Des griefs naissent les représailles. Elle les tint suspendues plus de
cinq années, obstinée à espérer encore. Mais, le jour où elle n'eut plus
de doutes sur sa méprise, cette femme mal gardée par le devoir devait
chercher une revanche de l'amour. Et, comme il y a dans les
entraînements de coeur plus de logique et moins de hasard qu'on ne
croit, si un homme avait chance de lui plaire, c'était le moins
semblable à son mari.
Or, en même temps que Montrond décourageait Aimée, le Directoire avait
lassé la France, et la même loi des contrastes venait de triompher dans
le régime nouveau. Les divisions anarchiques du gouvernement collectif,
la corruption des hommes publics, l'incapacité de la démagogie, les
excès de la tribune, trouvaient pour terme le geste impérieux et bref
d'un soldat. La Constitution accordait, il est vrai, à la liberté, des
avocats d'office. Mais, en écrasant sous le nom de Tribuns ces hommes
qui, sans droit de veto, ni d'appel au peuple, obtenaient seulement
licence de plaidoirie en faveur des franchises publiques devant un corps
législatif choisi par le pouvoir, la Constitution les réduisait à la
plus discréditée des puissances, la parole. Et, au milieu d'institutions
créées pour le travail silencieux et rapide, ce monopole du bavardage
aux tribuns n'allait pas sans un peu de ridicule, et semblait calculé
pour le leur donner.
Pourtant, les raffinés d'intelligence, accoutumés à entretenir, par la
vie de salon, le goût de la controverse, redoutaient la main autoritaire
de Bonaparte. En vain, leur chef naturel, Talleyrand, venait de passer
au plus fort: la société dont il avait été l'arbitre persévérait, avec
madame de Staël, à vouloir un gouvernement d'opinion. M. de Montrond
suivait M. de Talleyrand, Aimée de Coigny resta aux côtés de madame de
Staël. Il y avait une certaine grandeur à réclamer contre le génie les
droits de la raison, à défendre, malgré un peuple fier d'obéir, la
souveraineté nationale. L'abandon même où se trouvait le droit de tous,
qui n'intéressait presque plus personne, et le péril de ces obstinés,
assez hardis pour contredire la toute-puissance du maître, donnaient aux
tribuns opposants un air de courage et de magnanimité. Dans les salons,
on prodiguait à ces survivants du régime parlementaire l'empressement
flatteur et les faciles enthousiasmes qui font illusion sur la force
d'une cause aux héros et aux spectateurs des triomphes mondains.
Au nombre de ces tribuns était Garat[33], de cette dynastie qui
fournissait des acteurs au théâtre et à la politique. Le tribun chantait
d'une belle voix la liberté, comme son frère, le grand Garat, les
romances. Si sa renommée n'était pas égale, il avait pourtant son
public, et l'opposition tenait pour orateur cet homme dont la bruyante
indépendance irritait le Premier Consul[34]. C'est sur ce Mailla Garat
que s'égara le choix d'Aimée.
[33] La notoriété de la famille commença par Joseph Garat. Celui-ci
était fils d'un médecin établi à Ustaritz, dans le pays basque.
Second de six enfants, il reçut, avec ses trois frères et ses deux
soeurs, une éducation solide et pieuse: un de ses frères devint
prêtre et une de ses soeurs religieuse. Pour lui, avocat, député
important de la Gironde, ministre de la justice et régicide sous la
Convention, ambassadeur sous le Directoire, sénateur au lendemain du
18 Brumaire, comte de l'Empire, écarté de la politique par le retour
des Bourbons, il acheva sa vie à Ustaritz en 1824, royaliste et
chrétien. Durant le déluge révolutionnaire, il s'était, pour ne pas
périr, réfugié dans la petite arche de son égoïsme et voguait
satisfait pourvu que sa fortune flottât, fût-ce sur du sang. Mais
lorsque la grande inondation se retirant, le laissa à sec, il fut
ressaisi par les anciennes puissances, l'amour du sol natal, la loi
de l'hérédité, l'enseignement des premiers maîtres, et dès qu'il
n'espéra plus rien des hommes, il revint à Dieu. Il ne laissa pas
d'enfants.
