Le Roy Frederic II. succeda à la pensée de son pere Christian III. Il

envoya un nommé _Mognus Heigningsen_, à la découverte du Groenland. Et

si la chose est telle que le Chroniqueur l'a escrite, il y a un secret

inconnu, & une cause cachée, qui s'oppose visiblement au dessein que

l'on a pour la connoissance de cette terre. Mognus Heigningsen, apres

beaucoup d'erreurs, & de mauvaises rencontres, descouvrit le Groenland,

mais ne le peut approcher; parce que d'abord qu'il eut veu la terre, son

Navire s'arresta tout court; de quoy il fut extrémement estonné, & avec

raison; car c'estoit en pleine mer, dedans un grand fonds d'eau, il n'y

avoit point de glace, & le vent estoit frais. Ne pouvant advancer, il

fut contraint de reculer, & de retourner en Danemarc; où il fit le

rapport de ce qui luy estoit arrivé, & dit au Roy qu'il y avoit de

l'Aymant au fonds de cette mer, qui avoit arresté son vaisseau. S'il

avoit sçeu l'Histoire de la Remore, peut-estre qu'il l'auroit alleguée

aussi à propos que celle de l'Aymant. Cette advanture arriva l'an 1588.

ou environ, que le Roy Frederic II regnoit. Et nostre Chronique Danoise,

qui s'est attachée à la suite du temps, a inseré entre les Roys

Christian, & Frederic, une longue Narration d'un voyage que Martin

Forbeisser, Capitaine Anglois, entreprit pour le mesme Groenland, en

l'année 1577. Cette Narration donne beaucoup plus de connoissance du

Groenland, & de ses peuples, que celle que nous avons euë jusques icy.

C'est pourquoy j'ay estimé à propos de vous envoyer une version de ce

qu'elle en a dit.

