Le marquis Bruno de Boisgelin, capitaine de dragons en 1789, avait été
entraîné dans l'émigration par la solidarité de la race et des armes, et
ramené par sa raison en France dès le Consulat. C'était, en 1812, un
homme de quarante-cinq ans, de belle mine, d'intelligence ouverte, d'un
noble caractère. Aimée célèbre ces mérites dans les _Mémoires_ écrits
pour lui, et, si l'on baisse un peu la note de l'éloge, la note est
juste. Entre ces deux personnes, l'unique lien dont Aimée parle et
s'honore est celui d'une tendre et enthousiaste amitié. Je ne voudrais
pas suivre l'exemple des écrivains que j'ai repris d'avoir cru au mal
sans preuves, et la preuve est pénible qu'on cherche dans les aveux
d'une femme, pour établir l'insuffisance de ses aveux. Je me contente de
lire les _Mémoires_: cette amitié se plaît aux caresses des mots, et
l'ami est plus Bruno que Boisgelin; entre elle et lui, l'intimité est
assez grande pour qu'à toute heure du jour elle puisse aller chez lui,
ou lui l'attendre chez elle, comme si leurs deux logis étaient communs;
parfois ils n'en ont qu'un, partent ensemble pour le château de Vigny,
où tous deux demeurent seuls jusqu'à trois mois. Or, l'ancien capitaine
de dragons est marié à une femme laide[39] et ne se pique d'être fidèle
qu'à son roi. Aimée touche à l'âge où, Balzac va le dire, la femme est
le plus voluptueusement désirable, en la plénitude de son fruit mûr. Cet
épanouissement, proche du déclin, la sollicite elle-même, non moins
tentée que tentatrice. Aucun scrupule ne la retient, et l'occasion
habite sous son toit. Il me semble que le lecteur dit: «La cause est
entendue.» Mais si, par cette nouvelle affection, elle sortit encore du
devoir, Aimée rentrait du moins dans son monde, et cette fois la
faiblesse n'était pas avilie par le choix du complice.
[39] Parmi les notes rédigées par le duc de Bassano en 1803, à l'appui
des candidatures au titre de chambellan honoraire, se trouve
celle-ci: «Bruno de Boisgelin, âgé de quarante ans, neveu du
cardinal et du maître de la garde-robe du roi, ayant épousé
mademoiselle d'Harcourt, fille du duc de Beuvron. Il jouit de 35 000
livres de rente et attend une fortune considérable de sa belle-mère
qui, étant Rouillé, a été immensément riche. C'est un homme aimable
et de bonne compagnie; sa femme, dont il n'a qu'une fille, est
extrêmement petite et a un extérieur désagréable.»--_Archives
nationales_. Minutes des décrets. AF. IV 1773.
M. de Boisgelin parvenait à un âge où l'amour complète, distrait ou
embarrasse la vie, mais ne la remplit pas. Sans emploi sous l'Empire, il
avait plus de temps pour penser. La fidélité à ses princes, l'amour de
son pays, l'espoir d'être utile à lui-même en servant sa cause, lui
inspiraient le désir d'un autre régime. Et cette préoccupation devint
chez lui trop profonde et constante pour que la confidence n'en fût pas
faite à Aimée de Coigny.
En cette circonstance encore apparut l'aptitude de cette femme à
accepter les pensées de ceux qu'elle aimait. Sans disputer avec M. de
Boisgelin, sinon pour lui donner le plaisir d'avoir raison contre elle,
elle se rendit à la légitimité. Ce ne fut pas un consentement de
complaisance, passif et stérile. Enfin admise à cette collaboration
qu'elle avait en vain cherchée jusque-là, elle se montra zélée, active,
ingénieuse, persévérante; elle servit le dessein de son ami autant et
plus qu'il le servait lui-même. Et, cette fidélité d'intelligence,
qu'inspirait la fidélité du coeur, survivant à l'action, Aimée écrivit
pour lui le récit de ce commun effort. Telle fut l'origine, tel est le
sujet des _Mémoires_.
