de certain sur nostre premiere doute, ny resoudre asseurément, que le
Groenland soit, ou ne soit pas, continent avec l'Asie, & la Tartarie. La
distance qu'il y a de nos mers, à ces mers glacées; l'incertitude de les
rencontrer fonduës; les grands orages qui se forment dessus ces eaux;
l'inexperience des routes; les deserts que l'on y trouve; & ce qui est
de plus incommode, qu'il n'y a nul secours, & nulle retraitte, dans ces
deserts. Toutes ces difficultez accumulées ensemble, s'opposent aux
desseins des curieux, & leur ostent les moyens de descouvrir les veritez
qu'ils recherchent. Les mesmes difficultez, & par consequent les mesmes
incertitudes, se rencontrent pour la seconde doute, aussi bien que pour
la premiere; & nous ne sçaurions non plus resoudre, que le Groenland
soit, ou ne soit pas, continent avec l'Amerique. C'est ce que je
pretends vous faire voir en ce lieu, par la Relation que je vous ay
promise du Capitaine Danois, _Jean Munck_, qui tenta, comme je vous ay
dit, un passage dans le Levant, du costé du Nordouest, entre l'Amerique,
& le Groenland. Je ne m'escarteray pas de mon sujet, en vous escrivant
cette Relation; car avec ce qu'elle est divertissante, elle regarde le
Groenland, & les Isles qui luy sont adjacentes.
Le Roy de Danemarc, à present regnant, commanda au Capitaine Munck,
d'aller chercher un passage pour les Indes Orientales, par un destroit,
& une mer, qui separent l'Amerique, du Groenland. Un Capitaine Anglois,
nommé _Hotzon_, avoit descouvert ce destroit, & cette mer, quelque temps
auparavant, pour le mesme dessein; mais il s'estoit perdu dans cette
navigation, & l'on n'a jamais sçeu comment. Il est certain que s'il eut
l'audace d'Icare à voler par une route inconnuë, ses plumes se gelerent
plustost, qu'elles ne se fondirent, dans cette hardie entreprise. Son
advanture eut cecy de commun avec celle d'Icare, que ce destroit, &
cette mer, porterent depuis le nom, de _Destroit Hotzon_, & de _Mer
Hotzonne_. Le Capitaine Munck partit du Sundt pour ce voyage, le 16. de
May 1619. avec deux Vaisseaux que le Roy de Danemarc luy avoit donnez.
Il y avoit 48. hommes sur le plus grand vaisseau, & 16. sur le plus
petit, qui estoit une fregatte. Il arriva le 20. de Juin suivant, au
cap, nommé _Faruel_, en langage Danois, comme qui diroit le cap _Vale_,
en latin; & le cap _d'Adieu_, ou de _Bon voyage_, en François. Ainsi
nommé sans doute, parce que ceux qui vont au delà de ce cap, semblent
aller dans un autre monde, & prendre un long congé de leurs amis. Ce cap
Faruel est, comme je vous ay dit, à 60-1/2 degrez d'elevation, sur un
pays de montagnes, couvertes de neges, & de glaces. Il seroit mal-aisé
de representer sa figure, à cause de ces neges, & de ces glaces, qui
varient; & de leur blancheur, qui esbloüit les yeux. Le Capitaine Munck
estant à ce cap, prit la route de l'Ouest au Nord, pour entrer dans le
destroit Hotzon, & trouva quantité de glaces, qu'il evita, parce qu'il
estoit en pleine mer: Il conseille ceux qui feront ce voyage, de ne
s'engager pas trop en cét endroit, devers l'Ouest, à cause des glaces, &
des courants, qui sont impetueux aux costes de l'Amerique. Il raconte
que la nuit du huitiéme Juillet, estant sur cette mer, il fit un
broüillard si espais, & un si grand froid, que les cordages de son
navire furent couverts de longs glaçons, si serrez, & si durs, qu'ils ne
s'en pouvoient servir pour leurs maneuvres. Il dit en suite, que le
lendemain sur les trois heures apres midy, jusques au Soleil couchant,
il se leva un chaud si ardent, qu'ils furent contraints de se mettre en
chemise, pour ne pouvoir durer dans leurs habits.
