Cette belle humeur ne leur dura pas long-temps, car ils retomberent dans

leur melancholie ordinaire; & comme ils ne songeoient qu'aux moyens de

retourner en Groenland, deux de ceux qui s'estoient mis en mer, & que

l'orage avoit rejettez en Schone; que l'on soubçonnoit moins que les

autres, en ce que l'on ne croyoit pas qu'ils se deussent exposer une

seconde fois au peril qu'ils avoient couru, se saisirent de leurs

bateaux, & regagnerent le Nord. On courut apres, & ils furent joints

prés de l'emboucheure de la mer; mais on n'en peut attrapper qu'un, &

l'autre se sauva, c'est à dire se perdit; car il n'y a pas d'apparence,

qu'il soit jamais arrivé en Groenland. On avoit remarqué de ce Sauvage,

qu'il pleuroit, toutes les fois qu'il voyoit un enfant, au col de sa

mere, ou de sa nourrisse. On jugeoit par là, qu'il estoit marié, & qu'il

regrettoit sa sa femme, & ses enfans. Ceux qui estoient retenus à

Coppenhague, furent resserrez plus estroittement que de coustume; ce qui

ne fit qu'accroistre le desir qu'ils avoient de revoir leur patrie, & le

desespoir d'y retourner jamais.

Ils moururent presque tous de ce regret, & il ne resta que deux de ces

malheureux Groenlandois, qui vescurent dix, ou douze ans, en Danemarc,

apres la mort de leurs compagnons. Les Danois firent ce qu'ils peurent

pour leur persuader de vivre, & leur donnerent à entendre, qu'ils

seroient traittez parmy eux, comme leurs amis, & leurs compatriotes; ce

qu'ils tesmoignerent gouster en quelque façon. On tascha de les faire

Chrestiens, mais ils ne peurent jamais apprendre la langue Danoise; & la

Foy estant de l'oüye, il fut impossible de leur faire comprendre nos

mysteres. Ceux qui prenoient garde de plus pres à leurs actions, leur

voyoient souvent lever les yeux au ciel, & adorer le Soleil levant. L'un

d'eux mourut de maladie à Kolding, en Jutland, pour avoir pesché des

perles en Hyver. Vous noterez, Monsieur, que les Moules de Danemarc sont

pleines de semences de perles imparfaites, & que ceux qui en mangent, ne

trouvent presque autre chose que de cette sorte de gravier dessous les

dents. On pesche de ces moules en abondance dans la riviere de Kolding.

Il y en a qui ont des perles fines, quantité de petites, & quelques-unes

d'assez grosses, & rondes. Ce Groenlandois avoit fait connoistre que

l'on peschoit des perles en son pays, & qu'il estoit expert en cette

pesche. Le Gouverneur de Kolding le mena avec luy dans son gouvernement,

& luy donna de quoy s'exercer dans la riviere qui porte des perles. Le

Sauvage y reüssit à merveilles, car il alloit sous l'eau comme un

poisson, & n'en revenoit point sans moules qui eussent des perles fines.

Ce gouverneur se persuada, que si cela continuoit, il mesureroit

bien-tost les perles au boisseau. Mais son avidité luy fit perdre son

esperance, parce que l'Hyver le surprit, & que ne se voulant pas donner

la patience d'atendre que l'Esté fust revenu, pour continuer sa pesche,

il envoyoit ce pauvre Sauvage à l'eau, comme un barbet, & le fit plonger

si souvent dans les glaçons, qu'il en mourut. Son camarade ne se peut

consoler de cette perte. Il trouva moyen, aux premiers beaux jours du

Printemps, d'avoir par adresse un de ses petits bateaux, se mit

secretement dedans, & passa le Sundt, avant que l'on se fust apperçeu de

sa fuitte. Il fut suivy en diligence; mais comme il avoit le devant, on

ne le peut atteindre qu'à 30. ou 40. lieuës dedans la mer. On luy fit

entendre par signes, qu'il n'auroit jamais sçeu trouver le Groenland, &

qu'infailliblement il auroit esté englouty des vagues. Il respondit par

signes, qu'il auroit suivy la coste de Norvegue, jusques à une certaine

hauteur, d'où il auroit pris la traverse; & se seroit conduit par les

Estoilles dans son païs. Estant de retour à Coppenhague, il tomba en

langueur, & mourut.

