Ces _mémoires_ de femme commencent par une philosophie de la Révolution
française. Ils décrivent le cycle des causes et des conséquences qui
devaient, après moins de vingt-deux ans, ramener sur le trône la famille
chassée pour jamais. Ils offrent la grande aventure d'un peuple aux
curiosités qui attendent les petites aventures d'une vie. La trace d'un
pas léger s'efface d'elle-même sur le sable soulevé par la tempête:
c'est dans cette tempête qu'Aimée de Coigny s'abrite contre les regards.
L'oubli de soi apparaît d'ailleurs, en ces pages, sous une forme plus
sincère, plus désintéressée, plus méritoire. Nos guerres civiles avaient
atteint la fortune, détruit les privilèges, pris la liberté, menacé la
vie de cette femme. Quels prétextes et quelles excuses de se souvenir à
travers ses ressentiments! Or, elle ne songe pas à ce qu'elle a souffert
de la Révolution; elle songe à ce que la France souffrait de l'ancien
régime. «Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu se soumettre
aux caprices d'une maîtresse ou même d'un maître, elle a refusé de payer
de son travail, de ses privations et de son sang les guerres dont le
motif et l'issue lui étaient étrangers;... elle n'a plus voulu dépendre
que de lois qui soumissent proportionnellement toutes les existences à
porter en commun le fardeau des charges publiques... C'est pourquoi
l'indulgence est entrée dans mon coeur, et les plus coupables excès ne
m'ont paru que les exagérations de la chose vraiment utile et désirée.»
Non seulement elle les excuse, elle les explique. L'hostilité des
Français contre l'ordre ancien les a «poussés à le détruire avant de
savoir celui qui leur conviendrait. La crainte de retomber dans un état
qui leur était odieux les a fait courir à son extrémité opposée». A son
tour, le gouvernement incapable, corrompu, cruel et anarchique de la
populace devait finir par une réaction d'unité, de gloire, d'ordre et de
silence. Mais le dominateur qui a tout réduit en obéissance ne sait pas
commander à lui-même. En Napoléon, c'est le génie militaire qui a été
couronné; le souverain n'a pas voulu remettre au fourreau l'épée du
général. Les cercles de plus en plus vastes où elle étend la conquête et
la spoliation des peuples préparent l'alliance de tous contre
l'envahisseur commun, une disproportion de forces telle que nul génie ne
la pourra combler, une revanche où chaque nation dépouillée exercera à
son tour ses représailles sur la terre de France: le démembrement de la
patrie est au terme de ses victoires. Donc, non seulement les maux que
la France espérait guérir en détruisant l'ancien régime durent toujours;
ils se sont aggravés au point de compromettre, outre les droits
individuels, l'existence nationale, et la réforme voulue en 1789 reste
plus que jamais inaccomplie et nécessaire.
Ces considérations préparent à ne pas s'étonner si, contre le géant
Goliath, une petite pierre se glisse dans la fronde d'un David obscur; à
ne pas sourire, lorsque, à l'heure où Napoléon achevait par l'invasion
de la Russie la conquête du continent, commence le récit de la guerre
déclarée par M. de Boisgelin à Napoléon.
«Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de Boisgelin, le
monde va pencher sur nous et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que
ferons-nous du héros vaincu? Et, supposé que la France, dans laquelle
vous et moi sommes nés, soit, par la suite, la seule qui nous reste,
que feront les Français de leurs habitudes de millionnaires, une fois
rentrés dans leur petit patrimoine? Cet homme, pour qui nos moindres
frontières sont le cours du Rhin et les Alpes, n'aura plus la place
pour signer «Empereur des Français». Cela dépassera notre territoire;
nous n'en aurons plus assez pour porter l'ex-maître du monde...
dépouillé, bien que restant maître du pays qui faisait l'orgueil de
Louis XIV.--Eh bien! lui dis-je, il ne faut plus le garder pour
maître; renonçons à lui et à l'Empire.--Il ne peut être ici question
d'un Président, ni de Congrès comme aux États-Unis... Toutes les
utopies qui noircissent le papier chez nous et qui ont rougi les
places publiques pouvaient s'essayer là, sans inconvénient, où
l'espace est immense, le peuple peu nombreux, jeune, uni, où l'intérêt
commun n'est divisé ni par les amours-propres, ni par les souvenirs.
Ici, il faut un gouvernement protecteur des intérêts de tous, où les
lois posent les limites des pouvoirs, et dont la forme soit
monarchique, les rangs distincts. Il faut un gouvernement où la
discussion soit confiée à deux Chambres qui consentent l'impôt; que la
représentation repose sur la propriété; et que cette propriété, plus
considérable dans la Chambre des pairs, assure l'indépendance de ses
membres, dont les titres et les droits doivent être héréditaires.
