XI

Mais un tel changement dépassait la force de pensée que les réformateurs

d'alors apportaient à leur oeuvre. Tous s'accordent à omettre

l'essentiel. Pour l'autonomie de la commune, de la province, du travail,

de la science, de la justice, de l'église, rien. Tous les intérêts

continueront à être gouvernés en bloc par un mandataire universel. Toute

la nouveauté se borne à changer ce mandataire. Ce ne sera plus le Roi ou

l'Empereur, ce sera le Parlement qui décidera tout, au nom de la nation.

Qu'appellent-ils la nation? Est-ce la totalité de ceux qui ont des

besoins, des désirs, et par suite ont à espérer ou à craindre de

l'autorité? Si les intérêts ne sont pas admis à parler chacun avec sa

voix distincte et ses représentants particuliers, du moins tous les

Français sont-ils admis à grossir de leurs voeux confondus cette clameur

commune qui donnera à la France sa représentation unique? Et y aura-t-il

quelque chance que, tous étant pour quelque chose dans l'existence du

Parlement, tous soient pour quelque chose dans sa sollicitude? Non.

Royalistes ou révolutionnaires, les réformateurs ont trop connu la

démagogie pour ne pas refuser toute part d'autorité à la multitude. Au

pouvoir de tous et au pouvoir d'un seul, ils veulent substituer le

gouvernement des meilleurs.

Qui sont les meilleurs? C'est là que diffèrent l'opinion de Boisgelin et

celle de Talleyrand.

Boisgelin, pour rétablir une aristocratie, songe naturellement à la

noblesse, dont il est. Mais il reconnaît que, pour se servir de cette

noblesse, il la faut transformer. Une aristocratie véritable est celle

qui assure une influence privilégiée dans l'État aux hommes illustrés

par des services rendus à l'État. La certitude de mieux exciter leur

zèle en les récompensant jusque dans leur descendance, la chance

incertaine, mais assez fréquente, que des vertus se transmettent avec le

sang, l'avantage de confier des intérêts durables à des familles

durables comme eux, expliquent l'hérédité des privilèges. Mais une

aristocratie digne de ce nom, aussi soucieuse de se rajeunir que de se

perpétuer, proportionne l'influence aux services, anciens ou récents. La

noblesse française, à mesure que se réduisait son rôle dans la vie

nationale et qu'elle pouvait moins s'honorer de services présents, était

devenue plus vaine des services passés. Elle avait de plus en plus

mesuré l'honneur des familles à leur antiquité, et, non contente d'être

un corps héréditaire, avait voulu devenir un corps fermé. Tout ce qui

vit sans se renouveler dégénère, et les survivants épuisés des vieilles

races s'étaient trouvés incapables de se défendre contre les usurpations

de la royauté, incapables aussi de défendre la royauté contre la

populace. Comment subordonner une royauté qui avait fini par être tout à

une noblesse qui avait fini par n'être rien?

Le plus simple semblait de rajeunir l'élite par les mêmes moyens qui

l'avaient d'abord formée, d'attribuer un privilège politique à

l'exercice de certaines fonctions, aux premières dignités dans les

services publics. Mais, sous la Révolution, les plus hautes charges,

remises aux flatteurs par l'aveuglement du peuple ou usurpées par

l'audace des violents, ne prouvaient plus le mérite; et sous l'Empire,

les plus glorieuses aptitudes aux armes, à l'administration et la

science s'unissaient à la servilité. Une présomption moins incertaine

d'indépendance ne serait-elle pas la fortune? Dans celui qui l'a fondée,

elle prouve une valeur personnelle, car la source des gains durables est

la continuité de l'effort judicieux; aux héritiers cette fortune assure

une éducation qui donne à leurs facultés tout leur développement. Elle

prépare ainsi des collaborateurs aptes aux affaires publiques, et qui

n'ont pas besoin d'elles pour vivre. Soit, si ces enrichis, mêlés à la

noblesse de race et fortifiant par la puissance de leurs activités les

traditions du corps où ils entraient, y eussent pris seulement la place

faite à leur mérite par la confiance de leurs pairs. Mais borner la

réforme de l'État à l'avènement d'une aristocratie parlementaire était

rendre impossible l'organisation de cette aristocratie. Dans une France

où n'a été restaurée l'autonomie d'aucun corps, comment rétablir un

corps de la noblesse et lui donner une voix collective? Il n'y a que des

individus, donc des volontés individuelles. L'aristocratie de race et de

fortune ne saurait gouverner que par le droit politique réservé à tout

noble riche. Comment imposer à la France nouvelle un monopole politique

au profit de la naissance? M. de Boisgelin, n'osant revendiquer le droit

du noble, ne stipulait que le privilège du riche. L'argent ferait

électeur; plus d'argent, éligible à la députation; plus d'argent

élèverait à la pairie. M. de Boisgelin se flattait que, grâce à la

restitution de leurs biens, les nobles seraient les premiers de ces

riches. Mais, d'après ses combinaisons, ce n'était pas de nobles, riches

ou pauvres, c'était de riches, nobles ou roturiers, que serait composé

le Parlement. Aussi exclusive qu'avait été la race, la richesse, même

sans la naissance, devenait tout; la naissance sans la richesse, rien.

