honte à
l'impiété, acquit «le droit de dire _nous_ aux faiseurs de révolutions».
Qu'a-t-il fait? «Uniquement occupé d'apaiser les violences, il tâchait
de faire verser le plus doucement possible à chaque chute.» S'il adhéra
à Bonaparte, c'est dans l'espoir «qu'un pouvoir militaire ferait sortir
le peuple des habitudes d'insubordination et l'accoutumerait à
l'obéissance aux lois par le respect pour la discipline». S'il se
détacha de l'Empereur, «c'est quand les leçons d'obéissance profitèrent
plus qu'il ne voulait» et quand l'Empire «engloutissant le monde»
prépara sa propre fin; c'est «pour sa résistance à l'invasion de
l'Espagne» qu'il perdit la faveur de l'Empereur; c'est pour avoir
préféré la France à un homme qu'il a été «en butte à la malveillance,
épié jusque dans la chambre la plus intime de sa maison». Le maître
aurait hésité «entre le désir de le perdre et la crainte d'avoir l'air
de le croire trop considérable en s'en défaisant. C'est à cette
hésitation que M. de Talleyrand doit la vie.» Il a donc pu sans
ingratitude travailler par la ruine de l'Empire au triomphe de la paix
et des lois. Ainsi les souples contradictions de la conduite ne prouvent
que la constance de la volonté. Talleyrand n'avait que le choix
d'accepter certaines complicités avec le mal pour limiter le mal, ou,
pour fuir tout contact avec le mal, de laisser comme les émigrés, «les
fainéants du siècle», toute la place au mal. Et, dans ses actes, le bien
seul est à lui, le mal est la faute du temps.
Mais l'admiration est en Aimée une victoire de l'amitié sur la nature,
et cette nature observatrice et irrespectueuse reprend ses droits quand
Aimée note ce qu'elle-même a vu et entendu. Ses récits commentent et
diminuent ses louanges. Si puissant qu'elle proclame cet esprit, elle a
surpris la pensée du grand politique, dans l'urgence et la gravité
tragiques de l'heure, au moment où l'Empire, prison de la liberté, mais
forteresse de la puissance française, menace ruine, et où il faut bâtir
sur d'autres fondements. Or, l'oracle n'a trouvé qu'une inspiration, la
Régence, l'Empire sans l'Empereur, la voûte sans sa clef. La Régence
était le moindre changement, celui qui dans la déchéance du monarque
laissait au père la consolation de transmettre le pouvoir à son fils. La
préférence de Talleyrand a été droit au régime le plus facile à obtenir.
Voilà qui définit l'habileté de l'homme et la nature de ses ressources.
La supériorité de cette intelligence n'était pas dans la portée
lointaine des divinations, ni dans la puissance logique des jugements,
ni dans la solide architecture des projets, mais dans une opportunité
qui, sans prétendre à fixer l'avenir, bornait son adresse à sortir des
difficultés par l'issue la plus proche, fût-elle une impasse, comptait
sur cette continuité de ressources pour résoudre au fur et à mesure les
embarras nés à leur tour des habiletés, et tenait la vie pour une
succession de hasards où il était toujours nécessaire d'improviser et
toujours vain de prévoir.
Que même ce contempteur des principes, fertile en expédients, et
incomparable dans l'art d'accommoder les restes, ait laissé le hasard
conduire tout, Aimée de Coigny le constate. Elle démêle dans cette
réputation l'artifice: elle ose reprocher au prophète une «muserie qui
est dans son caractère, qui lui fait profiter de l'événement n'importe
lequel et se donner le mérite de l'avoir prévu et arrangé secrètement,
quand il n'a fait que l'attendre dans le silence».
De même elle a beau dire que l'amour du bien général fait l'unité des
combinaisons où il se mêla. Le jour où madame de Coigny se jetait d'un
si bel élan au cou du vieil enfant prodigue, en récompense de son retour
au foyer monarchique, elle voulait étouffer dans un baiser le «mais» qui
déjà gâtait la conversion. Par ce «mais» Talleyrand subordonnait sans
embarras sa paix avec les Bourbons à la faveur qu'ils lui garantiraient.