Qu'on parte de partout à toute heure, j'y consens, pour arriver à ce
grand but; mais que la carrière qui y conduit soit marquée par de
grands services, et par une grande fortune, qui rend bien plus
sûrement indépendant toute sa vie que le plus noble caractère, sujet
peut-être à des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la liberté doit
être le résultat, on établira un trône héréditaire où sera placée une
famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la suprême
puissance, afin que le respect dont elle sera l'objet ne soit pas
dérisoire et que tout ambitieux qui se sent de l'audace et du talent
ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette première
place.--Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute idée de régence?--Je
ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait Napoléon le Petit
substitué à Napoléon le Grand.»
Dès 1812, un royaliste disait le mot que Victor Hugo crut trouver en
1852, et donnait contre «le règne d'un enfant de deux ans» la raison
décisive. Napoléon fût-il écarté, si l'Empire est maintenu l'influence
passe à une féodalité de grands vassaux, hommes de guerre,
d'administration ou de cour, dotés en revenus ou domaines étrangers, et
qui, sous le nom d'un enfant, régneraient en France.
«Ces personnes, qui tiennent leurs titres de la victoire et dont les
services sont fondés sur les grandes aventures des batailles,
craignent de reculer dans leur position particulière à chaque déroute,
comme ils ont avancé à chaque triomphe; car nos grands, que la défaite
ruine et menace de ridicules métamorphoses, espèces d'êtres
fantastiques dont le pied est paysan français et la tête comte, duc ou
roi étranger, frémissent à l'idée de toucher le sol natal, comme si,
par cette pression, le prestige de leur grandeur devait s'évanouir.
Quel est celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille France,
pourrait s'écrier:--Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos
lois nous restent, nous sommes tous chez nous et Français? Joachim le
roi de Naples revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste;
peut-être même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le soldat; le
prince de Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano, mais c'est Berthier
l'ingénieur, Lefebvre le soldat aux gardes, Maret le commis. Ils
voudront ravoir ce qu'ils nomment le patrimoine de leurs enfants, et,
comme il est situé chez l'étranger, ils ruineront la France en efforts
pour l'acquérir.--Peut-être ces considérations-là, lui dis-je,
pourront-elles décider à appeler M. le Duc d'Orléans... Quand une fois
j'eus dit cette parole, étonnée du chemin que j'avais fait,
j'ajoutai:--Eh bien! trouvez-vous que je vous cède assez?--Non certes,
me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous faites de la
révolution. Vous prenez un roi électif dans la famille du roi légitime
et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destiné à établir le
repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une chose: c'est une
partie de la forme du gouvernement dont la légitimité est une des
bases; mais M. le Duc d'Orléans n'est qu'un homme, qui ne mérite pas
le trône par ses services personnels et qu'on n'y placerait qu'en
mémoire des crimes de son père.--Mais enfin, repris-je avec
impatience, il ne faut cependant pas nous dissimuler que le Roi que
vous demandez, afin de terminer les mouvements révolutionnaires, est
si blessé par la Révolution, tellement maltraité par elle, qu'il doit
l'avoir en horreur, et les malheureux émigrés qui l'entourent, s'ils
ont la puissance, voudront retourner la roue révolutionnaire dans
l'autre sens, et, écrasant en toute justice et en conscience ceux qui
ont écrasé, ils détruiront la race vivante. Est-ce comme cela que vous
entendez le repos et la paix?...--Mon Dieu, me dit M. de Boisgelin,
que vous raisonnez mal! Ce que vous dites aurait quelque apparence si,
dans un moment de repentir et d'élan, le peuple français en larmes se
prosternait aux pieds d'un roi Bourbon pour lui rendre sa couronne en
se mettant à sa merci. Je ne répondrais point alors de la cruauté de
ses vengeances, parce que je ne me fais garant ni de sa générosité, ni
de sa force. Mais je ne parle que d'une combinaison d'idées dans
laquelle la légitimité entrerait comme le gage du repos public, et
d'une forme de gouvernement où le trône, ayant une place assignée,
légale et précise, se trouverait partie nécessaire du tout, mais
serait loin d'être le tout. Je demande que la représentation française
se compose de deux Chambres et du trône, et que sur ce trône, au lieu
d'un soldat turbulent ou d'un homme de mérite aux pieds duquel, comme
vous l'avez bien observé, notre nation, idolâtre des qualités
personnelles, se prosternerait, je demande, dis-je, qu'on place le
gros Monsieur, puis M. le Comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous
ceux de sa race par ordre de primogéniture: attendu que je ne connais
rien qui prête moins à l'enthousiasme et qui ressemble plus à l'ordre
numérique que l'ordre de naissance, et conserve davantage le respect
pour les lois, que l'amour pour le monarque finit toujours par
ébranler».
«Je veux du nouveau», concluait plaisamment le défenseur du droit
historique, et c'était en effet du nouveau que ce royalisme où il y
avait tant de confiance dans la monarchie et si peu dans le monarque.
