Mais un tel changement dépassait la force de pensée que les réformateurs
d'alors apportaient à leur oeuvre. Tous s'accordent à omettre
l'essentiel. Pour l'autonomie de la commune, de la province, du travail,
de la science, de la justice, de l'église, rien. Tous les intérêts
continueront à être gouvernés en bloc par un mandataire universel. Toute
la nouveauté se borne à changer ce mandataire. Ce ne sera plus le Roi ou
l'Empereur, ce sera le Parlement qui décidera tout, au nom de la nation.
Qu'appellent-ils la nation? Est-ce la totalité de ceux qui ont des
besoins, des désirs, et par suite ont à espérer ou à craindre de
l'autorité? Si les intérêts ne sont pas admis à parler chacun avec sa
voix distincte et ses représentants particuliers, du moins tous les
Français sont-ils admis à grossir de leurs voeux confondus cette clameur
commune qui donnera à la France sa représentation unique? Et y aura-t-il
quelque chance que, tous étant pour quelque chose dans l'existence du
Parlement, tous soient pour quelque chose dans sa sollicitude? Non.
Royalistes ou révolutionnaires, les réformateurs ont trop connu la
démagogie pour ne pas refuser toute part d'autorité à la multitude. Au
pouvoir de tous et au pouvoir d'un seul, ils veulent substituer le
gouvernement des meilleurs.
Qui sont les meilleurs? C'est là que diffèrent l'opinion de Boisgelin et
celle de Talleyrand.
Boisgelin, pour rétablir une aristocratie, songe naturellement à la
noblesse, dont il est. Mais il reconnaît que, pour se servir de cette
noblesse, il la faut transformer. Une aristocratie véritable est celle
qui assure une influence privilégiée dans l'État aux hommes illustrés
par des services rendus à l'État. La certitude de mieux exciter leur
zèle en les récompensant jusque dans leur descendance, la chance
incertaine, mais assez fréquente, que des vertus se transmettent avec le
sang, l'avantage de confier des intérêts durables à des familles
durables comme eux, expliquent l'hérédité des privilèges. Mais une
aristocratie digne de ce nom, aussi soucieuse de se rajeunir que de se
perpétuer, proportionne l'influence aux services, anciens ou récents. La
noblesse française, à mesure que se réduisait son rôle dans la vie
nationale et qu'elle pouvait moins s'honorer de services présents, était
devenue plus vaine des services passés. Elle avait de plus en plus
mesuré l'honneur des familles à leur antiquité, et, non contente d'être
un corps héréditaire, avait voulu devenir un corps fermé. Tout ce qui
vit sans se renouveler dégénère, et les survivants épuisés des vieilles
races s'étaient trouvés incapables de se défendre contre les usurpations
de la royauté, incapables aussi de défendre la royauté contre la
populace. Comment subordonner une royauté qui avait fini par être tout à
une noblesse qui avait fini par n'être rien?
Le plus simple semblait de rajeunir l'élite par les mêmes moyens qui
l'avaient d'abord formée, d'attribuer un privilège politique à
l'exercice de certaines fonctions, aux premières dignités dans les
services publics. Mais, sous la Révolution, les plus hautes charges,
remises aux flatteurs par l'aveuglement du peuple ou usurpées par
l'audace des violents, ne prouvaient plus le mérite; et sous l'Empire,
les plus glorieuses aptitudes aux armes, à l'administration et la
science s'unissaient à la servilité. Une présomption moins incertaine
d'indépendance ne serait-elle pas la fortune? Dans celui qui l'a fondée,
elle prouve une valeur personnelle, car la source des gains durables est
la continuité de l'effort judicieux; aux héritiers cette fortune assure
une éducation qui donne à leurs facultés tout leur développement. Elle
prépare ainsi des collaborateurs aptes aux affaires publiques, et qui
n'ont pas besoin d'elles pour vivre. Soit, si ces enrichis, mêlés à la
noblesse de race et fortifiant par la puissance de leurs activités les
traditions du corps où ils entraient, y eussent pris seulement la place
faite à leur mérite par la confiance de leurs pairs. Mais borner la
réforme de l'État à l'avènement d'une aristocratie parlementaire était
rendre impossible l'organisation de cette aristocratie. Dans une France
où n'a été restaurée l'autonomie d'aucun corps, comment rétablir un
corps de la noblesse et lui donner une voix collective? Il n'y a que des
individus, donc des volontés individuelles. L'aristocratie de race et de
fortune ne saurait gouverner que par le droit politique réservé à tout
noble riche. Comment imposer à la France nouvelle un monopole politique
au profit de la naissance? M. de Boisgelin, n'osant revendiquer le droit
du noble, ne stipulait que le privilège du riche. L'argent ferait
électeur; plus d'argent, éligible à la députation; plus d'argent
élèverait à la pairie. M. de Boisgelin se flattait que, grâce à la
restitution de leurs biens, les nobles seraient les premiers de ces
riches. Mais, d'après ses combinaisons, ce n'était pas de nobles, riches
ou pauvres, c'était de riches, nobles ou roturiers, que serait composé
le Parlement. Aussi exclusive qu'avait été la race, la richesse, même
sans la naissance, devenait tout; la naissance sans la richesse, rien.
