J'ay leu une belle raison dans Aristote, que je dirois plustost une

belle remarque, sur l'unité de cornes des Unicornes. Il dit que tous les

Animaux qui ont deux cornes, ont l'ongle divisé en deux, & que tous les

Unicornes ont l'ongle solide, & indivis. Que la nature a fait une mesme

union, & une mesme consolidation, d'ongles, & de cornes, aux pieds, & à

la teste, des Unicornes; comme elle a fait une mesme division d'ongles,

& de cornes, aux pieds, & à la teste, des autres animaux. D'où il

resulte, que la seule distinction des Unicornes d'avec les autres

animaux, consiste, dans l'unité, & solidité, de leurs ongles, & de leurs

cornes. Et que par la mesme raison que les Unicornes portent leurs

ongles aux pieds, comme les autres animaux; ils portent leurs cornes au

mesme endroit de la teste, qui est le front. Et que comme les autres

animaux, qui ont deux cornes, les portent aux deux costez du front; les

Unicornes, qui n'en ont qu'une, la portent au milieu du front. Mais tout

ainsi que les Poissons, dont nous parlons, n'ayant ny ongles, ny pieds,

ne peuvent avoir de cornes à la teste; il s'ensuit que ce que nous

appellons leurs cornes, estant enfoncé dans leur machoire, & n'estant

pas attaché à leur front, ne peut estre des cornes, & partant que ce

sont des dents.

Je n'estois pas du commencement de cét advis; & comme je le contestois

avec M. Vormius, Monsieur le grand Maistre de Danemarc (de qui mes

lettres vous ont appris, & la haute naissance, & l'eminente vertu, & la

dignité relevée qu'il possede en Danemarc, de seconde Personne absoluë

apres le Roy:) Ce grand homme, qui m'a honoré d'une particuliere

bien-veuillance, & qui a pris plaisir de contenter ma curiosité en tout

ce qu'il a peu, me dit à ce propos une chose qui me confirmoit dans ma

premiere opinion, que c'estoient des cornes, & non pas des dents. Il me

raconta que le Roy de Danemarc son maistre, voulant faire un present

d'une piece de cette sorte de cornes, & le voulant faire beau, luy

commanda de scier une corne entiere qu'il avoit, & de la scier au

tronçon de la racine, qui est l'endroit le plus gros, & le plus beau.

Ayant scié une partie de cette corne, qu'il croyoit solide, il rencontra

une concavité, & fut estonné de voir dans cette concavité, une petite

corne, de mesme figure, & de mesme matiere, que la grande. Il continua

de scier la grande tout autour, sans toucher à la petite; Et trouva que

la petite estoit advancée, de mesme que la concavité, dedans la grande,

environ un pied, & que le reste de la grande estoit solide. Je m'allay

representant sur ce recit, que les Bestes qui portoient ces cornes,

muoyent comme les Cerfs; que leurs grandes cornes tomboient, & que

d'autres renaissoient en leur place. Et que c'estoit sans doute la

raison pour laquelle tant de cornes, separées de leurs testes, estoient

portées sur les glaces de Groenland, en Islande. Mais je fus vaincu sans

resistance quand j'eus veu le Crane, dont je vous ay parlé, & que j'eus

consideré cette longue racine, qui estoit fichée dans sa machoire. Cela

mesme que m'avoit dit Mr le grand Maistre, me fit croire que ce qu'il

avoit scié estoit une dent, & non pas une corne. Qu'il se peut faire que

les dents tombent, & renaissent, à ces poissons, comme elles tombent, &

renaissent, aux enfans, & à quelques hommes; Et que l'on voit assez

souvent que les dents qui tombent, sont poussées, & sollicitées de

tomber, par d'autres dents nouvelles, qui sortent devant que les

vieilles soient tombées. Qu'une pareille chose n'arriva jamais aux Cerfs

qui mettent bas; & que leurs testes demeurent nuës, comme s'ils

n'avoient jamais eu de cornes, jusques à ce que les nouvelles

renaissent, & se forment.

