Si la duchesse avait voulu deux amants pour mieux s'assurer le
dévouement de l'amour, l'expérience eût été décisive. Tous deux
l'avaient abandonnée au premier péril, elle restait seule. En des jours
où les protecteurs devenaient si vite des suspects, elle commença à
croire, elle aussi, que sa solitude était sa sûreté[22]. Maintenant il
n'y avait plus que son mari à la compromettre: contre l'émigré elle
invoqua et obtint le divorce[23]. Malgré ce gage donné à la Révolution,
le 4 mars 1794, elle était arrêtée, conduite à Saint-Lazare[24]. Elle
n'avait gagné à son divorce que d'être écrouée sous le nom de
Franquetot, au lieu de l'être sous le nom de Fleury.
[22] Elle s'était retirée dans sa terre de Mareuil-en-Brie. Le 18 mars
1793, un mandat d'amener la forçait à comparaître à Paris devant les
administrateurs de police. Ils lui demandaient compte de son temps
durant les mois où elle avait disparu. Elle affirma n'avoir pas
quitté la France: son séjour en Angleterre fut escamoté en
«différents petits voyages autour de Paris pour se promener». Et
elle mit un tel naturel à mentir et tant d'ingénuité dans sa rouerie
que les administrateurs, «ne trouvant aucune preuve d'émigration
contre la citoyenne, la renvoient en pleine liberté».--Archives de
la police; registre des interrogatoires des émigrés du 9 mars 1793
au 25 ventôse an II. F. 22 et 23.
[23] «Extrait du registre des actes de divorce de la municipalité de
Paris, du mardy 7 mai 1793, l'an second de la République: Acte de
divorce d'Anne-Françoise-Aimée Franquetot-Coigny et
d'André-Hercules-Marie-Louis Rosset-Fleury... Les actes
préliminaires sont une décision du tribunal de famille rendue
exécutoire par ordonnance du tribunal du sixième arrondissement de
Paris, ce vingt-trois avril dernier, de laquelle il résulte que
l'époux est émigré, et une citation aux termes de la loi...
Antoine-Edme-Nazaire Jaquotot, officier public, a prononcé ce
divorce en présence des témoins et de l'épouse qui a signé avec eux
au registre.»--Archives de Mareuil.
[24] M. Paul Lacroix fait remonter cette arrestation à juin ou juillet
1793; M. Paul Lafond, au retour du voyage de la duchesse en Italie,
c'est-à-dire à 1792. C'est une erreur d'un ou de deux ans. Les
véritables dates sont fournies par la pièce suivante: «Convention
nationale. Comité de sûreté générale et de surveillance de la
Convention nationale. Du 14 ventôse, l'an second de la République
une et indivisible; vu l'arrêté du 9 de ce mois du Comité de
surveillance de Seine-et-Marne. Le Comité de sûreté générale arrête
que la ci-devant nommée duchesse de Fleury qui a dû être conduite
dans la maison d'arrêt dudit département ainsi que sa femme de
chambre anglaise seront amenées dans la prison de la Force ou toute
autre à Paris; sera quant au surplus l'arrêté du 14 suivi et
exécuté. Les représentants du peuple, membres du Comité de sûreté
générale: Jagot, Dubarreau, Louis du Bas-Rhin. Vu par le
représentant du peuple dans les départements de Seine-et-Marne et de
l'Yonne le 20 ventôse, an II de la République: Maure,
l'aîné».--Archives de la police, arrestations, ordres de mandats,
7.406.
La prisonnière fut conduite à Saint-Lazare. Deux registres d'écrou
tenus dans cette prison durant la période révolutionnaire avaient
été jusqu'en 1871 conservés aux archives de la police: le premier,
qui va du 29 nivôse au 25 ventôse an II, existe seul aujourd'hui; le
second a disparu lors de la Commune, en 1871. Le mandat de transfert
signé le 14 ventôse an II devait, semblait-il, avoir été exécuté
avant le 25 ventôse et l'écrou d'Aimée de Coigny être inscrit sur le
registre. Il n'y figure pas. Cela s'explique parce que l'arrêté du
14, transmis à Melun, fut visé seulement le 20 par le représentant
Maure. Transporter la prisonnière de Melun à Paris, la conduire à la
Force et peut-être comme on faisait alors, de prison en prison, en
quête d'une place vide, n'était pas l'affaire d'un seul jour. Aimée
dut être écrouée sur le second registre.