Voila quelle a esté la fin de tous ces malheureux Groenlandois. Ils

estoient, comme je vous ay despeint les Lappes, de petite taille, &

larges de quarreure; _forti pectore, & armis_; bazanez, camus, & comme

tels, ils avoient les levres grosses, & relevées. Les despoüilles de

leurs bateaux, de leurs rames, de leurs arcs, de leurs fleches, de leurs

fondes, & de leurs habits, sont demeurées en Danemarc. Nous avons veu à

Coppenhague deux de ces Bateaux, avec leurs rames; l'un chez M. Vormius,

& l'autre chez l'hoste de Monsieur l'Ambassadeur. Leurs habits faits de

peaux de chiens, & de veaux marins, leurs chemises d'intestins de

poissons, & une de leurs camisoles, faite de peaux d'oyseaux, avec leurs

plumes de diverses couleurs, sont penduës par rareté dans le Cabinet de

M. Vormius, avec leurs arcs, & leurs fleches, leurs fondes, leurs

couteaux, leurs espées, & les javelots, dont ils se servent à la pesche,

armez de mesme que leurs fleches, de cornes, ou de dents, aiguisées.

Nous y avons veu un Kalandrier Groenlandois, composé de 25. ou 30.

petits fuseaux, attachez à une courroye de peau de mouton, qui n'est à

l'usage de qui que ce soit, que des originaires Groenlandois.

Le Roy de Danemarc fut rebuté du Groenland, & n'y envoya plus. Mais des

Marchands de Coppenhague entreprirent cette navigation, & formerent une

Compagnie, qui subsiste encore sous le nom de _Compagnie du Groenland_,

dans laquelle ils engagerent des personnes de condition. Cette Compagnie

y envoya deux navires, en l'année 1636. Ces navires allerent dans le

golfe Davis, & à cette partie du Groenland nouveau, qui est sur la coste

de ce golfe. Ils n'eurent pas moüillé l'ancre, que huit Sauvages

allerent à eux, avec leurs petits bateaux. Ils estoient sur le tillac,

où les Danois d'un costé, avoient deployé leurs couteaux, leurs miroirs,

leurs aiguilles, &c. & les Sauvages de l'autre, leurs peaux de renards,

de chiens, & de veaux marins, & quantité de cornes, que l'on appelle de

Licornes; lors que, sans autre dessein, un coup de canon fut tiré du

vaisseau, pour quelque santé qui se beuvoit. Les Sauvages espouvantez du

bruit, & de la secousse, coururent aux bords du navire, qui d'un costé,

qui de l'autre, & s'eslancerent dedans la mer; d'où ils ne leverent la

teste, qu'à deux, ou trois cents pas du vaisseau. Les Danois surpris de

la nouveauté de ce fait, firent signe à ces Sauvages, qu'ils revinsent,

& les asseurerent qu'il ne leur seroit fait aucun mal; ce que les

Sauvages creurent. Ils revindrent au navire, apres qu'ils furent revenus

de la peur, qu'ils ne virent plus de fumée, & que l'air se fut remis

dans sa premiere tranquillité. Leur façon de trafiquer est telle. Ils

choisissent ce qui est de leur fantaisie dans les marchandises

estrangeres, & en font un blot; Ils font un autre blot, des marchandises

qu'ils veulent donner, pour celles qu'ils ont choisies; & les uns, & les

autres, adjoustent à ces blots, ou en ostent, jusques à ce qu'ils soient

d'accord. Sur le temps que les Danois trafiquoient avec ces Sauvages,

ils virent de leur navire, un de ces Poissons qui portent des cornes,

que l'on dit de Licornes, couché sur l'herbe du rivage, ou le retour de

la marée l'avoit laissé à sec. On tient que c'est la coustume des Veaux

marins de se retirer sur l'herbe, & que ces poissons, qui sont comme de

grands Boeufs marins, ont cette coustume aussi. Les Sauvages se

jetterent en foule dessus ce poisson, le tuërent, & mirent en pieces sa

corne, ou sa dent, qu'ils vendirent sur l'heure mesme aux Danois. Ce

poisson, qui est hors de defense sur la terre, est extrémement farouche

dedans la mer. Il est à la Balene, ce que le Rinoceros est à l'Elephant.