Son frère Dominique, avocat au Parlement de Bordeaux, puis membre de
l'Assemblée constituante, en eut cinq, dont quatre fils, Pierre,
Mailla, Francisque et Fabry. Pierre, né en 1762 et mort en 1823, fut
le chanteur, et celui-là du moins ne dut sa fortune qu'à sa voix et
à ses manies dont il savait faire autant de modes. Mais Mailla, né
en 1763, s'introduisit par Joseph dans la politique et quand, à
trente-sept ans, il fut fait tribun, deux vers coururent:
Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat?
C'est que ce petit homme a son oncle au Sénat.
Révoqué, il attendit de la camaraderie politique une compensation.
La politique lui valut sous l'Empire un poste subalterne, que son
ancien collègue du Tribunat, Daunou, devenu directeur des Archives,
lui donna dans les bureaux; aux Cent-Jours, la politique fit de lui
un secrétaire général à la préfecture de la Gironde; la politique le
destitua au retour des Bourbons. Quand il n'eut plus de protecteur,
il n'eut plus d'avenir et traîna à Bordeaux son oisiveté jusqu'à sa
mort, en 1837.
Francisque se fit aussi remorquer par l'oncle Joseph: quand celui-ci
eut l'ambassade de Naples, Francisque l'accompagna comme secrétaire
et au retour obtint dans les douanes une place dont il vécut
cinquante ans. Fabry, chanteur comme Pierre, mais avec moins de
talent, se mit, comme Mailla et Francisque, à la traîne de l'oncle
Joseph et obtint une perception à Vaugirard.
Aujourd'hui, un ministre qui n'accorderait pas davantage et à plus
de parents semblerait austère. Le népotisme modéré de Joseph au
milieu d'une révolution faite contre toute injustice et tout
privilège est intéressant comme un début du nouveau favoritisme qui,
de plus en plus, devait livrer les fonctions de l'État à la
clientèle des hommes publics.
[34] Thibaudeau raconte que «l'amiral Truguet défendant un jour devant
le Premier Consul les idées républicaines, celui-ci avait
répondu:--Tout cela est bon à dire chez madame de Condorcet et chez
Mailla Garat.»--_Mémoires sur le Consulat_, Paris, 1826, p. 34.
Entre lui et la marquise de Condorcet une liaison existait, avouée,
admise, la plus maritale des situations illégitimes. Sans doute fut pour
quelque chose dans les coquetteries d'Aimée le plaisir de prendre un
homme à une femme, de voler un amour connu[35]; c'était l'espèce de
larcin qui la tentait, on le sait. Toutefois cela n'eut pas suffi pour
qu'elle agréât «ce petit homme à l'air chafouin[36]». Mais, obsédée par
la laideur morale d'un bel homme, par cette pédanterie d'égoïsme qui
proscrivait toute émotion comme une inintelligence, elle en était venue
à croire que la plus enviable beauté de l'homme était: croire, aimer, se
dévouer. Garat, qui avait sans cesse à la bouche l'intérêt général, les
droits du peuple, lui parut, comparé à Montrond, le représentant d'une
grande cause, une manière de héros. Elle cherchait une âme, elle ne
regarda pas au corps où cette âme s'était logée.
[35] Madame de Vaudey raconte ainsi la petite scélératesse qu'Aimée
aurait mise dans sa mauvaise action:
«Le tribun, séduit par les charmes et l'esprit de la duchesse de
Fleury, tout en cherchant à lui plaire, ne pouvait pas se décider à
rompre ses relations avec madame de Condorcet. Il croyait pouvoir
concilier les procédés et son nouvel amour. Mais la duchesse,
impatientée par cette communauté de soins, voulut y mettre un terme.
Étant allée faire une visite de quelques jours à la campagne, chez
madame de Condorcet, elle feignit d'oublier dans sa chambre son
écritoire dans laquelle se trouvaient plusieurs lettres du tribun,
ayant soin que l'une de ces lettres sortît un peu de l'écritoire.