En voici la preuve: Dans le premier registre, à la suite de la
dernière inscription faite le 25 ventôse, se trouve inscrite, d'une
écriture récente et à l'encre rouge, une liste de noms, avec une
date et un numéro d'ordre. C'est une reconstitution partielle du
registre disparu, faite après 1871, et sur des notes prises
antérieurement, par l'archiviste de la préfecture, M. Labat. Or, sur
cette liste est écrit: 26 ventôse, nº 886, Fleury Anna-Aimée
Franquetot (femme).--Archives de la police. Registre d'écrou de la
prison Saint-Lazare, 106-E.
Chénier, arrêté dix jours après elle, fut quatre mois son compagnon de
captivité. Le chant de pitié que la prisonnière inspira au poète fut-il
un aveu d'amour? En eux, comme en tant d'autres, la menace de la mort
prochaine souleva-t-elle une de ces passions imprévues qui, sans
l'espoir de durer ni le loisir d'attendre, naissaient, au hasard, fleurs
soudaines et violentes de l'angoisse commune? C'était, au contraire, une
ressemblance de nature, qui, s'ils se fussent rencontrés plus tôt, dans
les derniers des jours tranquilles, aurait préparé l'entente de leurs
coeurs. Chénier était un héritier de l'art antique et de la morale
païenne. Belles comme le marbre de Paros, ses poésies célébraient, comme
les statues taillées dans cette blancheur sans tache, la perfection
impure des corps faits pour le désir. Et de même que, dans ses vers, la
beauté achevée semblait une pudeur et étendait un voile d'innocence sur
la volupté de ses inspirations, de même la jeune femme cachait ses
audaces sous la grâce presque enfantine du visage et la trompeuse
candeur des regards. En elle le génie de Chénier eût reconnu sa vivante
image et, comme Prométhée, peut-être aimé la statue.
Mais, depuis que la Révolution avait poussé son cri de liberté et de
justice, Chénier était devenu un autre homme. Le poète uniquement
soucieux jusque-là d'orner sa vie par l'art avait été surpris par la
révélation de plus belles beautés. Son intelligence avait vu la
stérilité de la joie apportée par les formes exquises aux voluptueux
subtils, quand restait à faire mieux ordonnée et meilleure la société
humaine. Et quand, presque aussitôt, les sublimes promesses furent
démenties par les actes des lâches et des scélérats, il devint une voix
d'accusation et de colère contre ces voleurs d'idéal. Les chants de sa
poésie se turent, il saisit le fer de la prose, et cet abandon de sa
gloire devint pour lui une autre gloire et plus rapide. A peine quelques
lettrés connaissaient le poète, l'écrivain parut aussitôt le premier
parmi les polémistes, et l'orateur assez puissant pour qu'on le comparât
à Vergniaud[25]: tant la nature lui avait été prodigue des dons qu'elle
lui prêtait pour si peu de jours, et tant il s'était lui-même donné à sa
nouvelle oeuvre. L'héroïque transfuge, infidèle à la Grèce, patrie de la
beauté antique, pour la France, patrie du droit immortel, ne redevint
poète que le jour où, prisonnier, il n'eut plus ni presse, ni tribune.
Alors, loin qu'il redemandât l'oubli de la défaite et des vainqueurs à
ses inspirations anciennes, sa lyre même lui fut une dernière arme pour
continuer le combat. Et quand l'amour dont il avait été le chantre
sensuel lui apparut jusque dans la prison, il ne le reconnut pas. Ces
galanteries lui prouvaient maintenant l'incurable légèreté de ces
«honnêtes gens» pour qui il avait lutté, pour qui il allait périr. Leurs
gestes de menuet dans la tempête, leurs rires dans la tragédie, leurs
baisers, qui épuisaient en plaisir le temps dû aux haines et aux amours
publics, furent sa dernière douleur. En ses satires inachevées il mit
toute l'amertume de son désenchantement: il y partage ses justices entre
les attentats des assassins et la légèreté des victimes. Son âme
tragique n'était plus capable d'oublier son deuil pour une passion
privée et fugitive. Il ne vit en Aimée que la statue de ce deuil, et il
n'aima dans la beauté de ces yeux que la source des larmes les plus
touchantes contre la cruauté des bourreaux[26].