Il entra dans le destroit Hotzon, qu'il nomma _Destroit Christian_, du
nom du Roy de Danemarc son maistre. Et aborda le dix-septiéme du mesme
mois à une Isle, qui est sur la coste du Groenland. Ceux qu'il envoya
pour reconnoistre cette Isle, luy rapporterent qu'ils avoient veu des
traces d'hommes, mais qu'ils n'avoient point trouvé d'hommes. Ils
rencontrerent le lendemain matin, une troupe de Sauvages, qui furent
surpris de l'abord des Danois; & coururent en desordre cacher les armes
qu'ils portoient, derriere un monceau de pierres, assez proche du lieu
où ils estoient. Ils s'avancerent apres cela, & rendirent gracieusement
le salut, que les Danois leur avoient donné; observants neantmoins
soigneusement, de se tenir tousjours entre les Danois, & l'endroit où
estoient les armes qu'ils avoient cachées. Mais les Danois firent si
bien en les tournant, & les amusant, qu'ils gagnerent la mont-joye, où
ils trouverent un monceau d'arcs, de carquois, & de fleches. Les
Sauvages desolez pour la perte qu'ils avoient faite, conjurerent les
Danois, avec des gestes de priere, & de sousmission, de leur vouloir
rendre ce qu'ils leur avoient pris. Ils faisoient entendre par ces
gestes, qu'ils ne vivoient que de la chasse, que ces armes les faisoient
vivre, & qu'ils donneroient leurs habits pour les ravoir. Les Danois
esmeus de compassion, les leur rendirent, & les Sauvages se jetterent à
leurs genoux, pour les remercier de tant de grace. La courtoisie des
Danois envers les Sauvages, ne s'arresta pas là. Ils desplierent leurs
marchandises, & leur firent present de leurs bagatelles, que les
Sauvages admirerent, & receurent avecque joye; & en eschange, donnerent
aux Danois, beaucoup de sorte d'oyseaux, & des lards de divers poissons.
Un d'eux ayant jetté les yeux sur un Miroir, & s'y estant miré, fut si
esmerveillé de se voir, qu'il print le miroir, le mit dedans son sein, &
s'enfuit. Mais les Danois n'en firent que rire; & ne rirent pas moins,
de ce que tous les autres Sauvages coururent embrasser un de leurs
camarades, & luy firent mille caresses, comme s'ils l'avoient connu de
long-temps; parce qu'il avoit les cheveux noirs, qu'il estoit camus, &
basané, & en un mot, qu'il leur ressembloit. Le Capitaine Munck partit
de cette Isle, le jour d'apres, qui estoit le dix-neufiéme de Juillet; &
ayant fait voile pour continuer sa route, fut contraint de relascher à
cause des glaces, & de se retirer dans le mesme port; ou, quelque soin
qu'il pût apporter, il ne revid aucun Insulaire. Les Danois trouvoient
des filets estendus le long de la rive, & y attachoient des cousteaux,
des miroirs, & autres gentillesses sauvages, pour les convier de
revenir; mais pas-un ne revint; soit qu'ils eussent peur des Danois, ou
qu'il leur fust expressément defendu par quelque espece de Juge, ou de
Gouverneur, d'avoir plus de commerce avec eux. Le Capitaine Munck ne
pouvant trouver d'hommes, trouva, & prit, grand nombre de Renes dedans
cette Isle; qu'il appella _Reinsundt_, c'est à dire golfe des Renes; &
nomma le port où il aborda, de son nom _Munckenes_. Cette Isle est à 61.
degré & 20. minuttes d'eslevation. Il y arbora le nom, & les armes du
Roy de Danemarc son maistre; & en partit le vingt-deuxiéme de Juillet.