Et le pouvoir qu'un aristocrate eût voulu préparer à l'aristocratie

n'était donné qu'à l'argent.

Remettre le gouvernement à la richesse, et par le motif qu'elle donne

l'indépendance, est d'une pauvre philosophie. La fortune rassasie-t-elle

les avides d'honneurs, de pouvoir et même d'argent? elle leur fait des

loisirs pour désirer davantage ce qui leur manque, des chances pour

atteindre plus facilement ce qu'ils désirent, et l'ambition plie

l'échine des opulents aussi bas que celle des faméliques. Une

aristocratie d'argent ne valait pas même l'ancienne noblesse où, du

moins, la fierté des services rendus par les ancêtres à la grandeur

nationale perpétuait une éducation de générosité, une intelligence du

dévouement, un culte de l'honneur. Et si, malgré ces sauvegardes, cette

noblesse avait si souvent oublié, exploité, opprimé la nation qu'elle

devait servir et avait si mal contenu l'usurpation royale, combien

l'égoïsme était-il plus à craindre d'une oligarchie censitaire! La

richesse, obtenue presque toujours grâce à l'application de toutes les

facultés à l'intérêt personnel, et dans une lutte où chacun combat pour

soi contre tous, ne prépare ni celui qui l'acquiert, ni ses descendants

à oublier leur propre avantage, à préférer quelque chose à eux-mêmes,

et, par suite, le bien public aux faveurs dont la royauté dispose. Dans

une aristocratie, l'or n'est que l'alliage: il n'en faut pas trop, sinon

elle devient une fausse monnaie.

La foi dans les vertus universelles de l'argent n'est pas française et

c'est de l'étranger quelle venait. Rien, depuis la Révolution,

n'étonnait nos royalistes à l'égal de cette aristocratie anglaise qui,

suppléant à la médiocrité ou la folie de ses princes, avait soutenu sans

désavantage la lutte contre le génie de Napoléon. Éblouis par cette

splendeur de ténacité, ils ne discernaient pas que, si l'argent donnait

à cette aristocratie des forces, il la liait, elle et ses forces, à des

intérêts tout matériels; qu'elle gouvernait au dedans pour exploiter à

son profit le travail de la population et les ressources du sol; qu'elle

luttait uniquement au dehors pour assurer la prépondérance du commerce

britannique dans l'univers; que cette avidité eût traité l'univers en

pays conquis si elle n'avait trouvé pour rivale une ambition grande

aussi comme le monde; qu'enfin, si l'oppression était limitée au dedans,

c'était par les antiques remparts de la liberté individuelle, des

franchises locales, des associations volontaires, par le respect de la

loi pour la coutume, c'est-à-dire par la solidité d'une structure

féodale sous la nouveauté mercantile. Ils ne réfléchissaient pas que

transplanter ce régime parlementaire en France où toute cette vie locale

et corporative, qui est la part légitime des plus humbles à la vie

collective et au gouvernement d'intérêts généraux, avait disparu, où

toutes les garanties instituées par le moyen âge pour la protection des

faibles avaient été détruites, où la loi avait autorité sur tout, où le

gouvernement traitait en maître la loi elle-même, c'était livrer sans

réserve l'avenir de la nation et le sort de chacun à une oligarchie

censitaire, la plus égoïste des oligarchies. Ainsi l'Angleterre nous

était également dangereuse par ses rivalités et par ses exemples.