[25] Lacretelle, qui l'avait admiré à la tribune des Feuillants, a
écrit: «Lui seul eût pu disputer la palme de l'éloquence à
Vergniaud».
[26] Les vers sur _la Jeune Captive_ furent pour la première fois
publiés dans la _décade_ du 20 nivôse an III, quelques mois après la
mort d'André. Mais pour croire au génie du poète, l'opinion attendit
le témoignage de Chateaubriand: celui-ci commença, par quelques
lignes du _Génie du christianisme_, la renommée d'André Chénier. Il
cita précisément les vers de la _Jeune Captive_, et ils devinrent
célèbres avant que l'on sût qui les avait inspirés. On parlait d'une
Coigny, sans préciser laquelle, et Sainte-Beuve d'ordinaire si
informé, nommait dans sa _Causerie_ du lundi 2 février 1857, la
fille de la marquise, qui épousa le général Sébastiani. Pourtant la
vérité avait été écrite depuis longtemps, dans l'_Encyclopédie de
l'an VII_. L'ouvrage était de l'archéologue Millin, qui devint
membre de l'Institut. Millin avait été enfermé à Saint-Lazare avec
André Chénier et Aimée de Coigny. Il accompagna les vers d'une note
qui ne laissait de doute ni sur le moment où il en était devenu
dépositaire, ni sur la personne pour laquelle ils avaient été faits.
Il disait de l'ode: «Elle a été composée pour madame de Montrond,
par André Chénier pendant que nous étions ensemble dans la prison de
Saint-Lazare sous le règne de Robespierre. J'ai le manuscrit de sa
main.»
Qu'il ait été cher à la _jeune captive_, il n'y a ni preuves ni
vraisemblances. De stature massive, de taille épaisse, il avait cet
aspect de puissance stable qui sied aux orateurs et aux combattants,
mais qui, hors de l'action, paraît lourdeur. Ses yeux vifs étaient
petits, sa chevelure abondante et bouclée grossissait la masse de sa
tête forte, mais avait déjà disparu de son crâne où se continuait la
grandeur de son front, comme si la pensée eût pris la place de la
jeunesse, et les trente-deux ans qu'il avait à peine semblaient plus
nombreux. Une femme de ses amies a dit qu'il était à la fois très laid
et très séduisant; mais c'est un mauvais début de séduction que la
laideur. Et la duchesse de Fleury était d'autant moins portée à
distinguer le charme derrière cette apparence qu'à ce moment un autre
homme occupait son attention.
Le même jour qu'elle, avait été conduit à Saint-Lazare le jeune Mouret
de Montrond; sur le registre d'écrou, son nom de Mouret fut inscrit à
côté de celui de Franquetot[27]. Ce hasard le conduisait sur les pas
d'Aimée à la porte de la prison, en homme qui suit une femme et entre où
elle entre. Cet air convenait au personnage. Il avait alors vingt-quatre
ans, la plus jolie tournure, avec cette mauvaise réputation qui semble
la plus enviable à nombre d'hommes et la plus intéressante à plus de
femmes encore. L'assurance lui était si naturelle et il la garda si
semblable à travers les changements d'âge et de fortune qu'elle servit à
le désigner comme «signe particulier», même sur ses passeports. L'un,
daté de 1812, à côté du signalement ordinaire, porte, d'une autre main
que celle de l'expéditionnaire: «Bel homme, à l'air avantageux». Ce
passeport révèle aussi en Montrond une originalité dont il était moins
fier. Le petit doigt de sa main droite se continuait, divisant la paume
de la main jusqu'au poignet. C'était un commencement de griffe, qu'il
tenait gantée, comme Méphistophélès.