On compte sur sa main pour commencer le mouvement qu'il déclare le salut
de son pays; il la tend pour recevoir. Même rassuré sur le salaire, il
tient avant tout non à ce que son action soit efficace pour la France,
mais à ce qu'elle ne soit pas compromettante pour lui. Le premier geste
de son alliance avec les monarchistes est pour anéantir l'écrit qui la
propose. Sa promptitude à admettre, au premier mot de madame de Coigny,
qu'il y aurait témérité à ne pas détruire cet indice; sur le papier qui
se consume, cette pelle et cette pincette croisées par le prince
lui-même pour empêcher que rien du secret ne s'envole; cette
persévérance à pousser les autres sans se mouvoir; cet art de glisser à
l'oreille les mots suspects et libérateurs sans que ses lèvres semblent
s'ouvrir; tandis qu'il se garde ainsi, son insistance à répéter aux
autres, comme l'argument décisif, que leur énergie ne fera pas tort à
leur sûreté; son calme supérieur, dédaigneux et discrètement ironique
pour les idées dont il veut échauffer l'opinion pour la liberté et les
droits publics; son mot d'ordre en faveur de «ces plus belles choses du
monde qu'on peut dire sans danger»: tout est d'un homme qui se moque de
tout, sauf des risques.
Mais si madame de Coigny prête au personnage plus qu'elle ne retrouve
quand elle l'analyse, ce mécompte ne prouve pas l'inexactitude, il
atteste au contraire la fidélité de l'observatrice à reproduire les
apparences. Il est la mesure de l'illusion que Talleyrand fit toujours à
ses contemporains. De même, l'impression qu'il laisse de lui à la
postérité est supérieure à ses desseins et à ses actes, parce qu'il
impose et en impose grâce aux prestiges du passé survivant en lui. Ses
traditions de race donnent de l'aristocratie à ses moindres actes et de
la taille à ses mérites, transforment sa boiterie morale comme l'autre
en une sorte d'élégance, changent l'aspect de ce qu'il fait par la
manière dont il le fait, lui gardent, à quelques compagnies et à
quelques complicités qu'il s'abaisse, un air d'assurance, de fierté
déconcertantes, et feraient croire, tant son attitude est tranquille,
que sa conscience l'est aussi. Pourtant madame de Coigny a surpris
encore le défaut de cette apparence: «Comme les fées dont on nous a
entretenues dans notre enfance, qui pendant un certain temps étaient
obligées de perdre les formes brillantes dont elles étaient revêtues
pour en prendre de repoussantes, M. de Talleyrand est sujet à de subites
métamorphoses qui ne durent pas, mais qui sont effrayantes. Alors la vue
des honnêtes gens le gêne et ils lui deviennent odieux.» Odieux comme un
remords. En son âme partagée l'attrait de certains vices est trop
impérieux pour ne pas rester vainqueur; mais l'intelligence du bien est
trop claire pour ne pas répandre jusque sur ses plaisirs l'humiliation
de sa faiblesse morale. A certaines heures, le désintéressement, la
fidélité, le courage, chassés de sa vie, lui apparaissent dans la vie
des autres et ces spectres le troublent. Il voit la beauté de ce qu'il a
abandonné, il envie ce qu'il ne tente pas d'imiter. Et ses retours de
conscience semblent le rendre plus mauvais: il en veut aux vertus qui
l'obligent à comparer et à rougir, et sous sa belle impassibilité de
surface s'entr'ouvrent les profondeurs douloureuses de sa vie. Elle
ressemble à cette terre napolitaine où il a ses fiefs et dont il porte
le nom: là aussi l'atmosphère est douce, le climat égal, et les fleurs
sont de toutes saisons, mais de loin en loin par des fissures soudaines
s'échappe une haleine de soufre, et parfois le grand cratère, versant
sur cette paix ses laves et ses cendres, teinte le ciel entier par un
reflet infernal d'abîme.