Martin Forbeisser partit d'Angleterre pour Groenland, en l'année, comme

j'ay dit, 1577. Il le descouvrit, mais ne le peut aborder cette

année-là, à cause de la nuit, & des glaces, & que l'Hyver l'avoit

surpris dans son voyage. Estant de retour en Angleterre, il fit le

rapport de ce qu'il avoit veu, à la Reyne Elizabeth; & la Reyne crût,

sur sa relation, avoir gagné cette terre inconnuë. Le Printemps revenu,

elle luy donna trois vaisseaux, avec lesquels Forbeisser partit, & ayant

reveu la Terre y aborda, du costé du Levant. Les habitans du lieu où il

prit terre, s'enfuirent à l'abord des Anglois, & abandonnerent leurs

maisons, pour se cacher, qui çà, qui là. Il y en eut qui grimperent de

peur, sur les pointes des rochers les plus hauts, d'où ils se

precipiterent en bas dedans la mer. Les Anglois qui ne peurent

apprivoiser ces Sauvages, entrerent dans les maisons qu'ils avoient

abandonnées. C'estoient proprement des Tentes, faites de peaux de veaux

marins, ou de Balenes, estenduës sur quatre grosses perches, & cousuës

adroittement avec des nerfs. Ils remarquerent que toutes ces tentes

avoient deux portes, l'une du costé de l'Ouest, l'autre du Sud; & qu'ils

s'estoient mis à couvert des Vents qui les incommodoient le plus, l'Est,

& le Nord. Ils ne trouverent dans toutes ces maisons, qu'une vieille

femme hideuse, & une jeune femme enceinte, laquelle ils emmenerent, avec

un petit enfant qu'elle tenoit par la main. Ils les arracherent des

mains de la Vieille qui heurloit horriblement. Estans sortis de là, ils

costoyerent cette mer du costé de l'Est, & virent un Monstre sur l'eau,

de la grosseur d'un boeuf, qui portoit au bout du muffle, une Corne

longue d'une aulne & demie, [En marge: Mesure de Danemarc.] qu'ils

crurent estre un Licorne. Ils singlerent de là, vers le Nordest, &

descouvrirent une Terre qu'ils aborderent, parce qu'elle leur parut

agreable. Et quoy que cette terre fust dans le continent du Groenland,

ils l'appellerent, _Anauavich_, pour la pouvoir retenir sous un autre

nom. Ils trouverent que cette contrée estoit sujette à des tremblemens

de terre, qui renversoient de grands rochers dessus les plaines; & que

le sejour en estoit dangereux. Ils ne laisserent pas de s'y arrester

quelque temps, parce qu'ils rencontrerent des graviers, où l'or

reluisoit abondamment, & en remplirent trois cents tonneaux. Ils firent

tout ce qu'ils peurent pour apprivoiser les Sauvages de cette terre, &

les Sauvages firent semblant de se vouloir apprivoiser avec eux. Ils

respondirent par signes, aux signes que les Anglois leur faisoient; &

leur donnerent à entendre, que s'ils vouloient aller plus haut, ils

trouveroient ce qu'ils cherchoient. Forbeisser leur respondit qu'il y

iroit, & s'estant mis sur une chalouppe avec quelques soldats, donna

ordre à ses trois Vaisseaux de le suivre. Il costoya le rivage en haut,

& ayant apperçeu quantité de Sauvages sur des rochers, apprehenda

d'estre surpris. Les Sauvages qui le conduisoient de dessus la rive,

reconnurent la crainte qu'il avoit euë; & pour ne le pas effaroucher,

firent paroistre de dessous la digue, trois hommes beaucoup mieux faits,

& mieux habillez que les autres, qui le prierent par signes, &

demonstrations d'amitié, de vouloir aborder. Forbeisser alloit à eux de

bonne foy, ne les voyant que trois sur le port, & des Sauvages sur des

rochers assez esloignez. Mais les autres qui estoient cachez sous la

digue, furent impatients quand ils virent venir Forbeisser, & se

precipiterent en foule sur le port. Ce qui fit reculer Forbeisser. Mais

les Sauvages ne se rebuterent point pour cela. Ils tascherent tousjours

d'attirer les Anglois, & jetterent quantité de chairs cruës sur le

rivage, comme s'ils eussent eu à faire à des dogues. Les Anglois

n'avoient garde d'en approcher, & les Sauvages s'aviserent d'une autre

ruse. Ils porterent un homme estropié, ou qui feignoit de l'estre, sur

le bord de la mer; & l'ayant laissé là, ne parurent non plus de quelque

temps, que s'ils se fussent retirez bien-loin de là, & tout à fait. Ils

s'estoient imaginez que les Anglois, selon la coustume des Estrangers,

viendroient enlever ce miserable, qui ne se pouvoit sauver, pour leur

servir de truchement. Mais les Anglois qui se douterent de la tromperie,

tirerent un coup de mousquet sur le Sauvage estropié, qui se leva en

sursaut, & gagna le terrain plus viste que le pas. Ce fut alors, que les

Sauvages en nombre incroyable, borderent toute la digue, & tirerent sur

les Anglois, une quantité prodigieuse de pierres, & de fléches, avec des

fondes, & des arcs; de quoy les Anglois se moquerent, & à leur tour,

firent une descharge de mousquets, & de canons, qui les escarterent en

un moment.

[Illustration: Poisson nommé par les Islandois NARWAL qui porte la

corne, ou dent, que l'on dit de Licorne._]

[Illustration: _Teste du poisson NARWAL, avec un tronçon de sa dent, ou

de sa corne, long de quatre pieds._]

[Illustration: _SAUVAGES GROENLENDOIS._]

[Illustration: _Sauvage peschant dans son bateau._]

[Illustration: _Petit bateau de Groenland._]