Talleyrand poursuivait un autre dessein: rendre le pouvoir à une

aristocratie d'intelligence. C'est par cette aristocratie et pour elle

qu'avait commencé la Révolution française. Formés par l'enseignement

classique et par la philosophie du XVIIIe siècle, les Constituants

s'étaient faits forts de soumettre la société au droit de leur savoir

qu'ils nommaient la raison. Persuadés que le citoyen finit où l'ignorant

commence, ils s'étaient entendus pour dérober le pouvoir à l'inaptitude

des foules, donner par leur régime électif toute l'influence à la parole

qui est l'arme des intellectuels, et substituer à l'oligarchie de la

naissance l'oligarchie des capacités. Talleyrand avait été, en 1789,

l'un de ces novateurs. Il se sentait plus captif que privilégié de

l'ancien régime, et voulait que les murs de sa prison tombassent, fût-ce

par un tremblement de terre. D'ailleurs, les ambitieux jugent le

meilleur le régime où ils espèrent le plus d'importance. Entre les

simplicités brutales des multitudes et les affinements héréditaires de

ce grand seigneur, il y avait incompréhension réciproque, tandis que

tous ses dons préparaient sa puissance sur une société polie et

discoureuse où l'assemblée politique serait un salon agrandi. Le salon

fut presque aussitôt envahi par la rue, les sabots de la populace

écrasèrent toute supériorité jusqu'au jour où Bonaparte rendit la

multitude à l'inertie et l'élite intelligente à l'activité de

l'administration publique. En cela était reprise, le 18 brumaire,

l'oeuvre de 1789. Même la Constitution de l'an VIII créait une classe

gouvernementale avec une vigueur inconnue aux premiers Constituants.

Eux, satisfaits de concentrer le pouvoir électoral entre les mains de la

classe moyenne, se fiaient à elle pour choisir sa propre élite, et ne

s'étaient pas armés contre les caprices, les négligences, les

intimidations qui menaçaient de corrompre et en fait annulèrent presque

aussitôt ce suffrage. En créant un Sénat pour y réunir, par le choix des

consuls, les serviteurs les plus éminents de la société nouvelle; en

conférant à ce Sénat le droit de recruter lui-même ses futurs membres,

les futurs consuls, et les membres du Corps législatif; en bornant la

part des citoyens français à former la liste nationale des cinq mille

noms parmi lesquels le Sénat faisait librement ses choix, la

Constitution de l'an VIII avait accordé à l'aristocratie révolutionnaire

le privilège de se perpétuer par la seule volonté de ses chefs, de

gouverner le présent et de s'assurer l'avenir. Puis, de même que la

démagogie avait ruiné l'ordre voulu en 1789, l'ordre établi en l'an VIII

avait été bouleversé par la dictature. Mais lorsque la dictature s'use,

c'est vers cet ordre que retourne l'ancienne prédilection de Talleyrand.

Quatorze années ont refait au peuple une âme d'obéissance et affermi

dans une aristocratie de fonctionnaires l'habitude de manier les

affaires et les hommes. Disparu le perturbateur, elle continuera à

administrer, comme les administrés à obéir, et la France, ne cherchant

plus sa loi dans l'arbitraire d'un maître, retrouvera sa fidélité

secrètement gardée au premier amour, sa foi de 1789 à une aristocratie

de l'intelligence.

Mais qu'un Bourbon ramène avec lui le droit ancien, il anéantira par la

paix, son premier acte, l'oeuvre de la Révolution au dehors, et par

toute la suite du règne l'oeuvre de la Révolution au dedans. Royauté,

noblesse, église, à chaque prétention de reprendre l'ancien état,

troubleront les acquéreurs de biens nationaux, les roturiers usurpateurs

de charges nobles, les sceptiques émancipés du joug religieux, et des

Français le plus menacé sera Talleyrand que la royauté traiterait en

rebelle, la noblesse en transfuge et l'Église en apostat. Son péril

personnel le rend anxieux pour la conquête essentielle de la Révolution,

le droit de tout Français à obtenir, quels que soient sa naissance et

son culte, une importance mesurée à ses aptitudes. Le maintien de

l'aristocratie nouvelle est nécessaire à sauvegarder les intérêts

qu'elle représente, et l'occasion s'offre à elle de justifier son

principe oligarchique par la défense de garanties chères à tous. Plus

l'ancien régime survit dans le Roi, plus il faut maintenir au pouvoir la

classe qui a goûté au fruit défendu de la Révolution.

C'est à cela que Talleyrand travaille. Entre le droit de la force qui

appartient à l'Europe, et le droit de l'histoire représenté par Louis

XVIII, il glisse le droit de la nation, et sous le nom de nation il

accrédite le Sénat et la Chambre. Si avilis soient-ils, ils représentent

seuls la légalité, avec l'Empereur. Pourquoi pas contre l'Empereur? Le

trahir sera se justifier des complicités passées; offrir la couronne à

un autre, s'assurer l'avenir; le prince, en la prenant, reconnaîtra

comme mandataires de la France ceux qui se seront déclarés pour lui. Si

le vote de quelques cents sénateurs et députés n'abolit pas les millions

de suffrages qui ont fait de Napoléon le mandataire universel du peuple

français, un autre plébiscite effacera le droit de l'Empire au profit de

la royauté; et tout ennemi que soit Talleyrand de la multitude, il veut

bien qu'en se désavouant elle-même, elle supprime un embarras. Les

Bourbons ainsi accepteront la Révolution qui les accepte. Et comme entre

elle et eux l'accord ne supprimera pas les disputes de frontières, le

premier rôle, à défaut de la première place, appartiendra dans l'État au

négociateur de l'entente; il continuera à s'imposer à la Cour par son

autorité sur les parlementaires et aux parlementaires par son influence

sur la Cour.