Mais il courut tant de risque, par les orages vehemens qui se leverent,
& le choc des glaces qui le heurterent, qu'à peine se peut-il sauver, le
vingt-huitiéme du mesme mois, entre deux Isles, où il jetta toutes ses
ancres, & amarra ses vaisseaux à terre, tant l'orage estoit impetueux
dans le port mesme. Le retour de la marée laissoit les Danois à sec sur
les vases, & le reflus qui venoit avec rapidité, leur rapportoit tant de
glaces, qu'ils estoient en aussi grand danger de perir là, qu'en pleine
mer; s'ils n'y eussent pourveu avec grand soin, & grande peine. Il y
avoit entre ces Isles une grande piece de glace, espaisse de vingt-deux
brasses, qui se destacha des terres, & se fendit en deux; ces deux
pieces tomberent des deux costez au fonds de la mer; & esmeurent une si
grande tempeste en tombant, que peu s'en fallut qu'une de leurs
chalouppes ne fut engloutië des vagues. Ils ne virent point d'hommes
dedans ces deux Isles, mais des traces, & des marques evidentes, qu'il y
en avoit, ou qu'il y en avoit eu. Ils y trouverent des mineraux, & entre
autres, quantité de Talc, qu'ils ramasserent, & en remplirent quelques
tonneaux. Il y avoit d'autres Isles aupres de ces deux, qui estoient
apparemment habitées; mais que les Danois ne peurent aborder, parce que
leurs advenuës estoient inaccessibles, & si sauvages, qu'ils n'en
avoient jamais veu de pareilles. Ces Isles sont à 62. degrez & 20.
minuttes, & à cinquante lieuës avant dans le destroit Christian. Le
Capitaine Munck appella le golfe, ou le destroit, où il aborda,
_Haresunt_, c'est à dire, golfe, ou destroit, des lievres; à cause des
lievres qu'il trouva en grande quantité dedans cette Isle; & y arbora le
_Christianus quartus_ du Roy de Danemarc, qu'ils ont accoustumé de
representer de cette sorte C4. Il partit de ces Isles, le neufiéme
d'Aoust, & fit voile vers l'Ouest-Sudouest, avec un vent de Nordouest; &
le dixiéme aborda la coste du Sud du destroit Christian, qui est la
coste de l'Amerique. Estant sorty de là, il trouva une grande Isle, du
costé du Nordouest, qu'il appella _Sneoeuland_, c'est à dire, l'Isle des
neges, parce qu'elle estoit couverte de neges. Le vingtiéme d'Aoust, il
print son cours de l'Ouest au Nord; _Et alors_, dit le Relateur, _je
tenois ma vraye route, sous l'eslevation de soixante-deux degrez, &
vingt minuttes_. Mais les broüillards estoient si grands, qu'ils ne
voyoient point de terre; _Quoy que_, dit-il, _la largeur du destroit
Christian, ne fust en cét endroit, que de seize lieuës_. Ce qui nous
fait croire qu'il est plus large en d'autres endroits. Il entra du
destroit, dedans la mer Hotzone, à laquelle il changea de nom, comme il
l'avoit changé au destroit; & luy en donna deux pour un. Il appella
_Mare novum_, la partie de cette mer qui regarde l'Amerique, & _Mare
Christianum_, celle qui regarde le Groenland, si tant est que cette
coste se doive appeller Groenland. Il tint tant qu'il pût la route de
l'Ouest-Nordouest, jusques à ce qu'il eut atteint soixante-trois degrez,
& vingt minuttes, d'eslevation; où les glaces l'arresterent, &
l'obligerent d'hyverner à la coste de Groenland, à un Port qu'il nomma,
_Munckenes Vinterhaven_, c'est à dire, le port d'Hyver de Munck; &
appella toute la contrée, _Nouveau Danemarc_. Il ne remarque point dans
sa Relation, quantité de lieux, par lesquels il passa en arrivant à ce
port, parce qu'il dit en avoir fait une carte, à laquelle il renvoye le
Lecteur. Il ne fait mention que de deux Isles de la mer Christiane,
qu'il nomme _les Isles Soeurs_; & d'une autre plus considerable, qui est
vers la mer nouvelle, qu'il appelle _Dixes oeuland_. Il donne advis à
ceux qui navigeront dans le destroit Christian, de tenir le plus qu'ils
pourront le milieu du destroit, à cause des courants rapides, &
contraires, qui se trouvent à l'une, & l'autre, de ces costes, par les
reflus opposez des deux mers, Oceane, & Christiane; dont les glaces
extraordinairement espaisses, s'entreheurtent avec telle roideur, que
les vaisseaux qui se trouvent entre deux, y sont brisez
irremissiblement. Il dit que le reflus de la mer Christiane est reglé,
de cinq, en cinq heures; & que ses marées suivent le cours de la Lune.