[27] La liste de Labat porte: 26 ventôse, nº 885 Mouret Charles (ou
François-Casimir).
Envers une Marguerite qui n'était plus innocente, Méphistophélès se
montra bon diable. Pour que le tentateur pût la perdre plus tard, il
fallait d'abord la sauver. Il survenait au moment de l'extrême péril. La
loi des suspects avait été si largement appliquée que toutes les prisons
anciennes ou improvisées étaient pleines. Pour faire place aux nouveaux
suspects, il fallait se débarrasser des anciens et, comme mettre en
liberté n'était pas du temps, guillotiner les uns paraissait le seul
moyen de loger les autres. Mais encore, pour guillotiner, fallait-il un
prétexte, et, contre la plupart des prisonniers, il n'y avait pas de
charges. C'est à ce moment que fut découvert le complot des prisons: les
complots sont en tout temps la ressource des gouvernements embarrassés.
Les suspects devaient être irrités de leur captivité par provision et
souhaiter la fin de cet arbitraire. Il suffisait d'appeler ces colères
et ces espérances un attentat contre la République. Pour recueillir les
propos dont on avait besoin, les provoquer, les suppléer au besoin, on
mêla aux suspects des hommes qui semblaient des prisonniers et étaient
des agents. A Saint-Lazare, trois misérables acceptèrent ce métier.
Aucun d'eux n'était français. Le principal, Jaubert, acteur belge, avait
trouvé là le seul rôle pour lequel il fût doué, le rôle de traître. Il
le jouait à dessein assez mal pour que les prisonniers devinassent son
vrai personnage, et il inscrivait sur sa liste, comme conspirateurs,
ceux qu'il estimait les plus riches. Puis il traitait avec eux de leur
radiation, tout prêt à reconnaître l'innocence de qui la lui prouvait en
bonnes pièces. Mais il n'effaçait un nom que pour en inscrire un autre.
Ces nouvelles victimes étaient sollicitées de se disculper au même prix,
et ces marchandages successifs réduisaient la liste à ceux qui, trop
fiers ou trop pauvres, semblaient à Jaubert indignes de pitié. Et,
malgré la hâte des terroristes, il prenait le temps de faire et de
défaire, car le pourvoyeur de l'échafaud, Fouquier-Tinville, était de
moitié dans cette exploitation fructueuse de la mort.
Montrond suivait ce travail avec l'attention d'un homme résolu à vivre,
et il n'aurait pas cru sauver toute sa vie s'il avait laissé périr
Aimée. Il sut qu'elle et lui figuraient sur la liste. Cent louis, dont
il négocia le versement à Jaubert, firent rayer les deux noms[28]. Celui
de Chénier était inscrit et resta.
[28] Le Chancelier Pasquier, qui fut parmi ces prisonniers, mais entra
à Saint-Lazare seulement le soir du 8 thermidor, écrit dans ses
Mémoires: «Si j'étais arrivé deux jours plus tôt, j'aurais sans
doute trouvé place sur les charrettes qui enlevèrent dans ces deux
jours plus de quatre-vingts personnes et les conduisirent à
l'échafaud, grâce aux inventions des agents de Robespierre, au sujet
de prétendues conspirations des prisonniers. Il y avait dans chacune
des grandes prisons un certain nombre de misérables détenus en
apparence comme les autres prisonniers, mais apostés pour dresser
des listes et présider au choix des victimes. Plusieurs d'entre eux
avaient fini par être connus, et chose incroyable, ils ne
périssaient pas sous les coups de ceux au milieu desquels ils
accomplissaient leur honteuse mission. Bien plus, on les ménageait,
on les courtisait. J'avais à peine franchi le premier guichet,
lorsque je rencontrai sur mon passage M. de Montrond, déjà connu par
l'éclat de quelques sujets passablement scandaleux et dont les
aventures ont fait depuis tant de bruit dans le monde. Il s'approcha
de moi sans avoir l'air de me regarder et me jeta dans l'oreille ce
salutaire avis: «Ne parlez ici à personne que vous ne connaissiez
bien.» (T. I, pp. 107-108.)