Et le pouvoir qu'un aristocrate eût voulu préparer à l'aristocratie
n'était donné qu'à l'argent.
Remettre le gouvernement à la richesse, et par le motif qu'elle donne
l'indépendance, est d'une pauvre philosophie. La fortune rassasie-t-elle
les avides d'honneurs, de pouvoir et même d'argent? elle leur fait des
loisirs pour désirer davantage ce qui leur manque, des chances pour
atteindre plus facilement ce qu'ils désirent, et l'ambition plie
l'échine des opulents aussi bas que celle des faméliques. Une
aristocratie d'argent ne valait pas même l'ancienne noblesse où, du
moins, la fierté des services rendus par les ancêtres à la grandeur
nationale perpétuait une éducation de générosité, une intelligence du
dévouement, un culte de l'honneur. Et si, malgré ces sauvegardes, cette
noblesse avait si souvent oublié, exploité, opprimé la nation qu'elle
devait servir et avait si mal contenu l'usurpation royale, combien
l'égoïsme était-il plus à craindre d'une oligarchie censitaire! La
richesse, obtenue presque toujours grâce à l'application de toutes les
facultés à l'intérêt personnel, et dans une lutte où chacun combat pour
soi contre tous, ne prépare ni celui qui l'acquiert, ni ses descendants
à oublier leur propre avantage, à préférer quelque chose à eux-mêmes,
et, par suite, le bien public aux faveurs dont la royauté dispose. Dans
une aristocratie, l'or n'est que l'alliage: il n'en faut pas trop, sinon
elle devient une fausse monnaie.
La foi dans les vertus universelles de l'argent n'est pas française et
c'est de l'étranger quelle venait. Rien, depuis la Révolution,
n'étonnait nos royalistes à l'égal de cette aristocratie anglaise qui,
suppléant à la médiocrité ou la folie de ses princes, avait soutenu sans
désavantage la lutte contre le génie de Napoléon. Éblouis par cette
splendeur de ténacité, ils ne discernaient pas que, si l'argent donnait
à cette aristocratie des forces, il la liait, elle et ses forces, à des
intérêts tout matériels; qu'elle gouvernait au dedans pour exploiter à
son profit le travail de la population et les ressources du sol; qu'elle
luttait uniquement au dehors pour assurer la prépondérance du commerce
britannique dans l'univers; que cette avidité eût traité l'univers en
pays conquis si elle n'avait trouvé pour rivale une ambition grande
aussi comme le monde; qu'enfin, si l'oppression était limitée au dedans,
c'était par les antiques remparts de la liberté individuelle, des
franchises locales, des associations volontaires, par le respect de la
loi pour la coutume, c'est-à-dire par la solidité d'une structure
féodale sous la nouveauté mercantile. Ils ne réfléchissaient pas que
transplanter ce régime parlementaire en France où toute cette vie locale
et corporative, qui est la part légitime des plus humbles à la vie
collective et au gouvernement d'intérêts généraux, avait disparu, où
toutes les garanties instituées par le moyen âge pour la protection des
faibles avaient été détruites, où la loi avait autorité sur tout, où le
gouvernement traitait en maître la loi elle-même, c'était livrer sans
réserve l'avenir de la nation et le sort de chacun à une oligarchie
censitaire, la plus égoïste des oligarchies. Ainsi l'Angleterre nous
était également dangereuse par ses rivalités et par ses exemples.