Tout dans l'exécution du dessein fut suite, concordance, habileté. Mais

que valait le dessein lui-même d'assurer le gouvernement à

l'intelligence? Qu'était cette intelligence? Celle qui, après quatre

mille ans de civilisation humaine et onze siècles de gloire française,

se vantait d'être née seulement en 1789. La philosophie du XVIIIe

siècle, une éducation toute classique, une complète inexpérience des

affaires avaient rendu les penseurs d'alors inaptes à être persuadés par

autre chose que la beauté littéraire des idées générales et par la force

logique des théories. C'est cette compréhension restreinte qu'ils

crurent être toute l'intelligence et à laquelle ils demandèrent toute

leur sagesse. Cette sagesse avait condamné et détruit tout ce qui ne se

justifiait pas au premier appel des syllogismes, institutions, coutumes,

respect, foi, et sur les ruines, elle avait ouvert à l'humanité tout

entière un superbe asile de mots. Au nom de cette sollicitude

universelle, ne préparer en fait que les privilèges d'une oligarchie

avait été le premier sophisme de cette intelligence. Elle s'était

aussitôt sentie gênée par le régime qu'elle avait inventé pour se rendre

souveraine: où toutes les affaires d'un peuple se trouvent soumises à un

seul tribunal, le Parlement, chacune d'elles ne saurait être familière

qu'à un petit nombre de ceux qui la jugent, donc toutes sont décidées

par une majorité qui ne les connaît pas. Le gouvernement des capacités

était le gouvernement des incompétences. Cette intelligence trouvait son

infériorité dans son idéal même: aveugle au passé, mutilée du respect,

ignorante que le temps est le grand arbitre des tentatives humaines,

elle rêvait de découvrir d'un coup et pour toujours la vérité sociale.

Or la raison est impropre à ces conquêtes soudaines, précisément parce

qu'à chacun elle montre d'abord, comme l'essentiel ou le tout des

choses, les apparences diverses, accessoires, fugitives, contradictoires

de ces choses, qu'à personne elle ne révèle du premier regard l'ensemble

permanent, les conséquences lointaines, la vérité plénière de quoi que

ce soit. C'est seulement la durée de l'attention et le contrôle de

l'expérience qui usent les divergences des esprits et amènent à un même

jugement sur les affaires importantes l'anarchie première. C'est

seulement après être devenue du sens commun que la raison devient une

force sûre et le témoin décisif de l'intérêt public. Et parce que

l'intellect formé par la Révolution ne consentait pas cette épreuve de

la pensée par le temps, il avait perdu, avec le respect du passé,

l'intelligence des forces faites pour subordonner les hommes à des

intérêts collectifs et durables. Devenu au contraire une puissance

d'isolement, il autorisait chaque homme à assigner à son tribunal

solitaire et hâtif toutes les institutions, par suite élevait l'homme

au-dessus de la société devenue sa justiciable, par suite ouvrant accès

de l'orgueil à l'égoïsme, excusait chacun non seulement de préférer sa

caste à la nation, mais de se préférer à sa caste et d'employer sa

raison individuelle à ses intérêts particuliers. Et si c'était

sauvegarder l'influence de «la bourgeoisie libérale», ce libéralisme, au

lieu d'accroître dans la nation les énergies publiques et d'y servir les

intérêts communs, devait aboutir seulement à défendre les opinions, les

actes, les supériorités même iniques, les appétits même désordonnés de

chaque homme, contre les gênes de toute discipline sociale. Voilà ce que

ne prévit pas le grand habile.