Après son départ, la femme de chambre de madame de Condorcet
descendit à sa maîtresse cette écritoire oubliée, pour la faire
renvoyer à la duchesse. La tentation était très forte: l'écriture de
Mailla qu'on pouvait reconnaître sur le fragment qui sortait de
l'écritoire excitait la curiosité de madame de Condorcet, elle y
céda. C'est ainsi qu'elle connut qu'une autre possédait ce coeur
qu'elle croyait tout à elle.»--_Souvenirs_ de la baronne de Vaudey,
p. 10.
[36] _Souvenirs de la baronne de Vaudey_.
Cette psychologie semble superflue au récent biographe du chanteur
Garat. M. Paul Lafond, persuadé que la nature ne prépare pas de si loin
les rencontres amoureuses, a sa version, que voici. Le chanteur, dit-il,
était irrésistible: contre lui, Aimée «ne songea même pas à se
défendre». Elle habitait, près de Paris, une campagne louée en commun
avec mesdames de Bellegarde, elle présenta son vainqueur à ses amies, il
amena son frère: ce fut assez pour que, peu après, le chanteur passât
d'Aimée à l'une des dames de Bellegarde et pour que Aimée se consolât du
chanteur avec le tribun. Cela est fort simple, même trop. M. Paul Lafond
affirme, mais il n'apporte ni d'Aimée un aveu, ni d'un seul contemporain
un soupçon qui serait une présomption de preuve, pas même du grand Garat
un billet, ne fût-ce qu'une preuve de présomption. Rien n'est pas assez.
Et comme, tantôt, un peu pressé, il jette Aimée de Coigny en prison deux
années plus tôt qu'elle n'y entra, et par compensation l'enterre plus
jeune de deux ans qu'elle ne fut prise par la mort; comme, tantôt, un
peu tardif, il ajourne jusqu'après le 9 thermidor le divorce qui, dès
1793, l'avait séparée du duc de Fleury; comme il la prend pour la
marquise de Coigny, quand il déclare écrits pour elle les Mémoires de
Lauzun, on a droit de croire que, s'il a confondu les deux cousines, il
a pu mal distinguer entre les deux frères. Et, si son récit n'est qu'un
écho incertain de quelque vantardise orale où se trompait elle-même
l'incommensurable vanité du chanteur, il suffit de répondre: «Chansons
que tout cela.»
Loin de ne chercher qu'une rencontre d'inconstances, Aimée apportait,
dans cette nouvelle tentative, la même vocation d'obéissance, le même
besoin de se rendre semblable à celui qu'elle aime. Orléaniste avec
Lauzun, aristocrate avec Malmesbury, sceptique avec Montrond, la voici
républicaine. Et comme, cette fois, ce n'est pas un caprice de vanité ou
de désoeuvrement qui la livre à un petit-maître; comme, conduite à une
même faiblesse par un sentiment moins vulgaire, elle est poussée par son
dégoût d'un homme qu'elle méprise vers un homme qu'elle croit estimer,
elle semble aller au désordre avec une âme neuve. Elle apporte à se
perdre des scrupules de conscience et une pudeur de sentiments que ni
son éducation ni sa nature ne lui avaient donnés, que ses précédentes
fantaisies ne lui avaient pas appris. La mésestime où Montrond tenait
l'espèce humaine le préparait à ne subir l'infidélité ni comme une
surprise ni comme un malheur. D'ailleurs, mieux que la philosophie, nos
passions calment nos passions; il était trop joueur pour être
importunément jaloux. Il ne faisait plus la cour qu'aux «beaux yeux de
la cassette», où il puisait souvent, et Aimée se laissait ruiner,
indifférente à la fortune. Mais le jour où elle écrivit à Garat: «Je
suis ta vraie femme», elle ne supporta pas la pensée d'appartenir à un
autre, elle voulut, pour être tout entière au nouvel élu de son coeur,
rompre le reste du lien qui l'attachait à Montrond. Le divorce fut
prononcé[37], et c'est sous son nom d'Aimée de Coigny qu'elle allait
désormais courir les hasards du coeur.