Le Capitaine Munck arriva le septiéme de Septembre, à _Munckenes
Vinterhaven_; où il se refit, luy, & ses gens. Il retira quelques jours
apres ses vaisseaux, & les mit à couvert du choc des glaces, dedans un
port proche du premier, où il les repara le mieux qu'il pût. Ses
compagnons pourveurent sur toutes choses, à se bien hutter, pour se
garentir du mauvais temps, & de l'Hyver qui les avoit surpris. Ce port
faisoit l'emboucheure d'une Riviere, qui n'estoit pas encore glacée au
mois d'Octobre, quoy que la mer fust prise en beaucoup d'endroits. Le
Capitaine Munck rapporte, que le 7. de ce mois, il monta sur une
chaloupe pour reconnoistre cette riviere, & qu'il ne pût voguer dedans,
qu'environ une lieuë & demie, en haut, à cause des cailloux qui la
bouchoient. N'ayant peu trouver de passage par la riviere, il prit un
party de ses soldats, & matelots, & marcha trois, ou quatre lieuës en
avant dedans la terre, pour chercher des hommes; mais il ne rencontra
qui que se fut. Revenant par un autre chemin, il trouva une pierre
eslevée, & assez large, sur laquelle estoit peinte une Image, qui
representoit le Diable, avec ses griffes, & ses cornes. Il y avoit
aupres de cette pierre, une place quarée, de huit pieds en tout sens,
close de pierres plus petites. Il remarqua à l'un des costez de ce
quarré, une Montjoye de petits cailloux plats, & de la mousse d'arbre,
mélée parmy. Il y avoit de l'autre costé du quarré, une pierre plate,
mise en forme d'Autel, sur deux autres pierres; & sur cét autel, trois
petits charbons, croisez l'un sur l'autre. Mais quoy que le Capitaine
Munck ne vid personne sur son chemin, si est-ce qu'il rencontroit en
beaucoup d'endroits de semblables Autels, avec des charbons posez
dessus, comme les precedents; & que par tout où il rencontroit de ces
autels, il trouvoit des traces d'hommes; d'où il conjecturoit, que les
habitans de cette contrée s'assembloient à ces autels, pour sacrifier; &
qu'ils sacrifioient au Feu, ou avec du feu. Il voyoit de plus, que par
tout où il y avoit de ces traces d'hommes, il y avoit des os rongez, &
conjecturoit de là aussi, que c'estoient, peut-estre, les restes des
bestes sacrifiées, que les Sauvages avoient mangées, à leur façon, c'est
à dire, cruës & déchirées, comme les chiens les deschirent, avec les
pattes, & les dents. Il remarquoit en passant au travers des bois,
quantité d'arbres coupez, avec des instruments de fer, & d'acier. Il
trouvoit outre cela, des chiens bridez, ou emmuzelez, avec des liens de
bois. Et ce qui le confirmoit plus que tout, dans la croyance que ce
pays avoit ses habitans, estoit, qu'il voyoit des marques des Tentes qui
avoient esté dressées en divers endroits, & trouvoit aux mesmes lieux,
des pieces de peaux d'Ours, de Loups, de cerfs, de chevres, de chiens, &
de veaux marins, qui avoient servy de couverture à ces Tentes.