Les problèmes de gouvernement ne préoccupaient qu'un fort petit nombre
de royalistes. Ce n'était pas la moins funeste conséquence de la royauté
absolue que d'avoir désappris à la noblesse, autrefois si hardie, le
courage intellectuel, comme si le souci de l'intérêt public eût été une
usurpation sur le droit du prince. Le zèle ne brûlait plus qu'en encens.
M. de Boisgelin voulut se concerter avec les principaux du parti: «MM.
Édouard de Fitz-James et Mathieu de Montmorency désiraient comme lui
revoir les Bourbons en France, mais avaient moins combiné les moyens de
les maintenir.» La plupart des gentilshommes réduisaient leur rôle à
ramener le Roi. Comme le Roi était oublié de la France, comme ils
n'avaient, sous un gouvernement de haute police, aucun moyen de gagner
l'opinion, comme enfin le consentement du peuple n'eût rien ajouté au
droit du souverain, ils comptaient sur eux seuls pour rétablir leur
maître. Toute leur politique était d'épier l'occasion, et tout leur
espoir était de dissimuler, à la faveur d'une surprise, leur petit
nombre par leur énergie. Ils s'étaient, pour cette action, organisés çà
et là par petits groupes, et vérifiaient de temps à autre les amorces de
leurs pistolets. Leurs relations de parenté et d'amitié facilitaient
leur recrutement et leurs mots d'ordre, l'honneur les protégeait contre
les trahisons, une discipline acceptée pour le combat satisfaisait leur
goût traditionnel des armes, le complot amusait d'un mystère héroïque
l'oisiveté de leur vie, et sans les beaucoup exposer, puisque leur
devoir était d'attendre le signal de princes prudents. La certitude
qu'une armée de volontaires fût prête à se lever sur un signe faisait
goûter aux prétendants jusque dans l'exil la joie du pouvoir, et
l'hommage d'une confiance qui s'en remettait de tout à eux les rassurait
pour l'avenir. Les princes préfèrent les sujets qui obéissent à ceux qui
pensent.
M. de Boisgelin, après s'être enquis de cette organisation, «des forces
qu'on en pourrait tirer, après avoir reconnu qu'il n'existait ni plan,
ni chef», vit clairement combien peu la royauté avait à espérer des
royalistes. Aucune voie de retour ne s'ouvrirait pour les Bourbons, ni
pour la liberté légale, avant le jour où une partie des serviteurs
jusque-là fidèles à l'Empire apporteraient à la cause royale leur
expérience du sentiment national et leur lassitude du despotisme. M. de
Boisgelin prévit ce concours, et chercha l'homme de qui il fallait
d'abord l'obtenir. Dès 1811, il mit son espoir dans la défection du
prince de Bénévent, devina dans le grand dignitaire de l'Empire le
restaurateur de la royauté, consentit que l'évêque marié bénît les
secondes noces de la monarchie très chrétienne et de la France, Et, s'il
avait mis tant de soin à convaincre madame de Coigny, c'était pour
atteindre, par elle, M. de Talleyrand.
X
M. de Talleyrand, soit qu'il n'eût pas pu, soit qu'il n'eût pas voulu
rester en faveur, était alors en disgrâce, et rendu, par la dispense de
servir, à la liberté de juger. S'il avait dit que la parole est donnée à
l'homme pour déguiser sa pensée, il prouvait que, pour faire connaître
sa pensée, le silence suffit à l'homme. Son mutisme donnait l'impression
que, seul peut-être des ouvriers employés par le maître, il osait voir
les erreurs du génie. Ce n'est pas dans le caractère qu'était sa
fermeté, mais dans son intelligence. Les prodiges de nos armes avaient
déconcerté sans le détruire son instinct de la mesure, son goût des
succès raisonnables: il n'avait pas cessé de désirer pour la France une
primauté compatible avec l'équilibre et l'indépendance de l'Europe.
Habitué à servir tous les gouvernements, à les quitter à l'heure où ils
menaçaient ruine, grandi par la disgrâce comme s'il eût prévu tous les
malheurs auxquels il n'avait pas été admis à collaborer, il semblait le
plus prêt à désespérer de l'Empire, le plus apte à grouper un parti par
ses relations et son habileté, le plus persuasif par son seul exemple.
Car les hommes connus pour leur fidélité au succès apportent une grande
force aux causes qu'ils adoptent: on les suit de confiance et, ainsi, en
même temps qu'ils pressentent la fortune, ils la décident.