Il se bat contre elle, & la perce avec sa dent, qui luy sert de lance.

On dit qu'il en a heurté des navires avec tant de force, qu'ils se sont

ouverts, & ont coulé à fonds.

Mais un commerce de bagatelles, n'estoit pas le principal sujet qui

avoit obligé les Danois à ce voyage. Le Pilote qui les conduisoit avoit

reconnu une Rive sur cette coste, dont le sable estoit de la couleur, &

de la pesanteur de l'or. Il courut en diligence à cette rive, & ayant

remply son vaisseau, de ce sable, dit à ces compagnons, qu'ils estoient

tous riches, & fit voile en Danemarc. Monsieur le grand Maistre de ce

Royaume, qui est le chef de cette Compagnie, & qui l'avoit

principalement formée, pour reconnoistre ce Pays, y faire descente, & le

visiter à loisir, fut estonné d'un retour si soudain; & le Pilote

eschauffé, luy vint dire, qu'il avoit une Montagne d'or dans son

vaisseau. Mais il avoit à faire à un homme qui n'est pas de legere

croyance. Il se fit apporter de ce Sable, & l'ayant fait examiner par

les Orfevres de Coppenhague, ces Orfevres n'en sçeurent tirer pas un

petit grain d'or. Monsieur le grand Maistre, outré de ce que ce pauvre

Pilote s'estoit laissé dupper; pour faire voir qu'il n'y avoit nulle

part, luy commanda d'aller en diligence au Sundt, où estoit son

vaisseau, d'en lever l'ancre, & de se mettre en pleine mer Baltique,

pour y ensevelir son or, & sa folie, & qu'il ne fut jamais parlé de

l'un, ny de l'autre. Le Pilote fut contraint d'obeyr; & soit, qu'il

creust avoir jetté tout son bien dedans la mer, ou qu'il se veid descheu

de cette haute esperance de richesse, qu'il avoit conçeuë, il est

certain qu'il mourut bien-tost apres, de l'un, ou de l'autre desplaisir.

Monsieur le grand Maistre n'est pas à se repentir du commandement si

prompt qu'il fit à ce Pilote; car il m'a dit que l'on a trouvé depuis

dans les minieres de Norvegue, du sable pareil à celuy de Groenland,

dont je viens de vous parler; & qu'un Orfevre intelligent dans les

mineraux, & les minieres, qui leur est arrivé depuis ce temps-là à

Coppenhague, en a tiré de tres-bon or, & en quantité, à proportion du

sable. Il fut porté à cette precipitation par l'ignorance des autres

Orfevres, qui n'auroient non plus sçeu tirer de l'or, de la matiere

mesme d'où il se tire dans le Perou, que de ce sable. C'est le dernier

voyage qui a esté fait au Groenland nouveau; & c'est de ce voyage que

fut apporté ce grand bout de corne, que le Medecin du grand Duc de

Moscovie dit estre une dent de poisson. L'hoste de Monsieur

l'Ambassadeur à Coppenhague, qui est de cette Compagnie, nous a fait

voir cette piece, qu'il estime six mille risdalles. Les Danois avant que

de partir du Groenland, avoient retenu, & attaché, deux Sauvages dans

leur vaisseau, pour les mener en Danemarc. Ils les deslierent en pleine

mer; & ces enragez amoureux de leur patrie, se voyans libres, se

jetterent dedans la mer, pour retourner à la nage en leur pays. Il y a

de l'apparence qu'ils se sont noyez en chemin, car ils en estoient trop

esloignez.