La Relation dit, que ces Sauvages sont traitres, & farouches; & que l'on

ne les peut apprivoiser, ny par caresses, ny par presens. Ils sont gras,

& dispos, de couleur olivastre. On tient qu'il y en a de Noirs parmy

eux, comme des Æthiopiens. Ils sont habillez de peaux de Chiens marins,

cousuës de nerfs. Leurs femmes sont eschevelées. Elles renversent leurs

cheveux derriere les oreilles, pour monstrer leur visages, qui sont

peints de bleu, & de jaune. Elles ne portent point de cotillons, comme

nos femmes, mais quantité de caleçons, faits de peaux de poissons,

qu'elles chaussent les uns sur les autres. Chaque caleçon a ses

pochettes, où elles fourrent leurs couteaux, leur fil, leurs aiguilles,

leurs petits miroirs, & autres bagatelles, que les Estrangers leur

portent, ou que la mer leur rejette, par les naufrages des estrangers

qui veulent aller chez eux. Les chemises des hommes, & des femmes, sont

faites d'intestins de poissons, cousus avec des nerfs fort deliez. Les

habits des uns, & des autres, sont larges; & ils les sanglent avec des

courroyes de peaux de poissons. Ils sont puants, salles, & vilains. Leur

langue leur sert de serviette, & de mouchoir; & ils n'ont nulle honte de

ce que les autres hommes ont honte. Ceux-là sont estimez riches parmy

eux, qui ont quantité d'arcs, de fondes, de bateaux, & de rames. Leur

arcs sont courts, & leurs fleches desliées, armées par le bout, d'os, ou

de cornes aiguisées. Ils sont adroits à tirer de l'arc, & de la fonde, &

à darder les poissons dans l'eau avec des javelots. Leurs petits Bateaux

sont couverts de peaux de chiens marins, & il ny peut entrer qu'un homme

seul. Leurs grands Bateaux sont faits de bois, attachez les uns aux

autres, avec des liens de bois, & couverts de peaux de balenes, cousuës

de gros nerfs. Ces bateaux portent vingt hommes pour le plus. Leurs

Voiles sont faites de mesme que leurs chemises, d'intestins de poissons,

cousus de plus petits nerfs. Et quoy qu'il n'y ait point de fer dans ces

bateaux, ils sont liez avec tant d'adresse, & de force, qu'ils

s'engagent librement dessus, en pleine mer, & ne se soucient point des

orages. Il n'y a point de Beste venimeuse dedans leur terre, que des

Aragnées. Ils ont des Cousins en grand nombre, qui piquent asprement, &

leur piqueure fait des esleveures difformes sur le visage. Ils n'ont

point d'eau douce, que celle qu'ils reservent des neges fonduës. Le

Chroniqueur tient, que le grand froid, qui serre les venes de la terre,

bouche le passage des Sources. Ils ont des Chiens extraordinairement

grands, qu'ils attellent à leurs Traineaux, & s'en servent comme on se

sert ailleurs de chevaux.

C'est la fin de cette Narration; & je ne sçay si le Chroniqueur Danois

l'a tirée de la Relation Angloise de Martin Forbeisser, ou s'il l'a

escrite sur le recit qu'il en a ouy faire; à l'exemple de ces anciens

Danois, qui composoient les Histoires de leur temps, sur des Vaudeville.