Madame de Coigny était assez liée avec M. de Talleyrand pour que ses
visites semblassent naturelles: cet ambassadeur féminin trouvait son
immunité dans son sexe, qui lui permettait des audaces, des
indiscrétions et des retraites interdites à un homme. Elle commença ses
reconnaissances durant l'été de 1812, tandis que la Grande Armée
s'avançait en Russie. Elle n'a pas de peine à obtenir que le Prince «en
tête à tête», s'exprime avec sévérité de l'Empereur. «Cherchant à tirer
parti pour notre projet de l'intimité qui existait entre moi et M. de
Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus, passer seule avec lui
le matin une heure ou deux, mais je n'osais parler d'avenir. Souvent,
après m'avoir montré en homme d'État les maux que l'Empereur causait à
la France, je m'écriais:--Mais, monsieur, en savez-vous le remède?
pouvez-vous le trouver? existe-t-il?... Il n'écoulait point ma question
ou éludait d'y répondre.» Il ne répondait pas, parce qu'il interrogeait
lui-même. Tandis que ce gazouillement politique de jolies lèvres
murmurait près de lui, il prêtait l'oreille au bruit d'armées qui
faisait trembler la terre à l'Orient. Certain que la lutte devait se
terminer par l'écrasement de «l'Homme» sous la masse de l'Europe, mais
aussi que le génie pouvait suspendre le cours logique des choses, il ne
voulait pas se trouver, par son hostilité, en avance sur les revers de
l'Empereur. Un jour enfin, il se déclare: c'est à l'éloquence de deux
faits qu'il se rend. La conspiration de Mallet et la retraite de la
Grande Armée prouvent que le maître n'est invulnérable, ni au dehors, ni
au dedans.
«Il faut le détruire, dit Talleyrand, n'importe le moyen!--C'est bien
mon avis, lui répondis-je vivement.--Cet homme-ci, continua-t-il, ne
vaut plus rien pour le genre de bien qu'il pouvait faire, son temps de
force contre la Révolution est passé, les idées dont il pouvait seul
distraire sont affaiblies, elles n'ont plus de danger, et il serait
fatal qu'elles s'éteignissent. Il a détruit l'égalité, c'est bon; mais
il faut que la liberté nous reste, il nous faut des lois: avec lui,
c'est impossible. Voici le moment de le renverser. Vous connaissez de
vieux serviteurs de cette liberté, Garat, quelques autres; moi, je
pourrai atteindre Sieyès, j'ai des moyens pour cela. Il faut ranimer
dans leur esprit les pensées de leur jeunesse, c'est une puissance.
Leur amour pour la liberté peut renaître.--L'espérez-vous? lui
dis-je.--Pas beaucoup, répond-il; mais il faut le tenter.»
Tout à coup Napoléon «saute de sa chaise de poste sur son trône», et
l'on apprend son retour imprévu aux Tuileries.
Grenouilles aussitôt de rentrer dans les ondes,
Grenouilles de gagner leurs retraites profondes.
Lui revenu, ce sont maintenant les revers qui semblent lointains: il
demande des armées, la France les donne, déjà il les organise, et sa
présence ôte aux Français les plus déterminés la veille l'espoir de
résister. Madame de Coigny et M. de Boisgelin quittent Paris pour trois
mois et, durant la campagne de 1813, M. de Boisgelin ne confie son plan
qu'à une personne, il est vrai la plus considérable et la plus
nécessaire à gagner. Il rédige en forme de lettre un Mémoire pour le
Roi, expose «les chances de retour que pourrait avoir la famille des
Bourbons, si elle entrait dans la volonté du siècle, en substituant
présentement la forme monarchique constitutionnelle au sceptre absolu
qu'avaient porté ses ancêtres... Les détails donnés étaient positifs, et
le Mémoire un vrai chef-d'oeuvre de clarté, de patriotisme et de
courage.» La lettre sera envoyée lorsqu'on la pourra dater d'une défaite
décisive pour «l'usurpateur», et que la chance d'un avènement prochain
rendra utiles à Monsieur les sacrifices de principes.
Cependant, après quelques succès stériles, la retraite de nos armées se
continuait de Russie en Allemagne. Napoléon n'était plus seulement
vaincu par la nature, mais par les hommes. Il reculait, dans cette voie
douloureuse suivi, bientôt précédé par les défections, et se trouvait
seul contre toute l'Europe, quand il dut s'ouvrir, par le combat de
Hanau, la France où l'invasion le poursuit. Ces malheurs avaient rendu
la parole au Corps législatif. Il ne refusait pas des soldats, mais
réclamait des garanties pour le repos à venir. Le mot de liberté,
soufflé tout bas par Talleyrand vers la fin de 1812, était, avant la fin
de 1813, dit tout haut par la Chambre à l'Empereur même. Et, quand il
quitta Paris pour commencer la campagne de 1814, madame de Coigny
recommença ses visites à M. de Talleyrand.
«Tout Paris venait le voir en secret et en tête à tête. Chaque
personne qui sortait, rencontrant celle qui entrait, semblait dire: Je
vous ai devancé, c'est moi qui l'ai pour chef.