Je vous ay escrit jusques-icy, tout ce que j'ay peu apprendre, de l'un &

de l'autre Groenland, du vieux, & du nouveau. Du vieux, que les

Norvegues ont habité; du nouveau, que les Norvegues, les Danois, & les

Anglois, ont descouvert en recherchant le vieux. Les passages du trajet

d'Islande au vieux Groenland, ont esté vray-semblablement bouchez, par

la cheute des glaces que les rudes hyvers, & les vents impetueux du

Nordest, ont chassées de la mer glaciale, & amoncelées dans cette

manche. Si bien que les matelots, qui n'ont peu tenir cette ancienne

route, ont esté contraints de suivre celle qui les a menez au cap

Faruel, & au golfe Davis; dont la rive qui respond au Levant, est ce que

l'on appelle, _Nouveau Groenland_. Or il est croyable que les anciens

passages d'Islande en Groenland ont esté bouchez, par l'experience qui

nous fait voir que la route en a esté perduë. Et la Chronique Islandoise

que je vous ay rapportée cy-dessus, nous en donne une prevue plus

certaine, au chapitre de cette navigation, où il est escrit; Que l'on

trouve à moitié chemin d'Islande en Groenland, _Gondebiurne Skeer_, qui

sont de petites Isles de rochers, semées dans cette mer, & habitées par

des Ours, où les glaces se sont vray-semblablement arrestées, & si fort

attachées, que le Soleil ne les ayant peu fondre, elles s'y sont, par

succession de temps, comme petrifiées; de sorte que ce chemin ayant esté

fermé, la communication que l'on avoit avec le vieux Groenland, a esté

fermée aussi; d'où vient que l'on n'en a peu sçavoir depuis nouvelles

quelconques, ny que sont devenus les pauvres Norvegues qui l'ont habité.