Revenons aux Roys de Danemarc. Christian IV. à present regnant, fils de

Frederic II. prit à coeur le Groenland, & se resolut de le trouver, quoy

que son pere, & son ayeul, l'eussent tenté inutilement. Pour reüssir

dans ce dessein, il fit venir d'Angleterre un Capitaine, & Pilote

expert, qui avoit la reputation de sçavoir tres-bien cette mer, & cette

route. Estant pourveu de ce pilote, il equippa trois bons navires, sous

la conduite de Gotske Lindenau, Gentilhomme Danois, leur Admiral; qui

partit du Sundt aux premieres chaleurs de l'année 1605. Les trois

vaisseaux voguerent ensemble quelque temps. Mais comme le Capitaine

Anglois eut atteint la hauteur qu'il cherchoit, il prit la route du

Sudouest, de peur des glaces, pour aborder le Groenland avec plus de

facilité, & moins de peril. Et le chemin qu'il prit avoit du rapport

avec l'ancienne route d'Islande, que je vous ay alleguée, en ce qu'elle

donne le mesme advis. L'Amiral Danois, croyant que le Capitaine Anglois

ne devoit pas prendre cette route du Sudouest, continua la sienne droit

vers le Nordest, & arriva seul de son costé, en Groenland. Il n'eut pas

plustost moüillé l'ancre, que quantité de Sauvages, qui l'avoient

descouvert du haut de la rive où ils estoient, sauterent dans leurs

petits bateaux, & le vindrent voir dans son vaisseau. Il les receut avec

grande joye, & leur presenta de bons vins à boire; mais les Sauvages les

trouverent amer, & firent laide grimace en les beuvant. Ils virent des

graisses de balene, qu'ils demanderent; & on leur en versa de grands

pots, qu'ils avalerent avec plaisir, & avidité. Ces barbares avoient

porté des peaux de renards, d'ours, de veaux marins, & un grand nombre

de cornes, que le Chroniqueur appelle precieuses, en pieces, bouts, &

tronçons, qu'ils troquerent avec des aiguilles, des couteaux, des

miroirs, des agraffes, & autres semblables vetilles, que les Danois

avoient estallées. Ils se moquoient de l'or, & de l'argent monoyé qui

leur estoit offert, & tesmoignoient une passion extréme pour des

ouvrages d'acier, car ils l'ayment sur toutes choses; & donnoient pour

en avoir, ce qu'ils avoient de plus cher, leurs arcs, & leurs fleches,

leurs bateaux, & leurs rames; & quand ils n'avoient rien plus à donner,

ils se despoüilloient, & bailloient leurs chemises. Gotske Lindenau

demeura 3. jours à cette rade, & la Chronique ne dit point qu'il y mit

pied à terre. Il n'osa pas, sans doute, hazarder une descente, ny

exposer le petit nombre de ses gens, à la multitude incomparablement

plus grande des Sauvages de cette contrée. Il leva l'ancre, & partit le

quatriéme jour; mais avant partir, il retint deux Sauvages dans son

vaisseau, qui firent tant d'efforts, pour se defaire des mains des

Danois, & s'eslancer dedans la mer, qui les falut lier pour les

arrester. Ceux qui estoient à terre, voyans garroter, & emmener les

leurs, jetterent des cris horribles, & un nombre espouventable de

pierres, & de fleches, contre les Danois; qui leur lacherent un coup de

canon, & les escarterent. L'Admiral retourna seul en Danemarc, comme il

estoit arrivé seul à l'endroit qu'il avoit abordé.

Le Capitaine Anglois, suivy de l'autre navire Danois, entra dans le

Groenland, comme dit le Chroniqueur, a l'extremité de la terre qui

respond au Couchant; & cette extremité ne peut estre que le cap Faruel.