Talleyrand poursuivait un autre dessein: rendre le pouvoir à une
aristocratie d'intelligence. C'est par cette aristocratie et pour elle
qu'avait commencé la Révolution française. Formés par l'enseignement
classique et par la philosophie du XVIIIe siècle, les Constituants
s'étaient faits forts de soumettre la société au droit de leur savoir
qu'ils nommaient la raison. Persuadés que le citoyen finit où l'ignorant
commence, ils s'étaient entendus pour dérober le pouvoir à l'inaptitude
des foules, donner par leur régime électif toute l'influence à la parole
qui est l'arme des intellectuels, et substituer à l'oligarchie de la
naissance l'oligarchie des capacités. Talleyrand avait été, en 1789,
l'un de ces novateurs. Il se sentait plus captif que privilégié de
l'ancien régime, et voulait que les murs de sa prison tombassent, fût-ce
par un tremblement de terre. D'ailleurs, les ambitieux jugent le
meilleur le régime où ils espèrent le plus d'importance. Entre les
simplicités brutales des multitudes et les affinements héréditaires de
ce grand seigneur, il y avait incompréhension réciproque, tandis que
tous ses dons préparaient sa puissance sur une société polie et
discoureuse où l'assemblée politique serait un salon agrandi. Le salon
fut presque aussitôt envahi par la rue, les sabots de la populace
écrasèrent toute supériorité jusqu'au jour où Bonaparte rendit la
multitude à l'inertie et l'élite intelligente à l'activité de
l'administration publique. En cela était reprise, le 18 brumaire,
l'oeuvre de 1789. Même la Constitution de l'an VIII créait une classe
gouvernementale avec une vigueur inconnue aux premiers Constituants.
Eux, satisfaits de concentrer le pouvoir électoral entre les mains de la
classe moyenne, se fiaient à elle pour choisir sa propre élite, et ne
s'étaient pas armés contre les caprices, les négligences, les
intimidations qui menaçaient de corrompre et en fait annulèrent presque
aussitôt ce suffrage. En créant un Sénat pour y réunir, par le choix des
consuls, les serviteurs les plus éminents de la société nouvelle; en
conférant à ce Sénat le droit de recruter lui-même ses futurs membres,
les futurs consuls, et les membres du Corps législatif; en bornant la
part des citoyens français à former la liste nationale des cinq mille
noms parmi lesquels le Sénat faisait librement ses choix, la
Constitution de l'an VIII avait accordé à l'aristocratie révolutionnaire
le privilège de se perpétuer par la seule volonté de ses chefs, de
gouverner le présent et de s'assurer l'avenir. Puis, de même que la
démagogie avait ruiné l'ordre voulu en 1789, l'ordre établi en l'an VIII
avait été bouleversé par la dictature. Mais lorsque la dictature s'use,
c'est vers cet ordre que retourne l'ancienne prédilection de Talleyrand.
Quatorze années ont refait au peuple une âme d'obéissance et affermi
dans une aristocratie de fonctionnaires l'habitude de manier les
affaires et les hommes. Disparu le perturbateur, elle continuera à
administrer, comme les administrés à obéir, et la France, ne cherchant
plus sa loi dans l'arbitraire d'un maître, retrouvera sa fidélité
secrètement gardée au premier amour, sa foi de 1789 à une aristocratie
de l'intelligence.
Mais qu'un Bourbon ramène avec lui le droit ancien, il anéantira par la
paix, son premier acte, l'oeuvre de la Révolution au dehors, et par
toute la suite du règne l'oeuvre de la Révolution au dedans. Royauté,
noblesse, église, à chaque prétention de reprendre l'ancien état,
troubleront les acquéreurs de biens nationaux, les roturiers usurpateurs
de charges nobles, les sceptiques émancipés du joug religieux, et des
Français le plus menacé sera Talleyrand que la royauté traiterait en
rebelle, la noblesse en transfuge et l'Église en apostat. Son péril
personnel le rend anxieux pour la conquête essentielle de la Révolution,
le droit de tout Français à obtenir, quels que soient sa naissance et
son culte, une importance mesurée à ses aptitudes. Le maintien de
l'aristocratie nouvelle est nécessaire à sauvegarder les intérêts
qu'elle représente, et l'occasion s'offre à elle de justifier son
principe oligarchique par la défense de garanties chères à tous. Plus
l'ancien régime survit dans le Roi, plus il faut maintenir au pouvoir la
classe qui a goûté au fruit défendu de la Révolution.