L'apparence estant manifeste, que ces peuples vivoient comme les
Scythes, & campoient à la façon des Lappes.
Les Danois huttez, & establis, dans leur quartier d'Hyver, firent grande
provision de bois, pour se chauffer, & de venaison, pour se nourrir. Le
Capitaine Munck tua le premier de sa main, un Ours blanc, que luy & ses
compagnons mangerent, & dit expres, qu'ils s'en trouverent bien. Ils
tuërent quantité de lievres, de perdrix, & d'autres oyseaux, qu'il ne
nomme pas, mais qu'il dit estre fort communs en Norvegue. Il dit aussi
qu'ils prindrent quatre Renards noirs, & quelques Sables, qui est le nom
que l'on donne par tout le Nord, aux Martres sobelines.
Ce qui donna à penser aux Danois fut, qu'ils virent au Ciel de ce
pays-là, des choses qui ne se voyoient pas si communément au Ciel de
Danemarc. La Relation dit, que le vingt-septiéme de Novembre, il parut
trois Soleils distinctement formez dedans le ciel, & remarque en mesme
temps, que l'air de cette contrée est fort grossier. Il en parut deux,
non moins distints, le 24. de Janvier suivant; & le 10. de Decembre
entre-deux, qui est le 20. selon nostre style, sur les huit heures du
soir, il se fit une Eclypse de Lune. Et la mesme nuit, la Lune fut
environnée, deux heures durant, d'un Cercle fort clair, dans lequel
parut une Croix, qui coupoit la Lune en quatre. Ce Meteore sembla estre
l'annonciateur des maux que ces Danois devoient souffrir, & de leur
perte presque totale, comme vous allez entendre.
L'Hyver devint si rude, & si aspre, qu'il se trouvoit des glaces
espaisses de 300. & de 360. pieds. Les bieres, & les vins, jusques aux
vins d'Espagne les plus purs, & à l'eau de vie la plus forte, se
gelerent du haut au fonds de leurs vaisseaux. Le froid qui rompoit les
cerceaux, & faisoit crever les tonnes, laissoit les bieres, & les vins,
en consistence de glace si dure, qu'il les falloit couper avec des
haches, pour les faire fondre, & les boire. Les vaisseaux d'estain, & de
cuivre, où par mesgarde on avoit le soir oublié de l'eau, se trouvoient
le lendemain rompus, & cassez, à l'endroit où l'eau s'estoit glacée.