[37] M. de Lescure, dans son livre _l'Amour sous la Terreur_, écrit
qu'après le mariage Aimée et Montrond partirent pour l'Angleterre,
et «qu'après deux mois les époux revinrent à Paris dos à dos et pour
y divorcer». Il n'y a pas apparence que deux personnes, à peine
échappées à la mort, partissent pour un pays en guerre avec la
France, cherchassent le risque d'être au retour pris comme émigrés;
le séjour de l'Angleterre avait trop desservi Aimée pour qu'elle dût
être désireuse d'y revenir; enfin ce mariage ne dura pas deux mois,
mais sept ans. C'est le 19 brumaire an IX qu'Aimée accomplit les
premières formalités pour obtenir le divorce. C'est le 6 germinal,
an X qu'«en l'absence du sieur Mouret, lequel ne s'est présenté
quoique sommé», et «sur la réquisition expresse de la dame
Franquetot Coigny, qu'est prononcée pour cause d'incompatibilité
d'humeur et de caractère, la dissolution du mariage qui a eu lieu
entre lesdits sieur Philibert François-Casimir-Maurel Montrond et
dame Anne-Françoise-Aimée Franquetot Coigny.»
Quand le mariage a cessé d'être la transformation de l'amour en devoir
par un engagement pris pour jamais envers Dieu, les contrats de fidélité
temporaire passés devant une autorité tout humaine sont vides de respect
et de logique. Si l'amour seul fait le devoir, on n'a point à s'engager
envers un tiers à aimer: cela ne regarde que deux personnes. Et comme
elles ne sont pas maîtresses de demain, qu'il s'agisse d'aimer ou de
vivre, il leur suffit d'être l'une à l'autre, sans vaines promesses.
Aimée de Coigny, pensant ainsi, pratiqua avec Garat l'union libre. Mais
c'était si peu avec une arrière-pensée de se reprendre, ou de cacher son
intrigue, qu'elle alla habiter avec lui. Elle montre plus que jamais
cette audace des déterminations, indifférente des suites, qui l'inspire
quand elle aime et pour être plus à ce qu'elle aime. Au moment où elle
refuse de se lier, elle n'hésite pas à se compromettre. Elle ne veut pas
fixer son avenir par des engagements définitifs, elle l'enchaîne par des
actes irréparables. Car, cette fois, elle achève de se perdre. Par son
mariage avec Montrond, elle avait descendu dans son monde: elle en sort
par son commerce avec Garat. Elle se range parmi les rebelles à toute
situation régulière, et se déclasse au moment où le Consulat restaurait
dans les moeurs, sinon la vertu, au moins la décence.
L'homme pour qui elle sacrifie tout est-il de ceux qui tiennent lieu de
tout? Elle comptait s'associer à la vie d'un grand citoyen, soutenir le
combattant de la liberté contre le despotisme: elle est à peine la
compagne de Garat qu'il est destitué par le Premier Consul avec les
principaux tribuns. Sa disgrâce est plus grande que son mérite. Simple
déclamateur, il a emprunté les idées et voudrait plagier la forme de
Rousseau, le grand maître qui a formé de si mauvais disciples. Le jour
où il n'a plus à mettre en discours les lieux communs de la politique,
c'en est fait de son unique talent; il n'est plus qu'un acteur sans
théâtre et, après quelques jours, personne que lui ne gémit sur son
silence. Adieu la gloire! Tant mieux, moins de temps sera volé à
l'amour. Bienvenue soit l'existence étroite où l'on vivra plus près l'un
de l'autre! Mais comment, si près, ne pas se juger? Mailla est peuple,
montagnard basque, devenu robin, il sait les lois qu'on apprend dans les
écoles, il ignore ces lois non écrites qui se transmettent par une
tradition héréditaire, et qui, par les habitudes tout extérieures du
savoir-vivre, rendent discrets les défauts, visibles les mérites,
inspirent les qualités dont elles enseignent les apparences, et
contribuent tant au charme de la vie intime. Aimée subit de Garat les
vulgarités, le sans-gêne, les maladresses que la médiocre éducation
donne aux qualités même. Elle semble une statuette de Sèvres aux mains
d'un rustre: non seulement les violences, mais les caresses brutales de
ces doigts gourds menacent cette délicatesse qui est fragilité. Tel
qu'il est, pourvu qu'il soit tout à elle, c'est assez, et elle accepte
joyeusement la vie des couples gênés, emprunte, hypothèque[38] pour son
faux ménage, se fait la servante de ce petit compagnon. Elle n'a besoin
que de fidélité. Son illogisme veut une vie régulière dans le désordre;
elle fait, comme tant d'autres, ce rêve dont tant d'autres, comme elle,
ont été réveillées si rudement par l'inconstance masculine. Elle a
trouvé bon que Mailla rompît pour elle d'autres liens, Mailla s'en tient
aux chaînes légères. Il la trompe, ou elle le croit. Elle se plaint,
défend ses droits avec jalousie, il défend sa liberté avec emportement,
elle s'obstine. «Et s'il me plaît d'être battue!» disait la Martine de
Molière. Aimée le fut, dit-on. Quel sort pour une duchesse qui avait eu
son tabouret à Versailles, toutes les délicatesses du luxe à Paris, et
partout les hommages des maîtres en l'art de plaire!