Il y a de l'apparence que la mesme Peste noire, qui ravagea les peuples

du Nord, environ l'an 1348. & qui leur fut portée infailliblement, de

Norvegue, les a devorez comme les autres. Je croyrois volontiers que

Gotske Lindenau, qui tint, comme je vous ay dit, la route du Nordest,

dans son premier voyage, avoit rencontré le vieux Groenland, ou s'en

estoit approché; & me persuaderois de mesme, que les deux Sauvages qu'il

amena de cét endroit, estoient peut-estre descendus de ces anciens

Norvegues dont nous recherchons les restes. Mais quantité de personnes

qui les ont veus, & pratiquez, à Coppenhague, m'ont asseuré, que

ceux-cy, non plus que les autres qui furent menez du golfe Davis, quoy

que differens entre-eux, de langage, & de moeurs, n'avoient pourtant

rien de commun pour ce méme langage, ny pour ces mémes moeurs, avec le

Danemarc, & la Norvegue; & que le langage de ces Sauvages estoit si

different de celuy de ce monde, que les Danois, & les Norvegues, n'y

pouvoient rien comprendre. La Chronique Danoise remarque notamment, que

les trois Sauvages que le pilote Anglois amena du golfe Davis, parloient

si viste, & bredoüilloient si fort, qu'ils ne prononçoient quoy que ce

fust distinctement, excepté ces deux mots, _Oxa indecha_, dont on n'a

jamais sçeu la signification. Il est certain que ce que nous appellons

le vieux Groenland, n'a esté qu'une petite partie de toute cette grande

Terre septentrionale, que je vous ay descrite; que ç'a esté la rive la

plus proche du traiect de l'Islande, & que les Norvegues qui l'ont

habitée, ne se sont pas engagez dedans la terre; non plus que ceux qui

ont descouvert le nouveau Groenland, qui n'en ont effleuré que les

ports, & les rivages; & comme vous l'avez peu remarquer, ne se sont

presque pas hazardez d'y mettre pied à terre. Monsieur le grand Maistre

de Danemarc m'a dit, que les Danois du dernier voyage du Groenland, qui

fut fait en 1636. s'estans informez par signes, des Groenlandois avec

lesquels ils trafiquerent, s'il y avoit des hommes faits comme eux, au

delà des montagnes qu'ils voyoient dedans la terre, à dix ou douze

lieuës de la mer; ces Sauvages leur avoient respondu par signes, &

demonstrations, qu'il y avoit plus d'hommes au delà de ces montagnes,

qu'il n'y avoit de cheveux dessus leurs testes; que c'estoient de grands

hommes, qui avoient de grands arcs, & de grandes fleches, & qu'ils

tuoient tous ceux qui s'en approchoient. Or ces hommes, non plus que la

terre, qu'ils habitent, n'ont jamais esté connus de qui que ce soit,

dont l'Histoire soit venuë à nostre connoissance; & tout le Groenland

est, comme je vous ay desja dit, sans comparaison plus grand, que ce que

les Norvegues, les Danois, & les Anglois, en ont descouvert.

* * * * *

Je me suis engagé à l'entrée de ce discours, de vous faire voir deux

choses. La premiere, qu'il n'est pas constant que le Groenland soit

continent avec l'Asie, du costé de la Tartarie. La seconde, qu'il soit

continent avec l'Amerique. Pour le premier, je vous diray que l'on n'a

sçeu encore percer les glaces de la Nova Zembla, pour sçavoir s'il y a

un passage par là, dans la mer du Levant; & qu'il a esté inutilement

tenté jusques-icy, par les matelots les plus determinez dont nous ayons

ouy parler. Cette navigation qui a rebuté les meilleurs pilotes du Nord,

a limité leurs courses au Spitsberg, que les Danois content entre les

terres du Groenland; ou se fait la grande pesche des Balenes, & où nos

Basques, & les Hollandois, font des voyages tous les ans. Il importe que

je vous die en cét endroit, ce que Monsieur le grand Maistre de Danemarc

m'a appris de cette Terre, & de cette Mer. Il ne s'est pas contenté de

me le dire de vive voix, il m'a fait la grace de me l'escrire; &

j'espere de vous faire voir quelque jour sa lettre, que je conserve

comme une marque glorieuse de sa faveur, & de sa generosité. Mais,

qu'ay-je dit de vous faire voir quelque jour sa lettre? J'espere que

vous verrez bien-tost SON EXCELLENCE, mesme; car nous venons d'apprendre

qu'il est party de Coppenhague pour aller en France, Ambassadeur

Extraordinaire du Roy de Danemarc son maistre. Qu'il en est party, luy,

& MADAME LA COMTESSE ELEONOR sa femme, fille du Roy de Danemarc, dont le

merite respond à la naissance, & qui a eu le partage des Vertus Royales.