»Après nous être entretenus du malheur des temps, du progrès des
ennemis en France, je lui dis que ce que je craignais le plus était de
voir la paix conclue au milieu de ce désordre et de rentrer sous le
sceptre d'un guerrier battu.--Mais il ne faut pas y rester, me
dit-il.--A la bonne heure! lui répondis-je, mais que
faire?--N'avons-nous pas son fils? reprit-il.--Pas autre chose?
m'écriai-je.--Il ne peut être question que de la régence, me dit-il en
baissant les yeux et du ton grave qu'il affecte quand il ne veut pas
être contrarié... J'osai le contrarier, car le temps était précieux.»
Plusieurs entretiens suivent où, d'arguments en arguments, le prince
passe par les mêmes étapes qu'elle avait parcourues elle-même, se rabat
de la régence sur le compromis orléaniste; où elle, répétant M. de
Boisgelin, montre l'erreur soit de laisser le pouvoir si près du
dominateur insatiable, soit de préférer, si l'on restaure la royauté,
une branche gourmande au tronc séculaire; où l'homme d'État propose les
remèdes de bonne femme, où la femme le ramène à la cure efficace de la
Révolution.
«Enfin, un jour, il se leva, fut à la porte de son cabinet de
tableaux, et après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à moi
levant les bras en me disant:--Madame de Coigny, je veux bien du Roi,
mais... Je ne lui laissai point motiver son _mais_ et, lui sautant au
cou, je lui dis:--Eh bien! monsieur de Talleyrand, vous sauvez la
liberté de notre pauvre pays en lui donnant le seul moyen pour lui
d'être heureux avec un gros roi faible qui sera bien forcé de donner
et d'exécuter de bonnes lois... Il rit de mon genre d'enthousiasme,
puis il me dit:--Oui je le veux bien, mais il faut vous faire
connaître comment je suis avec cette famille-là. Je m'accommoderais
encore assez bien avec M. le Comte d'Artois, parce qu'il y a quelque
chose entre lui et moi qui lui expliquerait beaucoup de ma conduite.
Mais son frère ne me connaît pas du tout: je ne veux pas, je vous
l'avoue, au lieu d'un remerciement, m'exposer à un pardon ou avoir à
me justifier. Je n'ai aucun moyen d'aboutir à lui et...--J'en ai, lui
dis-je en l'interrompant. M. de Boisgelin est en correspondance avec
lui et, dans ce moment, il a une lettre prête à lui être envoyée.
Voulez-vous la voir?--Oui, certes, venez demain me l'apporter, je
meurs d'envie de la lire, me répondit-il assez vivement.
»Je ne puis encore me rappeler sans émotion le plaisir que j'éprouvai
au moment où je crus voir l'accomplissement du voeu le plus vif et le
plus pur que j'aie jamais formé. Je me rendis rapidement chez moi, où
M. de Boisgelin m'attendait, et je lui criai en entrant: «Il est à
nous, il veut lire votre lettre au Roi.» Rien n'égala le transport de
joie de Bruno.
»Nous nous mîmes à copier la lettre en soignant très fort le
paragraphe dans lequel il était question de M. de Talleyrand.
L'explication abrégée, quoique générale, de sa conduite, sa haute
position politique et l'impossibilité que, sans lui, le Roi pût jamais
parvenir au trône, tout cela fut tracé d'une main assez habile. Le
lendemain, je me rendis rue Saint-Florentin, avec mon papier dans mon
sac. A peine fus-je entrée dans la chambre à coucher que, fermant la
porte avec précaution, M. de Talleyrand me dit: «Asseyez-vous là, et
lisons.» Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il
commença à lire très lentement. A mesure qu'il avançait, il disait en
s'interrompant: «C'est cela: à merveille! C'est parfait! C'est
expliqué admirablement!» Enfin, quand il en vint au paragraphe qui le
regardait, il eut un mouvement très marqué de satisfaction et le relut
encore. Lorsqu'il eut achevé toute sa lecture, il la recommença plus
lentement, pesant et approuvant tous les termes; ensuite il me
dit:--Je veux garder cela et le _serrer_.--Mais cela va vous
compromettre inutilement.--Bah! me répondit-il, j'ai tant de motifs de
suspicion, celui-là me plaît... J'exigeai cependant qu'il le brûlât,
et, allumant une bougie à un reste de feu presque éteint qui était
dans l'âtre, il tortilla le papier en l'approchant de la bougie, le
jeta enflammé dans la cheminée et croisa dessus la pelle et la
pincette pour empêcher que les cendres ne s'envolassent par le tuyau.
«On n'apprend qu'avec un homme d'État, lui dis-je, à anéantir un
secret bien secrètement.»