[38] Sa fortune avait été fort diminuée par Fleury, puis par Montrond.
Sans même qu'il fût besoin d'en faire l'inventaire, et quinze jours
après le divorce, Aimée renonça, par acte notarié du 21 germinal, an
X, à la communauté de biens, qui avait existé entre elle et
Montrond, «la dite communauté lui étant plus onéreuse que
profitable». Et, le 11 thermidor an X, elle vendait la terre de
Mareuil.
Et qui la retenait en ce triste esclavage? Les sens. Le compagnon avait
su les exciter et les satisfaire. L'amour qu'elle avait commencé avec le
moins de vices, avec le plus d'idéal, est tombé là! Il ne s'agit plus
d'être l'associée d'une grande cause, la consolatrice d'un grand homme:
qu'elles sont vite passées, l'union des âmes et l'alliance des
enthousiasmes! Dans les lettres d'Aimée à Mailla Garat, il reste
seulement, avec le souci de trouver les ressources nécessaires à la
durée de l'existence commune, les ardeurs lascives qui désormais la
remplissaient. Cette vie dura six ans, et, pour que l'humiliation fût
complète, c'est lui qui se lassa le premier. C'est elle qui s'obstina à
le retenir; quand il fut parti, à le reprendre; quand il eut disparu, à
le pleurer.
Elle se promit alors de ne plus recommencer avec personne la triste
expérience, et résolut de tromper par l'activité de son intelligence la
viduité de son coeur.
L'Empire était alors dans sa jeunesse et dans sa gloire. Napoléon
n'avait laissé d'asile à la liberté que les oeuvres d'imagination, et
les lettres elles-mêmes, sans influence sur la politique, en
subissaient, comme tous les arts, le prestige. Elle avait remis en
honneur Sparte, Rome, l'Égypte. De l'antiquité, l'on avait ressuscité
les vertus civiques, dépassé les modèles militaires, on la voulait
égaler par les gloires de la pensée. Les écrivains d'ailleurs, plus
encore que les sénateurs et les tribuns, semblaient vieux et non
antiques: c'est surtout à l'imagination que le souci d'imiter est
redoutable. Il enlevait toute spontanéité, tout naturel à leur effort
pour donner aux pensées de leur temps et de leur race un air romain ou
grec. Par bonheur, ces tyrannies de la mode ne gâtent que les oeuvres
écrites, destinées au public, et où les lettrés mettent leur honneur.