Mais un discours si long de cornes pourroit estre importun, & je le vay

finir par le jugement que nous devons faire de la Corne, que l'on

appelle de Licorne, qui est à sainct Denis. Je vous ay dit qu'elle est

en tout & par tout semblable à celles de Danemarc. J'adjousteray à cela,

que les Danois croyent pour tout asseuré, & s'engageroient de le

prouver, que toutes ces especes de cornes, qui se voyent en Moscovie, en

Allemagne, en Italie, & en France, viennent de Danemarc, où cette sorte

de traffic a eu grand vogue, lors que le passage de Norvegue en

Groenland, a esté libre, & conneu, & que reglement, on alloit, & venoit,

de l'un à l'autre, tous les ans. Les Danois qui les envoyoient ça, & là,

pour les vendre, n'avoient garde de dire que ce fussent des dents de

poissons; ils les exposoient comme des cornes de Licornes, pour les

vendre plus cherement. Et comme ils l'ont fait autresfois, ils le

pratiquent encore tous les jours. Il n'y a pas long-temps que la

Compagnie du nouveau Groenland, qui est à Coppenhague, envoya un de ses

associez en Moscovie, avec quantité de grosses pieces de cette sorte de

cornes, & un Bout entre autres, de grandeur fort considerable, pour le

vendre au grand Duc de Moscovie. On dit que le grand Duc le trouva beau,

& le fit examiner par son Medecin. Ce Medecin, qui en sçavoit plus que

les autres, dit au grand Duc que c'estoit une Dent de poisson; &

l'Envoyé retourna sur ses pas à Coppenhague, sans rien vendre. Comme il

rendoit raison de son voyage à ses associez, il jetta toute la cause de

son malheur sur ce meschant Medecin, qui avoit descrié sa marchandise, &

avoit dit que tout ce qu'il avoit porté, n'estoit que des dents de

poissons. Tu és un mal-adroit, luy respondit un associé, qui me l'a

redit; Que ne donnois-tu deux ou trois cents ducats à ce Medecin, pour

luy persuader que c'estoient des Licornes? Ne doutez pas, Monsieur, que

la corne qui est à sainct Denis, ne soit venuë originairement du mesme

lieu, & n'ait esté venduë de cette sorte. Je n'ose dire le temps qu'il y

a que je ne l'ay veuë; mais si la memoire de l'idée qui m'en est restée,

ne me trompe, c'est une Dent semblable à celles que nous avons veuës en

Danemarc. Car elle a mesme racine que les autres. Elle a sa racine

creuse, & corrompuë, par le bout, comme une dent gastée. Et si cela est,

je soustiens que c'est une Dent, qui est tombée d'elle-mesme de la

machoire de ce poisson, que les Islandois appellent _Narhual_, & que ce

n'est point une Corne.