En 1795, un publiciste nommé Coissin voulut composer une histoire
des prisons sous le règne de Robespierre, et il avait fait appel «à
tous les citoyens qui avaient échappé au glaive de la vengeance pour
obtenir tous renseignements de nature à mettre au jour le vaste
tableau des turpitudes qui ont souillé notre révolution». Un travail
sur Saint-Lazare lui fut adressé par l'acteur Jaubert qui jugea
l'occasion bonne pour donner le change sur son personnage. Après
avoir raconté comme sérieuses son arrestation et sa captivité, il
écrivait: «Telle était notre situation lorsque le commissaire des
administrations civile, police et tribunaux, est venu à
Saint-Lazare. Nous avons su qu'il avait fait appeler les nommés
Manini et Coquerie, serruriers; nous avons cru que c'était un membre
de la commission populaire qui venait interroger les détenus; tous
les coeurs étaient livrés à l'espérance, chacun de nous croyait
entendre le cri de la vérité et démontrer que son arrestation était
l'effet de haines et de vengeances personnelles. On me fit aussi
appeler dans la chambre du concierge Semi, j'y vis deux citoyens qui
m'étaient inconnus; l'un d'eux, m'adressant la parole me dit: «Je
sais que tu es un bon patriote, je connais ta probité, j'espère que
tu justifieras l'opinion que j'ai de toi. Voici un ordre du Comité
de Salut public de rechercher dans les maisons d'arrêt les ennemis
de la Révolution.» Je pris l'ordre et le lus tout entier. Il me
demanda ensuite si j'avais connaissance d'un complot d'évasion tramé
à Saint-Lazare. Je répondis que si ce complot avait existé, il
aurait été très difficile qu'il eût échappé à la surveillance des
patriotes qui étaient dans cette maison.--«Voici les listes des
conspirateurs qu'on m'a données.» Et il se mit à m'en lire les noms.
Je vis avec frémissement plusieurs de mes amis notés sur ces listes
et nombre de citoyens et citoyennes incapables de conspirer contre
leur patrie. Je m'élevai contre cette dénonciation; au risque de me
compromettre, je pris la défense de ceux que je connaissais avec
assez de chaleur pour les faire rayer.
Dès l'instant que je fus renvoyé par ce commissaire, je me rendis
dans la chambre des citoyens Millin et Cholet, et là je leur rendis
compte de mon interrogatoire, de la dénonciation de Manini, des
listes que j'avais vues et de la défense hardie que j'avais osé
prendre de plusieurs citoyens que j'avais été assez heureux de faire
rayer. Voici les noms que je parvins à faire rayer: les citoyens
Duroute, Mollin, Martin, Poissonnier père, médecin de réputation,
Millin, Montrond, Delinas, Duparc, Lagaie, Pardaillan, ancien
constituant, les citoyennes Franquetot, Glatigny, Lassolay et sa
fille.»--_Tableau des Prisons de Paris_, t. I, pp. 164-168.
Mais la négociation à prix d'argent, des prisonniers avec Jaubert et
la part de Fouquier-Tinville dans les profits furent attestées, lors
du procès de ce dernier, par la déposition d'Antoine Lamongière,
juge de paix de la section des Champs-Elysées. Le commentateur
d'André Chénier, M. Becq de Fouquières la cite. J'ajoute que,
désireux de retrouver le texte de cette déposition, j'ai fait faire
des recherches aux Archives: une lettre de M. le Directeur des
Archives m'a appris que le document n'existe ni dans la série W
(Tribunal Révolutionnaire) ni dans la série F (Comité de Sûreté
Générale). J'ignore donc où M. Becq de Fouquières a recueilli cette
déposition, mais l'exactitude est si scrupuleuse en cet écrivain que
s'il affirme avoir vu la pièce il l'a vue.