»Après cette petite opération, M. de Talleyrand se retourna de mon
côté et me dit:--Eh bien! je suis tout à fait pour cette affaire-ci,
et, dès ce moment, vous pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin
entretienne cette correspondance, et, nous, travaillons à délivrer le
pays de ce furieux! Moi, j'ai des moyens de savoir assez exactement ce
qu'il fait. J'ai avec Caulaincourt un chiffre et un signe convenus,
par lesquels il m'avertira, par exemple, si l'Empereur accepte ou non
des propositions de paix. Il faut parler hautement de ses torts, de
son manque de foi à tous les engagements qu'il avait pris pour régner
sur les Français. On ne doit pas craindre de prononcer encore les mots
_nation_, _droits du peuple_; il s'agit de marcher, et l'expérience a
resserré en de justes bornes l'expression de ces mots-là... Je revins
chez moi enchantée et jamais M. de Boisgelin n'a goûté une joie plus
pure.»
Talleyrand, qu'ils croient lié, a seulement ajouté un fil à
l'entrelacement des combinaisons qui aboutissent à sa main attentive et
encore immobile: il lui suffit d'être rattaché à tout ce qui devient
possible. Vous rappelez-vous, dans _Guerre et Paix_, Kutusow? Il est à
Borodino: de tous côtés lui parviennent les nouvelles, partout on
demande ses instructions, ses secours, sa présence. Lui ne décide, ni
n'apparaît, ni ne se meut. Il laisse mûrir la bataille. Tandis qu'on
attend ses ordres, il attend les ordres de la fortune, il sait n'être
que le premier lieutenant de l'occasion. Et, alors seulement qu'elle
apparaît et commande, cet entraîneur d'hommes les mène où il la suit. De
même Talleyrand, pour se décider lui-même, veut connaître les desseins
définitifs des souverains, qui ne sont pas d'accord entre eux, et de
Napoléon, qui tantôt résigné à traiter, tantôt ardent à combattre, ne
semble pas d'accord avec lui-même. Le Congrès de Châtillon apporta cette
clarté décisive. L'entente de l'Europe s'était formée: pour obtenir la
paix, la France devait reculer jusqu'à ses frontières de 1789. Si un
Français ne pouvait anéantir, par son consentement à une telle paix,
toutes les conquêtes de la Révolution, c'était le chef couronné de cette
révolution, et couronné par ses victoires. Son incapacité à rien
retenir, non seulement des royaumes rattachés par lui contre la nature à
la France, mais des frontières naturelles gagnées par les généraux de la
République sur l'Europe provocatrice, deviendrait-elle le titre de
Napoléon à régner sur le vieux sol acquis par l'ancienne royauté? Une
telle paix, Napoléon l'avait dit lui-même, ne pouvait être signée que
par la famille absente de l'histoire depuis 1789, par les Bourbons. Lui
devait vaincre ou disparaître. Talleyrand juge l'avenir fixé. Il ne se
contente plus de recevoir madame de Coigny, il se rend chez elle.
«Un jour M. de Talleyrand vint me voir et me dit:--Il serait
nécessaire d'arranger tout ceci d'une manière noble et sérieuse.
Bonaparte vient encore de refuser la paix à Montereau. Son petit
succès lui tourne la tête, et il parle de retourner à Vienne. Si la
paix qu'on est encore décidé à offrir à Napoléon se fait, tout est
perdu. Il faut que, lorsque le Sénat s'assemblera, il nous tire
d'affaire... Voici ce que, par son droit naturel de conservateur des
lois fondamentales, il peut faire. Qu'un de ses membres monte à la
tribune pour dénoncer Napoléon, en disant qu'ayant été élu Empereur
aux conditions qu'il n'a pas tenues, le contrat est annulé et il est
déclaré perturbateur du repos public et mis hors la loi. Que le Sénat,
ensuite, se constitue en assemblée nationale; qu'il envoie aux députés
l'ordre de s'assembler et de délibérer, et, reconnaissant leur mandat
comme suffisant, qu'ils déclarent la France monarchie
constitutionnelle avec trois ou quatre lois bien faites qui indiquent
clairement les libertés du peuple et prendront le nom de charte ou de
lois constitutionnelles, comme on voudra. Alors qu'il appelle le frère
de Louis XVII sur le trône et qu'il fasse adhérer le peuple à ce voeu
en faisant ouvrir des registres où chaque citoyen sera invité à écrire
son nom; qu'il fasse un appel aux armées et qu'il envoie une
députation aux princes coalisés pour leur faire part de cet événement
en les invitant à repasser le Rhin pour commencer là les préliminaires
de la paix. Voyez Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi remuer une âme
patriotique et faire les plus belles phrases du monde sans danger,
c'est là ce qu'il faut répéter souvent. Cette persuasion peut encore
faire des héros. Qu'on voie Lambrecht, Lenoir, Laroche, je ne sais
qui, ces patriarches de révolution qui savaient si bien démolir les
trônes avec les mots de _patrie_, _tyrannie_, _liberté_. S'ils les
prononcent, nous sommes sauvés. Je vais faire, de mon côté, ce que je
pourrai pour leur faire sentir qu'en s'y prenant ainsi ils passent un
véritable contrat entre le monarque et le peuple.»