Cette aspre saison, qui n'espargnoit pas les metaux, n'espargnoit pas
les hommes. Les pauvres Danois tomberent malades, & la maladie augmenta
parmy eux, avec le froid. Un flus de ventre les prenoit, & ne les
quittoit point, qu'il ne les eût emportez. Ils mouroient les uns apres
les autres, & si dru, qu'à l'entrée du mois de Mars, leur Capitaine fut
contraint de faire la garde de sa hutte. Cette maladie s'aigrit, au lieu
de s'adoucir, à la venuë du Printemps. Elle esbransla les dents des
malades, & ulcera le dedans de leurs bouches: si bien qu'ils ne
pouvoient manger que du pain, trempé dans de l'eau fonduë. Elle attaqua
les derniers mourans, vers le mois de May, avec tant de malignité, qu'à
tous ces maux, il s'adjoustoit un flus de sang, & des douleurs si
grandes aux parties nerveuses, qu'il sembloit que l'on les piquast par
tout, de pointes de couteaux. Ils dessechoient à veuë d'oeil, devenoient
perclus, de bras, & de jambes; livides, & noirs, par tout le corps,
comme si on les eût roüez de coups. La description de cette maladie est
proprement ce que l'on appelle le _Scorbut_, connu, & frequent, dans
toutes les mers du Septentrion. Ceux qui mouroient ne pouvoient estre
ensevelis, parce qu'il ne se trouvoit personne qui eust la force de les
porter en terre. Le pain faillit aux malades qui estoient restez. Ils
furent contraints de foüiller dedans la nege, où ils trouverent une
espece de Franboises, qui les soustenoient, & les nourrissoient, en
quelque façon. Ils les mangeoient en mesme temps qu'ils les cueilloient,
& n'en pouvoient faire provision, parce qu'elles se conservoient
fraiches sous la nege, & se flestrissoient, pour peu qu'elles fussent
dehors. La Relation marque le douziéme d'Avril, comme un jour
considerable, en ce qu'il plut, & qu'il y avoit sept mois qu'il n'avoit
plu en ces quartiers. Le Printemps ramena mille sortes d'Oiseaux, qui
n'avoient point paru durant l'Hyver; & ces malades mourans n'en
pouvoient prendre, à cause de leur debilité. Ils virent, environ la
my-May, des oyes sauvages, des cignes, des canards, & un nombre infiny
de petits oyseaux huppez; des hirondelles, des perdrix, & des beccasses;
des corbeaux, des faucons, & des aigles. Le Capitaine Munck tomba malade
à la fin, comme les autres, le quatriéme de Juin; & demeura dedans sa
hutte accablé de douleurs, quatre jours entiers, sans sortir, & sans
manger. Il se resolut à la mort, & fit son Testament, par lequel il
prioit les Passans de le vouloir ensevelir, & de faire tenir le Journal
qu'il avoit fait de son voyage, au Roy de Danemarc son maistre. Les
quatre jours passez, il se sentit un peu de force, & sortit de sa hutte,
pour voir ses compagnons, morts, ou vivans. Il n'en trouva que deux de
vivans, de 64 qu'il avoit menez. Ces deux pauvres Matelots, ravis de
joye de voir leur Capitaine debout, allerent à luy, & le menerent devant
leur feu, où il revint un peu à soy. Ils s'encouragerent l'un l'autre, &
se resolurent de vivre; mais ils ne sçavoient de quoy. Ils s'aviserent
de gratter la nege, & de manger l'herbe qu'ils trouverent dessous. Ils
rencontrerent heureusement de certaines Racines, qui les nourrirent, &
les conforterent de telle sorte, qu'ils furent refaits en peu de jours.
La glace commença de se rompre en ce temps-là, qui estoit le
dix-huitiéme de Juin, & ils pescherent des plyes, des truittes, & des
saulmons. Leur pesche, & leur chasse, acheverent de les fortifier, & le
coeur qu'ils reprirent, les fit resoudre de tenter s'ils pourroient, en
l'estat où ils estoient, repasser par tant de mers, & de perils, pour
arriver en Danemarc. Il commença environ ce temps-là de faire un peu de
chaud, & de pluye; d'où il sortit une telle quantité de Moucherons,
qu'ils ne sçavoient où se mettre, pour se garentir de leur importunité.