C'est ce Heros, de qui j'escrivis les rares qualitez à nostre cher amy

M. Bourdelot, lors que je luy manday ce qui se passa au pont de

Brensbro, où se fit l'entreueuë celebre des Plenipotentiaires de Suede,

& de Danemarc, pour la paix de ces deux Royaumes, que nostre ILLUSTRE

AMBASSADEUR a si glorieusement achevée. Ce fut là que se virent les deux

premiers hommes du Nord, le grand Maistre de Danemarc, dont je vous

parle, & le grand Chancelier de Suede. Ils se regarderent l'un l'autre

avec fierté, & veneration. Et ç'a esté un ouvrage digne de nostre

Ambassadeur, veritablement Extraordinaire, qui a fait la paix de ces

deux peuples, d'avoir fait l'amitié de ces deux grands Hommes. Je vous

parleray une autre fois du grand Chancelier de Suede, & ce n'est pas mon

dessein de faire icy le Panegyrique du grand Maistre de Danemarc. Je me

contenteray de vous dire, que quand vous aurez veu ce grand Ministre,

vous jugerez, & de son coeur, qui est si noble; & de son esprit, qui est

si relevé; & de sa mine, qui est si haute; qu'il est non seulement

capable de soustenir des Couronnes par ses Conseils, mais qu'il a une

Teste à porter celle d'un Empire. Adjoustez à toutes ces Vertus

heroïques, qu'il est Philosophe accomply; qu'il n'ayme, ny la vanité, ny

la pompe; qu'il n'a que des sentimens tres-genereux, & que les douceurs

de sa conversation sont incomparables. Son Excellence avoit à son

service un Gentilhomme Espagnol, nommé Leonin, Naturaliste sçavant, &

curieux, qu'il envoya en Spitsberg, pour luy dire à son retour ce qu'il

en auroit veu, & connu. Voicy brievement le rapport qu'il luy en fit. Ce

pays est au 78. degré d'elevation, & veritablement nommé _Spitsberg_, à

cause des montagnes aiguës, qui sont comme semées, ou plantées, dessus.

Ces montagnes sont composées, de graviers, & de certaines petites

pierres plattes, semblables à des petites pierres d'ardoise grise,

entassées les unes sur les autres. Elles se forment de ces petites

pierres, & de ce gravier, que les vents amoncellent, où que les vapeurs

eslevent. Elles croissent à veuë d'oeil, & les matelots en descouvrent

tous les ans de nouvelles. Leonin s'estant engagé assez avant dedans la

Terre, ne trouva que de cette sorte de montagnes aiguës, dont le pays

est tout couvert, & ne rencontra chose quelconque sur son chemin, que

des Renes qui paissoient. Il fut neantmoins estonné de voir tout au haut

d'une de ces montagnes, & à une lieuë de la mer, un petit mast de

navire, qui avoit une poulie attachée à un de ses bouts; & ayant demandé

aux matelots qu'il avoit menez, qui avoit porté là ce mast; ils luy

respondirent, qu'ils ne sçavoient, & qu'ils l'avoient tousjours veu là.

Il est croyable que la mer avoit passé autrefois prés de cette montagne,

& que c'estoit un reste de quelque vieux naufrage. On y trouve des

prairies, mais l'herbe y est si courte, qu'à peine la peut-on

appercevoir hors de la terre, ou hors des pierres; car à proprement

parler, cette terre n'a point de terre, mais des petites pierres; entre

lesquelles, & cette petite herbe, croist une sorte de mousse, semblable

à celle qui croist sur les arbres de nos climats, dont les Renes de ce

pays-là se nourrissent, & deviennent si grasses, que Monsieur le grand

Maistre s'en est fait apporter, qui avoient quatre doigts de lard. Ce

pays est inhabité, & inhabitable, à cause du froid. Car encore que le

Soleil ne s'y couche point durant quatre mois, & que durant six

semaines, il ne s'abbaisse que jusques à trois aulnes de l'Horison;

suivant la façon de parler Danoise, conforme à la mesure du ciel de

Virgile. C'est à dire. Encore qu'à la minuit (s'il faut ainsi parler) de

ce païs-là; le Soleil durant six semaines, ne s'approche, comme en se

couchant, que d'environ neuf à unze degrez & demy, de l'Horison. Si

est-ce que le froid y est plus aigu, plus le Soleil est clair, &

estincellant. La raison est, que l'air y est alors plus subtil, & par

consequent plus froid. On ne peut durer sur tout, prés de ces montagnes

qui n'ont nulle solidité, parce qu'il en sort une vapeur si froide, que

l'on est gelé pour peu que l'on y demeure. Et pour se garentir de cette

rigueur, il vaut encore mieux se mettre en lieu que le Soleil voye de

tous costez. Il y a quantité d'Ours dans cette contrée, mais ils sont

tous blancs, & beaucoup plus aquatiques, que terrestres. On en trouve en

pleine mer de nageants, & grimpants sur de grandes pieces de glace.