Revenons en Groenland. La Chronique Islandoise raporte, que l'air y est

plus doux, & plus temperé qu'en Norvegue; qu'il y nege moins, & que le

froid n'y est pas si rude. Ce n'est pas que par fois il n'y gele fort

asprement, & qu'il n'y ait des Orages tres-impetueux; mais ces grands

froids, & ces grands Orages, n'arrivent pas souvent, & ne durent pas

long-temps. La Chronique Danoise remarque, comme une chose bien

estrange, qu'en l'année 1308. il fit des Tonnerres espouventables dans

le Groenland, & que le feu du ciel tomba sur une Eglise, nommée

_Skalholt_, qui brula entierement. Qu'en suite de ce tonnerre, & de ce

feu, il se leva une Tempeste prodigieuse, qui renversa les sommets de

quantité de rochers, & que des Cendres volerent de ces rochers rompus,

en si grande abondance, que l'on croyoit que Dieu les faisoit pleuvoir

pour punir les peuples de cette terre. Cette tempeste fut suivie d'un

Hyver si rude, qu'il n'y en eut jamais de pareil en Groenland; & la

glace y demeura un an entier, sans se fondre. Comme je racontois le

prodige de cette pluye de cendres, à Monsieur l'Ambassadeur, il me dit

qu'estant à la Rochelle, un Capitaine de mer qui revenoit des Canaries,

l'avoit asseuré, qu'estant à l'ancre, à six lieuës de ces Isles, une

pareille pluye de cendres estoit tombée sur la rade où il estoit, & que

son Vaisseau en avoit esté couvert comme s'il eust negé dessus. Qu'un

orage si extraordinaire estoit venu d'un grand tremblement de terre, qui

avoit escroulé des montagnes de feu qui sont aux Canaries, & que le vent

en avoit jetté les cendres jusques à six lieuës dedans la mer. Il y a de

l'apparence, que les cendres qui estoient sorties de ces rochers du

Groenland, venoient d'une pareille cause, & qu'il y a dans cette contrée

des montagnes ardentes, & des lieux sous-terrains, qui brulent, comme il

y en a aux Canaries, & ailleurs. Ce qui peut estre sans contredit, &

n'est pas incompatible, par l'exemple, & le voisinage, du mont _Hecla_

de l'Islande, qui est beaucoup plus septentrionale, que n'est pas cette

partie du Groenland; comme aussi par l'exemple d'autres montagnes

ardentes, qui sont chez les Lappes plus élevez, bien loin au delà du

cercle Arctique; & qui est confirmé par ce que vous avez peu remarquer

cy-dessus, dans la vieille description de cette Terre, qu'il y a des

Bains si chauds, que l'on ne les peut souffrir en Hyver.

L'Esté de Groenland est tousjours beau, jour, & nuit; si l'on doit

appeller Nuit, ce crepuscule perpetuel qui y occupe en Esté tout

l'espace de la nuit. Comme les jours y sont tres-courts en Hyver, les

nuits en recompence y sont tres-longues; & la Nature y produit une

merveille, que je n'oserois vous escrire, si la Chronique Islandoise ne

l'avoit escrite comme un miracle, & si je n'avois une entiere confiance

en M. Rets, qui me l'a leuë, & fidelement expliquée. Il se leve en

Groenland une Lumiere avec la nuit, lors que la Lune est nouvelle, ou

sur le point de le devenir, qui esclaire tout le pays, comme si la Lune

estoit au plein. Et plus la nuit est obscure, plus cette Lumiere luit.

Elle fait son cours du costé du Nord, à cause de quoy elle est appellée,

_Lumiere septentrionale_. Elle a le regard d'un feu volant, & s'estend

en l'air comme une haute, & longue palissade. Elle passe d'un lieu à un

autre, & laisse de la fumée aux lieux qu'elle quitte. Il n'y a que ceux

qui l'ont veuë, qui soient capables de se representer la promptitude, &

la legereté, de son mouvement. Elle dure toute la nuit, & s'esvanouit au

Soleil levant. Je laisse aux curieux, qui sont plus entendus que je ne

suis dans les raisons de la Physique, à rechercher la cause de ce

Meteore. Et s'il se leve quelque vapeur de cette terre, qui s'eschauffe,

& s'enflame par son mouvement, avec la mesme vitesse que nous voyons

enflamer ces longues fusées, ou langues de feu, qui tombent de l'air, ou

le traversent; ou de mesme que les Ardans voltigent sur les cimetieres.

On m'a asseuré que cette Lumiere septentrionale se void clairement de

l'Islande, & de la Norvegue, lors que le ciel est serain, & que la nuit

n'est troublée d'aucun nuage. Elle n'esclaire pas seulement les peuples

de ce monde Arctique; Elle s'estend jusques à nos climats. Et cette

Lumiere est la mesme sans doute, que nostre Amy celebre, le

tres-sçavant, & tres-judicieux Philosophe, Monsieur Gassendy, m'a dit

avoir observée plusieurs fois, & à laquelle il a donné le nom d'AURORE

BOREALE. La plus notable qu'il ait jamais veuë, fut celle qui parut par

toute la France; _Silente Lunâ_ (car elle n'avoit qu'un jour) durant la

nuit du douze, au treiziéme de Septembre, de l'année 1621. Il l'a

sommairement inserée dans la Vie de M. Peresc: mais elle est amplement,

& merveilleusement bien descrite, dans les doctes Observations qu'il a

faites, en suite de son Exercitation contre le Docteur Flud. Je vous y

r'envoye, pour ne m'engager pas plus avant dans ce discours, & reprendre

le fil de ma Relation.