Dans ces _Mémoires_, ce dont elle parle le moins, c'est de sa vie. Peu
de femmes avaient autant à dire, si elle avait voulu se raconter. Elle
ne fait à son passé que deux allusions. Au moment de sa rupture avec
Mailla Garat, elle s'était réfugiée chez la princesse de Vaudemont, «où
j'avais fui, dit-elle, des malheurs de plus d'un genre». On ne saurait
mettre plus de discrétion dans plus d'exactitude. Ailleurs elle se
définit: «une femme ayant rompu les liens qui l'attachaient à l'ancienne
bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu former d'autres, et étant
restée seule au monde, ou à peu près». Qu'«à peu près» est un joli
euphémisme, et que la langue française est une belle langue, pour cacher
tant de choses en si peu de mots!
L'amoureuse prend la parole en témoin d'une oeuvre politique. Elle donne
au passage quelques détails sur la société littéraire où elle a
fréquenté. Mais elle ne raconte avec suite que sa collaboration d'un
instant à l'histoire de son temps, et, sur ce sujet, se plaît à tout
dire.
Cette réserve et cette abondance, qui se font contraste, sont la
première originalité des _Mémoires_. Pourquoi tant de secret sur ses
expériences amoureuses? N'éprouvant pas le remords des actes, elle ne
devrait pas connaître la honte des aveux. Et pourtant, ils l'humilient.
Elle ne saurait apprendre à l'ami d'aujourd'hui les amis d'hier sans
devenir moins précieuse pour lui. Sa propre intelligence, à contempler
ensemble, enlaidies l'une par l'autre et mortes, ses aventures, éprouve
un trouble qu'elle ignorait jadis, surprise par l'attrait successif et
vivant de chaque passion. Enfin, l'expérience dernière qu'elle a faite
avec M. de Boisgelin l'a éclairée sur l'infériorité de toutes les
autres. Dans ses précédents voyages au bonheur, elle ne s'est, avec
chacun de ses compagnons, occupée que d'elle et de lui, sacrifiant tout
à deux personnes et réduisant la vie à la communion de deux égoïsmes.
Avec Boisgelin, elle a, pour la première fois, senti une solidarité
entre sa vie personnelle et la vie générale, entre son action et
l'intérêt de tous. C'est, dans sa carrière agitée, le seul instant dont
elle soit fière. Voilà pourquoi elle s'y complaît, pourquoi elle raconte
dans tous leurs détails les événements. Elle ne se lasse pas de fournir
ces preuves qu'elle a voulu le bien, et, après plusieurs années, la
satisfaction de cet effort vibre encore dans l'enthousiasme du récit.
«Mon âme réunie à celle d'une noble créature se sentait relevée et
remise en sa place.» Remarquables paroles autant qu'inattendues! Nul
tourment de foi, nul scrupule de raison, nulle pudeur de corps, ne
révèlent à cette femme qu'il y ait une diminution de la dignité dans le
vagabondage des tendresses. Et pourtant, elle sent, elle proclame
elle-même la déchéance. Elle ne voit pas l'immoralité, mais elle voit
l'inutilité de la vie amoureuse: c'est de ce vide qu'elle a honte. Elle
comprend que, pour se «relever» et «se remettre en sa place», il lui
fallait vivre hors et au-dessus d'elle-même, racheter les égoïsmes de
son coeur par du dévouement au service de tous. Qu'est-ce dire, sinon
que ni les passions des sens, solitude où chaque être n'aime que sa
propre chair, ni les passions du coeur, prison où deux êtres s'enferment
pour être l'un à l'autre, ne sont tout le bonheur, et que briser cette
prison, sortir de cette solitude pour vivre de la vie générale,
travailler d'un effort désintéressé au bien commun, est des bonheurs le
plus durable, le moins décevant, le plus nécessaire? Qu'est cette
intelligence du bonheur, sinon la supériorité du devoir sur le plaisir
reconnue par une voluptueuse?