C'est à cela que Talleyrand travaille. Entre le droit de la force qui
appartient à l'Europe, et le droit de l'histoire représenté par Louis
XVIII, il glisse le droit de la nation, et sous le nom de nation il
accrédite le Sénat et la Chambre. Si avilis soient-ils, ils représentent
seuls la légalité, avec l'Empereur. Pourquoi pas contre l'Empereur? Le
trahir sera se justifier des complicités passées; offrir la couronne à
un autre, s'assurer l'avenir; le prince, en la prenant, reconnaîtra
comme mandataires de la France ceux qui se seront déclarés pour lui. Si
le vote de quelques cents sénateurs et députés n'abolit pas les millions
de suffrages qui ont fait de Napoléon le mandataire universel du peuple
français, un autre plébiscite effacera le droit de l'Empire au profit de
la royauté; et tout ennemi que soit Talleyrand de la multitude, il veut
bien qu'en se désavouant elle-même, elle supprime un embarras. Les
Bourbons ainsi accepteront la Révolution qui les accepte. Et comme entre
elle et eux l'accord ne supprimera pas les disputes de frontières, le
premier rôle, à défaut de la première place, appartiendra dans l'État au
négociateur de l'entente; il continuera à s'imposer à la Cour par son
autorité sur les parlementaires et aux parlementaires par son influence
sur la Cour.
Tout dans l'exécution du dessein fut suite, concordance, habileté. Mais
que valait le dessein lui-même d'assurer le gouvernement à
l'intelligence? Qu'était cette intelligence? Celle qui, après quatre
mille ans de civilisation humaine et onze siècles de gloire française,
se vantait d'être née seulement en 1789. La philosophie du XVIIIe
siècle, une éducation toute classique, une complète inexpérience des
affaires avaient rendu les penseurs d'alors inaptes à être persuadés par
autre chose que la beauté littéraire des idées générales et par la force
logique des théories. C'est cette compréhension restreinte qu'ils
crurent être toute l'intelligence et à laquelle ils demandèrent toute
leur sagesse. Cette sagesse avait condamné et détruit tout ce qui ne se
justifiait pas au premier appel des syllogismes, institutions, coutumes,
respect, foi, et sur les ruines, elle avait ouvert à l'humanité tout
entière un superbe asile de mots. Au nom de cette sollicitude
universelle, ne préparer en fait que les privilèges d'une oligarchie
avait été le premier sophisme de cette intelligence. Elle s'était
aussitôt sentie gênée par le régime qu'elle avait inventé pour se rendre
souveraine: où toutes les affaires d'un peuple se trouvent soumises à un
seul tribunal, le Parlement, chacune d'elles ne saurait être familière
qu'à un petit nombre de ceux qui la jugent, donc toutes sont décidées
par une majorité qui ne les connaît pas. Le gouvernement des capacités
était le gouvernement des incompétences. Cette intelligence trouvait son
infériorité dans son idéal même: aveugle au passé, mutilée du respect,
ignorante que le temps est le grand arbitre des tentatives humaines,
elle rêvait de découvrir d'un coup et pour toujours la vérité sociale.
Or la raison est impropre à ces conquêtes soudaines, précisément parce
qu'à chacun elle montre d'abord, comme l'essentiel ou le tout des
choses, les apparences diverses, accessoires, fugitives, contradictoires
de ces choses, qu'à personne elle ne révèle du premier regard l'ensemble
permanent, les conséquences lointaines, la vérité plénière de quoi que
ce soit. C'est seulement la durée de l'attention et le contrôle de
l'expérience qui usent les divergences des esprits et amènent à un même
jugement sur les affaires importantes l'anarchie première. C'est
seulement après être devenue du sens commun que la raison devient une
force sûre et le témoin décisif de l'intérêt public. Et parce que
l'intellect formé par la Révolution ne consentait pas cette épreuve de
la pensée par le temps, il avait perdu, avec le respect du passé,
l'intelligence des forces faites pour subordonner les hommes à des
intérêts collectifs et durables. Devenu au contraire une puissance
d'isolement, il autorisait chaque homme à assigner à son tribunal
solitaire et hâtif toutes les institutions, par suite élevait l'homme
au-dessus de la société devenue sa justiciable, par suite ouvrant accès
de l'orgueil à l'égoïsme, excusait chacun non seulement de préférer sa
caste à la nation, mais de se préférer à sa caste et d'employer sa
raison individuelle à ses intérêts particuliers. Et si c'était
sauvegarder l'influence de «la bourgeoisie libérale», ce libéralisme, au
lieu d'accroître dans la nation les énergies publiques et d'y servir les
intérêts communs, devait aboutir seulement à défendre les opinions, les
actes, les supériorités même iniques, les appétits même désordonnés de
chaque homme, contre les gênes de toute discipline sociale. Voilà ce que
ne prévit pas le grand habile.