La Chronique Danoise raporte, qu'en l'année 1271. un gros vent de

Nordest, porta une telle quantité de glaces en Islande, chargées de tant

d'Ours, & de bois, que l'on creut que ce que l'on avoit descouvert à

l'Ouest de Groenland, n'estoit pas tout le Groenland, & que cette terre

s'estendoit plus avant dans le Nordest. Ce qui obligea quelques matelots

Islandois de tenter cette descouverte; mais ils ne trouverent que des

glaces. Des Roys de Norvegue, & de Danemarc, avoient eu long-temps

devant mesme pensée, & mesme dessein; Ils y avoient envoyé divers

Vaisseaux, & y estoient allez en personne, mais ils n'y avoient non plus

reüssi que les matelots Islandois. Ce qui avoit obligé les uns & les

autres de tenter ce voyage, estoit, ou le rapport, ou l'opinion receuë,

& fondée sur quelque rapport, qu'il y a dans cette contrée quantité de

venes d'or, & d'argent, & de pierres precieuses; Ou peut-estre que ce

passage de Job avoit fait impression sur leurs esprits, _Aurum ab

Aquilone venit_. Et je vous diray à ce propos ce que la méme Chronique

Danoise raconte, qu'il y a eu le temps passé des Marchands qui sont

revenus de ces voyages avec de grands tresors. Elle dit aussi que du

temps de Saint Olaus, Roy de Norvegue, des mariniers de Frisland,

entreprirent le mesme voyage à mesme fin. Et comme ils se trouverent

engagez dans de grandes tempestes, qui les jettoyent sur les rochers de

cette coste, ils furent contraints de gagner le couvert dans quelques

mauvais ports. Elle adjoute que s'estans hazardez de descendre, ils

virent assez pres du rivage, de meschantes cabanes enfoncées dans la

terre; & autour de ces cabanes, des tas de pierres de mine, où reluisoit

quantité d'or, & d'argent. Ce qui les incita d'en aller prendre. Et de

fait, chacun en prit tout autant qu'il en peut porter. Mais, comme ils

se retiroient dans leur vaisseau, ils virent sortir de ces Fosses

couvertes, des hommes mal-faits, & hideux comme des Diables, avec des

arcs, & des fondes, & de grands chiens qui les suivoient. La peur qui

saisit ces matelots, les obligea de doubler le pas, pour sauver ce

qu'ils portoient, & se sauver eux-mesmes. Mais par malheur, un paresseux

d'entre-eux tomba entre les mains de ces Sauvages, qui le deschirerent

en un moment, à la veuë de ses compagnons. Le Chroniqueur Danois dit en

suite de cette Histoire, que ce Pays est plein de richesses; à cause de

quoy l'on dit que Saturne y a caché ses tresors, & qu'il n'est habité

que des Diables.

Il y a un chapitre dans la Chronique Islandoise, intitulé; _Route &

navigation de Norvegue en Groenland_. Le texte porte. La vraye route de

Groenland, selon que les sçavans pilotes, nais en Groenland, ou qui en

sont revenus depuis peu, nous l'ont racontée, est celle-cy. De

_Nordstaden Sundmur_, en Norvegue, tirant droit vers le Couchant,

jusques à _Horensunt_, du costé de l'Orient d'Islande, la navigation est

de sept jours. De _Suofuels Iokel_, qui est une montagne de souffre, en

Islande, jusques en Groenland, la plus courte navigation est de prendre

vers le Couchant. On trouve à moitié chemin d'Islande en Groenland,

_Gundebiurne Skeer_. C'a esté l'ancienne route, devant que les glaces

vinsent de la terre du Nord, qui ont rendu cette navigation perilleuse.