Montrond, Chénier, deux visages de l'humanité, semblent rapprochés ici
pour montrer l'infériorité du génie sur l'intrigue dans la tactique de
la vie. Tandis que l'un achète les bourreaux, l'autre ne songe qu'à les
juger. Tandis que l'un travaille à ne pas périr, l'autre ne s'occupe
qu'à perpétuer le témoignage de sa conscience contre le mal triomphant,
et c'est pour envoyer à son père ses vers écrits sur des bandes de toile
qu'il corrompt un guichetier. Tandis que l'un surveille sans cesse la
liste de mort, l'autre ne laisse pas les nouvelles troubler ses pensées
et ne veut rien enlever par un inutile effort de salut à la dignité de
sa fin: il a toutes les maladresses d'une grande âme. Tandis que, pour
l'un, s'intéresser à une femme, c'est entrer dans sa familiarité, la
distraire, la servir et se faire de tout un moyen de plaire; l'autre
s'intéresse à elle sans qu'il tente rien pour l'occuper de lui; il ne
quitte pas à sa vue l'ombre de l'arbre que, dans le triste préau, il
préfère et qui étend sur ses méditations une solitude respectée par les
prisonniers; il n'a pas besoin de lui parler, il parle pour elle, et,
sans lui demander rien dans le présent, il lui donne l'avenir. Il est un
des condamnés qui périssent le 8 thermidor, la veille du jour où la mort
de Robespierre allait tuer la Terreur elle-même. Et, quand il disparaît,
cette femme ne se doute pas du présent qu'il lui laisse, elle ne sent
pas sa propre vie diminuée de cette perte. Les exécutions où il a péri
la rendent seulement consciente du danger auquel elle échappe, et le
sort tragique d'André n'accroît en elle que l'intelligence du service
rendu par Montrond.
V
La gratitude d'une jeune femme envers un homme jeune et beau prend
aisément un autre nom, et l'on est un peu excusée de perdre la tête pour
qui l'a empêchée de tomber. Le 9 thermidor ne les avait délivrés tous
deux que de l'angoisse, ils ne sortirent de prison que deux mois plus
tard[29]. Cette prolongation de captivité, qui ménageait un rendez-vous
perpétuel à Montrond près d'Aimée, était pour lui la plus heureuse des
chances. En joueur qui poursuit jusqu'au bout sa veine, il vit la
possibilité de conduire l'aventure au mariage. Pour un petit gentilhomme
de Franche-Comté, c'était un gain inespéré de s'attacher à une grande
famille et à une grande fortune. Pour Aimée, au contraire, ce mariage
était une déchéance. Son divorce d'avec le duc de Fleury n'était
jusque-là qu'une mesure conservatrice de ses biens et protectrice de sa
personne. Si peu religieuse que fût l'aristocratie, il était dans ses
moeurs de violer la foi conjugale, non de la rompre. Contracter une
seconde union alors que le duc de Fleury n'était pas mort, c'était pour
la duchesse perdre, outre son titre et son rang, cette considération
distincte de l'estime, mais inséparable des convenances sociales,
qu'elle avait obtenue jusque-là. Donner toute sa personne, sauf la main,
eût satisfait son amour sans changer sa condition. Mais changer de
condition par l'amour était le but de Montrond. Curieux renversement des
rôles, c'est la femme qui s'accommoderait d'une aventure, c'est l'homme,
et quel homme! qui tient à donner à sa passion la solidité d'un contrat.
[29] Ils furent mis en liberté le 12 vendémiaire an III, deux mois et
trois jours après le 9 thermidor. Les ordres sont rédigés selon la
formule ordinaire par le Comité de Surveillance de la Convention
Nationale. Les représentants Lesage, Senault, Legendre, Clauzel,
Merlin, Louis du Bas-Rhin, Mannuyou, signent l'ordre qui délivre
Montrond; Legendre, Lesage, Senault, Merlin, Clauzel, Louis du
Bas-Rhin, Collembit, signent l'ordre qui délivre Aimée.--_Archives
de la Police_. Ordres de mise en liberté 25, 239 et 242.
Aimée prit le temps de la réflexion avant de faire une sottise, car elle
la fit. Quatre mois après sa sortie de prison, elle consentit à ce
mariage. De nouveau et plus complètement elle se donnait toute à la
ferveur de son amour et préférait à tous les avantages la joie d'obéir à
l'homme en qui elle cherchait un maître[30].