Lui-même, l'arbitre le plus préparé par la leçon de ses épreuves, par
l'intérêt de sa fonction, par les conseils d'une intelligence réfléchie,
à vouloir un ordre durable, Louis XVIII comprend-il que, si la liberté
est nécessaire et manque, ce n'est pas seulement aux deux Chambres
assemblées dans la capitale pour représenter et servir les intérêts
unitaires de l'État, mais aussi aux forces naturellement disséminées
comme les intérêts de la société, et partout conservatrices de la vie
locale, professionnelle, intellectuelle, morale? Au lieu de renouveler
ces puissances pour être porté par des forces, il ne s'occupe que
d'accroître aux dépens d'elles son propre pouvoir, et, où il fallait
rétablir l'équilibre de la monarchie, ne cherche qu'à accroître la
prépondérance de la royauté. Il écarte par orgueil de principe les
habiletés de Talleyrand: il refuse la consécration d'un plébiscite qui
semblerait reconnaître une souveraineté au peuple; il tient à faire de
la charte un don au lieu d'un traité. De peur d'amoindrir son droit
historique, il omet de cacher sous la ratification nationale la part de
l'étranger au relèvement du trône; il crée, dès 1814, sur l'étendue de
la prérogative royale une incertitude qui deviendra un conflit en 1830.
De l'Empire il garde comme légitimes les nouveautés que le génie de
«l'usurpateur» a ajoutées à l'ancien despotisme. Dès lors, pour
redevenir absolu, il suffit que le souverain domine l'unique puissance
opposée à la sienne, la puissance parlementaire. Par le droit de nommer
les pairs, il s'assure la Chambre haute; par les candidatures de
fonctionnaires, il acquiert influence dans la Chambre des députés. Comme
les privilégiés n'ont songé qu'aux privilégiés, le prince n'a songé
qu'au prince.
Aussi l'histoire de la monarchie restaurée va se réduire à des querelles
de prééminence entre le prince et l'oligarchie parlementaire. Celle-ci
travaille au profit d'elle-même avec le double égoïsme de la fortune et
de l'intelligence. L'organisation de l'armée, de l'enseignement, du
travail, des impôts, tout est combiné pour l'avantage d'une minorité,
tout roule sur une prodigieuse indifférence pour les besoins moraux et
matériels de la multitude. Et comme aucune autonomie locale, aucune
organisation corporative, aucune forme de groupement ne mêlent cette
multitude à ces privilégiés, ne maintiennent quelque solidarité
d'intérêts dans la différence des conditions, n'adoucissent
l'antagonisme des classes par la familiarité entre les personnes,
parlementaires et nation s'ignorent, et, pas plus qu'elle n'a
d'influence sur leurs actes, ils n'ont d'influence sur ses pensées.
Étrangers à elle, flottant sur elle, et rassurés, ils ont à leur service
les mêmes chaînes dont le politique Xerxès chargeait la mer pour
emprisonner les tempêtes. Or les tempêtes étaient certaines qui
soulèveraient la force instable, aveugle et vaste. Les naufrages du
régime ont prouvé quelle faute avait été d'oublier le nombre quand on
déterminait si minutieusement la part de la tradition, de l'intelligence
et de l'argent. Mais, en 1814, personne, même parmi les génies
précurseurs, ne prévoyait le péril, ne dénonçait l'instabilité de la
base trop étroite, ne réclamait la part du peuple. Et tandis que notre
sagesse contemporaine prend en pitié cet aveuglement, elle n'a plus
d'yeux que pour le nombre. Adoratrice de la multitude, elle livre tout
l'avenir à cette force élémentaire qui ne se dirige ni ne se connaît
elle-même; elle se prépare les sévères étonnements de cet avenir pour
n'avoir, en déchaînant les foules, rien réservé en faveur des élites qui
représentent les intérêts permanents de la société et l'intelligence
nécessaire pour la conduire. Durant tout le XIXe siècle, les
révolutions, plagiaires les unes des autres, se sont restreintes aux
vains changements. 1814 a cherché dans le gouvernement d'une assemblée
protection contre le génie d'un seul; en 1851, la crainte de l'anarchie
ramène un Bonaparte; en 1871, une guerre malheureuse rétablit la
souveraineté d'une assemblée. Aujourd'hui la corruption morale et
l'anarchie intellectuelle du régime parlementaire ramènent les désirs
vers l'accroissement du pouvoir présidentiel, un nouveau consulat, et,
peu importe le nom, la prépotence d'un homme. Et, ainsi, au profit de
bénéficiaires passagers, s'augmente toujours la puissance centrale qui
étouffe la nation. La France se contente de changer de mal: contre celui
dont elle souffre aujourd'hui, celui dont elle souffrait hier devient
son remède. Personne n'ose penser aux moyens de guérir. Tant il est
certain que notre esprit est trop court pour contenir toute la vérité
sur rien! tant il y a plus de fumée que de lumière dans les plus
étincelants foyers de la pauvre raison humaine!