Par la collaboration de nos malheurs éclatants et de son activité
invisible, le plan qu'il traçait à la fin de février devenait de
l'histoire au commencement d'avril.
X
Que la parole ardente d'une femme à un politique incertain encore ait,
comme le premier souffle du vent sur la voile pendante, vaincu l'inertie
et orienté le scepticisme de Talleyrand, par suite décidé de la
Restauration, telle est la plus nouvelle des anecdotes racontées par ces
Souvenirs. C'est afin d'établir ce fait qu'ils ont été composés, et
c'est la précision du détail qui donne un intérêt à leur témoignage.
L'origine minuscule qu'ils attribuent à un grand événement n'est pas un
motif de les suspecter. Car, s'il y a une logique des affaires humaines,
si la philosophie de l'histoire découvre leurs enchaînements et admire
dans l'ensemble des faits leur suite raisonnable, une exacte proportion
n'existe pas entre chacune des circonstances qui se succèdent.
L'histoire est ordre, parce que rien d'important et de durable ne
modifie l'existence des sociétés sans être justifié en raison. L'usage
que les hommes font de leur libre arbitre entraîne des conséquences
nécessaires, et elles s'imposent à eux malgré eux: c'est cette loi de
morale et d'équité qu'on appelle la force des choses, quand on ne la
veut pas nommer la force de Dieu. Mais cette force qui domine le monde
ne s'y établit pas d'elle-même et toute seule. Pour ouvrir passage aux
conséquences les plus inévitables et les plus prêtes il faut des
incidents, gestes de l'homme, et ils peuvent être capricieux, imprévus,
illogiques, légers, infimes, comme lui-même. Il met ainsi la marque de
son inconsistance dans l'oeuvre d'ordre à laquelle il collabore. Si bien
qu'à examiner pourquoi les choses se suivent, on satisfait la raison, et
qu'à voir comment elles surviennent, on la déconcerte. Le monde paraît
obéir à des lois promulguées par des hasards.
Napoléon, pour avoir vaincu trop de peuples, doit périr sous leurs
forces coalisées, et, comme il représente le droit de la Révolution, sa
chute fera la place aux représentants du droit traditionnel: ces
conséquences préparées de loin, qui en 1814 sont prêtes, voilà la part
de la justice et de la morale. Dès que, nécessaires, elles frappent à la
porte de l'histoire, le moindre incident la leur ouvrira, fût-ce par les
mains les plus indifférentes à la morale et à la justice. Et le retour
de la monarchie très chrétienne a pu avoir pour occasion la rencontre
d'une femme qu'un amour illégitime a acquise au gouvernement légitime,
avec un évêque passé à l'incrédulité, un noble passé à la Révolution, un
républicain passé à l'Empire et qui voit avantage à se contredire une
fois de plus: voilà la collaboration de l'infirmité humaine aux actes
nécessaires de l'histoire.
De cette infirmité les _Mémoires_ apportent une autre et plus importante
preuve. S'ils ont une valeur historique, c'est de bien mettre en lumière
les desseins des hommes qui préparèrent la Restauration. Les
conversations de Boisgelin et de Talleyrand sont comme les confidences
des deux partis qui se coalisèrent pour ramener Louis XVIII. C'est pour
supprimer le despotisme qu'ils songent à rétablir la royauté: voilà la
pensée commune aux royalistes fidèles et aux révolutionnaires lassés.
Napoléon les a dégoûtés des grands princes. Il obsède la pensée de tous
les Français qui travaillent à se passer de lui: c'est contre lui qu'ils
se défendent encore par leurs précautions contre ses successeurs, c'est
à la vie dévorante d'un génie omnipotent qu'ils ne veulent plus livrer
les droits de tous et la paix du monde. Aussi s'accordent-ils à
comprendre que, pour rendre à la nation ses droits, il ne suffit pas de
rétablir le pouvoir royal, il faut le transformer. Car Napoléon n'a fait
que recueillir et parfaire, avec sa plénitude d'autorité, les
prérogatives conquises par les rois sous l'ancien régime, et c'est un
Bourbon qui a dit le premier: «L'État, c'est moi.» L'ancien régime avait
fini par porter tout entier sur deux certitudes: que l'ordre dans la
société est l'exercice de toute l'autorité par un seul pouvoir, et que
ce pouvoir appartient au roi.
Si les réformateurs, fils d'un siècle qui se prétendait philosophe, se
fussent fait une philosophie de l'autorité, voici ce qu'ils auraient vu.