Quand ils oublient la postérité et se reposent de leurs oeuvres dans la
conversation, l'esprit français, sous toutes les écoles et malgré elles,
garde sa grâce, son goût, sa mesure, son indépendance et la malice ailée
de ses traits. Ainsi les mêmes auteurs dont les vers et la prose ont la
même pauvreté solennelle et représentent dans la littérature le style
empire, dès qu'ils déposaient la plume redevenaient Français,
c'est-à-dire aimables et brillants. Aimée entra en relations avec les
plus connus d'entre eux. A ces hommes d'esprit elle apporta le sien, qui
n'était inférieur à celui de personne, et sa renommée s'établit vite
parmi ces faiseurs de réputations. L'aptitude de son intelligence à
entrer dans les goûts de ceux avec qui elle vivait lui inspira sa
première tentative de devenir auteur. Puisqu'il n'y avait plus de roman
dans sa vie, elle en tira un de son imagination, et écrivit _Alvar_. Je
n'ai pu retrouver le livre. Elle ne l'avait édité qu'à vingt-cinq
exemplaires. Si son pied fin laissa voir un bout de bas bleu, on ne
pouvait mettre dans le geste plus de réserve. Et cette indifférence de
grande dame pour le suffrage de la foule contraste fort avec la fureur
de notoriété banale qui, aujourd'hui, révèle des goûts de parvenues en
tant de femmes fières de leur race.
Mais, faute qu'elle eût par des succès d'auteur changé de renommée, et
comme si l'on ne pouvait avoir le goût des lettres sans l'envie de se
faire valoir par elles, ses biographes n'ont pas voulu croire à cette
trêve où le coeur s'endormait aux jolies chansons de l'esprit. Obsédés
par sa gloire d'amoureuse, ils n'ont pas admis la lassitude ni le repos
de son coeur. L'unité du caractère dans leur héroïne exigeait
l'ininterruption de ses faiblesses. Ils ont dans sa retraite éventé une
ruse, cru que son amour de la littérature avait été son amour de
certains littérateurs. Qu'elle ait eu pour Lemercier de l'admiration,
elle n'en a jamais fait mystère. Que cette admiration ne fût pas méritée
par le talent, c'est l'avis d'aujourd'hui, ce n'était pas l'avis
d'alors: et, heureusement pour les honnêtes femmes qui s'enthousiasment
d'oeuvres médiocres, les preuves de mauvais goût ne sont pas des preuves
de mauvaises moeurs. D'ailleurs, Lemercier méritait l'attachement par
son caractère, et le caractère, à soixante-dix ans, n'inspire plus
d'amour. Lemercier n'était pas seulement vieux, mais infirme, à demi
paralysé, à peine la moitié d'un homme, et elle n'était pas femme à
s'éprendre d'un buste. Étienne de Jouy, au contraire, était un galantin
fort capable de compromettre les femmes: son succès auprès de la nôtre
paraît sûr à M. Paul Lacroix. Les preuves sont: une lettre de 1813,
qu'elle signe Aimée, où elle supprime «monsieur» et rend compte de ses
démarches faites en faveur de l'écrivain, alors candidat à l'Académie
française; plus une seconde lettre où elle lui rappelle «les bons
moments qu'ils ont passés ensemble». Que le passé de cette femme ne
rendît pas invraisemblable une aventure, soit: mais la mauvaise
réputation ne prouve rien, précisément parce qu'elle prouverait trop.
Les indices relevés contiennent-ils certitude ou probabilité de ce
caprice pour Jouy? L'absence des formules ordinaires dans une lettre ne
peut-elle révéler une camaraderie aussi bien qu'une passion, et la
passion, chez Aimée, ne parle-t-elle pas plus clair? Si une influente
accorde son patronage à un candidat à l'Académie, est-ce une preuve
qu'elle n'ait plus rien à lui refuser? Les bons moments ne sont-ils que
d'une sorte? Pour laisser à une femme spirituelle et instruite, un
souvenir agréable, faut-il que les conversations aient été criminelles?
Enfin, si fragile qu'ait été sa chair, Aimée ignora l'avilissement qui
change la faiblesse en perversité, et, sauf au début de ses désordres,
elle ne tenta jamais de mener ensemble plusieurs intrigues: elle fut la
femme d'une seule erreur à la fois. Or, en 1813, au moment où les
témoins qui n'y étaient pas la déclarent éprise de Jouy, elle vivait
sous l'influence d'un autre, qu'elle-même va nommer. Ainsi les
biographes ont eu à la fois tort et raison. Ils se sont trompés sur la
personne pour laquelle Aimée avait renoncé à la solitude du coeur; mais
ils ne se sont pas mépris sur l'impuissance où était ce coeur de garder
longtemps sa solitude.