Lui-même, l'arbitre le plus préparé par la leçon de ses épreuves, par

l'intérêt de sa fonction, par les conseils d'une intelligence réfléchie,

à vouloir un ordre durable, Louis XVIII comprend-il que, si la liberté

est nécessaire et manque, ce n'est pas seulement aux deux Chambres

assemblées dans la capitale pour représenter et servir les intérêts

unitaires de l'État, mais aussi aux forces naturellement disséminées

comme les intérêts de la société, et partout conservatrices de la vie

locale, professionnelle, intellectuelle, morale? Au lieu de renouveler

ces puissances pour être porté par des forces, il ne s'occupe que

d'accroître aux dépens d'elles son propre pouvoir, et, où il fallait

rétablir l'équilibre de la monarchie, ne cherche qu'à accroître la

prépondérance de la royauté. Il écarte par orgueil de principe les

habiletés de Talleyrand: il refuse la consécration d'un plébiscite qui

semblerait reconnaître une souveraineté au peuple; il tient à faire de

la charte un don au lieu d'un traité. De peur d'amoindrir son droit

historique, il omet de cacher sous la ratification nationale la part de

l'étranger au relèvement du trône; il crée, dès 1814, sur l'étendue de

la prérogative royale une incertitude qui deviendra un conflit en 1830.

De l'Empire il garde comme légitimes les nouveautés que le génie de

«l'usurpateur» a ajoutées à l'ancien despotisme. Dès lors, pour

redevenir absolu, il suffit que le souverain domine l'unique puissance

opposée à la sienne, la puissance parlementaire. Par le droit de nommer

les pairs, il s'assure la Chambre haute; par les candidatures de

fonctionnaires, il acquiert influence dans la Chambre des députés. Comme

les privilégiés n'ont songé qu'aux privilégiés, le prince n'a songé

qu'au prince.

Aussi l'histoire de la monarchie restaurée va se réduire à des querelles

de prééminence entre le prince et l'oligarchie parlementaire. Celle-ci

travaille au profit d'elle-même avec le double égoïsme de la fortune et

de l'intelligence. L'organisation de l'armée, de l'enseignement, du

travail, des impôts, tout est combiné pour l'avantage d'une minorité,

tout roule sur une prodigieuse indifférence pour les besoins moraux et

matériels de la multitude. Et comme aucune autonomie locale, aucune

organisation corporative, aucune forme de groupement ne mêlent cette

multitude à ces privilégiés, ne maintiennent quelque solidarité

d'intérêts dans la différence des conditions, n'adoucissent

l'antagonisme des classes par la familiarité entre les personnes,

parlementaires et nation s'ignorent, et, pas plus qu'elle n'a

d'influence sur leurs actes, ils n'ont d'influence sur ses pensées.

Étrangers à elle, flottant sur elle, et rassurés, ils ont à leur service

les mêmes chaînes dont le politique Xerxès chargeait la mer pour

emprisonner les tempêtes. Or les tempêtes étaient certaines qui

soulèveraient la force instable, aveugle et vaste. Les naufrages du

régime ont prouvé quelle faute avait été d'oublier le nombre quand on

déterminait si minutieusement la part de la tradition, de l'intelligence

et de l'argent. Mais, en 1814, personne, même parmi les génies

précurseurs, ne prévoyait le péril, ne dénonçait l'instabilité de la

base trop étroite, ne réclamait la part du peuple. Et tandis que notre

sagesse contemporaine prend en pitié cet aveuglement, elle n'a plus

d'yeux que pour le nombre. Adoratrice de la multitude, elle livre tout

l'avenir à cette force élémentaire qui ne se dirige ni ne se connaît

elle-même; elle se prépare les sévères étonnements de cet avenir pour

n'avoir, en déchaînant les foules, rien réservé en faveur des élites qui

représentent les intérêts permanents de la société et l'intelligence

nécessaire pour la conduire. Durant tout le XIXe siècle, les

révolutions, plagiaires les unes des autres, se sont restreintes aux

vains changements. 1814 a cherché dans le gouvernement d'une assemblée

protection contre le génie d'un seul; en 1851, la crainte de l'anarchie

ramène un Bonaparte; en 1871, une guerre malheureuse rétablit la

souveraineté d'une assemblée. Aujourd'hui la corruption morale et

l'anarchie intellectuelle du régime parlementaire ramènent les désirs

vers l'accroissement du pouvoir présidentiel, un nouveau consulat, et,

peu importe le nom, la prépotence d'un homme. Et, ainsi, au profit de

bénéficiaires passagers, s'augmente toujours la puissance centrale qui

étouffe la nation. La France se contente de changer de mal: contre celui

dont elle souffre aujourd'hui, celui dont elle souffrait hier devient

son remède. Personne n'ose penser aux moyens de guérir. Tant il est

certain que notre esprit est trop court pour contenir toute la vérité

sur rien! tant il y a plus de fumée que de lumière dans les plus

étincelants foyers de la pauvre raison humaine!

Mémoires de Aimée de Coigny · 第 10 / 37 题