Il est en suite escrit, mais en article separé: De _Languenes_ en

Islande, qui est son extremité septentrionale, tirant vers le Nord, il y

a dix-huit lieuës jusques à _Ostrehorn_, qui signifie, Corne Orientale.

De Ostrehorn jusques à _Huallsbredde_, la navigation est de deux jours,

& de deux nuits.

Je ne pretends pas que personne entreprenne le voyage de Groenland sur

cette route: Et tout ce que j'y ay peu comprendre est, que la navigation

de cette Mer a esté de tout temps difficile, & perilleuse. Vous avez peu

remarquer la mesme chose, par ce que je vous ay dit du retour de Leiffe

en Groenland chez son pere Erric le Rousseau; par le naufrage que je

vous ay rapporté de l'Evesque Arnauld; & par ce que je viens de vous

dire des mariniers de Frisland.

Il y a dans la mesme Chronique Islandoise un chapitre, dont le tiltre

est tel. _Transcrit d'un vieux livre intitulé, _Speculum Regale_,

touchant les affaires de Groenland_. Le texte en est, beaucoup plus

clair que du precedent. On a veu, dit-il, le temps passé, trois Monstres

marins, grands, & d'enorme figure, dans la mer de Groenland. Le premier

a esté appellé par les Norvegues, _Haffstramb_, qu'ils ont veu de la

ceinture en haut au dessus de l'eau. Il estoit semblable à un homme, du

col, & de la teste; du visage, du nez, & de la bouche; si ce n'est que

la teste estoit extraordinairement eslevée, & pointuë en haut. Il avoit

les espaules larges, & aux bouts de ses espaules, deux tronçons de bras,

sans mains. Le corps estoit deslié en bas, & l'on n'a jamais veu comme

il estoit formé au dessous de la ceinture. Son regard estoit de glace.

Il y a eu de grands orages, toutes les fois que ce Fantosme a paru sur

l'eau. Le second Monstre a esté appellé, _Marguguer_. Il estoit formé

jusques à la ceinture, comme le corps d'une femme. Il avoit de gros

tetons, la chevelure espanduë, de grosses mains aux bouts de ses

tronçons de bras, & de longs doigts attachez ensemble, comme sont les

pieds d'un Oye. On l'a veu tenant des poissons dedans ses mains, & les

mangeant; & ce Fantosme a tousjours precedé quelque grand orage. Si le

Fantosme se plongeoit dans l'eau, le visage tourné vers les matelots,

c'estoit un signe qu'ils ne feroient pas naufrage. S'il leur tournoit le

dos, ils estoient perdus. Le troisiéme Monstre a esté appellé,

_Hafgierdinguer_, qui n'estoit pas un Monstre proprement, mais trois

grosses Testes, ou montagnes d'eau, que la tempeste eslevoit; & quand

par malheur, des Navires se trouvoient engagez dans le Triangle que ces

trois montagnes formoient, ils perissoient presque tous, & peu en

reschappoient. Ce pretendu Monstre estoit engendré par des courants de

mer, & des vents contraires, tres-impetueux, qui surprenoient les

vaisseaux, & les engloutissoient. Ce mesme livre rapporte qu'il y a dans

cette mer, de grandes masses de glace, eslevées comme des Statuës

d'estrange figure. Il donne advis à ceux qui veulent aller en Groenland,

de s'avancer vers le Sudouest, devant que d'aborder le pays, à cause de

la quantité de glaces qui flottent sur cette mer, bien avant mesme dans

l'Esté. Il conseille aussi ceux qui se trouveront en peril dedans ces

glaces, de faire ce que d'autres ont fait en semblables rencontres; qui

est, de mettre leurs chalouppes sur l'endroit le plus espais de ces

glaces, avec le plus de vivres qu'ils pourront avoir, & d'attendre que

ces glaces les portent à quelque terre, ou d'essayer, si elles se

fondent, de se sauver dans leurs chalouppes.