Aussi est-il certain qu'il entra dans le golfe Davis, & costoya la terre

de l'Est de ce golphe. Il descouvrit quantité de bons ports, de beaux

pays, & de grandes plaines verdoyantes. Les Sauvages de cette contrée

troquerent avec luy, comme les Sauvages de l'autre avoient troqué avec

Gotske Lindenau. Ceux-cy tesmoignerent estre beaucoup plus deffians, &

timides, que les autres; car ils n'avoient pas plustost receu ce qu'ils

avoient troqué avec les Danois, qu'ils s'enfuyoient à leurs bateaux,

comme s'ils l'eussent derobé, & que l'on eust couru apres. Les Danois

eurent envie de mettre pied à terre à quelqu'un de ces Ports, &

s'armerent pour cela. Le pays leur parut assez beau, à l'endroit où ils

descendirent, mais sablonneux, & pierreux, comme celuy de Norvegue. Ils

jugerent par les fumées de la terre, qu'il y avoit des mines de souffre,

& trouverent grand nombre de pierres de mine d'argent, qu'ils porterent

en Danemarc, où l'on tira de cent pesant de pierre, vingt-six onces

d'argent. Ce Capitaine Anglois, qui trouva tant de beaux Ports tout le

long de cette coste, leur donna des noms Danois, & en fit une carte,

avant partir de là. Il fit prendre aussi quatre Sauvages des mieux faits

que les Danois purent attrapper; & l'un de ces quatre devint si enragé

de se voir pris, que les Danois ne le pouvant trainer, l'assommerent à

coups de crosses de mousquets; ce qui intimida les autres trois, qui

suivirent volontairement. Il se forma en mesme temps un corps de

Sauvages, pour venger la mort de l'un, & recourre les autres. Ils

couperent chemin aux Danois, entre la mer, & eux, pour livrer combat sur

le port, & les empescher de s'embarquer: mais les Danois firent une

descharge de mousquets, & leurs navires, de canons; si à propos, que les

Sauvages estonnez du bruit, & du feu, s'enfuyrent çà, & là, & laisserent

le passage libre aux Danois; qui remonterent sur leurs vaisseaux,

leverent les ancres, & retournerent en Danemarc, avec les trois

Sauvages, qu'ils presenterent au Roy leur maistre, qui les trouva

beaucoup mieux faits, & plus polis, que les deux que Gotske Lindenau

avoit amenez; differents d'habits, de langage, & de moeurs.