Ils laisserent leur grand Navire, & s'embarquerent dans leur Fregate, le
seiziéme de Juillet. Ils firent voile de ce port, où je vous ay dit
qu'ils avoient mis leurs Vaisseaux à couvert des glaces; que le
Capitaine Munck appella de son nom, _Jens Munckes bay_, c'est à dire, la
baye, ou le port de Jean Munck. Il trouva la mer Christiane couverte de
glaçons flotants, où il perdit sa chaloupe, & eut bien de la peine à
desgager son vaisseau mesme, car le gouvernail se rompit, & en attendant
qu'il fust refait, il attacha son vaisseau à un rocher de glace, qui
suivoit le courant de la mer. Il fut delivré de cette glace, qui se
fondit, & retrouva sa chaloupe, dix jours apres l'avoir perduë. Mais il
ne demeura pas long-temps en cét estat; car la mer redevint glacée, se
fondit bien-tost apres; & varia tout un temps de cette sorte, à se
glacer, & se fondre, d'un jour à l'autre. Il passa à la fin le destroit
Christian, revint au cap Faruel, & rentra dans l'Ocean, où il fut
acceuilly, le troisiéme de Septembre, d'une grande Tempeste, dans
laquelle il faillit de perir; car luy & ses deux matelots estoient si
las, qu'ils furent contraints d'abandonner les maneuvres, & de se rendre
à la mercy de l'orage. La vergue de leur voile se rompit, & la voile fut
renversée dedans la mer, d'où ils eurent toutes les peines du monde à la
r'avoir. La tempeste se relascha pour quelques jours, & leur donna le
temps d'arriver le 21. de Septembre, à un port de Norvegue, où ils
estoient ancrez avec un seul bout d'ancre qui leur estoit resté; &
croyoient estre au dessus de tout. Mais l'orage les alla assaillir ce
jour mesme dedans ce port, avec tant de furie, qu'ils ne furent jamais
en si grand danger de se perdre. Ils se sauverent par bon-heur, où les
autres perissent, & trouverent un couvert entre des rochers; d'où ils
gagnerent la terre, se refirent, & quelque jours apres arriverent en
Danemarc, dans leur fregate. Le Capitaine Munck rendit compte de son
voyage au Roy son maistre, qui le receut, comme l'on reçoit une personne
que l'on a creu perduë.
Il sembloit que ce deust estre la fin des mal-heurs de ce Capitaine,
mais son avanture est bigearre, & merite d'estre sceuë. Il demeura
quelques années en Danemarc; où apres avoir long-temps resvé sur les
manquemens qu'il avoit faits dans son voyage, par l'ignorance des lieux,
& des choses; & sur la possibilité de trouver le passage qu'il
chercheoit, pour le Levant; l'envie le prit de refaire ce mesme voyage.
Et ne le pouvant entreprendre seul, il engagea dans ce party, des
Gentilshommes de marque, & des Bourgeois qualifiez de Danemarc; qui
formerent une Compagnie notable, & equipperent deux Vaisseaux, pour ce
long cours, sous la conduite de ce Capitaine. Il avoit pourveu à tous
les inconveniens, & à tous les desordres, qui luy estoient survenus au
premier voyage; & il estoit comme sur le point de s'embarquer pour le
second, lors que le Roy de Danemarc luy demanda le jour de son depart; &
de discours à un autre, luy reprocha que l'equipage qu'il luy avoit
donné, avoit pery par sa mauvaise conduite; à quoy le Capitaine
respondit un peu brusquement; ce qui fascha le Roy, & l'obligea de le
pousser du bout de son baston, dans l'estomac. Le Capitaine outré de cét
affront, se retira chez luy, & se mit dedans son lict, ou il mourut dix
jours apres, de desplaisir, & de faim.
Revenant au sujet, pour lequel principalement je vous ay fait cette
longue narration; il resulte de ce que je vous ay escrit, qu'il y a un
long, & large destroit, & une vaste mer au bout, entre l'Amerique, & le
Groenland; & que ne sçachans pas où aboutit cette mer, nous ne sçaurions
juger, si le Groenland est continent avec l'Amerique, ou non.
L'apparence est que non, comme je vous ay desja dit, puis que le
Capitaine Munck a creu, qu'il y avoit un passage dans cette mer, pour le
Levant; & qu'il le persuada à quantité de personnes qualifiées de
Danemarc, qui avoient fait Compagnie pour le tenter, & le sçavoir au
vray.