* * * * *

C'EST ICY que finit l'Histoire du vieux Groenland; & l'Histoire de

Danemarc cotte precisément l'année 1348. en laquelle une grande Peste,

appellée, _la Peste noire_, devora la plus grande partie des peuples du

Nord. Elle tua les principaux matelots, & les principaux marchands, de

Norvegue, & de Danemarc, qui composoient les Compagnies du Groenland

dans les deux Royaumes. On a remarqué aussi que de ce temps-là, les

voyages, & les commerces, du Groenland furent interrompus, &

commencerent de se perdre. Neantmoins M. Vormius m'a asseuré, qu'il a

leu dans un vieux Manuscrit Danois, qu'environ l'an de grace 1484. sous

le regne du Roy Jean, il y avoit encore dans la ville de Bergues, en

Norvegue, plus de quarante Matelots qui alloient toutes les années en

Groenland, & en rapportoient des marchandises de prix. Que ne les ayans

pas voulu vendre cette année-là, à quelques marchands Alemands, qui

estoient allez à Bergues pour les acheter; les marchands Alemans n'en

dirent mot, mais convierent ces matelots à soupper, & les tuërent tous

en une nuit. La chose a peu d'apparence de la façon qu'elle est escrite;

car il n'est pas croyable que l'on allast si librement en ce temps-là,

de Norvegue en Groenland. Cela repugne à la Narration que je vous vay

faire, & qui est constante, de la decadence, & ruïne entiere du

commerce, & communication, que la Norvegue & le Danemarc, ont euë avec

le Groenland.

Vous sçaurez, Monsieur, que les Tributs du Groenland estoient

anciennement destinez, & employez, pour la table des Roys de Norvegue, &

que pas un matelot n'eust osé aller en Groenland sans congé, sur peine

de la vie. Il arriva, qu'en l'année 1389. que Henry Evesque de Garde

passa en Danemarc, & assista, comme je vous ay dit, aux Estats de ce

Royaume, qui se tenoient en Funen, sous le regne de la Reyne Marguerite,

qui avoit fait la jonction des deux Couronnes, de Norvegue, & de

Danemarc; des Marchands de Norvegue, qui estoient allez en Groenland

sans congé, furent accusez d'avoir enlevé les Tributs, dont le fonds

estoit deu pour la table de la Reyne. La Reyne traitta severement ces

Marchands, & ils auroient esté pendus, sans les sermens execrables

qu'ils firent sur les sainctes Evangiles, qu'ils avoient esté en

Groenland sans dessein, & que la Tempeste les y avoit jettez. Qu'ils

n'en avoient rapporté, que des marchandises achetées, & n'avoient touché

en façon quelconque aux Tributs de la Reyne. Ils furent relachez sur

leur serment. Mais le danger qu'ils eschapperent, & les defenses

rigoureuses qui furent reïterées, d'aller en Groenland sans congé,

intimiderent si fort les autres, que depuis ce temps-là, qui que ce

fust, marchand, ny matelot, ne s'y osa hazarder. La Reyne y envoya

quelque temps apres des Navires, que l'on n'a jamais reveus depuis; &

l'on a sçeu qu'ils avoient pery, par cela mesme que l'on n'a jamais peu

sçavoir, ny où, ny comment. Les vieux matelots de Norvegue, furent

effrayez de cette nouvelle, & n'oserent retourner sur cette mer. La

Reyne qui se trouva en mesme temps engagée dans les guerres de Suede, ne

les voulut pas presser, & ne tint nul compte du Groenland.

La Chronique Danoise, de qui j'ay appris cette Histoire, rapporte,

qu'environ ce mesme temps, & l'an de grace 1406. l'Evesque _Eskild_ de

Drunthen, voulut avoir le mesme soin du Groenland que ses predecesseurs

avoient eu, & y envoya un nommé, _André_, pour succeder à la place de

_Henry_, Evesque de Garde, en cas qu'il fût mort, ou luy en rapporter

des nouvelles, s'il estoit vivant. Mais depuis qu'André fut monté sur

son vaisseau, & qu'il eut fait voile, on n'en a eu aucunes nouvelles, &

quelque soin que l'on y ait rapporté, il a esté impossible d'apprendre

ce que luy, & l'Evesque Henry, estoient devenus. C'est le dernier

Evesque qui a esté envoyé de Norvegue, pour le Groenland. La mesme

Chronique Danoise fait un dénombrement de tous les Roys de Danemarc,

depuis la Reyne Marguerite, jusques au Roy Christian IV. à present

regnant; pour faire voir, ou le peu d'estat que les uns ont fait du

Groenland, ou le desir que les autres ont eu de retrouver cette terre.