Le Roy de Danemarc satisfait de ce premier voyage, se resolut pour le

second; & renvoya l'année d'apres 1606. le mesme Gotske Lindenau, avec

cinq bons vaisseaux, en Groenland. Cét Admiral partit du Sunt le 8. jour

du mois de May, & mena avec luy les trois Sauvages que le Capitaine

Anglois avoit pris dans le golfe Davis, pour luy servir d'adresse, & de

truchement. Ces pauvres innocens témoignerent une joye nompareille de

leur retour en leur pays. Un d'eux mourut de maladie en pleine mer, &

fut jetté hors le bord. Gotske Lindenau tint la route de l'Amerique, que

le Capitaine Anglois avoit tenuë, qui est celle du Sudouest, & du golfe

Davis, par le cap Faruel. Un de ces cinq navires s'esgara par les

broüillards, & les quatre arriverent en Groenland, le 3. d'Aoust. A la

premiere rade où les Danois moüillerent l'ancre, les Sauvages se

monstrerent en grand nombre sur le rivage, mais ne voulurent point

trafiquer; & comme ils tesmoignerent de se défier des Danois, les Danois

ne se voulurent point fier à eux. Ce qui les obligea de changer de

poste, & de monter plus haut, où ils trouverent un port plus beau que le

premier, mais des Sauvages d'aussi mauvaise humeur que les premiers; car

ils regardoient les Danois avec défiance, & intention de les combattre,

en cas qu'ils voulussent mettre pied à terre. Les Danois qui ne

voulurent non plus se fier à ceux-cy, qu'aux autres, n'y hazarder une

descente, allerent plus avant; & comme ils costoyoient la terre, & que

les Sauvages les costoyoient aussi avec leurs petits bateaux; les Danois

surprirent à diverses fois, & menerent à leurs bords, six de ces

Sauvages, avec leurs bateaux, & les petits equipages qui estoient

dedans. Il advint que les Danois ayans moüillé l'ancre à une troisiéme

rade, un valet de Gotske Lindenau, soldat hardy, & entreprenant, pria

instamment son maistre de luy permettre de descendre seul, pour

reconnoistre ces Sauvages. Il luy dit, qu'il tascheroit, ou de les

apprivoiser par les marchandises qu'il leur porteroit, ou de se sauver,

en cas qu'ils eussent quelque mauvais dessein contre luy. Le maistre se

laissa vaincre par l'importunité de son valet. Mais le valet n'eut pas

mis pied à terre, qu'il fut tout d'un temps, saisi, tué, & mis en pieces

par les Sauvages; qui se retirerent du port apres cette action, & se

mirent à couvert du canon des Danois. Les couteaux & les espées de ces

Sauvages, sont faites de cornes, ou de dents, de ces poissons que l'on

appelle Unicornes, esmouluës, & aiguisées, avec des pierres; & ne

tranchent pas moins que si elles estoient de fer, & d'acier. Gotske

Lindenau voyant qu'il n'y avoit rien à faire pour luy en ce pays-là,

tourna voile en Danemarc; & un de ses prisonniers Groenlandois, eut un

si grand regret de quitter son pays, qu'il se jetta de desespoir dedans

la mer, & se noya. Les Danois trouverent en revenant le cinquiéme navire

qui s'estoit esgaré en allant; mais ils ne furent que cinq jours

ensemble, car une tempeste qui se leva les escarta tous cinq, & ils ne

purent se rejoindre qu'un mois apres que l'orage finit. Ils arriverent à

Coppenhague, apres beaucoup de peine, & de peril, le 5. jour d'Octobre

suivant.

Le Roy de Danemarc entreprit le troisiéme & dernier voyage qu'il a fait

faire en Groenland, avec deux grands Vaisseaux, sous le commandement

d'un Capitaine du pays de Holstain, nommé _Karsten Richkardtsen_, à qui

il donna des matelots de Norvegue, & d'Islande, pour luy servir de

guide, & de conduite. La Chronique dit, que ce Capitaine partit du

Sundt, le 13. du mois de May, sans marquer l'année, que je n'ay peu

jamais sçavoir. Le huitiéme jour du mois de Juin suivant, il descouvrit

les sommets des montagnes de Groenland; mais il ne pût aborder la terre,

à causes des glaces qui y estoient attachées, & qui s'estendoient bien

avant dans la mer. Il y avoit dessus ces glaces, d'autres glaces si haut

amoncelées, qu'elles sembloient de grands rochers. Et le Chroniqueur

remarque en cét endroit, qu'il y a des années que les glaces de

Groenland ne se fondent point en Esté. Le Capitaine Holstainois fut

contraint de revenir sans rien faire; & ce qui l'obligea encore plus à

cela fut, que son second navire s'estoit escarté du sien, dans une

tempeste qui les avoit separées; & qu'il estoit seul lors qu'il aborda

les glaces. Le Roy de Danemarc receut ses excuses, & l'impossibilité

qu'il allegua.

Vous me demanderez, que sont devenus les quatre premiers Sauvages, & les

cinq derniers, qui estoient restez des deux premiers voyages. Je vous en

feray icy une petite Histoire; & vous diray, Monsieur, que le Roy de

Danemarc establit des Personnes, qui eurent un soin particulier de les

nourrir, & de les garder; de telle sorte neantmoins, qu'ils avoient la

liberté d'aller par tout où ils vouloient. On les nourrissoit de laict,

de beurre, & de fromage; de chairs cruës, & de poissons cruds; de la

mesme façon qu'ils vivoient en leur pays; parce qu'ils ne se pouvoient

accoustumer à nostre pain, & à nos viandes cuittes; moins encore au vin,

& qu'ils ne beuvoient quoy que ce soit de si bon coeur, que de grands

traits d'huyle, ou de graisse de Balene. Ils tournoient souvent la teste

vers le Nord, & souspiroient avec tant d'amour pour leur patrie, que

leur garde estant relaschée, ceux qui se peurent saisir de leurs petits

bateaux, & de leurs rames, se mirent en mer pour en hazarder le traiect.

Mais un orage qui les surprit, à dix, ou douze lieuës du Sundt, les

rejetta sur les costes du Schone, où des Païsans les prirent, & les

ramenerent à Coppenhague. Ce qui obligea leurs gardes de les observer

avec plus de soin, & de leur donner moins de liberté. Mais ils

devenoient malades, & mouroient de langueur.