[30] Extrait du registre des actes de mariage de la commune de
Boulogne, département de Paris:
L'an troisième de la République française, une et indivisible, le 9
pluviôse, à cinq heures de relevée, en la maison commune du dit
Boulogne,
A été marié par moi, Claude Chocarne, officier public de la commune,
le citoyen Philibert-François-Casimir Mouret, âgé de vingt-six ans,
fils majeur de défunt Claude-Philibert Mouret et Angélique-Marie
Arlus, ses père et mère, de la commune de Delaceux, département du
Doubs,
Avec Anne-Françoise-Aimée Franquetot, âgée de vingt-un ans et demi,
fille de défunt Auguste-Gabriel Franquetot et Anne-Josephe-Michel
Boissy, ses père et mère, natifs de Paris, elle femme divorcée de
André-Hercule-Marie Rosset-Fleury, suivant l'acte qui m'a été
présenté en date du sept mai mil sept cent quatre-vingt-treize, an
deuxième, rendu exécutoire par ordonnance du tribunal du sixième
arrondissement de Paris, le vingt-trois avril de la même année,
duquel il résulte que l'époux est émigré.--Archives de Mareuil.
Le maître, d'abord par ce mariage, puis par toutes ses leçons, lui
enseigna que la fidélité à l'ordre ancien, dont toutes les institutions
gisaient à terre, était inintelligence; que leur destruction avait à la
fois affranchi et isolé les individus; que, pour chacun d'eux, la
sagesse, dans l'incertitude sur les intérêts généraux et la société
future, était de garder tout son dévouement à soi-même et à son plaisir.
C'était précisément l'heure où, lasse de s'être exaltée et sacrifiée
pour le triomphe d'intérêts publics, la nature humaine reprenait partout
son équilibre dans l'égoïsme. Les républicains vainqueurs voulaient
jouir du pouvoir et de la vie, la plupart des aristocrates aspiraient à
une paix qui sauvât quelques restes de leur fortune personnelle. Égale
était leur hâte d'oublier, ceux-là leurs crimes, ceux-ci leurs malheurs,
dans le plaisir, et ainsi ils devenaient nécessaires les uns aux autres.
Les anciens nobles avaient besoin des révolutionnaires pour obtenir
grâce comme émigrés, restitutions comme propriétaires, accès comme
parents pauvres aux fêtes que pouvaient seuls donner les parvenus de la
Révolution, accapareurs de l'argent, des belles demeures, des objets
d'art, des accessoires indispensables à la vie mondaine. Et ces parvenus
avaient besoin de ces parents pauvres pour apprendre d'eux le goût, la
grâce, la simplicité élégante, la transmutation de la richesse en luxe.
Une société nouvelle se forma par le mélange des deux classes. Même aux
jours où la République proscrivait la politesse comme un crime
d'incivisme, quelques étrangères, attachées au monde ancien par leur
naissance et aux idées nouvelles par leur sympathie ou par leur
curiosité, avaient commencé ce mélange. La plus illustre était madame de
Staël; les plus constantes, mesdames de Bellegarde, qui, attachées par
le sang à la Maison de Savoie[31] et par le choix à la Révolution,
n'avaient pas quitté Paris, même pendant la Terreur. L'éclat que leur
origine donnait à leurs opinions, leur familiarité avec les chefs
populaires avaient assuré à ces étrangères le privilège d'entretenir, au
milieu du silence, un murmure de conversation. Par les portes
discrètement entr'ouvertes quelques Françaises d'égale naissance et
demeurées à Paris avaient été heureuses de rentrer dans la vie de
société: telles la princesse de Vaudemont et la vicomtesse de Laval.
Cette société grandit avec la sécurité qui, sous le Directoire, venait
de ramener Talleyrand. Lui, devait son portefeuille à madame de Staël,
il avait dû à madame de Laval des plaisirs moins fades que la
reconnaissance[32]. Dans cette compagnie, où il était heureux de
retrouver l'éducation de l'ancien régime, il introduisit les plus
distingués parmi les hommes du régime nouveau. De ce centre où la vie
resta simple, avec la seule élégance des manières et le seul luxe de
l'esprit, la société mondaine allait s'étendre en cercles de plus en
plus vastes jusqu'aux fêtes officielles, où tout était dorure, spectacle
et foule.