Et il importe, Monsieur, que vous appreniez cette suitte de fatalitez,

ou de mal-heurs, qui nous ont fait perdre la connoissance d'un Pays

celebre, qui a esté autrefois connu, habité, & pratiqué, des peuples de

nostre monde.

Le Roy Erric de Pomeranie succeda à la Reyne Marguerite; & comme

c'estoit un Prince estranger, & nouveau venu en Danemarc, il ne

s'informa pas seulement, s'il y avoit une contrée au monde qui

s'appellast _Groenland_.

Christophe de Baviere, qui succeda à Erric, employa tout son regne à

faire la guerre aux Vandales, qui sont les Pomerains. La famille

d'Oldembourg, qui regne aujourd'huy en Danemarc, commença de regner, en

l'an de grace 1448. Le Roy Christian premier de ce nom, & de cette race,

au lieu d'adresser ses pensées au Nord, les tourna vers le Midy. Il fut

en pelerinage à Rome, obtint du Pape le pays de Dithmarche, pour la

couronne de Danemarc, & une permission d'establir une Academie à

Coppenhague.

Christierne II. succeda à Christian I. & promit solennellement, lors

qu'il fut couronné Roy, de faire tout ce qui luy seroit possible pour

recouvrer le Groenland. Mais bien loin de recouvrer une terre que ses

predecesseurs avoient perduë, il perdit les Estats mémes qu'il

possedoit. Ses cruautez le firent chasser de la Suede, que la Reyne

Marguerite avoit jointe aux deux Couronnes, de Norvegue, & de Danemarc,

& des trois n'en avoit fait qu'une. Il se retira en Danemarc, avec le

mesme Esprit de fureur qui l'avoit possedé en Suede; & les Danois, qui

ne le purent souffrir non plus que les Suedois, le déposerent du

Royaume; à cause de quoy il est peint entre les Roys de Danemarc avec un

Sceptre cassé à la main. Son Chancelier, Erric Valkandor, Gentilhomme

Danois, de grande vertu, & de grand esprit, fut fait Archevesque de

Drunthen, apres la disgrace de son maistre. Il se retira dans son

Archevesché, où il occupa tout son Esprit à la recherche du Groenland, &

des moyens d'y parvenir. Il leut tous les livres qui en parloient;

examina tous les marchands, & tous les matelots de Norvegue, qui en

avoient quelque connoissance; & se fit faire une carte de la route que

l'on y devoit tenir. Mais comme il voulut executer ce dessein, en

l'année 1524. il fut querellé par un grand Seigneur de Norvegue, qui luy

fit quitter l'Archevesché, & le Royaume. Il se sauva à Rome, où il

mourut. Frederic premier, oncle de Christierne, avoit occupé les

Royaumes de Danemarc, & de Norvegue; & comme la faction de Christierne

n'estoit pas encore bien esteinte, Frederic qui soupçonna, & craignit

Valkandor, le fit chasser de Norvegue, & dissipa les Compagnies qu'il

avoit formées pour la descouverte du Groenland.

Christian III. succeda à Frederic I. Il fit tenter le passage de

Groenland, mais ceux qu'il y envoya ne le peurent descouvrir. Ce qui

obligea ce Roy de lever les defenses rigoureuses, que les Roys ses

predecesseurs avoient faites, d'aller en Groenland sans leur congé. Il

permit à qui que ce fust qui en auroit envie, d'y aller sans sa

permission. Mais les Norvegues se trouverent en ce temps-là si foibles

de Navires, & si pauvres d'ailleurs, qu'ils n'eurent pas le moyen de

s'équipper pour un voyage si difficile, & si hazardeux.

Relation du groenland · 第 2 / 6 段