Il en restoit cinq de vivans, & de sains, lors qu'un Ambassadeur

d'Espagne arriva en Danemarc. Le Roy de Danemarc, pour le divertir, luy

fit voir ces Sauvages, & luy donna le passe-temps de l'exercice de leurs

petits bateaux dessus la mer. Pour bien comprendre la forme, ou la

façon, de ces bateaux; representez-vous, Monsieur, comme une Navette de

Tisseran, de dix ou douze pieds de long; faite de bastons de balene,

larges, & espais, d'un doigt ou environ; couverts dessus & dessous,

comme les bastons d'un Parasol, de peaux de chiens, ou de veaux marins,

cousuës de nerfs. Que cette machine est ouverte en rond par le milieu,

de la largeur d'un homme à l'endroit des flancs, & qu'elle s'estressit

en pointe par les deux bouts, à proportion de ce qu'elle est grosse par

le milieu. Que la force, & l'adresse, de sa structure, consiste aux deux

bouts, où ces bastons de balene sont joints, & liez ensemble; à

l'ouverture, qui est le cercle de dessus, à la circonference duquel tous

les bastons de dessus se vont rendre; & au demy-cercle de dessous, qui

est attaché au cercle de dessus, comme une anse renversée à son panier.

Figurez-vous que par ce demy-cercle, passent, ou aboutissent, les

bastons de dessous, & ceux des costez; Et que le tout est si bien lié,

si bien cousu, & si bien tendu; qu'il est capable par sa legereté, &

l'adresse dont il est composé, de soustenir les efforts d'un orage en

pleine mer. Les Sauvages s'assoient au fond de ces bateaux, par

l'ouverture de dessus, les pieds tendus vers l'un, ou l'autre, des deux

bouts; bouchent cette ouverture avec le bas de leurs camisoles, faites

de peaux de chiens, ou de veaux marins, qu'ils sanglent par dessus; se

serrent les poignets des manches; s'embeguinent, & se brident avec des

coëffes, attachées au bout de leurs camisoles; de telle sorte qu'encore

que l'Orage les renverse, & les culbute dedans la mer (comme il arrive

assez souvent) l'eau ne sçauroit entrer par aucun endroit, ny de leurs

bateaux, ny de leurs habits. Ils remontent tousjours sur l'eau, & se

sauvent d'une tempeste, beaucoup mieux que s'ils estoient dedans un

grand navire. Ils ne se servent que d'une petite Rame, de cinq à six

pieds de long, platte & large par les deux bouts, d'un demy-pied, ou

environ: Ils l'empoignent avec les deux mains, par le milieu, qui est

rond. Elle leur sert de contrepoids, pour les tenir en equilibre; & de

double rame, pour nager des deux costez. Ce n'est pas sans raison que

j'ay comparé ces Bateaux à des Navettes, car les Navettes, qui partent

de la main des Tisserans les plus adroits, ne coulent pas plus viste sur

le mestier, que ces bateaux, maniez avec ces rames, par l'adresse de ces

Sauvages, coulent dessus l'eau. L'Ambassadeur d'Espagne fut ravy de voir

faire cét exercice aux cinq Sauvages du Roy de Danemarc. Ils se

croisoient, & s'entrelassoient avec tant de vitesse, que la veuë en

estoit troublée; & tant d'adresse, que pas un d'eux ne se touchoit. Le

Roy voulut esprouver la vistesse d'un de ces petits Bateaux, contre une

Chalouppe, equipée de seize bons rameurs; mais la chaloupe eut de la

peine à suivre le bateau. L'Ambassadeur envoya une somme d'argent à

chaque Sauvage en particulier, & chacun d'eux employa son argent à se

faire habiller à la Danoise. Il y en eut qui mirent de grandes plumes à

leurs chapeaux, se botterent, & esperonnerent, & firent dire au Roy de

Danemarc, qu'ils le vouloient servir à cheval.

Relation du groenland · 第 3 / 6 段