La plus haute, la plus étendue, la plus nécessaire des autorités est la
morale, qui, donnant des certitudes sur le bien et le mal, donne des
lois à la vie privée et à la vie publique: or, la morale ne serait ni
immuable, ni commune à toutes les nations, ni supérieure aux plus élevés
de ceux qui gouvernent, si elle dépendait d'un pouvoir humain. La morale
doit avoir pour sanction une justice distributive qui empêche les
méchants de troubler la paix des bons et l'effort de la société vers sa
destinée: la justice ne saurait être aux caprices d'un homme, car, s'il
commande contre la morale, l'obéissance détruirait la justice même. Le
savoir qui associe l'homme à la vie générale et, par la connaissance du
passé et du présent, amasse, pour le durable profit de l'avenir, les
leçons des faits fugitifs n'a pas moins besoin d'indépendance, car il
est la vérité: et que deviendrait une vérité soumise aux passions de ses
justiciables? Si la morale, la justice, la science sont les premiers et
universels souverains de toute société, dans aucune société les
intérêts, même ceux que la volonté humaine a droit d'arbitrer à son gré,
ne sont tous massés, confondus, indivisibles par nation. La vie humaine
s'alimente par le travail, le travail par la diversité des métiers; et
l'échange de services innombrables et quotidiens qui se nomme la
civilisation a pour unique garantie le juste équilibre entre les
avantages offerts à chaque profession et l'avantage assuré au public
pour lequel toutes sont faites. Or, pour établir ces lois régulatrices
du travail et discerner les causes de succès ou d'insuccès, si obscures,
si nombreuses, si spéciales à chaque profession, qui possède compétence,
sinon les hommes attachés à chacune par l'expérience, l'intérêt et
l'honneur? Comme la solidarité unit les hommes à travers les distances,
par la similitude des travaux, elle associe, malgré la différence des
conditions, ceux qui vivent groupés par le voisinage. La commune, son
nom même l'indique, forme entre ses habitants la société la plus
ancienne, la plus complète, et la plus familière d'intérêts immédiats et
quotidiens; église, école, police, marchés, voirie, taxes, toutes les
activités collectives de cette famille agrandie apportent à chacun de
ses membres avantage ou préjudice, paix ou guerre, le touchent dans cet
étroit espace par des contacts dont la douceur ou la blessure se
renouvellent sans cesse. Or, qui sait le mieux les désirs et les besoins
de la commune, sinon la commune? De même le cohéritage des souvenirs
historiques, les analogies du climat, du sol, des travaux, des
caractères, des coutumes, assemblent les communes par provinces: qui
encore peut comprendre et servir le mieux chaque province, sinon
elle-même? Les provinces enfin se rattachent les unes aux autres pour
représenter dans le monde les idées et la force d'une race et d'une
patrie communes. C'est cette unité qui avait trouvé dans le roi son
gardien et son symbole. Il était la défense du sol national, la conquête
du sol ennemi, la sollicitude du rang qu'un peuple doit tenir parmi les
peuples, la prévoyance lointaine et l'énergie continue des mesures
intérieures qui préparent la nation à son rôle dans le monde.
Loin que la royauté fût, en date, en étendue, en importance, la première
des autorités, elle venait, par son avènement historique, la dernière,
et, si les intérêts dont elle avait charge n'étaient pas les moins
élevés, ils étaient les plus étrangers aux préoccupations habituelles
des hommes et au gouvernement de leur vie quotidienne. L'État, de par sa
fonction, avait le droit d'empêcher que les intérêts individuels, locaux
ou corporatifs n'oubliassent, dans l'égoïsme de leur autonomie et dans
l'ardeur de leurs rivalités, l'union nécessaire de la race. Il devait
par son arbitrage concilier ces indépendances avec l'unité. Il n'avait
pas plus mission pour se substituer aux autorités particulières de
chaque groupe humain que pour se subordonner les puissances
civilisatrices de toute société. Or, non seulement la Royauté française
avait supprimé l'autonomie des communes et des provinces, non seulement
elle avait fini par anéantir toute indépendance corporative et fixer
seule la loi et le sort de toutes les professions, mais elle avait, en
étendant ses prises sur les Universités, sur les Parlements et sur
l'Église, prétendu à la souveraineté sur le savoir, la justice et la
morale. Cet universel étouffement avait assuré à la royauté la
toute-puissance partout où il avait détruit la vie, mais toutes ces
morts n'avaient pu la défendre quand elle fut attaquée à son tour.
L'oeuvre avait été reprise par le plus prodigieux des hommes. Après
quatorze ans, il succombait écrasé sous le poids de la toute-puissance.
Preuve tragique, renouvelée, évidente, que les deux postulats de la
monarchie absolue étaient faux, et que, pour revenir à la vérité, et par
la vérité à l'ordre, il fallait briser d'abord l'universelle usurpation
contenue dans l'unité du pouvoir, délivrer de la prison centrale où
elles avaient été toutes jetées, et rendre à leurs places naturelles
dans toute la France, des autorités multiples comme les intérêts,
distinctes comme les compétences, indépendantes comme les droits.