Monsieur le grand Maistre en a fait venir de vivans, & les a nourris à

Coppenhague. Quand il vouloit donner du divertissement à ses amis, il

s'alloit promener sur la mer, & faisoit sauter ces Ours dans quelque

endroit sablonneux, assez profond, mais assez clair, pour estre veus au

travers de l'eau. Il m'a dit que c'estoit un plaisir singulier de voir

joüer ces animaux au fonds de la mer, durant l'espace de deux, ou trois

heures; & qu'ils y auroient demeuré des jours entiers, sans incommodité,

si on ne les eust retirez par les cordes, & les chaines, où ils estoient

attachez. La mer de Spitsberg, porte quantité de Balenes. On en prend de

deux cents pieds de long, & de grosseur proportionnée à la longueur. Les

mediocres sont de cent trente, & de 160. pieds. Elles n'ont point de

dents. Et quand on ouvre ces vastes corps, on n'y trouve qu'environ dix,

ou douze poignées de petites aragnées noires, qui naissent de l'air

corrompu de cette mer; & quelque peu d'herbe verte, rejettée du fonds de

l'eau. Il y a de l'apparence que ces Balenes ne vivent, ny de cette

herbe, ny de ces aragnées, mais de l'eau de la mer, qui produit l'herbe,

& les aragnées. Cette mer est quelquesfois si couverte de cette sorte

d'insectes, qu'elle en est toute noire; & c'est un signe infaillible

pour les pécheurs, que la pesche sera bonne; car les Balenes suivent

l'eau qui engendre cette peste. On prend alors de si grandes Balenes, &

en si grand nombre, que les matelots ne sçauroient emporter toutes les

graisses qu'ils ont fait fondre, & sont contraints d'en laisser à terre,

qu'ils reviennent charger l'année d'apres. Vous noterez, Monsieur, que

rien ne se pourrit, & ne se corrompt, dans cette terre. Les morts qui y

sont ensevelis depuis trente ans, sont encore aussi beaux, & aussi

entiers, qu'ils estoient lors qu'ils rendoient l'esprit. On y a basty de

long-temps quelques huttes, pour cuire les graisses de Balenes; mais

elles sont tousjours de mesme qu'elles estoient, du commencement

qu'elles furent basties; & le bois de quoy elles sont faites, est aussi

sain, qu'il estoit le jour mesme qu'il fut coupé de l'arbre. A dire le

vray de ces païs Septentrionaux, les morts s'y portent bien, mais les

vivans y deviennent malades. Tesmoin le pauvre Leonin, qui revint de ce

voyage perclus de froid, & en mourut quelque temps apres. Les Oiseaux

que cette contrée produit, sont tous oiseaux de mer, & il n'y en a pas

un qui vive sur la terre. Il y a quantité de canards, & beaucoup

d'autres especes de volatiles, qui nous sont inconnuës. Monsieur le

grand Maistre de Danemarc, n'ayant peu avoir de ces oiseaux vivans, en a

fait apporter de morts à Coppenhague. Ils ressemblent du bec, & des

plumes, à des perroquets; & des pieds à des canards. Ceux qui prennent

de ces oiseaux, asseurent qu'ils ont un chant tres-doux, & tres

agreable; & que quand ils chantent tous ensemble, il se forme de leur

ramage un concert melodieux dessus la mer.

Les matelots qui vont en Spitsberg, pour la pesche des Balenes, y

arrivent au mois de Juillet, & en partent vers la my-Aoust. Ils n'y

sçauroient entrer à cause des glaces, s'ils y arrivoient devant le mois

de Juillet, & n'en pourroient sortir par la mesme raison, s'ils en

partoient plus tard, que la my-Aoust. On trouve dans cette mer des

monceaux prodigieux de glaces, espaisses de soixante, 70. &

quatre-vingts brasses;

_Quæ tantum vertice ad aurars Aërias,

Quantum radice ad Tartara tendunt;_

car il y a des lieux dans cette mer, où elle est glacée depuis le fonds

jusques au haut; & il s'amasse dessus ce haut, des monceaux de glace,

aussi eslevez par dessus la mer, que la mer est profonde au dessous. Ces

glaces sont claires, & luisantes, comme du verre. Ce qui rend la

navigation de cette mer perilleuse est, qu'il y a des courants bigearres

en des endroits, où les glaces se fondent en un moment, & se prennent en

mesme temps.

Relation du groenland · 第 4 / 6 段