[31] Elles le disaient ou le laissaient dire: mais auraient-elles pu
faire leurs preuves à cet égard? Cela semble douteux, bien qu'elles
fussent de très bonne maison.
[32] Aimée de Coigny, dans ses _Mémoires_, dit de madame de Laval:
«Maîtresse de M. de Talleyrand quand elle était jolie, actuellement
son amie très exigeante, c'est la seule au fond qui ait de l'empire
sur lui.»
Aimée de Coigny trouva partout accueil. La parenté et l'amitié lui
ouvraient les demeures de la vicomtesse de Laval et de la princesse de
Vaudemont. Elle soutint à son avantage l'examen de celui qui était le
grand juge du ton et de l'esprit. Le mari d'une femme brillante est
sacrifié et souvent ridicule. Comme le danseur des ballets, qui
redevenaient alors à la mode, il lui faut, à la fois ombre et force,
suivre, soutenir, lancer la danseuse, et donner plus d'ailes aux
envolées de sa compagne: moyennant quoi il a droit, tandis qu'elle
reprend haleine, à quelques pirouettes, mais courtes, et l'on tolère son
talent dont la perfection est d'être discret. M. de Montrond était
l'homme fait pour jouer ce personnage. Nul n'était moins encombrant.
S'il aimait à se mêler aux acteurs de la comédie humaine, c'était non
pour leur disputer la scène, mais pour voir de plus près tous les
mensonges du théâtre et en jouir. Il aimait le silence qui aide à mieux
observer, le rompait par des mots désenchantés, aigus, ironiques, mais
rares, comme s'il dédaignait aussi le renom de penseur, et, en quoi il
se montrait aristocrate, il ne forçait jamais sa veine pour fournir plus
d'esprit qu'il ne lui en venait. Et cette philosophie imperturbablement
contemptrice de la nature humaine, et cette persévérance à trouver un
amusement dans la laideur, et cette discrétion à apprendre aux autres le
peu de cas qu'il faisait d'eux, et cette conformité entre son mépris de
tout et son absence de toute ambition, lui composaient une figure. C'est
ainsi que, lui aussi, avait réussi même auprès de M. de Talleyrand.
Leurs scepticismes s'étaient attirés. Dans la différence de leurs
conditions, ils se sentaient de même nature, leur intelligence aimait
l'insensibilité de leur âme, et leur familiarité, curieuse comme une
gageure, cherchait lequel des deux était le moins dupe du genre humain.
Mais si Aimée ne perdit pas sa place dans la société qui survivait
encore en France, si le monde révolutionnaire se para d'elle, fier du
gage qu'elle lui avait donné par son mariage irréligieux, si Montrond
eut sa part de ce succès, que devenait dans le succès le bonheur?
L'originalité de Montrond était un de ces mérites qui, pour rester des
mérites, doivent apparaître de loin en loin. La prétention à n'être dupe
de rien est elle-même une duperie et de toutes la plus triste. Elle rend
incapable de croire à rien de désintéressé, de noble, et, vue de près,
fait le censeur méprisable à ceux qu'il méprise. Avoir tant sacrifié à
un homme, satisfaite pourvu qu'il reconnût en cette largesse la preuve
d'un entier amour, et se trouver unie à un négateur des générosités et
des dévouements, qui s'estime de n'estimer personne et a assez affaire
de s'aimer, était, pour une femme, de toutes les déceptions, la moins
attendue et la plus cruelle. Quand elle eut achevé son voyage de noces,
le vrai, l'important, le redoutable, celui que chacun des époux fait
dans l'âme de l'autre, elle sentit, et chaque jour davantage,
l'injustice, l'humiliation et l'offense. Elle finit par prendre en
horreur cette humeur égale dont nulle émotion ne troublait jamais
l'équilibre, ces jolis mots qui assassinaient élégamment le respect,
l'estime, la confiance, cet art tourné en infirmité de ne prendre
plaisir qu'à la laideur humaine. Elle fut lasse qu'on fît rire son
esprit de ce qui faisait pleurer son coeur.